Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

Un régime civil en liberté surveillée

· Inprecor n° 249, 21 septembre 1987 · p. 5-8 · 4 142 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est Syndicalisme

en résidence surveillée

GRISES PAR LES TRIOMPHES ELECTORAUX de février et mai dernier, la présidente Aquino et son entourage ont surestimé leur marge devenue aiguë. Fin août, les événements se sont brusquement eclatait et, dans la nuit du 27 au 28 août, une fraction de l'armée

Les soldats rebelles ont finalement dû se replier dans le nord du pays, sans pour autant désarmer. Le gouvernement civil a crié donner à Aquino "toute liberté" dans ses négociations avec les

Páu rejean se trouvait aux Philippines au moment de la grève générale et du coup d'Etat militaire. Nous publions ci-dessous un

PHILIPPINES

Un régime civil

de manœuvre. En moins de trois mois la crise de régime est orécipités.Une gréve des transports d'ampleur exceptionnelle déclenchait un coup d'état militaire. reportage sur ces semaines décisives pour l'avenir du pays. Paul PETITJEAN

/ ENDREDI 28 AOUT. La nuit a été longue, ponctuée de quelques explosions et de tirs de mitrailleuses. Le putsch est arrivé comme une surprise : il n'a pas été précédé dans la presse, des habituelles rumeurs prémonitoires. Pourtant, il apparaît rapidement qu'il est beaucoup plus sérieux que les nombreuses tentatives de coup d'Etat qui se sont succédées dans l'archipel depuis juillet 1986. Les soldats rebelles attaquent, symboliquement, Malacañang, le Palais présidentiel — blessant le fils de Corazon Aquino, tuant trois de ses gardes du corps. Des civils sont froidement abattus pour décourager, probablement, toute réaction populaire.

Des heures indécises

Les mutins occupent des positions stratégiques dans Manille-Quezon City, la capitale : camp Aguinaldo, qui abrite le siège de l'état major, la base aérienne de Villamor, proche de l'aéroport civil de Manille, des chaines de télévisions. Ils sont dirigés par le Colonel Gregorio "Gringo" Honasan. Ancien "baron" (premier) de la "classe" 1971 de l'Académie mitaire des Philippines, il est connu comme un baroudeur. Théâtral — il saute en parachute un cobra enroulé autour du coup — il a aussi la réputation d'être efficace. Il a déjà sa légende : il est l'un des principaux animateurs de la révolte militaire de février 1986.

Il fait de l'anti-communisme une profession de foi. Si le coup l'emporte, la répression contre la gauche sera d'autant plus immédiate et brutale que les puts-

Pourtant, le 9 septembre, il remettait sa démission... pour chistes ne bénéficient pas d'un appui populaire. Les militants évoquent le Chili de 1973 ou l'Indonésie de 1965...

Des heures durant, c'est l'incertitude. La matinée entière s'écoule sans que des renforts militaires n'arrivent au secours du gouvernement. Après une brève allocution nocturne, la présidente Aquino se tait. La télévision retransmet des images étonnantes. Les soldats qui protégeaient l'Assemblée nationale ont rejoint la rebellion ; officier de sécurité tente d'organiser la défense des rares élus présents avec l'aide des employés. Le président de la chambre des députés, Ramon Mitra, semble prononcer un lugubre testament politique. Une membre du parlement garde ostensiblement son pistolet à portée de la main.

Les heures traînent. La valse hésitation commence. C'est la police municipale qui est tout d'abord chargée de reconquérir une station de télévision occupée par des soldats rebelles sur-armés qui se replient pourtant sans combattre. A la mi-journée, la contre offensive gouvernementale se dessine enfin. Aquino prononce un discours particulièrement ferme : "il n'y aura aucune faiblesse", on ne négociera pas avec les "traîtres". Les fusilliers marins, un corps d'élite, montent à l'assaut de camp Aguinaldo. Les combats semblent faire rage jusqu'à la nuit. Deux avions à hélice, datant de la seconde guerre mondiale, lancent des roquettes. Le siège de l'état-major est en feu.

La province bouge. Les rebelles descendus sur la capitale viennent du centre de l'île de Luzon, de fort Magsaysay, à Nueva Ecija, où Gringo Honasan, impliqué dans de précédents coup d'Etat, avait été envoyé comme chef instructeur des Forces spéciales ! Les mutins ont pris Camps Olivas, dans la province voisine de Pampanga, et l'aéroport de Legazpi, dans le Sud de l'île. Ils contrôlent les provinces de Quirino et Cagayan, ainsi que l'île de Cebu où se trouve la troisième ville du pays. Ils semblent pouvoir se déplacer librement dans le nord. A Baguio, les cadets de la prestigieuse Académie militaire des Philippines ont ouvertement manifesté leur solidarité avec les rebelles. Le bruit court avec insistance que, pour l'essentiel, l'aviation est du côté des mutins.

