Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Le nouveau système d'autogestion

· Inprecor n° 25, 30 mars 1978 · p. 13-14, 14-17, 17-19 · 4 233 mots

Catherine Verla était le pseudonyme de Catherine Samary, économiste, spécialiste de l'autogestion yougoslave.

Europe de l'Est Syndicalisme

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 13-14, 14-17, 17-19, 13 14 14 15 16 17 17 18 19.

Comment ce nouveau système, fait de demi-mesures, pourrait-il résoudre les tensions sociales considérables de la Yougoslavie ? En conservant le monopole de la centralisation politique, la direction titiste vide de leur contenu les institutions mises en place.

La Ligue des communistes yougoslaves prépare son 11e congrès. Il sera important. Non pas tant parce que ce sera, sans doute, le dernier auquel Tito participera, que parce qu’il devra tirer un bilan de l’ensemble des mesures prises depuis 1971 face aux dangers réels d’éclatement de la Fédération. Outre la répression tous azimuts et la tentative de restaurer un monolithisme discipliné dans la LCY pour qu’elle soit mieux à même d’assurer son rôle « dirigeant », l’orientation nouvelle a été caractérisée par un coup d’arrêt à l’extension des lois du marché qui avaient apporté leur lot d’inégalités croissantes, de chômage, de démantèlement de la planification, de développement de couches porteuses de la restauration capitaliste1. Tout un ensemble de lois a été mis en œuvre qui définit un nouveau système de production, décrit en particulier par la nouvelle « loi sur le travail associé ». Celle-ci a été votée à la fin de 1976, suivie d’une période probatoire d’application qui devrait s’achever cette année. Le nouveau système pose des problèmes d’une richesse considérable du point de vue des leçons à en tirer pour définir l’autogestion, le socialisme que nous voulons. Il faudra plus de recul pour l’apprécier clairement. Mais il est important de présenter le nouveau système, la façon dont les dirigeants titistes le définissent, ses contradictions manifestes, et les premiers éléments factuels de bilan qui les illustrent.

Le nouveau système introduit…

C’est le produit d’un double refus pragmatique de la direction titiste : d’une part, le refus du modèle soviétique de planification qu’elle pourrait d’ailleurs aujourd’hui difficilement imposer et qui a largement fait la preuve de sa faillite ; d’autre part, un refus de l’extension incontrôlée des lois du marché dont elle a bien été forcée de tirer un bilan négatif. Les courants « hypercentralisateurs » (désignés sous le vocable de « Kominformistes ») et les tenants du libéralisme de marché (qui n’ont fait que pousser à bout la logique de l’orientation officielle de la période de la réforme économique introduite en 65) ont été réprimés, de même que la gauche marxiste… dont beaucoup de critiques sont aujourd’hui reprises officiellement. Mais entre les deux orientations extrêmes qu’elle refuse, la direction titiste n’est pas prête à remettre en cause son propre monopole de pouvoir. La caractéristique du nouveau système — et ses impasses inévitables — réside donc dans le projet de donner à l’autogestion plus de poids dans la détermination et le contrôle d’un plus grand domaine de la reproduction sociale, sans pour autant doter les travailleurs d’un véritable pouvoir, d’une véritable démocratie ouvrière. Kardelj, le principal théoricien du régime, a su donner un vernis théorique à cette orientation. Il définit fort bien les problèmes de la société yougoslave : « Comment instituer et organiser la force sociale qui gèrera le produit du surtravail collectif, sans que le procès de cette gestion ne reproduise aussi le pouvoir exclusif détenu initialement par l’État et la technostructure ?»2.

