"DIRIGEANTS, ne nous revenez pas avant d'avoir une meilleure grévistes illustrent assez bien la détermination des mineurs noirs qui viennent de mener une action d'ampleur nationale pendant prolétariat minier et la capacité d'organisation du mouvement contestation massive d'une politique salariale qui représente un élément fondamental de l'exploitation capitaliste dans ce
AFRIQUE DU SUD
La plus longue !
syndical d'une couche prolétarienne secteur.
Tony ROUX
AS SALAIRES et terribles conditions de travail sont les caractéristiques d'un système d'exploitation de la main-d'œuvre noire, vieux de plus d'un siècle dans les mines d'or et de charbon d'Afrique du Sud. Dès la fin du XIX siécle, l'extraction minière devient un foyer de diffusion des rapports de production capitalistes. D'immenses profits sont à partir de gros investissements étrangers et d'une forte utilisation de la force de travail noire. Rapidement un petit nombre de sociétés finanse partagent la propriété minière. Dès I887 pour l'or, elles créent leur syndicat - la Chambre des mines- qui leur permettra de développer une politique coordonnée de recrutement et de gestion de la main-d'œuvre.
Le travail migrant
Autour de cette industrie primaire, dont la production est essentiellement destinée à l'exportation, un mode d'accumulation du capital - spécifique par son degré de violence - prend forme. Les deux piliers de la surexploitation de la force de trasont aujourd'hui vail africaine généralisation du travail migrant sous contrat annuel ( 42% des mineurs noirs viennent des pays voisins) et l'encadrement des travailleurs par la législation répressive de l'apartheid.
Cantonnement des "improductifs" dans leurs réserves (aujourd'hui toustans) d'un côté, et contrôle policier
Grève des mineurs :
offre des patrons". Ces paroles d'un chant de lutte des trois semaines. Elles confirment également l'engagement parmi les plus exploitées, les travailleurs migrants. Cette irruption d'activité militante gréviste par le Syndicat national des mineurs (NUM, 260 000 membres cotisants) constituent les principales leçons de la des mineurs dans des "coumponds" fermés
(aujourd'hui des hôtels pour célibataires où résident 400 000 mineurs noirs) sont les deux pôles de cette chaîne d'exploitation.
au plus bas des salaires des mineurs noirs.
La rentabilité des investissements miniers passe depuis toujours par une compression maximale des conditions d'existence des mineurs noirs. Et ce pour différentes raisons.
tion des prix de l'or, toute hausse des coûts de production n'est pas immédiateencore la ment répercutable sur les prix de vente.
Par ailleurs, ce secteur d'exportation primaire n'est pas directement intéressé à l'amélioration du pouvoir noirs. Enfin, le calcul de la rentabilité des compagnies et, en conséquence la fixation des salaires, s'effectue sur la base des dans les Banmines les moins rentables. Les salaires des ouvriers noirs sont donc maintenus, blancs (1).
mille réside les années 60 système
Le travail migrant facilite le maintien matérielles
Compte tenu des conditions de fixad'achat des pour l'ensemble du secteur, au niveau minimum qui assure la rentabilité des mines les moins profitables . Ajoutons à cela la nécessité politique, à cause de la ségrégation raciale, d'assurer en moyenne un salaire trois fois supérieur aux travailleurs
Le système du travail migrant remplit donc une fonction spécifique. L'importation du mineur depuis des zones rurales (bantoustans ou pays voisins) où sa fa-
Get son isolement dans des hôtels pour célibataires durant son contrat, sont autant de facteurs permettant à l'employeur d'acquérir cette force de travail au moindre coût. L'économie de l'entretien de la famille du mineur et d'une partie de la reproduction de sa propre force de travail est la source des juteux profits pour les compagnies minières.
Si au fil des années, la crise agraire des réserves africaines a réduit la contribution de l'économie domestique à la reproduction de la force de travail employée dans les mines, l'apartheid instauré en I948 et la création des bantoustans dans sont venus étayer d'exploitation en resserrant le contrôle policier des déplacements de la main-d'œuvre noire, de façon à permettre un approvisionnement régulier et suffisant des mines en force de travail à bas prix. Les bantoustans sont devenus de véritables réservoirs de main-d'œuvre. Les pays voisins le sont également. Ainsi 60% de la force de travail du Lesotho est employée en Afrique du Sud, la plupart dans les mines. Leurs revenus représentent 52% du produit intérieur brut.
