LE MOUVEMENT déclenché le 22 juin est sans précédent dans l'histoire moderne d'Haiti, par sa durée comme par sa profondeur. Il se place dans la continuité du mouvement qui obligea Jean-Claude Duvalier à quitter le pays le 7 février 1986. Mais l'armée qui avait alors essayé d'adopter une certaine position de neutralité, est aujourd'hui en première ligne. Et le Conseil national de gouvernement (CNG) présidé par le général Henri Namphy n'est pas isolé internationalement comme l'était Duvalier. Andy BROCK
Le 19 juin, la Centrale autonome des travailleurs Haïtiens (CATH) convoque une grève pour le lundi 22, contre la politique anti-ouvrière du CNG, en réponse à une accumulation d'interventions militaires contre les grévistes qui exigent, ici la démission d'un chef macoute, là une augmentation de salaire. Le secteur du mouvement démocratique regroupé Congrès national des mouvements démocratiques (CONACOM) parle de "provocation irresponsable susceptible de favoriser les desseins anti-démocratiques des secteurs macoutes". Le Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH) se joint à eux pour juger maximalistes les revendications exprimées par la CATH et déclare que "la CATH veut détourner l'esprit du peuple des problèmes politiques importants qui se posent aujourd'hui".
Dans ce contexte d'isolement apparent de la CATH, dès le 22 au matin, l'armée envahit et saccage son local, arrête plusieurs syndicalistes, dont trois dirigeants de la CATH, qui sont battus et torturés. Elle frappe la CATH d'interdiction.
Le CNG décide de s'attaquer le même jour à la Constitution qui avait été approuvée par le référendum le 29 mars. Il publie en effet un décret électoral ôtant au Conseil électoral provisoire (structure indépendante de neuf membres désignée quelques semaines auparavant) la responsabilité d'organiser les élections locales fixées en août et les élections générales fixées en novembre. Il s'agit là d'une violation manifeste de la Constitution. Et le ministre de l'information déclare : "Qu'il soit ou non constitutionnel, le décret sera appliqué".
Dès le lundi 22 au matin, la grève s'avère être un grand succès qui surprend beaucoup de monde. Port-au-Prince et d'autres villes sont paralysées par la grève des transports. Cette grève est une réponse aux mesures du CNG. Elle s'appuie aussi sur la force grandissante de la CATH qui revendique environ 150 000 membres, ouvriers, employés et paysans, sur son image et sa pratique combatives. Elle s'appuie surtout sur la volonté d'en découdre avec le "duvaliérisme sans Duvalier".
Seize mois après le 7 février 1986, date du départ de Duvalier, la majorité des tontons-macoutes, quand ils ne sont intégrés directement aux corps les plus répressifs, restent avec leurs armes en réserve de l'Etat. Les exactions de l'armée ou des macoutes sont quotidiennes. Aucune revendication sociale de fond, à commencer par la réforme agraire, n'est satisfaite. Le salaire minimum, malgré le 7 février, est toujours de 3 dollars la journée à Port-au-Prince et 2,64 dollars en province. Le code du Tranouvelle constitution, qui stipule que "le syndicat est essentiellement apolitique" permet aussi de restreindre les activités des syndicats.
CONTINUITE DUVALIERISTE ET DESTRUCTION ECONOMIQUE
Par ailleurs, le ministre des Finances Leslie Delatour mène tambour battant la destruction de l'agriculture et de l'industrie au nom de l'"'insertion dans la division internationale du travail". Beaucoup de produits locaux souffrent du nouveau tarif douanier révisé en baisse en février dernier. La contrebande se charge d'évincer bien d'autres productions locales des marchés, y compris des cultures essentielles pour la survie de la paysannerie telles que le sucre, le riz ou le maïs. Toutes les usines sucrières, publiques comme privées,
Pour eux, rien n'a changé (DR) ont été fermées. Les principales administrations et entreprises publiques subissent le "dégraissage des effectifs". Ces dernières, lorsqu'elles ne sont pas fermées, sont vouées a la restructuration et la privatisation, selon le calendrier élaboré dans les bureaux de Washington, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire internationale (FMI).
