Inprecor 1974–2004

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TURQUIE

A la veille du référendum

· Inprecor n° 248, 7 septembre 1987 · p. 17-19 · 2 313 mots

Grèce et Turquie Syndicalisme

L'UN DES PRETEXTES avancés par les généraux turcs pour justifier le coup d'Etat du 12 septembre 1980 était la paralysie totale du parlement. Les deux grands partis, le Parti de la Justice (AP) de Süleyman Demirel (droite traditionnelle) et le Parti républicain du peuple (CHP) de Bülent Ecevit (gauche traditionnelle), n'arrivaient pas à unir leurs efforts pour juguler "l'anarchie" régnante dans le pays et qui avait causé 5 000 morts en 5 ans. La junte militaire a tenu responsable de cet état des choses ces partis et leurs dirigeants. Pourtant, aucune poursuite en justice n'a été intentée contre ces partis alors que que le Parti islamiste (MSP) de Erbakan et le parti fasciste de Türkes (MHP) étaient poursuivis en correctionnelle (donc pas de procès "politique") pour diverses Fuat ORCUN

Au début, les généraux pensaient même prendre des ministres des deux grands partis dans le cabinet qu'ils avaient constitué sous la direction d'un amiral en retraite, Bülent Ulusu. Mais l'AP comme le CHP ont refusé. Ils avaient fait l'expérience d'une collaboration aussi directe avec les militaires lors de l'intervention précédente de l'armée en 1971 et en avaient tiré un bilan négatif. Par ailleurs, il aurait été suicidaire pour Demirel de soutenir la junte car c'était son gouvernement minoritaire qui avait été renversé et il était le premier ministre "légitime". De son côté, Ecevit devait aussi s'abstenir d'un soutien aux militaires pour ne pas compromettre définitivement son image démocratique. En revanche, ces deux partis n'ont pas essayé de s'opposer aux militaires ni de développer une alternative politique, se contentant d'attendre la "normalisation"

En 1982, les généraux ont remanié la Constitution et ont introduit une clause interdisant aux principaux dirigeants de ces partis d'avoir une activité politique pendant 5 ans pour certains, 10 ans pour d'autres. C'est à partir de ce moment qu'une lutte réelle s'est engagée entre les partis traditionnels et les généraux. Ces derniers ont tenté d'impulser un nouveau parti épuré des anciens cadres politiques. Cette opération s'est soldée par un échec cuisant pour les militaires, comme le reconnaît lui-même aujourd'hui le chef d'état-major. Mais tout cela a engendré un conflit nuisi-

Le référendum, ou plutôt le plébiscite qui va avoir lieu en septembre, aura pour fonction de liquider ce conflit. Les électeurs seront appelés à se prononcer pour la levée ou non des interdits politiques frappant les vieux politiciens bourgeois. Le référendum va pourtant sanctionner une situation de fait, puisque les anciens partis se sont reformés après leur dissolution sous d'autres noms, avec le soutien direct des anciens dirigeants. Le Parti de la juste voie (DYP), soutenu par Demirel est candidat à la relève du parti gouvernemental du premier ministre Turgut Ozal.

L'HEURE DE LA TRANSITION

Par contre le CHP a connu une scission. La plupart des cadres du parti se sont regroupés dans le Parti social-démocrate populiste (SHP) dirigé par Erdal Inönü, le fils du général Inönü, successeur d'Atatürk et prédécesseur d'Ecevit à la tête du CHP. Süleyman Demirel (DR)

Ecevit a constitué un parti minoritaire, le Parti de la gauche démocratique (DSP) dirigé par sa femme, Rahsan Ecevit.

La Turquie vit à l'heure de la transition. Le parlement de 1983, issu des élections téléguidées par les militaires était déjà le fruit d'une transition de la dictature militaire à un régime civil sous surveillance militaire. La transition actuelle vise à instaurer un régime normalisé du point de vue des partis bourgeois.

Les militaires n'avaient autorisé que 3 partis à se présenter à ces élections de 1983. Le Parti de la démocratie nationaliste, favori des généraux a perdu les élections et s'est décomposé. Le gros de ses forces a rejoint le parti de Demirel et cette formation s'est auto-dissoute. Le Parti populiste, lancé comme parti de gauche, a aussi connu une importante érosion lors des élections municipales de 1984 et a fini par fusionner avec le Parti socialdémocrate de Inönü, devenant le SHP. Seul le Parti de la mère patrie (ANAP) s'est maintenu grâce à sa victoire électorale.