Un processus de syndicalisation Parqués dans leurs hôtels pour célibataires durant leur contrat, les mineurs noirs sont soumis au contrôle des polices patronales et aux manœuvres de divisions ethniques (il existe toujours système de représentation ethnique des travailleurs, contesté par le NUM). La plupart des mines ont leurs propres services de sécurité souvent composés d'anciens policiers ou militaires. Cette situation et la terrible répression des grèves passées ont longtemps pesé de façon négative sur les possibilités d'organisation permanente des mineurs noirs. Mais dans le contexte général de politisation des masses opprimées en Afrique du Sud, cette situation particulière (terrible exploitation et répression, ancrage familial dans des zones rurales parfois arriérées, sépara-
1) Ironie de l'histoire, c'est en pleine grève des mineurs noirs que le parlement blanc a voté l'abolition par 116 voix contre 16 d'une loi datant de I911 interdisant l'accès aux noirs de 13 catégories professionnelles
tion des centres prolétariens urbains) n'a pas empêché que se développe, ces dernières années, un processus de prise de conscience de classe et de syndicalisation dans ce secteur de la classe ouvrière industrielle.
L'efficacité pour le patronat minier de ce vaste système d'exploitation se reflète assez crûment dans quelques statistiques révélatrices de la réalité sud-africaine.
La grande majorité des ouvriers noirs (85%) des mines d'or perçoivent un salaire inférieur à ce qui est considéré comme l'estimation basse du minimum vital. Un centre de recherche universitaire sud-africain estimait en février I987 à 419 rands (I rand = 0,5 dollar) par mois le minimum vital pour une famille. A cette même date, le revenu des mineurs de fond de la catégorie 4, s'élevait à 365 rands par mois. Or, plus de la moitié des mineurs noirs occupent des catégories inférieures et reçoivent donc des salaires beaucoup plus bas. D'après le NUM, le salaire minimum est de 238 rands dans les mines d'or et 225 dans les mines de charbon . Le COSATU quant à lui revendique un salaire décent de 850 rands par mois.
Dans la plupart des grands pays producteurs de minerai, les ouvriers de ce secteur ont des salaires supérieurs à ceux des travailleurs de l'industrie manufacturière. S'il ne fallait qu'une seule preuve du rôle de l'apartheid dans le maintien des profits miniers, il suffirait de noter que les ouvriers des mines sud-africaines sont moins bien payés (environ 25% de moins) que les travailleurs des autres secteurs industriels. Les mines sud africaines sont pourtant les plus insalubres et dangereuses du monde. Leur profondeur peut atteindre 4 000 mètres, le travail s'effectue en continu et il y meurt, en moyenne, 600 travailleurs noirs par an.
Gros profits et bas salaires
De plus, les ouvriers des mines ont vu leur pouvoir d'achat rongé par une inflation qui atteint un rythme moyen annuel de 13,2% par an depuis 1973 et s'est encore accru ces dernières années (probablement 18% cette année). Les salaires des mineurs noirs ont chuté entre 1889 et 1897 de 78 rands par an à 58 rands, puis ont stagné jusqu'à 1970, où le salaire minimum pour un mineur de fond était de 10,40 rands par mois. Le salaire réél des mineurs noirs a ainsi baissé entre 1890 et 1970. Cela relativise quelque peu l'augmentation de 300% intervenue entre 1970 et 1975 , puis les 30% supplémentaires dans les années 80. En tenant compte de l'inflation, le salaire moyen des mineurs noirs est inférieur en I986 à son niveau de I983. La hausse de 30% réclamée par le NUM n'aurait que généralement ramené le niveau des salaires à celui de 1984. Les revenus des travailleurs des
SVELGA DE IL MINEROS mines de charbon sont encore plus bas, ce qui permet d'ailleurs à ce minerai d'être le moins cher du monde à la production. Le contraste est donc frappant en comparant ces chiffres avec les énormes profits réalisés par les trusts miniers. Marcel Golding, secrétaire général adjoint du NUM rappelle qu'"'en dix ans, les profits (des mines d'or) ont grimpé de 44%, les dividendes de 21%, les dépenses en capital de 106% et les taxes gouvernementales de 38%" (2) . Pour la seule année I985, les profits ont augmenté de 37% et les dividendes de 38%. En I986, les actionnaires des mines d'or ont perçu une somme de 2545 millions de rands de dividendes, soit une somme supérieure au total des revenus des 485 000 ouvriers noirs de ce secteur, qui se sont partagés 2484 millions de rands.