Sur le plan social, rien n'a changé : la classe dominante continue du haut de ses villas, de ses boîtes de nuit, de ses restaurants "parisiens" et de ses cocktails diplomatiques, à contempler la misère insupportable des quartiers populaires et la désertification des campagnes. Ou plutôt si, une chose a changé : un secteur élargi de la bourgeoisie se partage avec les chefs macoutes et militaires le butin des trafics florissants de la drogue et de contrebande.
"RACHE MANYOK OU, BAY TE A BLANCH"
Pourquoi le CNG s'est-il attaqué le même jour au mouvement populaire à travers la CATH, au mouvement démocratique et aux ambitions des politiciens ? Il est difficile de penser qu'il s'agit d'une erreur de tactique politique. L'hypothèse la plus probable est celle d'une provocation délibérée visant à précipiter l'affrontement et à maintenir une dictature au-delà des élections de novembre, voire à se passer de ces élections. D'où l'émoi des ambassades occidentales : tout risque d'être à reprendre après des années d'efforts pour évincer les Duvalier et canaliser la révolte populaire vers des élections.
Effectivement, à partir du 22 juin, Haïti a connu un enchaînement de grèves, manifestations et autres formes de lutte sur tout le territoire, exigeant le départ du CNG. "Rache manyok ou, bay tè a blanch", autrement dit " Prends tes valises et casse-toi", lance le 29 juin l'évêque Romélus de Jérémie. L'exigence du départ du CNG, qui avait fait l'objet d'importantes manifestations dans le passé, devient désormais le mot d'ordre central. La répression brutale de la semaine du 29 juin fait des dizaines de morts et plus de 100 blessés. Le CNG doit cependant opérer rapidement un recul, sous la pression intérieure accrue et la menace des ambassades étrangères. L'interdiction de la CATH est levée, ses dirigeants sont relâchés, le ministre de l'Information est sacrifié. Mais il est trop tard et les protestations continuent sous les formes les plus variées.
La grève ne pouvant être reconduite indéfiniment sans menacer directement la survie d'une population qui vit au jour le jour, la grève laisse régulièrement la place à d'autres formes de luttes, avant d'être relancée par la répression : manifestations, actions de désobéissance civile, comme le refus de payer les taxes, notamment sur les marchés, ou les services publics, fermeture forcée de bureaux officiels, exigence de démissions des hauts fonctionnaires. Les 10 et 11 août, alors que l'on pensait que le mouvement battait de l'aile, on assistera à une formidable mouvement de désobéissance civile qui illustrera à quel point le CNG est rejeté par la population. En effet, pendant ces deux jours, 90% des candidats, voire la totalité dans certaines villes, boycotteront les épreuves du baccalauréat. Le boycott est accompagné d'une grève de solidarité qui, à Port-au-Prince, a surtout touché les transports et les commerces. Le syndicat enseignant décidera ensuite de boycotter la correction des copies.
Durant les journées de grève, des barricades sont dressées à l'entrée de certains quartiers afin de rendre plus difficile l'entrée des forces de répression. En même temps, vu l'impuissance des manifestations à organiser leur propre défense face à l'armée, des secteurs exaspérés, et quelquefois manipulés par des ultras du CNG, s'attaquent aux symboles de richesse, notamment les voitures de luxe. Cette exaspération est d'autant plus grande que le mouvement, encore divisé par les illusions et les ambitions électorales des organisations petites-bourgeoises qui se sont portées à sa tête, ne s'est pas structuré de haut en bas, et ne s'est pas uni autour d'une stratégie et d'une alternative de gouvernement conforme à ses intérêts.
