Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

Une année de débats au sein de Solidarité

· Inprecor n° 248, 7 septembre 1987 · p. 9-16 · 7 732 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

laquelle fut libérée la plupart des prisonniers politiques - comme les réorientations dont témoignent les documents rendus publics

Au coeur de ces débats figurent la débâcle économique que connaît le pays et les moyens d'y remédier, de sortir de cette crise

Conséquence de cette situation économique, des milliers de gens quittent chaque année la Pologne pour tenter leur chance dans les pays d'Europe de l'Ouest où, bien souvent, il vont grossir les

POLOGNE

Une année de débats au sein de Solidarité

SEPT ANS après sa naissance à la suite du plus formidable mouvement de grève et d'auto-organisation ouvière que la

Pologne ait connu, cinq ans et demi après sa dissolution, le mouvement social et le syndicat Solidarité sont aujourd'hui traversés par une profonde crise d'identité.

Les divisions apparues publiquement au sein des équipes dirigeantes du mouvement depuis septembre 1986 - date à récemment, en sont les signes les plus voyants.

qui a fait dégringoler le niveau de vie de la population.

rangs des travaileurs "au noir", les Etats concernés étant peu enclins à accueilir à bras ouverts cette vague de "réfugiés économiques".

Cyril SMUGA

Cette libération de la grande majorité des prisonniers politiques en septembre

1986 et le changement des formes de répression des activités indépendantes ont fait naître au sein de l'opposition polonaise et en particulier au sein des cercles des dirigeants historiques de Solidarité, l'espoir d'une "ouverture"

politique du ré-

Répondant immédiatement à cette

"libéralisation", certains geants du syndicat clandestin parmi les plus prestigieux ont fondé, avec l'aval de

Lech Walesa, un Conseil provisoire de

Solidarité (TRS), sensé jouer le rôle d'une direction publique du syndicat dissout.

Dans le même temps, la direction régionale clandestine de Solidarité de Varsovie (RKW) décidait de continuer ses activités publiquement et, à la suite de cette décision, dans plusieurs régions apparaissaient des directions régionales publiques

Cependant, la direction nationale clandestine de Solidarité (TKK) avait pour sa part annoncé dans un communiqué contresigné par Lech Walesa, son maintien dans la clandestinité, bien que deux de ses principaux dirigeants - Jan

Andrzej Gorny et Marek Muszynski - se voyaient remercier pour leur action et que la TKK perdait ainsi ses derniers "vrais clandestins" (c'est-à-dire apparaissant sous leur véritable identité). Enfin la direction régionale du syndicat de Basse-Silésie - une région où Solidarité avait réussi à reconstruire un tissu organisationnel particulièrement solide dans la clandestinité - annonçait, qu'elle ne voyait pas quant à elle, l'intérêt de faire apparaître une direction régionale agissant à visage découvert (1).

TENSIONS ET RECLASSEMENTS

A la suite de ces événements, un débat intense s'est ouvert au sein de la presse clandestine, débat qui fait apparaître des tensions et des reclassements politiques au sein du mouvement Solidarité. Les questions d'orientation de l'opposition polonaise sont bien évidemment au centre de ce débat. Mais, ce qui est nouveau, du moins à une telle échelle, de vives tensions organisationnelles apparaissent dans Solidarité entre les structures dirigeantes publiques et clandestines, comme en leur

Cette situation a inspiré à Julia Laseczka, rédactrice du journal varsovien "KOS", ce commentaire désabusé :"Ce ne sont plus les opinions, mais savoir qui en est l'auteur, qui commence à décider de leur acceptation ou de leur rejet. On sent de plus en plus dans les divergences de positions sur une question donnée, les signes d'intrigues personnelles compliquées. (...) Les rivalités d'ambition commencent à déterminer non seulement les relations entre les divers groupes, structures, milieux, régions et villes, mais de plus, elles s'introduisent aussi dans les relations entre individus faisant partie d'un même groupe. (...) Le renforcement des actions policières peut s'avérer inutile pour clore la période de six années de construction de la société indépendante. Peut-être mettrons-nous fin à cette période tout seuls" (2).

AFFAIBLISSEMENT

DE SOLIDARITE L'affaiblissement généralisé de Solidarité, et tout particulièrement de ses structures d'entreprise, constitue la toile de fond de tous ces débats. "Il n'y a plus de commissions syndicales clandestines d'entreprises" - écrit un rédacteur du principal journal oppositionnel de Varsovie "Tygodnik Mazowse" (3). Dans un autre journal varsovien, "Wola", Jan Szymanowski parle d'une "nation, dans laquelle l'espoir est mort" et considère que Solidarité mène "après sa mort, une vie symbolique" (4). Tomasz Litwin, l'un des principaux animateurs du Comité de coordination inter-entreprises de Varsovie (MKK), écrit pour sa part "Peut-être Solidarité n'a-t-il plus aucun atout, peut-être le jeu - dont l'enjeu est la forme de la vie publique en Pologne - se joue-t-il en partie en dehors de lui. Peut-être que le silence n'est pas signe de réflexion et de préparation mais

Si la presse et l'édition clandestines restent un des fleurons du mouvement avec, selon certaines estimations, près de 1 000 titres réguliers, sa diffusion connaît également des problèmes. Une des diffuseuses raconte : "En 1984, je diffusais jusqu'à 100 exemplaires de chaque titre ; aujourd'hui, en restant dans le même milieu, je n'arrive à vendre que 10 exemplaires et encore seulement les titres les plus intéressants. (...) La diffusion indépendante cesse de jouer son rôle de lien et de mobiliser les gens, au contraire, elle les décourage de l'opposition" (6).

Dawid Warszawski, éditorialiste connu du journal clandestin "KOS" constate :"Solidarité n'est pas parvenu à demeurer un facteur important contribuant à définir la situation dans le pays, mais, malgré ses prétentions, le pouvoir n'est pas parvenu à l'éliminer de la scène politique polonaise" (7). Un autre journaliste de "KOS", dans un article où il écrit "J'ai essayé d'être un journaliste qui a écouté ce que les gens disent de leur propre mouvement, celui qu'ils ont créé et qui sans eux n'existerait tout simplement pas", dresse un tableau sombre de Solidarité :"Les

1) Cf. "Inprecor" numéro 229 et numéro 233.