Les putchistes ont le nombre

Get le savoir-faire

"Les putschistes, m'explique un dirigeant de la coalition d'organisations de masse Nouvelle alliance patriotique (Bayan) ont le nombre. Ils se comptent par milliers. Ils ont aussi la qualité : les officiers de terrain qui commandent la loyauté des hommes de troupes. On trouve parmi eux de nombreux officiers de la Police Constabulary (la gendarmerie, une police militaire, ndlr) le corps qu'a longtemps dirigé l'actuel chef d'état major, le général Ramos ! Surtout, ils sont assurés de la sympathie d'un très grand nombre de jeunes officiers, peut-être de la majorité d'entre eux".

Le coup semble avoir été prêt de l'emporter, au moins sur le plan militaire. Il y a eu des morts par dizaines, surtout des civils, passants abattus ou fauchés au hasard. Les combats se sont menés à l'arme lourde. Un millier de soldats rebelles ont été arrêtés. Pourtant, il y a comme une fausse note dans ce concert guerrier. La majorité des mutins a pu quitter la capitale et se regrouper dans le Nord. Les chefs de la rebellion, dont Gringo Honasan, se sont enfuis en hélicoptère, sans grande difficulté semble-t-il. Et il y a eu bien peu de morts lors de la bataille de Camps Aguinaldo...

La vérité ne tarde pas à se faire jour. Même au plus fort de la contre-offensive

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des forces gouvernementales, les fusilliers marins ont refusé de tirer pour tuer.

Une bonne partie de la matinée, le général Ramos, chef d'état major, a évité de répondre, depuis son quartier général de camp Crame, aux pressants appels téléphoniques de la présidente. Il ne savait pas encore sur quelles troupes il pouvait compter et n'avait donc rien à dire à Corazon Aquino. Le gouvernement civil était incapable de rétablir l'ordre sans l'appui d'une aile de l'armée. Mais, même dans ces circonstances dramatiques, l'armée n'était pas prête à écraser l'armée. Durant les heures incertaines de la matinée du 28 août, les généraux ont négocié leur soutien, au prix fort.

Entre deux coups d'Etat

Le régime navigue aujourd'hui entre deux coup d'Etat : le coup d'Etat brutal d'un Gringo Honasan et le coup d'Etat rampant, légal, de généraux "constitutionnalistes" mais soucieux de renforcer leur contrôle sur l'administration civile.

Le régime Aquino est de plus en plus l'otage de ses militaires. La présidence tente d'acheter la loyauté de l'armée en augmentant substantiellement les soldes. Mais le problème de fond est ailleurs, comme le note d'ailleurs le sénateur Aquilino Pimentel, qui a eu plus d'une fois maille à partir avec l'armée sous Marcos: "Il est important que le pays ne se trompe pas et comprenne que le danger pour l'Etat ne vient pas seulement des M 16 du Colonel Gregorio Honasan et de sa bande, mais d'un l'ennemi beaucoup plus insidieux, qui est leur guide : la doctrine de Sécurité nationale, forgée en Amérique latine et qui établit le primat absolu des considérations militaires sur le politique" (The Manila Times du 2 septembre 1987).

La rebellion s'est engagée au nom de l'anti-communisme le plus virulent et de la défense de l'intégrité territoriale mise en cause, selon les putschistes, par les négociations sur l'autonomie engagée par le régime avec les musulmans et, dans les tribus du Nord, avec Conrado Balweg (1). Le gouvernement serait coupable de mollesse dans la lutte anti-insurrectionnelle. Pourtant, Corazon Aquino a déclaré la "guerre totale" à la guérilla. Avec les conseils et l'aide américaine, elle a doté les généraux de nouveaux armements — dont des hélicoptères de combats et des blindés — et de nouvelles ressources financières. Si les militaires n'enregistrent pas plus de succès dans leur lutte contre la Nouvelle armée du peuple (NPA), c'est avant tout du fait de leur propre incurie.

Le véritable enjeu est institutionnel. Pour le comprendre, il est utile de revenir sur les élections de mai 1987.