LE CNG PERSISTE ET FRAPPE
Profitant de cette absence d'unité et d'objectif stratégique, le CNG met en place une contre offensive. Le général Namphy a d'abord organisé le 17 juillet une cérémonie militaire d'allégeance à la Constitution". Au grand découragement des ambassades occidentales, il fait un discours dans la tradition macoute. Affublé de lunettes noires et dans un style "gorille" consommé, le général affirme notamment que le peuple haitien "mérite d'être compris, encadré, protégé parfois même malgré lui". Et de féliciter le "mâle courage" et la "pondération" des militaires "en face de groupes manipulés". Ceux-ci ayant tiré à bout portant sur des civils désarmés, y compris des femmes autrement plus "courageuses" que ses "mâles" soldats et macoutes, l'avertissement est clair.
Parallèlement, l'armée qui était rentrée dans ses casernes pendant une dizaine de jours, sème à nouveau la mort dans les rues de Port-au-Prince. Des manifestations de femmes, de chômeurs et d'étudiants sont délibérément attaquées. C'est le 29 juillet que la tension va atteindre son paroxysme. C'était sous Duvalier le jour "Volontaires de la Sécurité nationale", autrement dit, des tontons macoutes. L'opposition organise une manifestation anti-tontons macoutes. Elle va tomber dans un véritable guet-apens tendu par une compagnie militaire. "Plusieurs manifestants voulurent marcher le long du trottoir
qui se trouve devant la compagnie de téléphone. Ils furent brutalement repoussés par un soldat. Quelques secondes plus tard, ce même soldat bondit entre deux voitures et pointa son fusil automatique vers de jeunes manifestants. Ils se dispersèrent. Le soldat tourna alors son fusil et tira une rafale au dessus de la tête des manifestants. D'autres soldats se mirent alors à tirer, cette fois dans la foule elle-même" (1). Dix personnes furent tuées et il y eut de nombreux blessés. Serge Gilles, l'un des porte-parole de l'opposition a déclaré que des soldats le mirent en joue et qu'il en réchappa parce que des jeunes le couvrirent alors de leur corps. La nuit suivante, les locaux de six stations de radio sont mitraillés. Et le lendemain, le Grand quartier général de l'armée met en cause la présence de faux journalistes munis de sacs de pierres ou d'armes à feu. Il affirme également que "des individus, entraînés à Cuba et se faisant passer pour des "Boat-People" pour être rapatriés, sont actuellement sur place utilisant de l'armement débarqué clandestinement sur certains points du territoire ou dissimulé dans des sacs de riz venant de l'extérieur".
D'autre part, des voitures banalisées enlèvements dans le plus pur style des escadrons de la mort duvaliéristes. Le CNG, là aussi au grand dam des diplomates étrangers, se passe même, quelquefois de
DANS LES CAMPAGNES
Dans les villes de province se déroulent des événements similaires, même si certaines villes importantes du nord (Gonaïves, Cap Haïtien) participent peu aux grèves. Le 28 juillet, le couvre-feu est instauré à Jérémie.
C'est dans les campagnes que la contre-offensive mise en place par le CNG va prendre le maximum d'ampleur. Il considèrent les campagnes, où vivent les trois quarts des Haïtiens, comme étant sa base arrière. Or, elles sont particulièrement touchées par les effets de la contrebande, et elles n'échappent pas à l'exaspération générale. Une grande partie des paysans est consciente que l'on risque de revenir à une dictature ouverte, et elle rejette le CNG. S'appuyant sur les réseaux duvaliéristes, celui-ci tente de briser dans l'œuf un mouvement de contestation qui pourrait s'avérer très dangereux. Les groupements paysans, encore fragiles, sont particulièrement visés. Le journal Haïti Progrès cite chaque semaine des cas de villages où les anciens tontons macoutes essayent d'intimider les paysans. La campagne anticommuniste bat son plein. Facilitée par les déclarations des Eglises, elle reçoit un certain écho chez les paysans. On tente de les dresser les uns contre les autres. C'est dans ce contexte que des centaines de paysans sont massacrés à Jean-Rabel.