2) "KOS" numéro 5/113 du 9 mars 1987.

3) FF, Elephantiasis, '"Tygodnik Mazowsze" numéro 199 du 18 février 1987.

4) "Wola" numéro 12/218 du 30 mars 1987.

5) Ibid

6) "Tygodnik Mazowsze" numéro 203 du 18 mars 1987.

7) "KOS", numéro 114 du 30 mars 1987.

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Jacek Kuron et Lech Walesa (DR) "masses" sentent de plus en plus qu'elles n'influencent nullement ce qui se passe sous-terre (c'est à dire dans la clandestinité - C.S.) ni sur la terre (c'est-à-dire dans le cadre des activités publiques du mouvement - C.S.). La majorité de la société qui ne prend part à aucune action est traitée comme une substance humaine qu'on pourra utiliser pour une action politique de plus grande ampleur dans l'avenir. (...) Quelque chose s'est inversé. Le concept eux-nous, employé jusqu'alors comme un substitut du concept "société-pouvoir", est de plus en plus souvent utilisé pour signifier "nous, membres de Solidarité - eux, membres de la commission nationale et de ses agences". (...) Ce symbole de l'évolution du mouvement dans un sens qui ne peut réjouir, est le changement dans la "communication sociale au sein du mouvement ". Au début il l'information, soit par le biais de la presse, soit directement, lors des réunions, des contacts personnels, au travers l'action sociale de masse. Maintenant il s'agit d'un fonctionnement à sens unique : nous recevons toute la sagesse des dirigeants et de leurs journalistes ou, parfois aussi, des journalistes indépendants des dirigeants. Aucun d'entre-eux ne cherche même pas à savoir ce que nous pensons.

directives de "ceux d'en haut " correspondent-ils ne serait-ce que partiellement à l'attente et aux ambitions de "ceux d'en bas ?" (8).

Le compte-rendu de la réunion entre Zbigniew Bujak, le président de Solidarité de Varsovie, et les militants du MKK de Varsovie qui s'est tenue en novembre 1986 confirme à sa manière ce jugement pessimiste. Bujak y "soulignait que dans l'avenir immédiat, Solidarité a besoin d'actions spectaculaires témoignant de son ancrage dans les entreprises et qu'en leur absence, l'ensemble du mouvement s'affaiblira". Pour leur part, les militants du MKK s'interrogeaient : "Après presque cinq ans d'activité clandestine luttons-nous encore pour le syndicat et luttons-nous en nous appuyant sur le syndicat ? Nos buts ne sont-ils pas plus larges et avons-nous encore besoin du masque syndical actuellement, la clandestinité ce n'est pas seulement le syndicat."

Si en réponse à cela Bujak a réaffirmé avec force la nécessité du syndicat, "l'outil le plus puissant ", force est de constater qu'il s'est avéré incapable de montrer comment cet outil peut être utilisé et il s'est contenté d'affirmer "que même dans la perspective la plus pessimiste, il sera nécessaire de maintenir ne serait-ce qu'une continuité symbolique et les formes de Solidarité. Cela suffira - affirmait-il - pour que dans une situation de crise sociale, les gens se tournent vers Solidarité, vers ce qui en subsistera , et agissent comme un sujet organisé"

DIFFICULTES DU SYNDICALISME

D'ENTREPRISE Certaines informations parues récemment dans la presse clandestine, témoignent des tentatives de militants ouvriers pour trouver d'autres instruments que les seules commissions syndicales clandestines de Solidarité afin de pouvoir agir en défense des intérêts de travailleurs. Ainsi dans la fabrique d'instruments mécaniques PONAR d'Ostrzeszow, des militants de Solidarité ont pris le contrôle d'abord du conseil d'autogestion, puis du cercle d'entreprise du Parti démocrate (S.D. une succursale du POUP, sensée garantir le pluripartisme et représenter, dans le cadre du concept stalinien de démocratie populaire, la petite-bourgeoisie progressiste) et enfin du "néo-syndicat" créé par le pouvoir après la dissolution de Solidarité. Au printemps de cette année, ce "néo-syndicat", après avoir appelé à la grève, a obtenu la promesse d'une augmentation salariale substantielle (7000 zlotys pour tous) accordée en plusieurs étapes, action exemplaire s'il en est (10). Mais le plus significatif, c'est que ces événements ont eu à de nombreuses reprises l'écho de la presse de Solidarité alors que ce dernier maintient son mot d'ordre de boycott des syndicats gouvernementaux.

Il serait cependant erroné de conclure que les commissions clandestines de Solidarité n'existent plus dans les entreprises polonaises, ou même que leur activité n'est que symbolique. Si tous les observateurs s'accordent à noter leur affaiblissement, en particulier dans les régions où les directions de Solidarité n'ont accordé dans le passé que peu d'interêt à ce genre d'activités (c'est le cas à Varsovie), la presse clandestine rapporte également des exemples significatifs d'activité clandestine au sein des entreprises. C'est particulièrement le cas en Basse-Silésie, où le Comité régional de grève (RKS), direction clandestine régionale mise en place en dé cembre 1981, s'est de tous temps efforcé de jouer le rôle d'une coordination des commissions d'entreprises et a apporté un appui constant aux efforts des militants dans les usines.

Dans un éditorial du bulletin du RKS de Basse-Silésie, "Z Dnia na Dzien", Jozef Turzyma écrit "Les dirigeants de Wroclaw savent que la force de la région se fonde sur une activité peu spectaculaire et difficile au sein des entreprises. Les brillants groupuscules de dissidents de cafés sont peut-être bons dans la capitale, où il est facile de se trouver sous les feux d'une des télévisions occidentales, mais à Wroclaw, cela ne pourrait qu'être ridicule et totalement inefficace. Aujourd'hui, en jetant un coup d'œil vers le passé, on peut constater que les activités peu spectaculaires ont porté leurs fruits et que sur la carte de la Pologne oppositionnelle, Wroclaw cupe la première place". (11). Effectivement, alors que dans d'au-tres régions, rares sont les journaux d'entreprises de Solidarité, à Wroclaw, il en existe plusieurs, notamment dans les entreprises FAT, Fadroma, Hutmen, ELWRO, POLAR, Pafawag etc. Le

8) "KOS" numéro 3/111 du 8 février 1987

9) "Wola" numéro 37/203 du 24 novembre 1986, compte-rendu de Tomasz Litwin.