Une lecture trop rapide du résultat des élections législatives pouvait laisser penser que le régime s'était assuré une stabilité relative, même très temporaire, tant le triomphe personnel de la présidente avait été grand. Tel était du moins l'un des éléments d'analyse que j'avais moi-même suggéré dans un article de juin (2).

Une crise institutionnelle

Un cadre du Mouvement national démocratique, ancien détenu politique, de passage en Europe, m'avait mis en garde contre cette conclusion. "Le succès électoral d'Aquino a, justement, été beaucoup trop éclatant. Elle n'avait pas besoin de ça. Trop, c'est trop. Il y a eu fraude. Mais là n'est pas le problème : la fraude est chose normale dans la vie politique du pays. Face au raz de marée 'aquiniste' et à la remontée des grandes familles traditionnelles, les militaires se sont sentis floués, exclus du jeu. Au lieu de renforcer l'autorité du gouvernement sur l'armée, ces élections ont accentué les fractures, les rancœurs, les antagonismes, les suspicions. Nous sommes entrés dans une nouvelle période de coups d'Etats".

La suite des événements allait rapidement prouver qu'il avait vu juste.

Les élections législatives de mai 1987 ont en effet mis à nu un problème institutionnel majeur que l'on pouvait déceler dès l'adoption en février dernier (3) de la Constitution, constitution rejetée par le vote militaire alors qu'elle était spectaculairement ratifiée par la population civile.

Avec l'établissement prolongé, sous Marcos, du régime de loi martiale, l'armée est arrivée au cœur de la structure de pouvoir et a pénétré l'économie de l'archipel. C'était la première fois aux Philippines dont l'histoire est fort différente, en ce domaine comme en bien d'autres, de celles de la pays voisins tels l'Indonésie ou la Thailande.

Aquino, dans la foulée du soulèvement anti-dictatorial de février 1986, a rétabli un régime de démocratie bourgeoise, élitiste et clientéliste. Même selon critères bourgeois, le nouveau régime n'est qu'à demi démocratique, tant le poids de l'armée reste important en son sein. Mais, l'instar de la situation qui prévalait avant la loi martiale, le jeu électoral assure la prééminence dans la vie politique des clans, des grandes familles provinciales, des partis de personnalités. A la différence d'avant la loi martiale, cependant, le mouvement populaire s'est élargi et... l'armée, justement, reste présente en politique. Derrière la façade institutionnelle, l'équilibre des années 1950-1960 ne peut être rétabli.

La joute électorale est à nouveau le principal mécanisme de sélection du personnel politique, le canal par lequel se sanctionne la lutte politique au sein de l'élite sociale. Ce système a des implications qui déplaisent fortement aux militaires.

Les mécanismes électoraux mis en place sont conçus par et pour les classes dominantes. Mais les mouvements populaires ne peuvent être totalement exclus du jeu démocratique, malgré la profession de foi anti-communiste du régime et la guerre civile engagée contre la guérilla. Il n'a pas été possible, par exemple, de refuser au Partido ng Bayan (4) le droit de se présenter aux élections : les règles d'un régime électif, même "élitiste" , dégage un "espace démocratique" que les mouvements populaires peuvent occuper, directement ou indirectement.

L'armée, au centre du pouvoir

Sur cette question, le discours farouchement contre révolutionnaire tenu les officiers rebelles touche un point sensible : nombreux sont ceux qui souhaiteraient fermer cet espace démocratique en suspendant purement et simplement les élections et en imposant, par exemple, une nouvelle fois la loi martiale.

Mais le problème essentiel est ailleurs. Le jeu électoral et son pendant, l'idéologie d'un régime civil, place l'armée en marge des institutions étatiques, tout particulièrement aux Philippines où les diverses fractions militaires n'ont pas de partis politiques propres pour les représenter. Le régime Aquino est miné, sur ce plan par une contradiction ouverte : l'armée n'a pas été purgée et reste au centre du pouvoir politique. Mais elle est exclue des institutions fondamentales que sont la Chambre des députés et le Sénat. C'est très précisément cette contradiction que le triomphe insolent des listes présidentielles lors des élections législatives a crûment mis en lumière.

L'armée a réagi avant que l'institutionnalisation du régime ne se poursuive, à l'occasion notamment des élections municipales prévues pour la fin de cette année ou le début 1988. En ce sens, on comprend que nombre de généraux aient vu d'un bon œil l'action engagée avec Honasan par leurs colonels. L'occasion était bonne de rappeler avec force au régime civil qu'il reste en résidence surveillée.