Et il répond à cette question que seule l’autogestion « intégrée », c’est-à-dire centralisée démocratiquement, peut résoudre. Cela exige d’en finir avec l’extériorité des travailleurs par rapport au processus de la reproduction sociale : selon Kardelj, l’étatisation était « un acte révolutionnaire inévitable historiquement parlant », mais où l’ouvrier reste séparé de la gestion du « capital social ». « Cette séparation est à l’origine de deux tendances : l’une à la main-mise exclusive de l’État (…) sur la planification et sur la gestion du capital social ; l’autre à un désintérêt des ouvriers (…) pour ce qu’il advient du capital d’État »3. C’est bien ce désintérêt que tentent de surmonter les dirigeants titistes, sans pour autant renoncer à leur pouvoir d’État : car, selon Kardelj, le niveau de développement des forces productives en Yougoslavie, et la conscience des travailleurs, ne permettent pas la réalisation d’un système total d’autogestion. D’où le rôle dirigeant de la LCY et de ses organisations de masse (syndicat, alliance socialiste). Kardelj exprime là de façon intelligente la justification idéologique des dirigeants qu’il représente. Mais il rend compte aussi de problèmes réels auxquels nous serons confrontés dans toute société de transition au socialisme. D’où l’intérêt d’examiner le projet yougoslave et ses contradictions.

Les principes du nouveau système…

Les dirigeants yougoslaves se fixent théoriquement plusieurs objectifs :

1) Établir les grands choix essentiels de développement : contre les résultats de l’ouverture du marché à la concurrence internationale, réaffirmer l’importance d’exploiter les ressources naturelles du pays ; face aux tensions entre nationalités, laisser une plus grande marge aux diverses Républiques dans l’élaboration de leurs plans de développement et dans leurs institutions ; mais en même temps, prendre les moyens de maintenir un système unifié et de résorber les inégalités entre régions par une aide plus grande aux régions les moins développées : il s’agit là d’un problème extrêmement compliqué dans la mesure où un des reproches précisément avancés par les Croates en 1971 était que les pouvoirs fédéraux leur prenaient une part des richesses acquises en Croatie pour les redistribuer ailleurs. Ces interventions dites « politiques » ont été très critiquées par les partisans d’une « rentabilité » économique immédiate des investissements. S’il est certain que la résorption des inégalités est la seule garantie pour qu’à long terme les tensions nationales ne s’aiguisent pas pour des raisons économiques et sociales, il n’en demeure pas moins vrai que dans l’immédiat la planification centralisée et la redistribution des richesses, si elles trouvent le soutien des régions les moins développées, heurtent de plein fouet l’aspiration des autres régions à une plus grande autonomie de gestion. Le caractère bureaucratique des décisions de planification ne peut, bien évidemment, que renforcer toutes ces défiances et ces égoïsmes régionaux.

Enfin, sur le plan des rythmes de croissance économique dans l’ensemble, les dirigeants yougoslaves doivent répondre au problème du chômage (environ 600 000, soit quelque 10 % de la population active), aggravé par le retour des travailleurs yougoslaves immigrés.

Parmi les « chômeurs » yougoslaves (c’est-à-dire les personnes inscrites dans les bureaux de demande d’emploi à la recherche d’un travail), il y a plusieurs catégories :

1) Les « personnes sans emploi » peuvent acquérir ce statut et ces bénéfices (salaire minimum garanti et assurance maladie gratuite) :

— ceux qui avaient un travail et l’ont perdu sans que ce soit de leur faute, dans une entreprise qui a finalement été fermée, suite à l’examen de sa situation économique déficiente. Cette décision de fermeture peut être prise par la collectivité locale (où sont représentés travailleurs, syndicats, consommateurs, syndics, LCY) puisque c’est aussi elle qui assume le soutien éventuel et la remise sur pied de l’entreprise.

Par contre le licenciement dû au chômage pour raison d’amélioration technique de la production : toute collectivité qui réduit le nombre de travailleurs pour raison de modernisation est tenue de leur assurer préalablement un nouvel emploi équivalent.

— ceux qui demandent un emploi pour la première fois (cf. jeunes, femmes). Ils n’acquièrent ce statut et ces avantages que s’ils acceptent en retour de prendre le poste qu’on leur propose s’ils sont qualifiés et si besoin est de se recycler éventuellement si on n’arrive pas à trouver un emploi dans la branche prévue.

2) « personnes à la recherche d’un travail » : ce sont les paysans désireux de trouver un emploi dans l’industrie pour compléter leurs ressources. Il s’agit surtout des travailleurs du retour de l’étranger (qui sont précisément souvent des paysans qui retournent à leurs fermes) ; ces personnes bénéficient de l’assurance-maladie gratuite (celle-ci n’est pas accordée aux paysans dans la plupart des Républiques). Beaucoup d’étudiants et de paysans sont aussi inscrits aux bureaux d’emploi pour bénéficier de cette assurance-maladie.

