Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAITI

"Nous sommes sujets de notre histoire" ; Interview de Jean-Bertrand Aristide

· Inprecor n° 250, 5 octobre 1987 · p. 12-13 · 1 953 mots

LE VENDREDI 14 AOUT, des centaines de jeunes occupaient la cathédrale de Port-au-Prince et sept d'entre-eux engageaient une grève de la faim. Ils protestaient contre la mutation du père

Jean-Bertrand Aristide dans une banlieue éloignée de la capitale et demandaient que les évêques se prononcent clairement sur le bidonvilles et des sans-logis. Sa popularité s'étend à tout le pays et les autorités haitiennes demandent depuis longtemps à l'Eglise la

Le mercredi 19, la mutation d'Aristide était annulée et il donnait le lendemain une conférence de presse dont nous reproduisons

Trois jours plus tard, Aristide et plusieurs prêtres tomberont dans

HAITI

"Nous sommes sujets de notre histoire"

massacre de Jean-Rabel.

Jean-Bertrand Aristide, prêtre radical de l'ordre des Salesiens a en charge l'une des paroisses les plus pauvres de la ville et travaille depuis plusieurs années auprès des jeunes des mutation de ce prêtre. Il était question de l'envoyer à Rome.

des extraits, publiés dans le journal Haiti en marche.

une embuscade dont ils réchapperont de peu.

• QUELS RAPPORTS voyez-vous entre votre cas et la situation générale dans le pays ?

- Au sein de l'Eglise, avant même que dans tous les autres segments de la société, chacun à une responsabilité dans l'immédiat et une décision à prendre : ou bien accepter que la corruption macoute se perpétue dans le pays, ou participer au mouvement historique pour l'en extirper.

En d'autres termes, c'est la résurrection de tout un peuple qui se fait maintenant. La théologie de la Libération devient un levier capable de soulever toute une jeunesse contre une génération corrompue. C'est l'histoire de Jésus de Nazareth que nous, chrétiens d'Haïti, sommes appelés aujourd'hui à vivre. En un mot, nous sommes devenus Sujets de notre histoire, alors que nous en avons toujours été seulement l'Objet.

Le "guidon historique" d'Haïti est entre nos mains et c'est nous qui dirigeons cette bicyclette. Les corrompus veulent nous forcer à garder le guidon toujours penché vers l'extrême-droite - qui nous conduit droit vers la falaise - mais nous la jeunesse, au nom de notre foi, nous disons :

non à cette courbe interminable vers la droite, et nous disons oui à une courbe vers la gauche. Qu'est-ce que cela veut dire concrètement ? Que nous sommes des communistes ? Non. Mais est-ce que cela veut dire que n'étant pas commmuniste nous sommes d'accord avec ceux qui tuent des communistes ? Non.

Volontairement, librement, nous refusons cette droite corrompue et nous avançons vers une gauche où la force et la profondeur de notre foi nous permettent de ne pas rester en dehors de la société mais d'y entrer sans risque d'être salis pour bâtir une Haïti socialiste. C'est la seule qui puisse permettre à chacun de pouvoir se nourrir, de croire en la justice, à la liberté et au respect.

Sans ce système socialiste - en même temps que nous demeurons chrétiens -nous pouvons nous considérer comme un peuple condamné à mourir comme des chiens sous les coups de l'impérialisme et de ses laquais locaux.

Pour atteindre ces objectifs il importe d'aller au-delà des barrières de classe, de couleur et même d'options politiques pour - quel que soit le parti politique auquel on peut appartenir - aboutir à une alliance historique qui nous permette de briser la charpente de ce KNGP (CNG, ndlr) et du système capitaliste corrompu qui le maintient en place. Après coup on verra quel nom donner à cette Haïti que tous les vrais patriotes appellent aujourd'hui de leurs vœux : un système qui puisse garantir à chacun un travail honnête et à tout le monde justice, liberté et respect.

• Justement parlons des privilèges

Par exemple, des plus grands propriétaires ferriens de ce pays, et perpétue l'existence d'une élite privilégiée à travers l'éducation dispensée dans certaines de ses écoles...

- Les structures de l'Eglise catholique sont à mes yeux des structures reflétant exactement la société d'antan, celle d'après le IVe siècle. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Avant le IVe siècle les Chrétiens vivaient dans une communauté où tout était équitablement partagé (Acte des Apôtres, chapitre 4 verset 32). Aucun d'entre eux n'était laissé seul et dans le besoin. Pendant 4 siècles les structures de la chrétienté étaient plus humaines et facilitaient des rapports où l'Evangile avait plus de chance d'être pleinement vécu.