1) Prêtre, Conrado Balweg avait rejoint la NPA dans les montagnes du Nord de Luzon, territoire de tribus à la culture propre. Il a rompu avec le PCP sur la question de l'autonomie régionale et de la stratégie nationale, en 1986. Engagé dans des négociations avec le gouverement, ses forces se sont considérablement réduites ; il s'est progressivement rapproché des militaires, surtout après avoir subi une embuscade meurtrière tendue par la NPA. Cela n'empêche pas aujourd'hui les officiers rebelles de dénoncer les accords d'autonomie négociés avec lui, notamment par Butz Aquino, beau-frère de la présidente.

2) "Les élections législatives de mai 1987", Inprecor numéro 245, 22 juin 1987.

3) Voir "Une victoire fragile pour Aquino" qui présentait sur ce point une perspective plus juste que l'article sur l'élection législative ; Inprecor numéro 237, 2 mars 1987.

4) PnB ou Partido ng Bayan (Parti du peuple). Lancé en août 1986 par d'anciens détenus politiques, le PnB est un parti radical et militant, légal qui tente notamment, d'introduire une dimension populaire et prolétarienne dans le combat politique électoral.

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C'est aujourd'hui que la présidence commence à payer le prix de la politique engagée depuis la mi-1986. Face aux tentatives - parfois rocambolesques mais toujours politiquement graves — de coup d'Etat, face à la sédition militaire et aux pressions de l'extrême-droite, Aquino a refusé de s'appuyer sur la mobilisation populaire et son corollaire, la réforme sociale. Elle est partie en quête du Graal : un appui loyal des américains et d'un secteur de l'armée.

Les élections législatives de mai 1987 ont certes confirmé que le charisme personnel d'Aquino restait puissant dans une population qui rejette le passé dictatorial. Mais, l'immobilisme social, la corruption et le népotisme du régime aidant, l'usure morale du gouvernement ne s'en fait pas moins sentir. Les accusations de corruption éhontée, notamment, touchent maintenant l'entourage immédiat de la présidente : son très proche conseiller, Joker Arroyo, son jeune frère, Jose "Peping" Cojuangco, son oncle Francisco Sumulong.

La perte de contrôle : Negros

Loin de se consolider, le contrôle exercé par le gouvernement sur une série de régions, s'est amoindri après les élections législatives. Le pouvoir des clans, des grandes familles, s'est affirmé au sein de la chambre des députés. La manœuvre présidentielle sur la réforme agraire a réussi à mécontenter tout le monde ou presque.

A la veille de la réunion de la nouvelle assemblée nationale, Aquino a émis un nombre invraisemblable de décrets, dont celui tant attendu sur la réforme agraire, afin de dire qu'elle avait tenu sa promesse, et que le Congrès serait responsable de l'enlisement prévisible des procédures ultérieures. Le décret laisse en effet à la discrétion des parlementaires la solution des problèmes les plus brûlants (prix des terres, surfaces maximum, échelonnement des mesures...).

Les organisations paysannes se sont déclarées particulièrement déçues par le contenu du décret. Mais les gros planteurs de sucre de l'ile de Negros sont néanmoins entré en dissidence politique ouverte au seul mot de "réforme agraire", menaçant de prendre les armes contre le gouvernement s'il persistait à vouloir intégrer à ce projet leurs terres sucrières.

Les groupes de "vigilantes" — organisations armées d'extrême-droite — se sont fait plus actifs dans l'ile. L'un d'entre eux, dénommé Croisade anticommuniste de Negros n'a pas hésité à distribuer un tract dont le titre ne mérite aucun commentaire explicatif: "Tuez pour la démocratie ! Tuez pour la paix ! Tuez tous les communistes". "Ceux ceux qui ne sont pas avec nous, tous ceux qui sont pour la réforme agraire, tous ceux qui parlent des droits de l'Homme alors qu'ils ne dénoncent même pas les violations des droits humains commises par la NPA, ceux-là sont com-

22 munistes. Nos ennemis sont les prêtres

subversifs, leur leader en tête, Monseigneur Antonio Y. Fortich (évêque de Bacolod, ndlr), les avocats des droits de l'Homme, les merdeux de fermiers, les squatters qui ont toujours faim comme les chiens, et qui sont très dangereux, les extorqueurs des media comme ceux de COBRA-ANS"(une organisation progressiste de journalistes de Negros).