D'autres affrontements meurtriers ont lieu (île de la Gonâve) ou sont évités de justesse (Gros Morne). Dans plusieurs localités, les installations mises en place par des associations de développement sont détruites au nom de la lutte contre le communisme.
L'action des tontons-macoutes est complétée par celle de l'armée. C'est le cas à Jean-Rabel. C'est également ce qui se passe dans la zone de Jérémie, l'une des plus mobilisées du pays. Selon le joural Haïti-Observateur "Bien qu'aucun arrêté gouvernemental n'ait été pris en ce sens, le département de la Grande-Anse, et même toute la région sud du pays, vit pratiquement sous le régime de l'état de siège (...) Certains militaires considérés comme des spécialistes d'actions de guérillas y ont établi leur quartier général. Les plus hautes sphères du pouvoir y ont envoyé leurs hommes de confiance". Dans plusieurs villages, les paysans ont été soumis à des interrogatoires, des menaces et des exactions
L'armée fait ici coup double. En effet, son prétexte est la recherche de Bernard Sansaricq, qu'elle accuse de vouloir monter un mouvement de guérilla. Cet homme était venu à Jérémie assister à l'instruction du procés des "Vèpres de Jérémie" de 1964 - durant lesquelles toute sa famille fut massacrée - lorsque l'armée tenta de s'emparer de lui, car il accuse le général Regala, l'un des membres du CNG d'avoir été l'un des organisateurs du massacre. Selon Monseigneur Romélus, l'évêque de Jérémie, "Tout le monde sait ce qui s'est passé en 1964 à Jérémie. 23 ans après, on veut encore re commencer". santes du mouvement ont dû offrir des alternatives gouvernementales. Le "groupe des 57", c'est-à-dire essentiellement le Bloc d'unité patriotique (BIP) de Serge Gilles, appuyé par le Parti socialiste français, et les organisations qui se sont regroupés dans le CONACOM au début de autour du soutien au projet de Constitution, s'est trouvé bien embarassé face à une grève qu'il ne voulait pas et à un mouvement qui le dépasse.
Le 18 juillet, les "57" proposèrent lors d'une conférence de presse que le CNG soit remplacé par un CNG-bis composé de quatre civils et d"un militaire administrativement placé dans la hiérarchie tout de suite après les généraux Henry Namphy et Williams Regala". Quant on sait qu'une des tâches confiées à ce nouveau CNG, et donc au militaire en question, était d'assainir et démacoutiser l'appareil d'Etat" on se dit que les personnes qui ont concocté cette "alternative" n'ont pas froid aux yeux. Et on comprend que son annonce ait provoqué des remous dans la salle, l'un des participants demandant avec à propos "et quel est le représentant du peuple ?
Après des tractations avec une coalition concurrente, fut proposée le 13 juillet une autre "alternative" du même acabit. Elle devait être composée d"un militaire haut gradé disposé à respecter la Constitution de 1957" (qui visiblement n'avait pas été trouvé), de Claudette Werleigh, secrétaire général de Caritas (organisation émanant du Vatican), à titre de représentante du secteur rural et féminin, de Gérard Duclercile, membre des communautés ecclésiales de base, de Pauris Jean-Baptiste, à titre de représentant des cultes réformés et de Maïtre Félix Kavanagh, vice-président de la cour de Cassation, décrit par le journal Haïti-Observateur comme un " compagnon de beuverie de Namphy" (2).
LES FAUSSES ALTERNATIVES
Le Parti unifié des communistes haitiens (PUCH) dispose depuis longtemps d'une formule de gouvernement abandonnée depuis des mois au bénéfice de l'attente des élections : "des représentants des 9 départements", parfois présentés comme élus par des "comités populaires". Faute de l'existence d'un tel réseau de comités populaires, la formule reste vague, abstraite, et n'est guère mobilisatrice.