D’après l’organe des syndicats, janvier-février 1978

Le chômage

Leur orientation (qui n’est pas nouvelle) sur ce plan vise à étendre les capacités productives du pays en faisant en particulier appel aux capitaux étrangers, à stimuler le développement de petites entreprises privées artisanales, et à permettre l’association de travailleurs (et de leurs ressources accumulées à l’étranger) dans l’ouverture de nouvelles entreprises qui leur donnent du travail.

2) Se donner les moyens de réaliser ces choix. L’État s’est doté d’un arsenal lui permettant d’intervenir pour faire respecter les grandes orientations du plan social. Mais les moyens administratifs sont considérés à juste titre comme d’une efficacité limitée. C’est la raison pour laquelle toute une série de mesures visent à donner plus de responsabilités à l’autogestion dans les limites déjà évoquées, et à harmoniser les objectifs déjà décidés centralement avec ceux exprimés dans l’autogestion :

a) par le mode d’élaboration du plan social, qui fait l’objet d’une longue période de confrontation et d’harmonisation aux plans locaux (sans pour autant que divers projets nationaux alternatifs puissent se confronter entre eux, nous y reviendrons).

b) Par l’introduction d’un « système de délégations » qui est censé permettre d’associer les travailleurs à la gestion politique des budgets et des choix élaborés au niveau des communes, Républiques et provinces autonomes, mais non pas au niveau fédéral (…) : les organes d’État de ces divers niveaux (appelés « institutions socio-politiques ») contiennent en effet désormais trois chambres représentant respectivement les habitants, les travailleurs organisés dans leurs unités de travail (appelées OBTA : organisations de base du travail associé) et les organisations socio-politiques en tant que telles (LCY et ses organisations de masse politiques et syndicales). Parmi les membres de ces diverses chambres, il n’y a donc plus seulement des sortes de députés locaux, mais des délégués élus et mandatés par les assemblées et délégations de travailleurs dans chaque OBTA.

Sur le droit de grève

Les grèves ne sont ni interdites ni officiellement autorisées en Yougoslavie. À plusieurs reprises depuis 1969, la question a été ouvertement débattue de les légaliser. Dans une interview le 5 avril 1977, Jure Bilić, membre du Comité exécutif du présidium de la LCY, disait au journal Borba du 7 avril : « Le droit de grève oblige à résoudre toutes les contradictions sociales et les problèmes de l’autogestion (…) Moralement, les grèves devraient devenir un instrument destiné à encourager le développement des forces productives et des relations sociales », mais elles doivent être « contrôlées » car elles peuvent être « utilisées à des fins contre-révolutionnaires ».

Extraits d’une interview télévisée en direct avec le président des syndicats yougoslaves, Spiljak, à la mi-novembre dernier :

Question : (…) Approuvez-vous les arrêts de travail ?

Réponse : Ce n’est pas une bonne chose, lorsque cela arrive, mais cela arrive (…) Pour différentes raisons. Tout d’abord en raison de la violation des droits autogestionnaires et de procédés bureaucratiques ou parce que l’organisation du travail se trouve dans une situation difficile, en déficit, et que l’on avait caché la situation aux travailleurs (…) Dans ces cas, les travailleurs arrêtent le travail, mais pas pour longtemps. Mais nous ne pensons jamais — en tant que syndicats — que les travailleurs ont en premier lieu tort.

Question : Comment expliquez-vous que les syndicats ne mènent jamais ces grèves ?

Réponse : Très simplement. Les syndicats doivent veiller à ce que de telles situations ne se présentent pas. Si cela arrive, cela veut dire que le syndicat a préalablement failli à sa tâche et, s’il a tout le temps mal fonctionné, comment peut-il mener (les grèves) ?

Question : Approuvez-vous l’arrêt de travail ?

Réponse : Nous ne pouvons déclarer à l’avance que nous l’approuvons, car il constitue en lui-même une négation de l’autogestion et des rapports autogestionnaires. Mais si cela arrive, alors nous ne pouvons pas le condamner automatiquement.