Mais ces processus de recomposition ont également eu pour effet de légitimer le parlement téléguidé des militaires. En effet, aussi bien le DYP de Demirel que le SHP d'Inönü et même le DSP d'Ecevit (grâce à des transfuges du SHP), sont aujourd'hui représentés dans ce parlement que ces mêmes partis dénonçaient hier encore "illégitime"

Un phénomène inattendu est cependant venu bouleverser les données du schéma de transition. Lors des élections partielles de septembre 1986, contrairement aux attentes, le parti de Demirel, le DYP a fait un bon score, dépassant le parti de "gauche", le SHP et devenant le second parti derrière l'ANAP en perte de vitesse due à l'usure du pouvoir, créant une importante crise de direction pour la droite. Jusqu'alors en effet, le pays avait connu un système bipartite de fait avec deux grands partis comme forces d'appoint dans des gouvernements de coalition.

TOUT EST EN PLACE

Les trois principaux protagonistes de la crise actuelle de la droite étaient déjà à des postes clefs le jour du coup d'Etat en 1980 : l'actuel président de la République, Kenan Evren, était chef d'état-major et auteur du coup d'Etat ; l'actuel premier ministre, Ozal, était à l'époque chef du cabinet du premier ministre déchu, Demirel, qui est aujourd'hui le leader "clandestin" du DYP et concurrent direct d'Ozal dans la course au pouvoir. Ces anciens compères qui ne diffèrent en rien du point de vue de leurs conceptions générales sont aujourd'hui devenus des obstacles les uns pour les autres du point de vue de l'avenir du régime. Une transition est donc nécessaire. D'ailleurs, les millieux d'affaires locaux et étrangers se sont déjà clairement prononcés en fa-

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veur de la levée des interdits frappant Demirel et consorts.

Contrairement à Ecevit, Demirel a réussi à garder le contrôle sur son appareil et est en train de reconquérir son électorat. Dans la période précédente, il a pris un profil "anti-militariste" qui a même eu un écho favorable dans certains secteurs de gauche, voir même dans certains milieux "marxistes" qui cherchaient désespérément à s'accrocher à une "droite démocratique anti-dictatoriale". La lutte fraticide entre Demirel et Ozal continue d'occuper le devant de la scène politique sous les regards de la gauche traditionnelle qui se contente du rôle de spectateur.

POURSUIVRE L'OUVERTURE

L'harmonie entre le président de la République Evren qui supervisait la transition et son premier ministre était une garantie de stabilité du régime. Mais un autre type de transition, provoquée par de nouvelles élections - voire même des élections anticipées - aurait pu créer des frictions inutiles si les interdictions contre les anciens dirigeants politiques s'étaient maintenues. Car, contrairement aux illusions des généraux, ces partis avaient des racines profondes dans la société et il ne suffisait pas de les dissoudre pour s'en débarrasser. Il fallait donc résoudre ce problème. C'est la raison d'être de ce référendum.

Mais ce processus pourrait engendrer de graves problèmes pour l'ANAP au pouvoir. L'ANAP est en effet une formation politique qui est un produit typique de la crise. Il serait incapable de se maintenir dans l'opposition et est condamné à disparaître s'il perd les élections et donc les avantages du pouvoir. Ozal a mis hors circuit le parlement où il possède cependant une majorité écrasante. Il travaille "à l'américaine", en s'entourant de ses conseillers plus que ses ministres. Il doit absolument trouver un moyen de neutraliser Demirel car c'est sa carrière politique qui se joue.

En tout cas, il apparaît que la prochaine législature sera encore dominée par la droite. La bourgeoisie n'a pas encore tranché sur les formules. On parle même de la possibilité de réunir les deux frères ennemis Demirel et Ozal.

Plusieurs indices montrent que la bourgeoisie est décidée à poursuivre une certaine politique d'ouverture même sous les gouvernements les plus réactionnaires. Il ne s'agira certes pas d'un processus de démocratisation allant jusqu'au bout, mais tout de même une certaine normalisation va s'effectuer jusqu'à ce que le nouveau système se stabilise avec les partis bourgeois. Parmi ces indices, on peut citer les suivants : au mois d'avril, la Turquie a officiellement posé sa candidature pour être membre à part entière de la CEE (elle était

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Mettre en place une "démocratie" bien surveillée....(DR) déjà membre associée). La Turquie a finalement signé l'accord permettant le recours individuel à la Cour internationale de justice de La Haye. Même si c'est de temps en temps, pour répondre aux pressions étrangères, les autorités ont commencé à parler de la suppression des articles du code pénal qui limitent la liberté d'expression et d'organisation (il s'agit entre autres d'articles empruntés au code pénal de Mussolini et interdisant les activités de partis communistes). Après des années et malgré toutes les restrictions, des grèves ont pu avoir lieu, ainsi que quelques manifestations. L'opposition sociale commence à se manifester et même des courants féministes et écologistes font leur apparition sur la scène politique pour la première fois. La question nationale kurde est discutée ouvertement, même dans les journaux bourgeois.