En fait, les secteurs petits-bourgeois et réformistes étaient gênés dans leurs chimères électorales quand, malgré le retrait du décret électoral du CNG, le mouvement s'est poursuivi autour de l'exigence du départ immédiat de la junte.
Jean-Louis Bajeux, l'un des dirigeants du soi-disant "comité de coordination de la grève" et des "57 organisations" déclarait alors à l'Associated Press : "Nous sommes des gens pratiques...Nous savons que nous n'avons rien à gagner à l'anarchie". Ce comité s'est efforcé de canaliser et d'accompagner un mouvement qui le poussait en avant et au nom duquel il prétendait s'exprimer. Mais il ne s'est jamais donné les moyens de bâtir réellement un mouvement capable de faire tomber le CNG et de résister à ce qui était qualifié de tentative de coup d'Etat fasciste. Ses participants comptaient plutôt pour cela sur les pressions des ambassades étrangères. Selon le journal Miami News, Bajeux a déclaré vouloir que les Etats-Unis remplacent le CNG par des civils et ordonnent à l'armée de regagner ses casernes "et en deux jours vous aurez la paix dans le pays" (3). Mais les ambassades étrangères ont fait la sourde oreille. Dans une conférence de presse tenue après que le CNG ait retiré son décret électoral, Richard Holwill, sous-secrétaire d'Etat américain pour les Caraibes qualifiait de "souhait de conte de fée" la demande de l'opposition et déclarait que
(1) The Militant, 7 août 1987.
(2) Haïti-Observateur, 10-17 juillet 1987.
(3) Miami News, 5 août1987.
Dessin paru dans Haïti Progrès : Votez pourquoi ! "toute tentative de forcer le CNG à abandonner le pouvoir sera reçue par une cessation de l'aide américaine". Les Etats-Unis et la France s'étaient donné trop de mal depuis un an pour former et équiper l'armée haïtienne pour accepter qu'elle soit affaiblie en pareille circonstance !
L'Assemblée populaire nationale, un regroupement de secteurs militants radicaux, dont la CATH, avait proposé une semaine avant les "57" une alternative qui, elle, se voulait être autre chose qu'un simple "CNG de remplacement" : la formation d'un gouvernement par Maître Gérard Gourgue, président de la Ligue haïtienne des droits de l'Homme et par le père Jean-Bertrand Aristide, véritable leader populaire qui n'hésite pas dans ses sermons à appeler à la "résistance " contre "l'impérialisme américain ", les "grands nègres " (= riches), "l'armée bourgeoise qui force le peuple à vivre dans la faim Aristide a été victime le lundi 24 août d'une agression dont les auteurs, qui étaient armés de bâtons et de machettes, sont ces groupes anti-communistes que nous mentionnions plus haut. Quoique la personnalité de Gérard Gourgue puisse être sujet à caution, il s'agissait là d'une pro-
GALERIE ELECTORALE ET PREPARATIFS
CONTRE-INSURRECTIONNELS
Après les tueries de la fin juin, le Conseil électoral provisoire (qui comprend notamment des représentants des Eglises) fut tenté de rompre avec le CNG. Mais il s'est vite ravisé. Et le 14 juillet, il présente une nouvelle version de son décret électoral qui avait été refusé par le CNG. Il y fait quelques concessions de taille au CNG. Ceci dit, la première version contenait
VOTE MWEN déjà des points fort peu démocratiques. Ainsi, l'article 103 prévoyait que "ceux qui, à l'aide de fausses nouvelles, bruits calomnieux ou autres manœuvres frauduleuses auront induit en erreur les susdits votants ou déterminé les susdits électeurs à s'abstenir de voter, seront passibles d'une amende de cent à cinq cents gourdes ( 1 gourde = 0,20 dollar) et d'un emprisonnement de trois mois à deux ans", les peines pouvant même être doublées.