Tiré du journal des syndicats yougoslaves, nov.-déc. 1977

Outre ce système de délégations, dont nous verrons plus loin les limites, la nouvelle Constitution crée :

c) les « communautés autogestionnaires d’intérêt » qui rassemblent, aux divers niveaux géographiques, les utilisateurs de services et les travailleurs de ces services (par exemple dans la Santé, l’Éducation…). Les Yougoslaves parlent à cet égard de « désétatisation » dans la mesure où ces fonctions étaient autrefois assumées par l’État et qu’elles sont désormais prises en charge directement par les intéressés (les producteurs et les utilisateurs), qui déterminent ensemble les besoins, les ressources, les plans de développement dans le cadre du plan social.

d) Enfin, les prix et les revenus sont censés être désormais déterminés par « accords » et « conventions » « autogestionnaires », sous contrôle d’agences fédérales ou républicaines en fonction de certains critères élaborés centralement. Certains biens font l’objet « d’échanges directs de travail » entre OBTA. Ce sont là des mesures qui visent au dépérissement du rôle du marché dans ces domaines.

Petite histoire d’une grève

Le 27 octobre 1977, une collision se produisit à Zagreb entre une voiture de police et un tramway, à une heure de grande affluence. Le conducteur de la voiture de police était responsable de cet accident. Furieux des dégâts commis sur leur beau car, les policiers molestèrent le conducteur du tramway. L’incident en soi resta sans suite, mais trois jours plus tard, le lundi matin, à l’heure de pointe, les travailleurs des tramways se réunirent mais maintenant en grève pour exiger justice contre la brutalité des policiers.

La réaction des dirigeants politiques de Zagreb et de Croatie fut prompte face à ce qui devenait un sujet de débat partout à Zagreb : ils traduisirent les policiers devant la justice et allèrent, dit-on, jusqu’à proposer aux travailleurs des tramways des salaires que ceux-ci n’avaient pas demandés.

Dès décembre, le procès eut lieu et condamna les policiers. Les autorités du parti reprochèrent le procès de n’avoir pas informé du cet incident, laissant ainsi la rumeur publique faire ce travail et de répondre pourtant. La presse ne se le fit pas dire deux fois, et couvrit largement le procès de décembre.

3) Contre ceux que les dirigeants yougoslaves désignent par « technostructures », c’est-à-dire les directions d’entreprises qui ont acquis dans la période antérieure une certaine autonomie, plusieurs types de mesures ont été prises : suppression des dépôts anonymes des banques, nouveau règlement du système bancaire et du crédit, renforcement des critères « politiques » dans la nomination aux postes de responsabilité. Mais aussi la mise en place d’unités plus petites à autogérer par les travailleurs pour qu’ils en contrôlent mieux le fonctionnement : les grandes entreprises (OTA : organisation du travail associé) sont subdivisées en organisations de base du travail associé (OBTA) définies néanmoins à partir d’un processus complet de production d’un bien ou d’un service, susceptible d’être comptabilisé. Les OBTA sont dotées de divers organes d’autogestion. Leur conseil ouvrier (CO) y est élu pour deux ans, composé en proportion de la composition sociale de l’OBTA ; le directeur, nommé et révocable par le CO, peut assister de droit au CO, mais n’a pas le droit de vote. Les exécutifs du conseil ouvrier sont mandatés pour deux ans et leurs membres ne peuvent être réélus deux fois de suite. L’entreprise globale est dotée d’un conseil ouvrier composé de délégués des CO de chaque OBTA, en proportion de la grandeur de chacune d’entre elles.

Les assemblées de travailleurs et leurs conseils ouvriers sont responsables de la gestion du revenu de l’OBTA. Voici, en résumé, un récapitulatif de la façon dont le revenu se forme et se répartit dans les différentes structures où la gestion des fonds est prise en charge :DÉCOMPOSITION DU REVENUMODE DE DÉTERMINATIONI. Revenu global

Revient à l’organisation de base du travail associé (OBTA), unité de production ainsi même d’entreprises plus grandes, ou unité de travail fournissant un service.

Provient de la « vente » (selon les nouvelles modalités de formation des prix) de produits ou services sur le marché.

NB. Certains biens et services font l’objet d’échange direct de travail entre OBTA, en dehors du marché.