10) "Tygodnik Mazowsze" numéro 189 du 26 novembre 1987 et numéro 209/210 du 6 mai 1987

11) "Z Dnia na Dzien" numéro 2/426 du 12-18 janvier 1987.

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compte-rendu financier pour 1986 d'une de ces commissions d'entreprise, celle de l'usine ELWRO, fait apparaître environs 400 cotisants réguliers sur les quelques 4 500 employés (12).

Cependant il reste qu'un taux important de syndicalisation clandestine n'est pas synonyme de capacité d'action en défense des intérêts des travailleurs. Les hausses de prix du 28 mars dernier et les mouvements de grèves qui les ont suivies en sont une illustration. Alors que la TKK avait annoncé son soutien aux grèves qui éclateraient à cette occasion - sans cependant lancer un mot d'ordre de grève générale - et qu'à Wroclaw, Wladyslaw Frasyniuk, président du syndicat régional avait fait de même, les tentatives de déclencher des mouvements de grève à ELWRO, Pafawag, Hutmen, FAT, Fadroma et Dolmel, se sont soldées par des échecs. Par contre, les grèves furent couronnées de succès (augmentations substantielles de salaires) dans nombre d'autres entreprises, y compris dans celles où n'existe pas d'activité régulière de structures de Solidarité.

bien évidemment dû à l'activité accrue de la police politique là où des structures de Solidarité se manifestent régulièrement, mais cela est aussi dû aux formes d'action des commissions syndicales d'entreprises. Henryk Wujec, l'un des dirigeants de Solidarité de Varsovie qui a le plus clairement manifesté son attachement à l'action dans les entreprises, écrit sur ces activités : "Les commissions syndicales clandestines et les militants de Solidarité dans les entreprises se sont jusque-là limités à diffuser la presse, à ramasser les cotisations et à signaler leur présence dans les fêtes patriotiques. Ces activités concernaient en général un groupe assez restreint, dont est importante, mais qui ne se développait

QUELLE ACTIVITE POUR SOLIDARITE ?

Cette constatation de la faible efficacité des actions menées jusqu'alors par Solidarité, et en particulier de l'incapacité du syndicat indépendant d'être un outil efficace dans la lutte pour la sauvegarde du niveau de vie, qui se traduit en particulier par un désenchantement de nombreux travailleurs envers le militantisme, et une "fuite dans la vie privée" qui l'accompagne, a conduit certains de ses dirigeants à s'interroger sur les formes d'action à impulser dans l'avenir.

A l'automne 1986 "Tygodnik Mazowsze", principal journal clandestin, a ouvert ses colonnes à ce débat, publiant une série de prises de positions de dirigeants du mouvement. Ce débat s'est poursuivi dans les colonnes de nombreux autres journaux indépendants. Il a fait apparaître une très grande diversité de propositions, mais le plus significatif fut sans doute le fait qu'une majorité des protagonistes avait en général tendance à tirer un trait sur l'activité syndicale dans les entreprises. Ainsi, dans un texte largement reproduit dans la presse clandestine, Anatol Lawina, Maciej Poleski et Maciej Zalewski constataient : "Comment aujourd'hui le mouvement Solidarité agit-il ? Sa base est formée par les milieux d'entreprises regroupés au sein des commissions syndicales clandestines. Il s'agit de groupes restreints, informels, dont l'activité est clairement délimitée (diffusion de la presse, tentatives de s'assurer une base financière, réunions dans les structures inter-entreprises, actions sporadiques de propagande, des activités faiblissantes d'aide sociale et Difficultés des structures d'entreprises (DR)

Ces groupes n'ont en général pas les moyens d'entreprendre des actions de caractère syndical. L'étage suivant est cons par les ententes inter-entreprises, conscientes de leurs limites mais aussi de leurs acquis, qui considèrent le programme de restauration du syndicat comme irréaliste et sans écho social dans la situation actuelle de reflux et de stagnation. Cette structure de la clandestinité confédérée de façon lâche, est dirigée par les groupes dirigeants régionaux et nationaux. Les groupes dirigeants, parlant de Solidarité et structures clandestines, s'adressent à tout le monde, c'est-à-dire à personne. A coté des structures de Solidarité agissent des milieux politiques, plus ou moins liés à Solidarité mais qui y recrutent leurs membres ('Solidarité Combattante' en est le meilleur exemple ), les milieux de l'Aumônerie des travailleurs, les conseils d'autogestion, d'autres initiatives sociales du genre "Paix et Libérté" et enfin, les milieux politiques dont la tradition remonte à l'avant Août 1980. (...)

Dans la situation d'impuissance généralisée, ces initiatives donnent un exemple d'activité et de déloppement. Ils ne sont pas responsables des échecs communs, ils construisent quelque chose de nouveau et attirent les gens de Solidarité. Solidarité éclate en des courants de plus en plus clairs de diverses couleurs idéologiques".

"UN NOUVEL ORDRE

ECONOMIQUE" A partir de ce constat, les auteurs concluent que Solidarité a eu tort de considérer qu'une augmentation du niveau de vie réel était possible, et cela non seulement à cause du rapport de force défavorable face à la bureaucratie, mais aussi parce que cette crise économique est si grave que "la société dans son ensemble doit payer" les frais qu'implique cette crise : "Le miracle économique en Pologne implique non seulement un changement structurel de l'économie et la libération de l'énergie humaine, mais aussi des coupes budgétaires, la création d'un marché de capitaux, l'élimination de l'argent n'ayant pas de contre partie sur le marché. Il faut envisager la baisse du niveau de vie de nombreux groupes sociaux et même un chômage localisé".

En conséquence, après avoir expliqué que ni une grève revendicative grève politique ne devaient constituer la perspective du syndicat, et que la tâche de ce dernier devait être de créer un "nouvel ordre économique", les auteurs écrivent "Le syndicat a aujourd'hui besoin non d'un programme-compromis, mais d'une décision politique claire pour les gens du mouvement. Limiter le champ des activités à celles qui sont réelles dans la sphère syndicale et les élargir vers de nouvelles sphères d'activité économique, culturelle, sociale et politique - voilà le choix qui apparaît nécessaire aujourd'hui, et suffisant pour que notre mouvement trouve un se-

Jacek Kuron pour sa part, voit également dans la réalisation de la réforme économique l'axe privilégié de l'activité future du syndicat "La proposition qui dit : acceptez une réduction de votre niveau de vie au nom de la réforme économique, est aujourd'hui inacceptable. Mais il est tout

12. "Solidarnosc ELWRO" numéro 163 du 26 janvier 1987.