Le mouvement historique apparaît clairement : une stagnation, voire une baisse du pouvoir d'achat des mineurs noirs, se combine avec une augmentaion des profits capitalistes. L'équation est limpide. D'immenses monopoles miniers ont bâti leur puissance et leur richesse sur cette exploitation des ouvriers africains et à l'abri de l'apartheid. Ils ont ensuite étendu leurs ramifications dans d'autres secteurs d'activité pour devenir comme l'Anglo American Corporation (AAC), l'aile marchante du capital financier local. Ce trust qui emploie 80% des mineurs grévistes, détient à lui seul plus de la moitié des valeurs cotées à la bourse de Johannesburg. Il possède 15,9% du capital total des 137 principales compagnies actives en Afrique du Sud (y compris les sociétés étrangères et d'Etat). L'AAC contrôle 600 compagnies à travers le monde et emploie au total 800 000 personnes. Mais elle réalise 85% de ses revenus en Afrique du Sud et en Namibie
ECONOMIA SUDAFRICANA
avec I2 mines d'or, 4 d'uranium, 15 de charbon, et ses intérêts dans la De Beers (diamant) et le platine. "Le bénéfice net consolidé du groupe a de nouveau progressé de 26% lors du dernier exercice s'achevant au 3I mars 1987, pour atteindre 1,5 milliards de rands "(3)
En opposant le plus grand syndicat industriel du Congrès des syndicats sud africains (COSATU) aux trusts miniers, la grève des mineurs noirs a dépassé l'enjeu revendicatif initial pour prendre la dimension d'un véritable test des rapports de force sociaux. Celui-ci s'est momentanément clos sur un point d'équilibre.
Une grève historique
La grève a démarré le 9 août lorsque le NUM a appelé ses adhérents à cesser le travail dans 28 mines d'or et I8 de charbon. Auparavant, 95% des syndiqués consultés comme l'exige la loi, s'étaient prononcés en faveur de ce mode d'action pour appuyer leurs revendications dans les négociations salariales avec la Chambre des mines. Le NUM réclamait une hausse de salaire minimum de 30% (le patronat n'offrant qu'une augmentation allant de I3 à 23% suivant les catégories), une prime de risque, l'augmentation du capital alloué à la famille des mineurs décédés accidentellement à 5 ans de salaire contre 2 actuellement, un congé payé annuel de trente jours, et le I6 juin (anniversaire des émeutes de Soweto en 1976) chômé et payé.
Le NUM basait ses revendications sur l'ampleur des profits réalisés ces dernières années et la constante dégradation du pou-
2) Weekly Mail, I4 août 1987
3) Le Monde, 12 août 1987
voir d'achat des mineurs dans la même pé
L'entrée en lutte de plus de 300 000 mineurs noirs (sur 530 000) pendant trois semaines est une claire indication du degré de combativité dans ce secteur. Des milliers d'ouvriers ont préféré perdre leur emploi plutôt que de céder au chantage patronal à la fermeture des puits. La production minière a été arrêtée ou fortement perturbée dans 44 mines sur les 46 où le NUM est reconnu. Les pertes des compagnies sont tenues secrètes. Mais un organisme indépendant les a estimées à I7 millions de rands par jour.
La plus longue gréve des mineurs noirs Par sa durée, cette grève est la plus longue de l'histoire des luttes des mineurs noirs. A titre de comparaison, la grande grève de I946 n'avait tenu que 5 jours. Ces dernières années, les conflits miniers n'ont guère duré plus de quelques jours, la répression ou les licenciements mettant le plus souvent rapidement fin à toute velléité de poursuite de l'action .
Cette fois-ci, des sit-in ont eu lieu dans des mines. Des représentants des travailleurs ont par endroit pris le contrôle des résidences des mineurs. "Prendre le contrôle des hôtels " est d'ailleurs un mot d'ordre du NUM pour approfondir l'auto organisation des travailleurs et contester la mainmise patronale sur la force de travail.
La stratégie patronale de fermeté face aux revendications ouvrières s'est combinée à l'opportunité ainsi offerte de fermer certaines mines parmi les moins rentables. L'AAC, dont les dirigeants soucieux de leur image de marque "libérale" n'ont cessé de présenté le conflit comme "une indication du progrès fait par la société sud-africaine sur la voie de la normalisation", furent en fait, à la pointe de cette tactique (4). Les licenciements en masse sont d'ailleurs une tradition bien ancrée de la pratique de "relations sociales" et illustrent bien les limites de l'engagement "démocratique" de ce patronat "libéral", de toutes les composantes de la Chambre des mines. Ce conflit permet une nouvelle fois de mesurer ce qu'est le "libéralisme" sud-africain quand les protestations des travailleurs noirs touchent à ses profits..
Un compromis
Face à l'intransigeance patronale, au licenciement de 40 000 mineurs (14% des grévistes), à l'arresta-tion de plusieurs dizaines d'autres, et à des affrontements avec les forces de répression (police et milices patronales) ayant fait une dizaine de morts et des dizaines de blessés, le NUM acceptait le 31 août, les propositions patronales refusées quelques jours auparavant et appelait à la reprise. Sans être nul, le résultat est maigre pour les travailleurs. Le patronat minier n'a rien cédé sur la question centrale de la hausse du salaire minimum réclamée par le NUM, acceptant sim-
June hausse du capital décès correspondant à 2 à 3 années de salaire, et une revalorisation de 10 points de la somme versée pour les congés annuels passe de 55% à 65% du salaire mensuel.