II. « Revenus de l’OBTA »

(Les prélèvements ci-contre diffèrent selon le mode de détermination des fonds)

a) Prélèvements pour fonds collectifs (recherche scientifique, santé, éducation) : autrefois gérés par l’État sur son budget. Actuellement gérés par des « communautés autogestionnaires d’intérêts » où participent les délégués des organisations de travail associé (ensemble des travailleurs), et les délégués des organismes chargés de ces services collectifs. L’État intervient comme médiateur en cas de désaccords. Ces « communautés » établissent quels sont les besoins et les ressources, le plan de développement et les modalités de financement.

b) Prélèvements pour les autres fonds collectifs :

réserve ;

pour favoriser l’exportation de biens d’équipement ;

pour financer les régions sous-développées.

Les décisions pour l’alimentation de ces fonds sont prises par l’État en liaison avec les représentants des travailleurs chargés de gérer ces fonds et avec les OTA.

c) Prélèvements pour les « besoins sociaux » qui relèvent du budget de la Fédération, des Républiques et des Provinces autonomes, ou des communes.

Les décisions concernant ces fonds sont prises par les assemblées de ces « communautés socio-politiques », qui incluent désormais des chambres composées des délégués des organisations du travail associé (entreprises, bureaux), en vertu du nouveau système de délégation.

Les décisions prises par la plupart de ces instances font l’objet de « conventions autogestionnaires » ou d’« accords salariaux » qui doivent être établis dans le cadre des grandes priorités déterminées par le plan.

III. « Revenu net » :Il est réparti sur la base de décisions autogestionnaires entre :

a - Fonds de l’OBTA

fonds pour l’extension de la base matérielle de la production (reproduction élargie)

fonds pour la consommation collective des travailleurs de l’OBTA (construction de logements, crèches, centres de loisirs supplémentaires)

réserves

b - Revenus personnels bruts (établis sur la base du système de points tenant compte des responsabilités, de la difficulté du travail, etc.). La hiérarchie des revenus ne doit légalement pas dépasser 1 à 5.

contribution éventuelle de chaque travailleur à des fonds des communautés d’intérêts auxquelles il a pu s’associer localement, selon ses propres besoins.

c - Revenu personnel net

… et la réalité

Deux séries de questions conditionnent l’application de ces mesures :

— Quel est l’état de la démocratie politique en Yougoslavie, c’est-à-dire au travers de quels processus politiques une conscience collective des travailleurs peut-elle se forger ?

— Quelles sont les conditions socio-culturelles d’application du nouveau système proposé ? (Ce qui conditionne également la formation de cette conscience collective.)

Ces données éclaireront les raisons des impasses manifestes du nouveau système, dont nous donnerons quelques premiers indices.

Sur le plan politique : les marxistes de gauche collaborant à la revue Praxis, qui a été interdite après 1971, ont souvent dénoncé les limites profondes des libertés démocratiques en Yougoslavie, et attribuent à ce facteur une responsabilité essentielle dans le non-fonctionnement de l’autogestion (ils y ajoutent à juste titre le rôle néfaste qu’a eu l’extension du marché). Quelles que soient les différences réelles du système yougoslave par rapport à ses voisins de l’Est (beaucoup plus grande liberté de voyage, d’information et d’expression), les dirigeants titistes sont restés fidèles à la conception stalinienne du parti unique. Le tournant de 1971 a, y compris, tenté de restaurer son monolithisme. En vain, et au détriment de la qualité du recrutement de la LCY, très probablement : sans s’illusionner sur la qualité du recrutement avant 1971, il est néanmoins évident que lorsqu’on interdit la confrontation publique des idées se réclamant du socialisme, et lorsqu’en outre on fait de l’appartenance à la LCY le critère politique essentiel pour accorder des responsabilités, on recrute des arrivistes cyniques, et on réprime les militants, les intellectuels communistes de plus grande valeur. Tel est le cas des enseignants de Praxis.