Les militants de la Fédération nationale des ouvriers du sucre, le NFSW-FGT sont harcelés, arrêtés, parfois torturés et abattus (voir page 9 l'interview de Serge Cherniguin, secrétaire général du NFSW-FGT).

C'est dans ce contexte que la NPA a pris, à Negros, une série d'initiatives spectaculaires, occupant de façon répétée, en plein jour souvent, des centrales de traitement de la canne à sucre et des villes rurales, alignant parfois 200 combattants dans une même opération. L'armée, malgré des mois de militarisation croissante, étant incapable de riposter efficacement, le gouvernement a dû envoyer des renforts — dont des hélicoptères de combat — qui n'avaient pas encore enregistré de succès notable quand le coup d'Etat a éclaté.

L'aveuglement du pouvoir face à l'érosion de son autorité s'est tout particulièrement manifesté le 15 août 1987, avec l'annonce brutale d'une augmentation moyenne de 18 % de l'essence et du diesel. Ce faisant, le gouvernement a donné l'occasion au mécontement populaire de s'exprimer massivement. Il a créé les conditions d'une unité intersyndicale dans le secteur clef, mais difficile à organiser pour l'action collective, des chauffeurs de "Jeepneys", ces jeeps réhabilitées qui constituent le principal moyen de transport en commun dans les grandes villes des Philippines. Le Congrès des syndicats philippins (TUCP) lui-même, le syndicat affillié à la Confédération des syndicats libres (CISL), reconnu même sous le régime Marcos, s'est vu obligé de se joindre à la grève. Les divers mouvements de masse de la gauche populaire, avec Bayan, ont constitué sur cette question la Coalition contre la hausse du prix des produits pétroliers (COAPI).

La grève des transports

La grève des transports a connu deux temps forts à une semaine de distance - le premier et le dernier jour de l'action. La dynamique unitaire était évidente, la grève atteignant une ampleur exeptionnelle quand l'ensemble des syndicats étaient engagés. Les trois jours qui ont précédé le coup d'Etat, du 25 au 27 août ont représenté un véritable tournant dans la situation politique.

Sous la pression des mobilisations et à la veille de la grève générale du 26 août, Corazon Aquino a brusquement annoncé à la télévision une réduction de moitié de l'augmentation des prix pétroliers, rognant pour ce faire sur les taxes étatiques de façon à ne pas toucher aux profits des multinationales concernées. Elle était visiblement convaincue qu'elle couperait ainsi l'herbe sous les pieds des syndicats et de la gauche militante. Et pourtant, le len-

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demain, la grève des transports urbains était presque totale, paralysant la capitale et cinq autres régions du pays sous le mot d'ordre de retour intégral aux prix antérieurs. Toute augmentation des prix de l'essence et du diesel a, en effet, des conséquences inflationnistes immédiates et dramatiques pour une population frappée par une paupérisation aiguë.

Un camouflet personnel pour Aquino

Malgré l'engagement de l'armée (qui plaçait des soldats dans les bus et s'attaquait aux piquets de grève) et la mobilisation des camions municipaux utilisés pour ramasser les ordures, c'est à peine si l'on voyait rouler quelques "jeepneys" dans la capitale. Les militants s'étonnaient eux-mêmes : "Il n'y a jamais eu de toute notre histoire une grève des transports d'une telle ampleur. En tout cas, jamais depuis la loi martiale".

La gifle était sévère pour la présidente qui avait publiquement engagé son autorité personnelle dans l'affaire. Le pouvoir a commencé par nier l'évidence, prétendant devant les journalistes abasourdis que la grève était un échec.

La répression militaire s'est durcie le jour même, l'armée laissant deux morts parmi les grévistes à Cavite, au sud de Manille. Et le lendemain, la police a engagé un rafle contre les militants du Mouvement du Premier mai (KMU), la centrale syndicale radicale qui poursuivait, seule cette fois, le mouvement de grève.

Plus de 150 personnes ont été arrêtées, dont Medardo Roda, président de Piston (5), l'un des syndicats de chauffeurs de "jeepneys" affilié au KMU. Un mandat d'arrêt était lancé contre Crispin Beltran, président du KMU.

Joker Arroyo, ancien avocat des droits de l'Homme et aujourd'hui conseiller auprès de la présidence, n'a pas hésité a justifier ces arrestations en invoquant les intentions supposées des cadres syndicaux, des dirigeants "qui n'ont pas la sincère volonté de résoudre réellement le problème et qui veulent seulement créer l'anarchie" (The Manila Chronicle, 28 août 1987). II n'est plus nécessaire d'arrêter sur des actes, il suffit d'invoquer les intentions pernicieuses!