UNE VIEILLE TRADITION

PARLEMENTAIRE

La bourgeoisie est dans une situation bien différente de celle de 1980. Avant tout, le coup d'Etat et l'écrasement du mouvement populaire ont augmenté sa propre confiance. Elle a vu qu'elle avait des ressources et des moyens beaucoup plus importants qu'elle ne le croyait pour défendre son système. Autre élément, le coup d'Etat a également permis de tester la force des acquis politiques de la société. En 40 ans, cette société s'est habituée à avoir des institutions "civiles" parlementaires, syndicales. Même s'il ne s'agit pas vraiment d'acquis démocratiques issus d'une lutte militante, révolutionnaire et même si les travailleurs n'ont pas défendu leurs organisations ou ces institutions lors du coup d'Etat, il y a tout de même une certaine tradition qui s'est enracinée au point de ne pas s'effondrer totalement sous les coups des militaires.

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Il y a en effet une tradition parlementaire et syndicale vieille de 40 ans en Turquie. Même des partis socialistes légaux ont pu voir le jour de temps en temps dans ce système. En dehors des périodes d'intervention militaire directe, les marxistes ont pu maintenir une présence et un travail légal. Il y a eu trois coups d'Etat en 40 années de vie parlementaire, mais les 2 premiers n'ont pas pu empêcher que les élections se tiennent en temps prévu. Seul le dernier a réalisé une coupure de 2 ans dans la vie parlementaire. Mais même aujourd'hui, des politiciens, des écrivains, des syndicalistes qui avaient été emprisonnés et réprimés par la junte sont présents sur la scène politique et participent légalement ou semi-légalement aux luttes en cours. Le gouvernement, en accord avec Evren, essaye de gagner du temps dans la crise et se prépare à de nouvelles élections en se contentant de mettre quelques obstacles à l'utilisation de droits politiques qui existaient avant le coup d'Etat.

Les cercles impérialistes, politiques et économiques, souhaitent ouvertement une victoire d'Ozal. Le Fonds monétaire international (FMI) a d'ores et déjà desserré son étau et autorise le gouvernement à faire des entorses à sa politique monétariste stricte en vue d'élections anticipées. Demirel a adopté un profil moins "libéral" dans le domaine économique et social et beaucoup plus libéral par contre, dans le domaine politique, ceci pour se démarquer de la politique d'Ozal. Pourtant, c'est son gouvernement qui était à l'initiative du programme d'austérité et des politiques libérales qu'Ozal allait appliquer par la suite en janvier 1980.

Mais à l'époque, l'opposition sociale était puissante, le "parti social-démocrate" d'Ecevit était le premier parti d'opposition, le gouvernement minoritaire de Demirel était tout le temps pressé sur sa droite par ses alliés, le parti fasciste et

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surtout le parti islamiste. Par conséquent, un gouvernement civil aurait été incapable de faire face aux nécessités et retombées sociales s'un tel programme d'austérité dicté par le FMI. C'est pour cela qu'un coup d'Etat militaire était devenu nécessaire.

Quant aux héritiers du CHP qui s'était auto-proclamé social-démocrate, ils ont été incapables de développer une alternative

Tant le SHP que le DSP se sont surtout illustrés par leur couardise et leur manque d'initiative. Ce vide politique a permis à la droite de s'adonner librement à ses règlements de compte internes. Ces deux partis ont préféré faire de l'opposition en se conciliant avec le régime issu du coup d'Etat et en le légitimant.

Les généraux avaient censuré les candidats sociaux-démocrates lors des élections téléguidées de 1983. Malgré cela, aussi bien le SHP que le DSP ont accepté ce cadre parlementaire et sont même rentrés dans ce parlement en transférant des députés qui avaient été élus avec l'aval des généraux. Ils se sont ainsi mis eux-mêmes en marge de l'opposition sociale.

UN LENT PROCESSUS DE RECOMPOSITION

Cette nouvelle situation ouvre d'importantes perspectives pour la gauche marxiste devant la montée - même modeste - des grèves, des luttes étudiantes, de la question kurde, des droits de l'Homme, du mouvement féministe, etc. En effet, après le précédent coup d'Etat de 1971, c'était le CHP d'Ecevit qui avait capté cette montée sociale et la radicalisation, et qui avait occupé l'espace politique de la gauche. Les marxistes s'étaient contentés de le soutenir "au nom de la démocratie" et n'avaient pas été capables de développer une alternative classiste indépendante. Cependant, cette fois-ci, la gauche marxiste, divisée en plusieurs dizaines de groupes, diminuée en taille et en influence, semble loin d'être capable de regrouper ses forces et de prendre des initiatives.

Le processus de recomposition de la gauche socialiste est loin d'être achevé. Ce processus sera long et laborieux. L'opposition sociale était déjà entrée en crise avant le coup d'Etat de 1980. Elle a connu une défaite sans lutte et sans résistance. Le poids d'une telle défaite et de la répression qui s'en est suivie continue de peser et explique en partie le retard et les limites de ce processus. La gauche marxiste devra surmonter sa division et son manque d'organisation pour être capable d'organiser et de diriger la montée des luttes sociales.

20 juin 1987

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