« Profit collectif » et « revenu collectif »

Lorsque plusieurs OBTA participent en chaîne à la production d’un même bien, le profit réalisé sur le marché n’est désormais plus attribué à la seule OBTA qui a fini le produit, mais réparti entre toutes les OBTA au prorata de l’apport en travail, en tant que « profit collectif ». En outre, plusieurs OBTA peuvent s’associer pour réaliser un investissement et créer ainsi une nouvelle OBTA si celle-ci permet d’augmenter la productivité de leur travail collectif (par exemple le développement d’une matière première). Le nouveau Revenu Global de l’OBTA créée revient en premier lieu aux travailleurs de cette OBTA qui bénéficient des mêmes droits d’autogestion que les autres. Mais une partie de ce revenu est restituée aux OBTA investisseuses sous forme de remboursement des fonds avancés, remboursement automatiquement affecté à leurs fonds productifs. Une « compensation » leur est en outre versée, dans la mesure où, en réalisant l’investissement, ils ont ainsi cristallisé une partie de leur propre travail et se sont privés d’un revenu immédiat. Mais cette compensation ne vaut que pour autant que les fonds n’ont pas été remboursés et s’achève avec le recouvrement. Il ne s’agit donc pas « d’actions », mais de la recherche de mécanismes qui lient l’intérêt individuel des travailleurs aux augmentations collectives de productivité et à la gestion du « capital social ». Des phénomènes d’exploitation d’entreprises par d’autres ont néanmoins été parfois dénoncés.

Or, il est évident que le régime interne à la LCY se répercute sur la démocratie politique en général en Yougoslavie : si des tendances n’ont pas le droit d’exprimer publiquement leurs points de vue (et n’ont pas les moyens d’exister collectivement comme tendances organisées) cela revient également à interdire toute possibilité d’expression organisée d’une orientation de rechange à la LCY à l’extérieur. Le débat sur le pluralisme politique est très important aujourd’hui en Yougoslavie (plusieurs colloques et articles ont porté sur ce thème). D’autant que les eurocommunistes se proclament pour. Cet aspect des eurocommunistes a été critiqué par les dirigeants yougoslaves qui y voient bien évidemment une remise en cause de leur propre système. La thèse en vogue dans les hautes sphères est de dire qu’on est à la fois contre le système de parti unique à la mode stalinienne et contre le pluripartisme des démocraties bourgeoises qui serait une forme politique dépassée de la démocratie. On y oppose un autre « pluralisme » : celui de l’autogestion : puisqu’il est vrai que celle-ci permet l’expression d’intérêts sociaux multiples. Certes. Mais quels sont les moyens pour qu’une conscience globale des problèmes, dépassant les points de vue locaux et corporatifs, se forge parmi les travailleurs ? C’est la LCY qui en tient lieu. C’est-à-dire qui s’auto-proclame porteuse de la conscience d’avant-garde, du point de vue prolétarien correct. L’engrenage stalinien est bien là, précisément parce que la réalité sociale qui s’exprime dans l’autogestion est très hétérogène et parce que, comme se plaisent à le reconnaître les dirigeants yougoslaves, les travailleurs se comportent encore trop comme des « salariés » et se préoccupent peu des grands choix de développement ; précisément aussi parce que le changement d’état d’esprit ne se fera pas spontanément, il faut que les travailleurs puissent se sentir concernés par les grands débats d’orientation. Ils ne peuvent que se sentir désarmés, hors de la politique, s’ils n’ont pas de moyens collectifs de prendre part à ces débats, et aux choix qui les concluront, et surtout si une seule orientation leur est imposée de fait.

Manifestement, il y a actuellement au sein même de la LCY des points de vue différents sur cette question, qui fait donc un des enjeux du congrès à venir. Il semblerait que le projet de statut de la LCY instituerait le droit des minorités à s’exprimer dans le parti en respectant publiquement les décisions majoritaires ; ce qui ne résoudrait pas le problème du droit à l’expression organisée et publique des diverses orientations proposées. Plusieurs membres de la direction croate ont eu l’occasion de dire qu’ils sont pour la confrontation — et non la répression administrative — publique des idées. C’est évidemment dans les actes qu’on testera les promesses : en particulier la réintégration dans leur emploi de ceux qui ont été démis de leurs fonctions pour raisons de divergences politiques (cf. une lettre ouverte à Tito adressée récemment sur ce thème par sept intellectuels yougoslaves, dont six enseignants de Praxis), l’arrêt de toute répression pour divergences idéologiques et la restauration des possibilités de parution de revues comme Praxis.

