Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Bilan des élections

· Inprecor n° 249, 21 septembre 1987 · p. 10-11 · 2 170 mots

Portugal

POUR LA PREMIERE FOIS depuis avril 1974, date de la chute de la dictature, la droite a obtenu au Portugal une majorité absolue des suffrages. Mais le résultat le plus spectaculaire est la totale concentration des votes sur un seul parti, le Parti social-démocrate (PSD) dirigé par le premier Ministre Cavaco Silva qui a obtenu aux élections du 19 juillet près de 50,5% des voix. Ces résultats électoraux qui constituent une lourde défaite pour tous les partis de gauche, marquent le début d'un nouveau cycle électoral. Francisco LOUCA

OILA PRES DE DEUX ANS, les élections législatives donnaient au PSD, le principal parti bourgeois, une petite majorité relative. Avec 30% des voix, d'opposition significative des autres partis, le PSD formait le gouvernement. La chute vertigineuse du Parti socialiste portugais constituait alors - en octobre 1985 - la principale nouveauté de ces élections. Ce parti, qui auparavant oscillait entre 30 et 35% des suffrages, parti dominant et charnière des coalitions gouvernementales, passait alors à 20%, perdant ainsi presque la moitié de son électorat.

La progression politique de la droite Ces voix s'étaient transférées avant tout sur un nouveau parti, le Parti de la rénovation démocratique (PRD) qui obtenait alors 18% des voix, peu de mois après sa formation. Appuyé sur l'image et directement inspiré par le général Eanes qui commandait les opérations militaires du 25 novembre 1975 et fut ensuite président de la république pendant dix ans, le PRD n'était pas né du néant. Il s'appuyait sur une structure institutionnelle et sur le poids politique du président, parvenant à canaliser le mécontentement des électeurs contre la politique d'austérité du gouvernement de Mario Soares. Ainsi, la politique menée par le PS était la cause principale du résultat de 1985 et de l'ascension de la droite (voir Inprécor numéro 208 du 2 décembre 1985). Dans le même temps, le Parti communiste portugais maintenait un résultat électoral qui lui donnait les moyens d'intervenir dans les activités parlementaires, obtenant 15% au niveau national et gardant toujours sa majorité absolue dans les zones de réformes agraire (principalement le sud du pays avec l'Alentejo) et dans certaines régions industrielles.

Toutefois, en mois de deux ans ce panorama fut profondément modifié par le gouvernement Cavaco Silva. Gouvernement minoritaire au parlement, fortement dépendant des négociations parlementaires, il a néanmoins bénéficié de certains avantages dont il a su jouer avec beaucoup de perspicacité. En premier lieu, l'entrée dans la Communauté économique européenne (CEE) a eu un effet psychologique et idéologique (dans un pays où 10% de la population est émigrée dans les pays de la CEE, le mythe de l'Europe, des hauts salaires et des bonnes conditions de vie imprègne profondément l'imaginaire populaire), et a amené pendant les premiers mois des avantages financiers considérables qui vont peser sur la société. Le Portugal étant le pays le plus arriéré des 12, il bénéficie de fonds sociaux qui, malgré la crise financière de la Communauté, ont eu un impact sur le pays. Par exemple, les Fonds disponibles pour la formation professionnelle garantiront une année de cours de formation pour 270 000 sonnes, alors que le chômage touche officiellement un demi-million de personnes. Et ils garantiront aussi aux innombrables professeurs des salaires environ 20 fois supérieurs au salaire minimum national et trois fois supérieur ... à celui du premier ministre.

Deuxièmement, en 1986-1987, la chute du dollar et la baisse des prix du pétrole ont de nouveau bénéficié à l'éco-nomie portugaise. Celle-ci, dont les exportations sont libellées en francs ou en marks et les importations en dollars, est fortement dépendante des cours pétroliers. Dans cette conjoncture, les industries exportatrices -qui constituent la partie active de l'économie portugaise - ont été stimulées et, dans le même temps, le gouvernement a pu disposer d'une certaine marge de manœuvre pour augmenter la consommation intérieure, augmenter les prestations sociales de certains secteurs défavorisés et alléger

L'impact de cette conjoncture et son utilisation habile par le gouvernement, dont les principales figures preuve d'une notable capacité d'utiliser au mieux les mass-media, ont transformé une réalité électorale qu'on avait vue très mobile à l'occasion des élections de 1985. s'explique par un contexte social marqué par la diminution de l'activité des syndicats, par la baisse du nombre de journées de grève et par une diminution de la capacité revendicative de la principale centrale syndicale, la Confédération générale des travailleurs portugais (CGTP), influencée par le PCP. Dans le même temps, l'inexistence de la plus minime unité d'action des partis de gauche réformistes augmentait la marge de manœuvre du gouvernement. Et cette situation allait s'aggraver : d'un côté, le PS cultivait la thèse de "l'alternance gouvernementale", qui l'amenait à rejeter toute alliance, même ponctuelle, avec le PCP ; de l'autre côté, le PCP essayait de diminuer le poids du PS en associant le PRD à toutes les négociations anti-Cavaco, dans l'im-possible perspective d'un gouvernement PS-PRD appuyé par le PC.