13) "Tygodnik Mazowsze" numéro 192 du 17 décembre 1986.

14) "Tygodnik Mazowsze" numéro 195 du 21 janvier 1987, publié également dans "Wola" numéro 3/209 du 19 janvier 1987.

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aussi difficile d'imaginer un programme uniquement revendicatif. Il semble qu'une réforme économique marchande réalisée dans le cadre d'un large mouvement social - avec une assurance sociale pour les groupes les plus faibles - concentre les aspirations actuelles des Polonais : celles concernant le niveau de vie, comme les aspirations sociales et politiques. Elle peut donc être un but immédiat pour le mouvement Solidarité. (...)

Un grand mouvement qui imposera une réforme économique authentique est aujourd'hui indispensable. Toutes les activités de ce mouvement sont déjà entreprises au sein de la société, quoique de manière limitée. Il faut qu'elles passent à l'échelle supérieure, il faut entrer dans les conseils d'autogestion existant, activer ceux qui ne le sont pas, en créer de nouveaux ; d'un côté, par les ententes des conseils d'autogestion, exercer une pression sur le pouvoir allant dans le sens d'une réforme marchande totale, de l'autre - au sein des entreprises, entreprendre des actions ayant pour but de renforcer l'activité économique du plus grand nombre.

La même orientation doit être prise loin des entreprises étatiques, dans les conseils d'autogestion locaux, en particulier à la campagne et dans les petites villes, mais pas seulement. Par le biais des coopératives, des associations diverses, des entreprises privées, il est possible de développer la construction de logements, l'élevage, la transformation, le commerce, l'adduction d'eau, les réparations et les services. Il faut combattre les changer la politique économique du pouvoir et améliorer en ce sens la législation. Il s'agit donc d'un mouvement qui d'une part, permet de prendre en main ses propres conditions de vie et, de l'autre -comme un tout - réalise la réforme économique et l'impose en même temps" (15).

Il est utile de signaler que ces mots furent écrits alors que le gouvernement polo"deuxième étape" de sa réforme économique et que, dans ce cadre, des hausses des prix importantes étaient prévues (le plan quinquennal 1986-1990 qui venait d'être adopté, avec le retard habituel, prévoit notamment une augmentation des prix de 128%... en quatre ans).

COMMENT LUTTER DANS LES ENTREPRISES ? Ces propositions de "recentrage" des préoccupations de Solidarité se sont heurtées à des oppositions. A Varsovie, l'un des dirigeants régionaux, Henryk Wujec, publiait un article signé avec Maciej Jankowski, au titre significatif : "Si nous voulons rester syndicalistes". D'emblée, ils donnaient le ton : "On parle beaucoup ces derniers temps, d'élaborer un nouveau programme du syndicat et en particulier de soutenir les initiatives économiques indépendantes. Tout en estimant leur importance il ne faut cependant pas oublier que le principal terrain d'action de Solidarité, c'est l'entreprise d'Etat. Sans une présence effective de Solidarité, sans son influence active sur la situation des travailleurs, toutes les propositions générales risquent d'être suspendues dans le vide." Et ils proposaient aux militants du syndicat de se préoccuper des contrats collectifs qui, rappelaient-ils, depuis le décret-loi de novembre 1986, doivent être ratifiés par lassemblée générale des délégués de l'autogestion.

La présence des militants de Solidarité dans les conseils de l'autogestion doit leur permettre, expliquaient-ils, d'utiliser toutes les préroga-l tives de ces conseils afin d'unifier les travailleurs autour de leurs revendications les possible d'avoir recours au référendum".

En ce qui concerne l'organisation, Jankowski et Wujec proposaient des formes souples

:

"Ces actions devraient être inspirées par les commissions syndicales clandestines là où elles existent.

Si n'existent pas, il suffit de quelques militants de

Solidarité qui donneront l'exemple, pas forcément nombreux (...) Cela ne doit pas se faire obligatoirement sous le drapeau de Solidarité. Le but est de remporter ne serait-ce qu'un petit succès, et non d'apeurer les plus peureux, de provoquer la résistance du parti et la réaction de la police politique. Il faut concentrer notre attention sur la solution des problèmes et non sur la revendication de notre utilité. Si nous obtenons un succès, chacun saura de toute façon qui l'a obtenu".

Ils proposaient également, là où il est impossible d'utiliser le forum du conseil d'autogestion, de tenter de mettre en place d'autre formes de répresentation:

"Par exemple , les travailleurs d'un atelier peuvent signer une déclaration dans laко вы вон.

nées pour résoudre en leur nom problèmes concrets. La direction peut ne pas reconnaître un tel mandat, mais elle devra en tenir compte".

Pour conclure, Wujec et Jankowski mettaient les points sur les i en revenant sur la méthode qui, à leur avis, devrait être celle du syndicat : "Les actions proposées ici unifient et non divisent. Etant donné que Solidarité agit au nom de tous les travailleurs, il faut que tous les employés soient concernés, sans écarter les membres du parti ou des "néo-syndicats". Il est même possible de mener certaines actions en commun avec les néo-syndicalistes, mais il doit être clair que l'initiative est venue de Solidarité. De même, si ces derniers entreprennent une action qui est réellement dans l'intérêt des travailleurs, nous devons la soutenir et insister pour

Il y a sept ans, à Gdansk, le formidable éte qu'elle soit menée jusqu'au bout"' (16).

Ces mêmes préoccupations inspiraient A.G. Rawicki. Dans un article publié dans le journal varsovien "Robotnik" , il dressait un tableau critique de l'activité de Solidarité : "Le modèle d'activité de l'opposition se résume trop souvent au fait qu'un groupe de "politiciens en pantoufles " se réunit et fabrique un journal , solidement épais et cher. Ils y écrivent sur Jaruzelski, sur Reagan, sur la géopolitique et les "prémices de la réflexion concep-

15) "Tygodnik Mazowsze" numéro 191, du 10 décembre 1986.