Derrière le pluralisme politique, c’est aussi la nature du pouvoir qui est en jeu : car le monolithisme actuel induit inévitablement la fusion de l’État et du parti unique, et l’utilisation des organisations de masse — syndicales en premier lieu — comme courroies de transmission de la politique du parti. Là aussi, le problème semble posé au sein de la LCY et les nouveaux statuts stipulent la séparation des fonctions (l’impossibilité de cumuler des responsabilités à la tête de la LCY et de l’État). Là encore, ce seront les actes qui devront être jugés et on voit mal l’ensemble des responsables actuels de l’État démissionner de leurs fonctions…

Sur le plan social, lui-même, comme à l’Est, la plupart des Yougoslaves cherchent à augmenter leurs revenus en ajoutant un travail au noir à leur semaine de 40 heures. Il y a là un obstacle essentiel à toute démocratie politique et même à la mise en œuvre du nouveau système yougoslave : il n’est même pas nécessaire d’imposer administrativement des candidats de la LCY aux postes de responsabilité pour en exclure la masse des travailleurs : participer à la gestion des fonds pris en charge par les communautés d’intérêts, à la gestion des questions politiques traitées au niveau des communes et des Républiques (pour n’en rester que là) exige du temps, exige une formation adéquate. Même sans y prendre de véritables responsabilités, les travailleurs ne peuvent même pas envisager de contrôler leurs propres délégués s’ils n’ont pas le minimum de formation, d’informations, de temps pour exercer valablement ce contrôle. Quand on sait qu’en outre le chômage est important en Yougoslavie, la réduction massive du temps de travail, à la fois pour répartir le travail entre toutes les mains et pour réaliser les tâches d’autogestion, devrait être un objectif central. Nous ne l’avons vue apparaître nulle part jusqu’ici. Les inégalités culturelles ne peuvent dès lors que renforcer la « sélection naturelle » de ceux qui participent aux organes de gestion.

Les faits sont là pour illustrer ces données :

Les statistiques fournies par Yugoslav Survey de mai 77 concernant la composition des chambres des communes sont très éclairantes : en pratique 66 % de leurs membres ont dû être fonctionnarisés (alors que le principe de départ devait être de conserver le poste de travail). Dans les régions les plus pauvres et les plus retardataires sur le plan culturel (Kossovo, Monténégro, Macédoine) le pourcentage est de 80 % de fonctionnaires et plus. Dans ces mêmes régions il n’y a pas un seul ouvrier dans ces organes. Les OBTA sont en fait la plupart du temps représentées par leurs managers. La proportion totale de femmes y est de… 4,5 % (là encore, plus élevée dans les régions riches ; plus faible — 0,5 % — dans le pauvre Kossovo). Ces chiffres sont pourtant des plus favorables, par rapport à ce que doivent donner les résultats dans les instances de pouvoir supérieures…

Sur le plan économique, il semble que les résultats de 1977 correspondent en partie à certains des objectifs fixés (en particulier le développement plus rapide des régions retardataires et l’exploitation des ressources naturelles). Par contre, plusieurs hauts dirigeants ont dû lancer des appels solennels contre certaines « tendances négatives ». En particulier, Berislav Šefer, vice-président de la Fédération, soulignait dans une interview au quotidien Borba du 25 février 1977, le « manque de discipline des entreprises ». Ce qui peut en réalité rendre caduc tout le projet au niveau de la détermination des revenus et des prix sur la base d’accords sociaux. Selon Šefer, les entreprises augmentent leurs prix au-delà des niveaux fixés pour couvrir leurs dettes (souvent d’autant plus importantes que, jusqu’à la mise en place de lois récentes sur les crédits, rien ne contraignait les entreprises à payer ces dettes). La productivité du travail reste faible ; selon la même interview, les travailleurs ne travailleraient que quatre ou cinq heures sur les huit heures de travail qu’ils sont censés faire par jour (et il est vrai que les rythmes de travail sont réputés pour leur décontraction). Une grande proportion des moyens de travail (25 à 30 %) serait sous-employée. L’évolution des salaires n’a pas été non plus conforme aux prévisions et plusieurs commentateurs notent les augmentations de salaires même dans le cas d’entreprises déficitaires. Šefer le souligne et ajoute que les dépenses faites pour les activités d’éducation, de santé et de culture ont augmenté à un taux plus élevé que le taux de croissance de l’économie tout entière. Il se plaint de la prolifération d’universités et d’autres instituts d’éducation supérieure comme d’un luxe que le pays ne pourrait pas se payer…