Les élections de juillet et ses résultats La majorité des partis d'opposition au parlement finirent par se décider à affronter le gouvernement et à provoquer sa chute, exactement quand et comment Cavaco Silva le souhaitait. La droite menait alors une campagne énergique autour du premier ministre sortant, appelant à la "stabilité politique" et condamnant les partis qui avaient interrompu une expérience gouvernementale qui était, pour le moins, beaucoup plus populaire que celle de Mario Soares, unique et triste référence pour les gouvernements de la gauche réformiste.

Examiné à cette lumière, les résultats ne sont guère surprenants. une concentration totale des voix de la droite sur le PSD qui obtient donc 50,5%, réduisant le second parti de droite - le Centre démocratique et social (CDS) - à 4%, alors qu'il approchait les 10% auparavant et captant une partie importante des votes du PRD, qui passe de 18 à 5% (de 45 à 7 députés) et même certains votes du PS et du PCP. Avec une large majorité parlementaire (147 députés, plus 4 du CDS), Cavaco Silva peut maintenant structurer un gouvernement moins dépendant des accords parlementaires et plus ambitieux. Depuis longtemps déjà, les patrons exigent un "anti-11 mars" (1) et le PSD a aujourd'hui l'occasion de tenir cette promesse

Quand à l'opposition, le PS monte légèrement, passant de 20 à 22%. En réalité, c'est à peine s'il gagne quelques dizaines de milliers de voix, la différence de pourcentage étant surtout due à la montée de l'abstention, et encore baisse-t-il dans la moitié des circonscriptions du pays. Il obtient ainsi son second plus mauvais résultat depuis la chute de la dictature. La défaite est encore plus grave pour le PCP qui

(1) Référence au 11 mars 1975 quand le mouvement populaire montant devait imposer la nationalisation des grandes banques et d'importants secteurs de l'économie.

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perd 3% des voix, passant de 15 à 12%, créant d'une manière générale chez ses militants et ce, pour la première fois, un sentiment "français" d'érosion électorale et d'incapacité de riposte. Dans l'ensemble l'extrême-gauche obtient près de 2,5%, elle baisse légèrement sous la pression du "vote utile".

La campagne du PSR

Le Parti socialiste des travailleurs (PSR), la section portugaise de la IVe Internationale participe à toutes le élections du pays. Indépendamment de toutes les raisons dictées par la conjoncture, il y a deux motifs à cette ligne d'orientation. Premièrement, la loi électorale permet l'expression des courants minoritaires à égalité avec tous les partis parlementaires. Même si cette. égalité est très superficielle, comme on s'en doute, elle offre au moins une garantie substantielle : celle de l'égalité de temps d'antenne à la télévision (il y a pas de canaux privés au Portugal) et dans les grandes émissions de radio, ce qui est une arme incomparable pour l'agitation d'une organisation révolutionnaire. xièmement, le Portugal est un pays de démocratie parlementaire récente (13 ans), la majorité de la population a passé plus de la moitié de sa vie sous une dictature, les partis politiques sont dans leur majorité de formation récente et très instables. Voilà qui explique pourquoi les élections suscitent tant d'intérêt et d'aspirations populaires, devenant ainsi pour les révolutionnaires un moment important pour disputer le terrain politique.

En même temps, le PS a acquis, avec sa campagne électorale de 1985 (voir Inprecor numéro 203 du 29 septembre 1985) une meilleure capacité d'établir des rapports avec d'autres forces et militants politiques, ce qui correspond à la volonté de cesser de faire des campagnes électorales qui sont de simple réaffirmations du parti ou de pure propagande, et d'essayer d'intervenir concrètement, en élargissant ses contacts et en essayant d'exprimer, à travers ses listes et de la campagne ellesentiment et les concrètes de résistance à la normalisation société dans la période post-révolutionnaire.

