DANS L'ILE de Negros, Frank Slegers a rencontré pour le journal La Gauche, le secrétaire général du syndicat des ouvriers du sucre (NFSW-FGT), Serge Cherniguin.
- Serge CHERNIGUIN : La réforme agraire est urgente. Depuis 400 ans, sous la domination espagnole déjà, les paysans exigent la terre. Des 200 000 planteurs de Negros, 9% sont propriétaires de 52% des terres. Il faut, pour l'ensemble des Philippines, une vraie réforme agraire générale, que le gouvernement accorde son aide sur le plan financier, sur le plan de la formation, etc. S'il faut payer pour obtenir les terres, ce ne sont pas les paysans pauvres qui peuvent payer mais le gouvernement. Et ce paiement devra être équitable, sélectif et progressif. Les grandes propriétés terriennes qui ont été acquises d'une façon illégitime devront tout simplement être confisquées.
• Soutenez-vous la proposition du gouverneur Lacson ?
- Lacson, gouverneur du Negros Occidental, a proposé un plan prévoyant que 60% des plantations de cannes à sucre resteraient entre les mains des grands propriétaires et 40% seraient distribuées et utilisées pour d'autres cultures que la canne. Avec la crise de l'industrie sucrière, 85% des planteurs sont déjà pratiquement en faillite. Le projet Lacson provient des planteurs eux-mêmes. Nous le considérons comme la solution féodale d'un problème féodal. Pourtant, nous soutenons ce plan, parce que la famine est tellement aiguë que le problème de la nourriture pour les travailleurs du sucre passe avant tout. En
© NFSW
même temps, nous nous battons pour une vraie réforme agraire.
• Dans les haciendas que j'ai visitées, Il aurait fallu que l'hacienda tout entière soit divisée en parcelles pour donner à chacun des ouvriers du sucre un lopin suffisant. Les planteurs accepteraient-ils cela ?
- Nous savons que les gros planteurs sont en train de s'armer contre la réforme. Comment les travailleurs considèrent-ils la terre ? Pour eux, elle est source de nourriture ; pour les planteurs, elle est source de richesse, de prestige et de puissance politique. Nous n'attendons pas grand-chose de la présidente Aquino : le projet de réforme d'Aquino a été progressivement dilué et privé de substance. Notre seule consolation dans la situation actuelle, c'est que notre organisation survit. Si le gouvernement parvient à réaliser la réforme et cela serait une chance en or pour lui, tant mieux. Mais si Aquino cède à la pression des grands propriétaires qui forment son entourage, (ne l'est-elle donc pas aussi ?) ce seront les paysans eux-mêmes qui imposeront la redistribution des terres.
• Y a-t-il des progrès en ce qui concerne l'organisation ?
- Certainement, notre syndicat a beaucoup augmenté sa crédibilité auprès des travailleurs du sucre. Nous n'avons pas de problèmes pour le nombre des adhérents. Le problème c'est plutôt de trouver assez de cadres. Et il y a aussi la répression. Tous ceux qui réclament la justice et la paix sont taxés de communistes, et beaucoup de nos cadres sont tout simplement assassinés. Nous avons beaucoup de veuves et d'orphelins dans notre mouvement. Malgré cela, aucun de nos dirigeants n'a encore lâché et cela, c'est un grand encouragement.
Les planteurs ont formé leurs propres syndicats rivaux. Ces syndicats nous accusent de leur enlever des membres, mais ces derniers affluent chez nous spontanément. Et nous enregistrons certains succès.
Nombreux sont les travailleurs qui sont assassinés pour avoir cultivé des bandes de terre en bordure des plantations, à côté des cannes à sucre. Jamais un propriétaire terrien ne cèdera la moindre parcelle sans y être forcé. Mais maintenant, grâce à la puissance de notre syndicat, nous avons pu forcer de nombreux planteurs à céder des lopins. La force de notre syndicat peut aussi se mesurer aux menaces dont nous sommes la cible : menaces d'attaques à la bombe ; nos dirigeants ne peuvent pas sortir la nuit tout seuls ; notre bâtiment, ici, est espionné nuit et jour...
• Où en est la répression actuellement ?
- Hier encore un de nos syndiqués a succombé. Les militaires l'ont attrapé, torturé, lui ont ouvert le ventre et cassé les jambes. Sous Marcos, seule la partie sud de Negros était militarisée. Maintenant, sous Aquino, toute l'ile est dans ce cas. Et chaque fois qu'il y a militarisation, aux Philippines, les militaires se déchaînent contre la population civile.
Avant-hier, dans le nord de l'ile, il y a eu une ambuscade de la NPA. L'armée a envoyé des hélicoptères et trois avions de chasse. Le résultat ? Ils n'ont pas pu attraper un seul NPA mais les civils encaissent la guerre. La semaine dernière, lors d'une manifestation des communautés chrétiennes de base à Bacolod, capitale de Negros Occidental, l'armée survolait le défilé pour intimider les gens. On arrête même des enfants de 13 à 14 ans qui seront ensuite utilisés comme serviteurs dans les casernes. Lorsque les travailleurs du sucre s'or-ganisent en coopératives sur les plantations pour la culture de certaines parcelles, les soldats appellent cela du communisme. L'armée intervient aussi dans les affaires syndicales.
C'est ainsi qu'à Carlotta ils ont destitué le président du syndicat et ils en ont désigné un autre. Ils disent aux travailleurs du sucre de quitter notre syndicat. A côté de l'armée, il y a aussi les "vigilantes", de véritables escadrons de la mort que les planteurs font intervenir contre nos travailleurs, et il y en a de plus en plus partout. Les hésitations d'Aquino autour de la réforme agraire donnent l'occasion à l'armée d'agir à sa guise. On pourrait croire qu'Aquino elle-même a perdu l'emprise sur l'armée d'occupation.