16) "Tygodnik Mazowsze" numéro 192 du 17 décembre 1986.

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tuelle", sur le "néo-conservatisme aux USA" etc. etc. Et après, "diffusez cela Walenty, chez vous dans l'usine.

Peu de gens s'intéressent encore au travail des commissions syndicales clandestines, au formes d'aide pour les militants qui en luttant contre leur propre fatigue et la passivité des travailleurs, continuent l'activité de Solidarité dans les entreprises. (...) Est-ce que nous ne sommes vraiment pas capables d'élaborer de nouvelles formes d'action dans les entreprises ? A notre avis nous le sommes ! Nous pouvons et nous devons le faire. Et la clé de cela, c'est de s'habituer à penser que ce ne sont pas les luttes personnelles pour des te la classe ouvrière polonaise (DR) strapontins à la direction qui sont importantes, car le plus important, c'est la force et l'efficacité des organisations d'entreprises." (17) Le même auteur deve. loppe ses propositions dans un journal de Szczecin, "Robotnik Pomorza Zachodniego". Il propose de créer dans les entreprises des "commissions statistiques" ayant pour but de calculer "comment les hausses des prix dites secrètes se répercutent sur le niveau de vie des travailleurs". Cela est fort simple, explique-t-il: "Parmi les travailleurs il suffit de choisir quelques personnes vivant dans des conditions diverses, par exemple un célibataire vivant dans un foyer, le père de deux enfants vivant avec sa femme chez ses beaux-parents etc. Chacune de ces personnes note ses dépenses chaque mois, ses propres dépenses comme celles de sa famille, celles de consommation courante comme celles pour les biens durables. Et ainsi, par exemple, en janvier le travailleur a dépensé 26 000 zlotys et en février, pour la même chose,

28 000. Et c'est cette différence qui indique clairement l'augmentation que nous devons exiger pour maintenir notre niveau de

Il propose également la mise en place des "groupes d'auto-approvisionnement"

("rien de plus simple, il suffit qu'une personne ramasse l'argent, aille à la campagne et achète la viande" ), des "caisses syndicales" ("qui ne doivent pas servir à financer la presse, mais aux aides sociales" ), l'organisation de colonies de vacances en lien avec les paysans. Enfin, A.G. Rawicki prend à la presse syndicale d'entreprise : "Bien sûr, elle existe. Mais...

elle devrait contenir beaucoup plus d'informations sur la vie de l'entreprise. (...) En lisant la presse d'entreprise, on a l'impression que ses rédacteurs ne s'intéressent pas du tout aux problèmes de leur entreprise, aux possibilités d'augmenter les capacités de production, à la sécurité et aux conditions du travail, aux salaires" (18).

Les propositions de Jacek Kuron et d'autres partisans du "réalisme" ont été également prises à partie par le dirigeant de l'Organisation Solidarité combattante (OSW), Kornel

Morawiecki : "Je ne suis pas d'accord avec la thèse pronée entre autres par

Lech Walesa et Jacek Kuron, selon laquelle ce n'est pas le moment d'avancer des revendications salariales, qu'il faut se serrer la ceinture. La pauvreté se développe, les gens travaillent de plus en plus durement, jusqu'à 12 heures par jour. Plutôt que de se serrer la ceinture (...) mieux serrer le poing" (19).

De même, le président de Solidarité de

Basse-Silésie, Wladyslaw Frasyniuk, s'est démarqué des partisans du "récentrage" autour des projets de réforme économique.

Dans une interview donnée à "Tygodnik

Mazowsze" en décembre 1986, il expliquait : "Nous devons nous préoccuper des questions essentielles, et ces questions c'est la casserole, le logement, la durée du travail. Chacun sait qu'en Pologne au-

| jourd'hui on travaille jusqu'à 10, 14 voire

16 heures par jour. Après les 8 heures légales, la préoccupation de chacun, c'est comment trouver une " perruque" pour survivre"

A la question de la rédaction : " Penses-tu qu'aujourd'hui il n'est pas possible de regrouper les gens autour du mot d'ordre de réforme économique, mais qu'en revanche il est possible d'organiser un mou vement revendicatif qui lui, s'il était assez fort, pourrait imposer une réforme ?", Wladyslaw Frasyniuk répondait : "C'est notre devoir en tant que syndicat. D'autre part, le retour à des questions terre-à-terre dans l'entreprise est l'unique chance de remobiliser les gens. Lorsqu'une commission syndicale d'entre-prise me demande ce qu'il faut faire, je leur demande à mon tour : et de quoi les gens se plaignent-ils en silence ? Chaque entreprise a de tels problèmes qui semblent insolubles, alors les travailleurs se disent que ça ne vaut pas le coup de s'étriper. Mais s'ils arrivent à gagner autour de petites questions - une meilleure ventilation ou des toilettes -alors peut-être on pourra rassembler 10-15 personnes. Pour en revenir aux activités autour de la réforme, c'est une tâche assez ardue, car pour le citoyen moyen la réforme économique est synonyme de hausse des prix et du renforcement de la pauvreté Pour dire les choses crûment, pour qui le syndicat devrait-il préparer la réforme s'il n'a aucun moyen de la réaliser ? La société polonaise ne se sent pas maître de son propre pays, les travailleurs ne sont pas maîtres des entreprises, c'est pour cela qu'aucune réforme ne les intéresse. Pour obtenir les droits indispensables du citoyen, personne n'acceptera de se serrer la ceinture, même de manière raisonnable".

"REGLER LES PROBLEMES

LES PLUS URGENTS"

Interrogé sur l'activité syndicale à Wroclaw, Frasyniuk expliquait : "Nous tenons des dizaines de réunions avec les commissions d'entre-prise et les représentants des divers milieux de la région. (...) Nous nous sommes adressés à eux pour qu'ils élaborent des revendications - par thèmes, comme les 21 revendications de Gdansk (d'août 1981 - C.S.) - adressées aux divers centres de décisions, à commencer par le gouvernement et jusqu'à la clandestinité (par exemple qu'attendent les instituteurs du pouvoir central, de l'inspection académique, et enfin des structures clandestines). De telles listes des problèmes les plus urgents à régler, dont on peut s'occuper de suite, commencent à nous parvenir" (20).