Ces objectifs furent déjà atteints en 1985 avec la participation sur les listes électorales du PSR d'un nombre significatif d'anciens dirigeants d'organisations révolutionnaire, avant tout du courant maoïste dominant dans l'extrême-gauche portugaise. Et les résultats furent bien meilleurs en 1987, puisque figuraient sur les listes, aux côtés de militants d'origines politiques diverses, des syndicalistes occupant des postes de responsabilités dans la CGTP, des journalistes, des militants des mouvements de solidarité, et même certains intellectuels très connus comme l'écrivain

Cavaco Silva (DR)

Eduarda Dioniso ou le cinéaste Jorge Silva | Melo. Dans le cours de la campagne, la participation d'acteurs de théâtre parmi les plus connus du pays, comme l'appui d'écrivains majeurs dans la vie culturelle nationale, renforcèrent cette image de la campagne, celle d'une opposition révolutionnaire ouverte et dialoguant, radicale et combative. L'impact fut très important : dans la première semaine de la campagne, les enquêtes d'audience donnaient aux émissions télévisées du PSR une préférence absolue de 4%, dépassée seulement par le PS et le PSD et à égalité avec le PCP.

Une agitation efficace

Cette ouverture a permis une campagne subversive et efficace : la première émission de télévision fut consacrée au témoignage de Natercia Campos, qui fut emprisonnée pendant près de deux ans dans le cadre du procès d'Otelo de Carvalho et fut libérée avant même que son procès soit achevé. Elle était candidate du PSR et a permis une profonde remise en question du système judiciaire du pays. D'un autre côté, la campagne militante fut la plus forte du PSR d'innombrables réunions dans des usines, des meetings dans les principales villes du pays auxquels participèrent des centaines de personnes et des actions d'agitation

Par exemple, les candidats du PSR occupèrent les installations de l'ambassade américaine à Lisbonne, en solidarité avec le Nicaragua mais surtout pour mettre en relief l'un des thèmes de la campagne, la dénonciation des activités de l'ambassade. Ainsi, avec l'appui de journalistes spécialistes de la question, le PSR donna une grande publicité aux preuves de la compromission des diplomates américains dans le scandale de l'Irangate, parvenant même à démontre qu'un attentat terroriste qui s'était produit à l'intérieur de l'am-bassade avait été préparé et exécuté par les propres services de sécurité.

Autre exemple d'action avec un fort impact, un meeting fut réalisé dans un quartier cap-verdien de la banlieue de Lisbonne, dont la population n'a pas le droit de vote. Cette réunion s'était tenue en créole, et sa retransmission eu un effet de choc dans un pays où l'on prétend que tous parlent la même langue.

L'orientation générale de cette campagne était de rendre efficace et concrète la critique des révolutionnaires à la société dans laquelle nous vivons. C'était sa force qui lui donnait sa capacité d'attraction, de rassembler de nombreux militants indépendants, qui ainsi prenaient confiance en l'ouverture et l'action du PSR. Leur nombre s'est accru une fois conclue la campagne électorale. Forger une culture de combat

Il est certain que la simple participation électorale, avec 350 candidats couvrant tout le pays (330 pour le parlement national et 24 pour le Parlement européen) était en soi un bon résultat. Mais l'ensemble de la campagne - bien sûr dans des conditions de disponibilité des meilleurs intellectuels et des syndicalistes indépendants, franchement plus favorables que dans d'autres pays européens - prouvait qu'il était possible de faire face aux vagues de résignation dans lesquelles nage l'extrême-gauche (et la gauche réformiste qui a alimenté le nombre des abstentionnistes), et qu'il était possible de forger une culture de combat.

D'une façon discrète, les résultats électoraux traduisent cette réalité :avec 35 000 votes et en dépassant deux partis qui avaient une représentation parlementaire (le Mouvement démocratique populaire - MDP - qui avait 3 députés et le Parti populaire monarchique - PPM - qui en avait 6), le PSR prenait la seconde place parmi les partis non-parlementaires, à peu de distance de l'Union démocratique et populaire (UDP) qui obtenait 50 000 voix, perdant ainsi 30% de ses électeurs. Le vote pour le PSR, qui fut identique à celui de 1985 malgré la pression maintenant très forte du "vote utile" pour le PS, regroupe un secteur de la jeunesse (et c'est cette capacité qui motivait le fort intérêt du PCP à ce que le PSR participe à son front électoral) et surtout la prise de position d'une partie de cette génération qui, ayant entre 20 et 30 ans en 1974, était massivement partie prenante des organisations révolutionnaires d'alors.

Août 1987

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