C'est à l'évidence un compromis que les dirigeants du NUM ont accepté. Mais il n'analysent pas ce résultat comme une défaite. "La Chambre des mines n'a pas gagné et nous n'avons pas perdu", a déclaré le secrétaire général Cyril Ramaphosa. Ajoutant : " Ce n'est pas une retraite, seulement un pas de côté tactique, une répétition pour l'an prochain, une expérience pour le futur"(5). D'ailleurs le patronat minier se garde bien de crier victoire tant l'équilibre des forces demeure instable et encore indécis.
Un point d'équilibre dans les rapports de force
Sans doute plusieurs éléments sont-ils intervenus dans la décision du NUM d'accepter de mettre ainsi fin au conflit. Syndicat fondé en I982, le NUM a connu une fulgurante progression de ses forces. Il a déjà été engagé dans de nombreuses luttes partielles ou dans des journées d'action nationale, comme à l'occasion de l'accident de la mine de Kinross l'an dernier. C'était néanmoins là son premier grand conflit d'ampleur nationale sur une question revendicative d'importance et face parvenir ainsi à lancer l'ensemble de ses forces dans la bataille, de manière unie, au-delà des différences de situation, autour d'une série de revendications unifiantes précises. Mais ce succès posait lui-même de nouveaux problèmes pour dénouer victorieusement cette confrontation.
L'incertitude devant l'évolution du conflit apparaîssait ces derniers jours, Marcel Golding confessant à la presse : "Nous entrons en pays inconnu"
Le secteur minier est vital pour l'économie du pays - 45% des recettes d'exportation pour l'or et 9% pour le charbon - et toute prolongation du conflit portait en germe l'affrontement avec l'appareil d'Etat. Le ministre du travail Piet du Plessis n'avait-il pas récemment accusé "certains syndicats" de "dépasser les limites du raisonnable". De son côté, le dirigeant syndical Cyril Ramaphosa se demandait s'il n'y avait pas une stratégie coordonnée de la Chambre des mines de "décider à tout prix de détruire le syndicat avec l'assistance de l'Etat".
Porter l'action au niveau de cet enjeu signifiait déclencher une confrontation politique et sociale d'ampleur avec l'Etat et le patronat le plus puissant du pays. La perspective d'une grève générale de solidarité ne semblait guère concrétisable dans une situation où, il ne faut pas l'oublier, sévit encore l'état d'urgence. Par ailleurs, le NUM a rapidement jeté toutes ses forces dans la bataille. Tous les secteurs miniers mobilisables semblent l'avoir été. L'engagement d'autres mines pour peser de manière interne sur les rapports de force semblait peu probable. Le NUM aurait même connu un échec d'extension de la grève dans les mines de la Goldfields, bastion du patronat le plus rétrograde, où le syndicat a été sévérement réprimé lors d'une grève en I985. A ce point de la mobilisation, les risques d'effritement ou de licenciements massifs, paraîssent avoir poussé les dirigeants à chercher une issue au conflit qui n'hypothèque pas l'acquis que fut cette mobilisation pour les mineurs.
Cette confrontation nationale entre les mineurs noirs, fraction parmi les plus exploités du prolétariat industriel, et les compagnies minières, secteur le plus monopoliste du capital sud-africain, est révélatrice des grandes tendances à l'œuvre dans la société en Afrique du Sud. Elle reflète la place qu'occupe de plus en plus le mouvement syndical comme catalyseur des aspirations prolétariennes et populaires au changement. C'est en effet l'opposition grandissante des mineurs noirs à l'ensemble du système d'exploitation en vigueur (travail migrant, bas salaires, pénibilité des conditions de vie et de travail, discrimination raciale) qui explique leur levée en masse dans cette bataille pour un salaire décent dont on entendra encore parler puisque c'est un axe de campagne de l'ensemble du COSATU pour l'année en cours (6).
L'intransigeance patronale lors de cette grève confortera sans doute ceux - et ils sont de plus en plus nombreux au sein du mouvement syndical indépendant - pour qui le combat contre l'apartheid est inséparable, de la lutte contre la toute puissance des monopoles capitalistes, pour lui donner son véritable contenu démocratique.
2 septembre 1987
4) Marchés tropicaux et méditerranéens, Paris 28 août 1987,
5) Le Monde, 1 septembre 1987
6) Dans un article de COSATU News du mois de mars 1987 on peut lire que "La campagne pour un salaire décent est un défi fondamental au capitalisme sud-africain".