Dans le secteur bancaire où la plus forte accumulation de fonds incontrôlés s’était réalisée dans la période antérieure, les nouvelles réglementations semblent loin d’être appliquées. Le journal des syndicats de juillet-août 1977 parle de « sourdes résistances » dans les milieux bancaires et n’hésite pas à dire à quel point « la réalité bancaire est loin de la politique proclamée ».

Autrement dit, on voit mal comment ce nouveau système fait de demi-mesures pourrait résoudre les tensions sociales considérables de la Yougoslavie. En conservant le monopole de la centralisation politique, la direction titiste vide de leur contenu les institutions mises en place. De même que les comités populaires de la Libération étaient chapeautés et centralisés uniquement par le parti, de même l’autogestion reste-t-elle le fait essentiel de la LCY. Il est donc normal et légitime que les travailleurs utilisent les quelques pouvoirs qu’on leur accorde au niveau où on les leur accorde et qu’ils améliorent leur consommation personnelle et collective autant qu’ils le peuvent. Et l’on sait qu’en réalité celle-ci est bien loin d’être satisfaisante et que même les décisions autogestionnaires sur le plan des revenus ne sont pas toujours respectées et contraignent à des grèves de plus en plus fréquentes4.

En même temps, les droits conférés formellement aux travailleurs yougoslaves dans le cadre du nouveau système n’ont jamais été accordés ailleurs dans le monde. Ils illustrent l’actualité d’une réelle république des conseils ouvriers, d’un réel système d’autogestion intégrée, centralisée démocratiquement comme base du pouvoir d’État ouvrier. Nous sommes bien convaincus que le niveau économique et social de départ de la Yougoslavie d’après-guerre, et même encore le sien aujourd’hui, sont autant d’obstacles à la réalisation d’un tel système de démocratie socialiste. Nous sommes également convaincus que l’apprentissage du pouvoir, des responsabilités au plus haut niveau, ne se fait pas spontanément et que l’héritage culturel des systèmes antérieurs est un lourd handicap pour que se forge une nouvelle conscience de classe.

On ne défend pas les intérêts des travailleurs à leur place. On ne transforme pas les intérêts des travailleurs hors des tâches de gestion de la société tout entière. Et on ne peut construire le socialisme en interdisant la confrontation la plus riche des points de vue et sans donner les moyens culturels, sociaux et politiques aux travailleurs de sortir enfin de leur condition de salariés.

Mars 1978

1Cf. Catherine Verla, « Inprecor » n° 39, 5 décembre 1975 : « Le point d’une situation confuse » et n° 61/62, 11 novembre 1976 : « Des choix fondamentaux ». Cf. également « Critique communiste », numéro spécial sur l’URSS : « Les voies de la restauration capitaliste : l’exemple yougoslave ».

2Kardelj : « Les contradictions de la propriété sociale dans le système socialiste » — Éditions Anthropos.

3Faute de mieux, Kardelj parle de « capital social » et de « capital d’État » sans pour autant définir ces sociétés comme capitalistes d’État ; il considère qu’il faut les analyser dans le cadre de la transition au socialisme.

4Une grève d’une journée s’est par exemple déclenchée à la fin février dans l’OBTA d’une aciérie de Slovénie. Les travailleurs exigeaient l’ajustement de leurs revenus sur ceux des autres OBTA du complexe industriel. Les dirigeants s’y opposaient pour des raisons de modernisation de l’entreprise. Il semble qu’en une journée, la grève apporta la satisfaction des exigences. La presse yougoslave en a largement parlé, ce qui correspond à l’orientation actuelle des dirigeants yougoslaves : mieux vaut laisser le droit de grève de fait, qui permet de mieux connaître — et éparpiller — les conflits, plutôt que d’aboutir à des explosions « à la polonaise » par manque de soupapes de sécurité.

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