Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAITI

Massacre à Jean-Rabel

· Inprecor n° 250, 5 octobre 1987 · p. 14 · 881 mots

LE MASSACRE qui s'est déroulé près du bourg de Jean-Rabel les 22 et 23 juillet évoque "l'Himalaya de cadavres" qu'avait promis un partisan de François Duvalier aux opposants. "En Haiti - avait-il affirmé - le sang coulera comme il n'a jamais coulé auparavant. toute l'ile sera en flammes, du nord au sud, d'ouest en est. Il n'y aura plus ni aube ni crépuscule seulement une flamme gigantesque qui lèche Filip MARTENS

ES DUVALIERISTES ont eu très peur lors du départ de Baby Doc. Et aujourd'hui, ils commencent à prendre leur revanche. Les 22 et 23 juillet, plusieurs centaines de paysans, qui venaient de plusieurs villages voisins de Jean-Rabel, tombaient dans une embuscade. Le massacre dura plusieurs heures. Sans doute au moins 200 paysans sont morts, certains étant tués à coups de machette, d'autres tombant dans un précipice alors qu'ils étaient pourchassés.

Les groupements

"Têtes ensemble"

La plupart des ceux qui furent attaqués appartenaient aux groupements "Tête ensemble" qui ont environ 10 000 membres. Ils existent dans une grande partie du département du Nord-ouest, mais sont surtout puissants dans la zone de Jean-Rabel où furent créés les premiers groupes. Ces derniers sont nés il y a une dizaine d'années et sont issus du travail accompli par plusieurs équipes missionnaires dans le département. Elles étaient composées "d'animateurs et de techniciens, de missionnaires laïques engagés encadrant les petits paysans dans différents domaines : agriculture, alphabétisation, promotion féminine, santé, animation" (1).

A Jean-Rabel même, plusieurs projets d'infrastructures furent réalisés : électrification du bourg, reboisement, installation de cantines pour les enfants en période de disette...La réflexion sur la société se mêactions de développement et d'animation, et plus tard à la dénonciation de la dictature. Les groupements "Tête ensemble" étaient conçus "comme des assoet à mesure que les groupements prenaient de l'extension à Jean-Rabel et dans le département, la tension grandissait entre grands propriétaires, notables, dirigeants de l'Eglise d'un côté, équipes missionnaires et groupements de l'autre.

"Lorsqu'arriva le 7 février 1986, les petits paysans de Jean-Rabel, qui se battaient déjà sous la dictature, voulurent pousser plus loin leurs revendications. Ainsi, le ler mai 1986 fut organisée une colossale manifestation, pancartes revendicatives en mains. Cette démonstration de solidarité ne plut pas aux "grandons" (grands propriétaires) et ils furent si contrariés qu'ils décidèrent de passer à l'attaque" (3). Or les "grandons" de Jean-Rabel ne sont pas n'importe qui. Il s'agit essentiellement de deux familles, les Lucas et les Poiteviens, qui monopolisent le pouvoir économique de la zone, et qui proclament bien haut leurs amitiés avec les Américains. Le patriarche de la famille Lucas, député duvaliériste pendant 26 ans, est l'un des fondateurs du parti néoduvaliériste, le Parti de la réconciliation et de l'entente nationale (PREN).

L'utilisation de l'Eglise

Leur pouvoir s'est établi à partir d'une alliance avec le président Sténio Vincent, mis en place par les occupants américains. Un des membres de la famille, qui est d'ailleurs le filleul de Vincent, est aujourd'hui l'un des responsables de l'USAID (organisme de "développement" des EtatsUnis, et paravent de la CIA) à Port-au-Prince. Ces familles se sont notamment enrichies avec le trafic organisé autour des "boat-people", haïtiens dont le nord-ouest fut un grand pourvoyeur.

re de en con de gros

physiques et les destructions, inaugurées le 9 mai 1986 par un raid contre un village. C'était là le domaine de prédilection des hommes de main des Lucas et des militaires de Jean-Rabel qui leur sont tout dévoués. L'autre terrain d'action était le travail visant à discréditer les groupements et l'équipe missionnaire (à qui l'évêque retira ce titre) par une propagande anticommuniste, et à organiser les paysans dans des associations concurrentes des regroupements, et liées à l'Eglise. La CATH-CLAT, syndicat lié à la démocratie-chrétienne, fut utilisée à cette fin. Des membres de l'Eglise catholique jouèrent un rôle important dans cette affaire. membres des églises protestantes liées aux Etats-Unis agissaient sur les deux terrains : agressions physiques et travail de division. C'est ainsi que certains tentèrent d'assassiner un prêtre qui, comme les groupements "Tête ensemble", s'opposait au " mangé sinistré", c'est-à-dire à la distribution de surplus alimentaire américain, qui contribue à couler les productions locales, et est une source importante de "business" dans le Nord-ouest.

L'armée "pacifie"

Fin juin, le général Namphy se rendit à Jean-Rabel et au Môle Saint-Nicolas (où les Etats-Unis projettent de construire une base navale). Il était accompagné d'un dirigeant du PREN, et l'on dit que beaucoup d'argent fut distribué à cette occasion. Sa visite fut suivie de celle de l'évêque Colimon qui prit clairement position contre les groupements "Tête ensemble". Après ces deux visites, de violentes agressions et des destructions eurent lieu dans plusieurs villages. Le massacre de juillet -pour lequel furent mobilisés paysans "anti groupements", Tontons macoutes, membres de sectes protestantes, et employés des Lucas - a eu lieu au moment où se faisaient des tentatives de conciliation.

Des survivants furent encore assassinés ou blessés les jours suivants. L'armée vint ensuite sous prétexte de "pacification" Elle se mit en fait au service des grandes familles, arrêtant des personnes qui avaient fui le massacre, intimidant les paysans de la zone et empêchant toute activité des groupements.

Août 1987

(1) Haïti Progrès Vol.4 numéro 12. 1986

(2) Haïti Progrès Vol.5 numéro 18. 1987

(3) Idem

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