17) "Robotnik" numéro 116 du 18 décembre 1986

18) Cité d'après "Tygodnik Mazowsze" numéro 200, du 25 février 1987

19) "Biuletyn Dolnoslaski" numéro 8, 1986.

20) "Tygodnik Mazowsze" numéro 196 du 20 janvier 1987.

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Malgré toutes ces critiques et propositions concrètes ayant pour but que Solidarité prenne à bras le corps les questions de défense du niveau de vie et des conditions du travail, le syndicat - ou mieux vaudrait dire, les milieux dirigeants de celui-ci - à, une fois de plus, laissé passer l'échéance de la hausse des prix. Une déclaration générale sur les prix et salaires a bien été adoptée le 26 janvier 1987, contresignée par toutes les autorités supérieures - Lech Walesa, le Conseil provisoire (TRS - public) et la Commission provisoire de coordination (TKK - clandestine) - reprenant les revendications traditionnelles de Solidarité, mais peu, sinon rien, n'a été fait pour mobiliser les militants du syndicat et plus généralement les travailleurs, afin de préparer une action d'ensemble contre la hausse des prix.

De plus si la déclaration réaffirmait la nécessité d'une échelle mobile des salaires et prestations sociales comme celle de "transférer les matériaux et les biens d'investissement de la production pour la production vers la production pour les gens", c'était pour affirmer immédiatement que tout cela ne serait pas possible sans une réforme marchande de l'économie et ajouter : "on ne peut accepter les sacrifices que lorsqu'ils s'accompagnent de la perspective d'un avenir meilleur". Enfin, la déclaration précisait : "L'efficacité de notre défense dépend de l'apparition d'un large mouvement en faveur de changements dans le système économique et socio-politique" De quels changements était-il question ? D'une "réforme économique authentique" dont "les prémices devraient se fonder sur les principes de l'économie de marché" ce

SOLATNOS

qui implique "la nécessité de démonopoliser l'économie, de liquider la bureaucratie économique de branches et le changement des principes du choix des cadres dirigeants". De plus, "une véritable égalité de tous les secteurs de l'économie est nécessaire ainsi que la soumission du secteur étatique au contrôle autogestionnaire. Une telle réforme économique doit s'accompagner de la définition des principes simples et clairs de la création et de la liquidation des unités économiques, la liquidation du monopole bancaire et la création des bases institutionnelles du marché des capitaux" (21).

Dans ce contexte, l'appel final à lutter pour défendre les salaires et à protester face à la volonté de faire payer à la société menant à rien, ne pouvait être entendu ; la direction de Solidarité n'ayant que trop clairement expliqué que les conditions de réussite d'un tel mouvement n'étaient, à l'évidence, pas réunies.

DEUX LIGNES OPPOSEES

AU SEIN DE LA DIRECTION Cette déclaration apparaît clairement comme le fruit d'un compromis entre des orientations politiques et syndicales diverses, sinon opposées. Au printemps 1986, dans l'interview publiée par le journal clandestin "Kultura Niezalezna", l'un des principaux dirigeants du RKW de Varsovie, Wiktor Kulerski, avait d'ailleurs sans ambages expliqué que Solidarité était traversée par deux courants opposés et la dureté du ton qu'il employait laissait entrevoir que les enjeux du débat tout comme les divergences étaient sérieux.

Pour Kulerski, "les milieux extérieurs aux entreprises, les ententes locales et inter-entreprises, les centres d'activité culturelle et d'éducation, les éditions et les cercles de leurs clients sont devenus les principaux centres de l'activité sociale. Cela a conduit par la force des choses à accroître l'activité des comités sociaux qui agissent sur le terrain des droits de l'Homme et du Citoyen, de la culture, de l'éducation, de la science, de la santé etc. Cela conduisait au développement de leur clientèle, si je peux m'exprimer ainsi, et conduisait à augmenter les fonds qui leur étaient accordés. On peut risquer l'affirmation que des processus parallèles et opposés apparaissaient en ce qui concerne le syndicat" (22).

Cette vision correspond, à notre connaissance, à la situation dans la région dont Kulerski est le représentant, - Varsovie - mais pas à celle des régions dont les dirigeants avaient dès 1982-1983, mis l'accent sur le développement prioritaire de l'activité syndicale dans les entreprises, fut-ce au prix d'efforts volontaristes. Les efforts de la direction régionale varsovienne pour développer les activités non syndicales de l'opposition avaient provoqué le mécontentement dans de nombreuses autres régions, et dans ce contexte des accusations concernant la conception particulière qu'auraient les dirigeants varsoviens du partage de l'aide reçue de la part des centrales syndicales étrangères n'ont pas tardé à apparaître, d'abord dans les conversations privées, puis de plus en plus, publiquement.

En témoigne une déclaration attribuée à la TKK (dont Kulerski affirme qu'elle émane d'un responsable et non de l'instance) publiée dans le journal polonais de New-York, "Nowy Dziennik", qui affirme : "La TKK demande aux donateurs de s'abstenir - pour autant que possible -de préciser les suggestions concernant les allocations des divers dons. Cela permettra d'empêcher l'allocation chaotique moyens accordés par les donateurs aux différentes sphères d'activité de Solidarité". (23) Selon Kulerski, Solidarité est traversée depuis le début et jusqu'à maintenant par deux lignes divergentes quant à la forme du mouvement. Il les présente ainsi (ce qui, étant donné qu'il est le principal auteur de l'une d'elles, ne peut être considéré comme une présentation fidèle de l'orientation à laquelle il est opposé) : "L'une d'elles, c'est l'orientation privilégiant le syndicat indépendant autogéré Solidarité, conçu comme une structure hiérarchique, centralisée et monopoliste, qui disposerait tout au plus d'annexes sous la

21) Cité d'après "KOS" numéro 3/111 du 8 février 1987.

22) Cité d'après "Kultura" - de Paris - numéro 475 d'avril 1987.

23) Ibid.

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formes d'agences, de commissions ad hoc etc. et de groupements marginaux qu'on ne peut intégrer d'aucune manière. (...) Parmi les partisans de cette orientation, je vois certains dirigeants nationaux de ces dernières années provenant par exemple de Wroclaw, de Szczecin et aussi les dirigeants de Bruxelles.