Avant même le succès de la journée du 26 août, un dirigeant syndical du KMU m'expliquait ce que le "faux pas" du pouvoir sur la question du prix des produits pétroliers un faux pas suscité par les pressions du Fonds monétaire international et le poids du service de la dette — représentait pour l'aile militante et indépendante du mouvement syndicale : "Durant l'année et demie qui vient de s'écouler, le KMU a continué de se renforcer. Mais relativement lentement. Et je crois que l'on peut dire que nous nous sommes retrouvés par bien des aspects marginalisés.

Il nous était très difficile de reprendre l'initiative sur une large échelle. Sur la question du prix des produits pétroliers, par contre, nous pouvons être l'aîle marchante d'un large front uni syndical et populaire : notre revendication l'abandon pur et simple de la hausse — est en effet comprise et soutenue par la population". Le putsh d'Honasan a évidemment représenté un coup d'arrêt à la lutte revendicative engagée sur la question des prix. L'attention de tous s'est portée sur la situation politique. Mainmise militaire La tendance générale est actuellement à la mainmise croissante de l'armée sur l'administration civile, à l'accentuation de la répression et de la militarisation du pays. Un an et demi après avoir été amorcée, la constitution d'un régime démocratique bourgeois aux Philippines est plus aléatoire que jamais. L'armée n'accepte pas de rentrer dans ses casernes. Comme lors des précédentes tentatives de coup d'Etat, elle impose aujourd'hui au régime de passer de fait un nouveau compromis avec les officiers rebelles, ce que Corazon Aquino avait publiquement juré de ne plus faire.

Mais la tendance actuelle est aussi à la fragmentation du pouvoir. Des conflits d'orientation et d'intérêts traversent le corps militaire comme le corps politique. Les Américains — qui de toute évidence, jouent sur tous les tableaux —, l'étatgouvernement, les milieux d'affaires, savent que cette division est, lièrement dangereuse. L'insurrection s'est fait fort d'en profiter pour pousser son avantage. Il n'est, cependant, pas certain qu'un terrain d'entente substantiel soit facile à trouver entre les divers groupes d'intérêts en présence, y compris entre les clans militaires et entre les généraux et les colonels.

Le régime

"fait trop de politique" Ces derniers s'accorderont pour dénoncer le règne de la politique et pour présenter l'armée comme le garant des intérêts supérieurs de la nation. Le discours tenu sur cette question par les officiers rebelles était dépourvu de toute ambiguïté : le régime "fait trop de politique". Mais il ne s'en sont pas tenus là. Lors d'interview télévisées, les porte-parole du mouvement -issu du Mouvement de réforme des Forces armées (RAM) (6) - ont vertement critiqué l'état-major et leurs supérieurs hiérarchiques. L'aile marchante du putsch de la fin août était composée de colonels et lieutenants. "Les étoiles tombent, le soleil monte" est un de leurs slogans, l'étoile pour l'insigne du général, le rayon de soleil pour l'insigne du colonel... Le général Ramos, chef d'état major, était directement visé par ce mot d'ordre. Mais il est probable que d'autres généraux, ou presque, se sont sentis concernés.

Face au pouvoir civil et à sa corruption, un courant anti-politicien d'extrême-droite se forme dans l'armée philippine, très différent par son histoire et ses ambitions des généraux traditionnels. Il défend une cause et se gagne ainsi la sympathie de large secteurs de jeunes officiers. Il diffère de ce que furent ailleurs et en d'autres temps des courants "réformistes militaires". Il n'a ni base populaire, ni programme d'ensemble, ni volonté révolutionnaire. Il fait de l'anti-communisme son ciment et déploie une idéologie typiquement fascisante.

Par conviction comme par nécessité (sa faiblesse sociale), dans l'éventualité où il réussirait un jour à prendre militairement le pouvoir, il pourrait plonger le pays dans une immense vague répressive. Il représente un facteur nouveau dans l'équation politique des Philippines. Il représente surtout un danger nouveau pour le mouvement populaire.

10 Septembre 1987

5) Piston: United Associated of the drivers and owners Nationwide.

6) Mouvement militaire qui avait préparé en 1985 un coup d'Etat contre Marcos et s'était finalement soulevé, avec le ministre de la défense Juan Ponce Enrile, en février 1986, contribuant par là à précipiter la chute du dictateur.

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