Il a fallu un mois pour que le CNG entérine la nouvelle proposition du CEP. Entretemps, les Etats-Unis avaient exercé des pressions sur le CNG, la Fédération protestante avait condamné "l'intolérance réciproque et le refus du dialogue ", férence des évêques avait lancé un appel "au peuple haïtien et à tous les hommes de bonne volonté" pour que "les parties en cause acceptent de s'asseoir à la table des négociations ". Le CEP avait, lui, proposé "un train de mesures capables de calmer les esprits et de redonner confiance au peuple ". Enfin, Leslie Manigat, l'un des principaux candidats à l'élection présidentielle, avait demandé une "trêve" et, parlant du CNG, lancé un pitoyable "Aidons-les à se réhabiliter !". Mais peut-être est-ce le boycott du baccalauréat qui montrant combien le CNG était rejeté, y compris par la bourgeoisie, a achevé de le décider.
Cependant, il n'y a plus guère de parti politique qui se fasse des illusions sur les conditions dans lesquelles pourront se tenir les élections, du moins l'élection présidentielle, fixée au 27 novembre, la seule qui soit programmée aujourd'hui. Parlant de l'assassinat, le 2 août dernier de LouisEugène Athis, président du Mouvement démocratique de libération d'Haïti, Louis Déjoie, l'un des candidats, demande : "Serait-ce une conspiration planifiée pour arrêter court la campagne électorale à quatre mois seulement des élections ? D'autres leaders politiques tomberont-ils, eux aussi, dans un autre "guet-apens ?". Des organisations d'inspiration démocrate-chrétienne mettent en cause le contenu du décret électoral et s'interrogent sur leur participation aux élections. Quant au très bourgeois Eugène Roy, un des artisans de la Constitution, il déclare : "Nous sommes définitivement hors de la voie de la démocratie (...) Je vois trois options : junte militaire, guerre civile et une très faible chance d'accomplissement de la démocratie". En tout cas, le CNG prépare activement les deux premières options. L'hebdomadaire Haïti Progrès a même révélé un vaste projet de salvadorisation sous prétexte de "protection forestière "! (4). Les documents tombés entre les mains d'Haïti Progrès annoncent le programme de formation des soi-disants "gardes forestiers", neuf mois d'entraînement intensif comprenant entre autres combat à l'arme blanche, combat rapproché et déplacements de population !
Gageons que l'organisme américain USAID qui a débloqué 9,6 millions de dollars pour les "travaux forestiers" , serait ravi d'aider à la formation de ces nouveaux gardes forestiers !
LE RETOUR DES "MARINES"
Les événements haïtiens, et notamment la prestation télévisée des militaires lors de la manifestation du 29 juillet, ont cependant provoqué quelques remous aux Etats-Unis. Et certains sénateurs demandent une suspension de l'aide militaire ap portée au CNG. Ce n'est pas l'avis de l'administration Reagan qui, elle, se pré pare au pire. Des rumeurs annoncent que les Etats-Unis ont pris des contacts, y compris avec l'armée de la République dominicaine voisine, en vue d'une éventuelle intervention. Selon le journal Le Monde , Louis Dejoie ayant demandé à l'ambassadeur nord-américain ce que feraient les Etats-Unis "si la situation devenait intenable", celui-ci rétorqua " Nous rentrerons tous chez nous, et peut-être reviendronsnous alors au temps de Vilbrun Guillaume". (5) Phrase ambiguë mais lourde de sens quand on sait que les "marines" débarquèrent en Haïti le 28 juillet 1915 à la suite du soulèvement de la population de Port-au-Prince et de l'assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam et devaient y rester jusqu'en 1934.
27 août 1987.
(4) Haïti Progrès, 22-28 juillet 1987.
(5) Le Monde, 8 août1987.
----- photo credits and running heads -----
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