L'autre orientation, c'est celle qui privilégie le mouvement social Solidarité, organisé en une société indépendante, pluraliste et décentralisée, composée de structures indépendantes et autogérées trés différentes, unifiées par les idéaux communs de Solidarité et par la communauté des buts, tels que la démocratie et l'indépendance. Dans cette vision, le syndicat Solidarité n'occupe qu'une place, très importante, peut-être essentielle, mais tout de même qu'une place dans l'ensemble du

Sur la carte nationale de Solidarité, la région de Varsovie est le centre qui dispose du plus grand potentiel. Varsovie c'est la plus grande ville, le plus important rassemblement de l'intelligentsia, le centre le plus vivant de la pensée politique et sociale, le lieu disposant de la plus grande facilité de contacts avec l'étranger, du plus grand nombre de maisons d'édition indépendantes, de journaux, de la plus grande diversité des structures indépendantes. De par la nature des choses en quelque sorte, c'est ici que devait naître et s'enraciner la conception d'un mouvement Solidarité pluraliste qui a permis de déve. lopper ce potentiel autant que cela est possible actuellement. (...) C'est une conception humaniste. Peut-être que pour les militants de tendance plus paternaliste, pour ne pas dire autoritaire, formés au sein du système communiste, une telle conception est légèrement effroyable. Peut-être les prive-t-elle du sentiment du contrôle de la situation, qu'ils y voient un danger ; peutêtre qu'en eux se manifeste quelque chose qu'on peut d"eux" . Quoi qu'il en soit, il faut admettre qu'au niveau de la direction nationale de Solidarité existe une divergence d'opinions en ce qui Solidarité

Faut-il un Solidarité hiérarchique, centralisé, puis longtemps, longtemps rien, et enfin, des regroupements marginaux sans signification, ou bien un mouvement pluraliste Solidarité, dont une des composantes, bien qu'essentielle, est le syndicat Solidarité. (...) Actuellement la région de Varsovie reste partisan déclaré d'un pluralisme véritable et non seulement verbal, du mouvement Solidarité, c'est-àdire de l'indépendance totale non seulement de notre syndicat, mais de toutes les autres structures (je pense ici aux comités sociaux, aux officines d'édition de livres, de cassettes et de vidéo-cassettes, aux journaux, mais aussi aux autres). De facto, mais sans le dire, les représentants de deux autres régions au sein de la TKK - ceux de Wroclaw et de Szczecin - y sont opposés et les autres ont une attitude ambivalente, changeante ou neutre" (24).

Un journaliste du bimensuel clandestin "KOS", Jerzy Krzewina, présente d'une manière assez différente ces divergences : "Les phénomènes de luttes et de débats au sein des groupes dirigeants sont naturels et normaux. Mais ceux qui durent des mois et des mois dépassent cette faut constater avec tristesse que nous avons affaire à des phénomènes typiques pour des groupes isolés de la société, pour une organisation qui a perdu son but, qui a oublié son idée à long terme (...) Il semble qu'en septembre nos dirigeants ont repris l'espoir en une nouvelle Mobiliser comme avant (DR) du pouvoir, en un nouvel "accord"' formel, qu'ils voulaient se mettre au niveau de la situation qui suivra cet "accord ".

L'analyse des déclarations, des prises de positions de nos dirigeants, des interviews qu'ils ont accordées, des mises au point et des "remises" au point, conduit à des conclusions très intéressantes quant à ceux à qui elles sont adressées. Il s'agit donc premièrement d'une discussion - ou, plus exactement - d'une lutte entre les dirigeants eux-mêmes. Et deuxièmement -d'une tentative de nouer un dialogue avec ceux d'en face. La théorie de "l'entente sans entente" (allusion aux prises de positions des dirigeants varsoviens et de Jacek Kuron en particulier - C.S.), les tentatives successives de définir le compromis social etc. - sont en réalité un dialogue avec le pouvoir auquel la base sociale de Solidarité ne prend pas part, car elle se préoccupe de tout autres problèmes.(...)

Nos dirigeants, et y compris les experts des milieux intellectuels, ont commencé à chercher la formule du "moindre mal ". Ce n'est pas le terrain sur lequel nous sommes capables de remporter le moindre succès, d'autant que nous ne sommes pas capables de défendre le niveau de vie des ouvriers, des retraités, des infirmières, des instituteurs. Car sur cette question justement, les économistes serviables nous ont glissé la conception selon laquelle le mal, c'est-à-dire la paupérisation des gens, nous protège d'un mal plus grand, encore l'effondrement de l'économie. Et nous avions commencé à oublier à quoi cette économie doit servir, nous avions oublié ce qui fut dit pourtant très clairement en août 1980. On nous a imposé la confrontation. La discussion se poursuit autour de la question comment transformer une situation de confrontation en situation de compromis. Le problème, c'est que le compromis ne peut être que le résultat de la confrontation, qu'il ne peut la remplacer" (25).

Les positions "pluralistes" défendues par les dirigeants de Varsovie, qu'elles réduisent le syndicat Solidarité à un élément parmis d'autres, laissent place aux dangers dénoncés par Krzewina. Elles conduisent à oublier que la force qui a permis au mouvement Solidarité de naître, ce fut la lutte de la classe ouvrière polonaise, commencée autour de revendications matérielles et de dignité des travailleurs. Par contre, les positions défendues par les directions régionales de Basse-Silésie et de Szczecin, si elles ne sont pas exemptes de confusions de toute sortes, parce qu'au contraire elles s'appuyent sur les revendications spontanées des travailleurs, peuvent permettre à Solidarité de reprendre du terrain et par là même, assurer les conditions nécessaires sinon suffisantes, à la survie non seulement du syndicat Solidarité, mais également des diverses composantes du mouvement social apparues durant les dernières années.

COMMENT RESOUDRE LA CRISE ECONOMIQUE ? Cependant, si on ne peut juger aujourd'hui de la force relative des deux principaux courants apparus au sein de la direction de Solidarité, force est de constater que dans les documents rendus publics ré cemment au nom des diverses structures nationales du mouvement et qui sont, à n'en pas douter, le fruit de compromis, les positions défendues par les dirigeants varsoviens semblent avoir le dessus.

Cela peut être dû à la faiblesse relative des partisans de la ligne "syndicaliste" (ceux de Wroclaw et de Szczecin), comme à la confusion de leurs positions idéolo-

24) Ibid.

25) "KOS" numéro 3/111 du 8 février 1987.

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Septembre 1981 : premier congrès de Solidarité (DR) giques. En effet, outre leur insistance sur la nécessité de concentrer les efforts sur | les revendications matérielles des travailleurs et leur volonté affirmée de centrer la structure du syndicat autour des commissions syndicales d'entreprises, les "syndicalistes" n'ont pas produit de documents programmatiques plus généraux.

Le document intitulé "Position du syndicat Solidarité sur la situation et les voies de transformation de l'économie polonaise", rendu public le 9 avril 1987 par le porte-parole national de Solidarité, Janusz Onyszkiewicz, résume les conceptions de ce courant quant à la réforme économique. La conclusion dit : "Nous exigeons une réforme profonde, qui créera l'égalité de tous les secteurs de propriété en rejettant les dogmes doctrinaires ; une réforme qui limitera le rôle et la fonction de l'Etat dans l'économie, en rendant aux mécanismes du marché le rôle fondamental ; une réforme qui réalisera une démocratisation décisive de la vie économique et qui par le développement de l'autogestion et de l'actionnariat ouvrier, aidera le processus de socialisation de la vie économique. (...) C'est une vision de dur labeur et d'épargne, mais pour soi et avec une perspective d'amélioration. La majeure partie du patrimoine national doit se trouver à la disposition des associations socio-économiques, des structures d'autogestion, des coopératives, des diverses sociétés de caractère mixte, et l'initiative privée devrait obtenir de larges possibilités de développement.

C'est une vision d'une économie capable d'innovation et de risque, au sein de laquelle les intérêts des travailleurs et des groupes sociaux faibles seront protégés par les syndicats indépendants et par une politique sociale rationnelle, menée aussi bien par l'Etat que par diverses institutions sociales.

La seule possibilité d'une réalisation réelle et conséquente de la réforme, c'est une forte pression sociale, une politique courageuse et décidée du pouvoir et le développement d'un large soutien populaire pour la réforme. Plus cela tardera à se réaliser, et plus les coûts seront importants et la réforme plus difficile.(...) Nos propositions se fondent sur les acquis des sciences économiques contemporaines et sont en accord avec la doctrine sociale de l'Eglise. Ils expriment également les sentiments de la grande majorité de la société. (...) Solidarité, lors de son congrès de Gdansk en 1981 s'est prononcé en faveur d'une entente sociale autour de la réforme afin de sortir l'économie de la crise. Nous répétons ces mots aujourd'hui - malgré tout. (...) C'est une chance pour le pouvoir, mais cela exige de sa part le sens des responsabilités, du courage et de l'imagination. Devant les dangers qui nous menacent, afin d'éviter la catastrophe qui vient, tous doivent placer au premier plan l'intérêt suprême du pays et de la nation."

La différence d'approche avec les propositions économiques et sociales du programme de Solidarité adopté en octobre 1981 est sensible. Ce dernier se proposait d"associer le plan, le marché et l'autogestion", n'accordait que peu d'intérêt au secteur privé (mis à part dans l'agriculture), plaçait l'autogestion au centre de ses revendications et exigeait pour celle-ci une représentation nationale (la "Seconde Chambre") dotée de pouvoirs législatifs. Le nouveau document quant à lui, place au même niveau l'autogestion et l'actionnariat ouvrier, et présente une vision de la "socialisation de l'économie" au sein de laquelle la propriété de groupe et indivi-

Ce document a fait l'objet d'une critique acide de l'économiste Ryszard Bugaj qui fut, lors du Congrès de Solidarité en 1981, l'un des principaux rédacteurs de la partie économique du programme du syndicat. Ryszard Bugaj écrit : "L'impression dominante qui s'impose après la lecture des "Thèses sur la seconde étape de la réforme

" présentées par le gouvernement et celle de la "Position du syndicat Solidarité sur la situation et les voies de transformation de l'économie polonaise"', c'est celle du rapprochement très clair des conceptions des deux parties. Cela concerne avant tout l'instauration des mécanismes du marché dans l'économie (...) Un certain rapprochement s'est fait sur la question de gouvernementales, on ne trouve plus des déclarations généreuses - bien que générales - à ce sujet, semblables à celles contenues dans les "Orientations de la réforme" de 1981. Le document actuel laisse apparaître la stratégie d'un lent retour en arrière, de la disparition de certains éléments du contrôle autogestionnaire. Solidarité pour sa part, s'est également prononcé sur l'autogestion avec bien moins de fougue et détermination que dans la résolution de son Congrès. (...)

Le plus inquiétant, c'est la question de la protection sociale. Je ne partage pas l'optimisme des deux documents en ce qui concerne les résultats d'une marchandisation radicale de l'économie polonaise. (...) Dans la "Position" de Solidarité on ne trouve à ce sujet que l'échelle mobile. S'il n'y avait pas de tampon "NSZZ Solidarnosc", aucun lecteur n'imaginerait qu'il s'agit de la position d'un syndicat. (...)

Pour résumer, je crois que des deux côtés, nous avons affaire à une évolution qui signifie un éloignement de l'esprit de la réforme de 1981. La nouvelle conception est beaucoup plus unilatérale : elle met l'accent sur le marché et la propriété privée, sur la concurence individuelle, l'accroissement des différences matérielles. Elle privilégie la contrainte économique absolue au détriment de la coopération so-

Cette évolution - à mon avis - est plus une évolution de la façon de penser des élites, que de la base sociale. Cela ne laisse pas beaucoup de chances à la réforme. Chaque compromis dans ce cadre sera fragile, s'il n'est pas accepté par les principaux groupes sociaux. On voit apparaître le problème dramatique du renouvellement du mandat social des structures de Solidarité. Tant que cela ne sera pas fait, des documents comme la de Solidarité reflèterons les opinions des groupes élitaires et choisis un peu par ha-

Ce débat au sein de Solidarité témoignent de la crise d'identité larvée que le mouvement traverse depuis des années. Il est loin d'être terminé.

26) Cité d'après "Solidarnosc - Biuleryn Informacyjny" (Paris), numéro 169/170/171 du 8 juillet 1987.

27) "Tygodnik Mazowsze" numéro 212 du 20 mai 1987.

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