Cependant, à partir du IVe siècle l'empereur Constantin brisa cette première structure en donnant aux Chrétiens la sécurité contre les persécutions. Automatiquement, un secteur émergea au sein de l'Eglise pour chanter les louanges Constantin et le couvrir de privilèges, lui et toute sa cour. De là date l'apparition au sein de l'Eglise de la flatterie et de la corruption. Dès lors aussi l'Eglise liait son destin à celui de la féodalité et s'intégrait aux structures sclérosées de cette dernière.

L'Eglise d'aujourd'hui est l'héritière de l'Eglise de Constantin. Cependant elle est au milieu d'une énorme contradiction que j'essaierai d'expliquer ainsi : l'Eglise a accumulé quantité de richesses matérielles (terres, maisons etc.) qu'elle met à la disposition de ses membres pour leur permettre de vivre en communauté sans être poursuivis par les besoins matériels. Ceci a de particulier qu'il permet à des individus sortis de couches sociales très différentes de vivre, si l'on peut dire, comme frères et sœurs. On pourrait à ce niveau parler d'une espèce de socialisme religieux existant à l'intérieur des communautés religieuses.

Mais la contradiction vient du fait que ce système transforme un petit groupe d'évêques et de religieux en grands propriétaires terriens. Dès lors comment l'Eglise peut-elle prêcher une réforme agraire si elle n'est pas décidée à en donner elle aussi l'exemple, à faire le premier pas ? Mettre les biens qu'elle détient à la disposition du peuple, c'est de cette seule façon que le peuple cessera de penser que l'Eglise sert seulement une minorité. En effet, lEglise possède de nombreuses institutions scolaires où se forme une élite qui a accouché des éléments les plus réactionnaires et anti-peuple de ce pays, alors qu'à côté nous avons un taux de 85% d'analphabètes.

Dans un contexte de théologie de la Libération cette contradiction n'est pas supportable. En même temps que nous, religieux et religieuses, vivons dans des rapports socialistement chrétiens au sein de nos communautés religieuses, nous avons pour devoir d'aider aussi la société civile à choisir elle aussi des rapports de partage plus justes et plus équitables.

Les terres, les écoles, les institutions, en un mot les biens de l'Eglise, ne doivent pas être à la disposition d'un petit groupe mais de la collectivité toute entière. Sinon l'Evangile que nous prêchons est vide de sens et c'est l'Eglise encore qui se met en travers du changement recherché aujourd'hui par notre peuple. A moins qu'une pu-

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rification ne vienne à se faire dans le système politique et que l'Eglise soit forcée de mettre ses biens à la disposition du grand nombre... Cette solution ne serait pas à son honneur !

• Vous réclamez en toute occasion le départ du KNGP. Avez-vous une alternative de remplacement ?

Nous considérons le concept d'alternative comme un piège dans le contexte où nous nous trouvons. La lucidité nous conseille de centrer au contraire la question sur la nécessité de la lutte, de faire avancer la lutte. Ce qui importe pour nous, c'est - à travers la conscientisation, l'organisation et la mobilisation - d'arriver à créer des conditions pour un changement en profondeur, pour ne pas dire révolutionnaire. A ce moment-là l'alternative surgira d'elle-même, comme un employé qui serait chargé de mettre à exécution le programme populaire.

• La source des problèmes que nous évoquons ne se trouve pas seulement en Haiti, il y a les intérêts des grandes puisances. Il y a dans le cas qui vous concerne le Vatican. Jean-Paul II s'était écrié à Port-au-Prince : "Il faut que les choses changent ici".

Ces mots continuent d'imprégner le discours de libération du peuple haitien. Le représentant du Vatican dans notre pays, le Nonce apostolique, est dénoncé aujourd'hui comme agissant contre les "forces du changement". Qu'en pensez-vous ?

- Il n'y a pas de sciences humaines

(anthropologie, psychologie, théologie, etc.) qui n'aient de rapports dialectiques entre elles en vue d'orienter la société dans une direction ou dans une autre. Même quand la théologie venant du Vatican voudrait constituer une force de changement dans les cœurs et les esprits, il existera toujours une science politique pour essayer d'influencer le courant théologique en question vers des objectifs visés par cette science politique dans telle région spécifique du globe ou dans tel contexte historique donné.

Malheureusement, on tend toujours à oublier qu'à côté de l'impérialisme politique il existe aussi un impérialisme religieux. Quand bien même Jean-Paul II n'aurait pas pensé à un changement de gouvernement, voire de système, quand il avait déclaré : "Foke sa chanje", la réalité historique que nous vivons fait que nous interprétons ces paroles comme un appel à un changement en profondeur.

Cependant les institutions politiques ou diplomatiques du Vatican ne donnent pas forcément la même signification au cri du Pape. Au contraire elles vont soustraire de ce cri sa dimension politique, parce que la politique qui se fait aujourd'hui au Palais national à Port-au-Prince rencontre mieux la politique de Washington et aussi celle des instances politiques du Vatican. Ce qui nous donne une alliance de deux impérialismes : religieux et politique.

Par conséquent, force est de constater aujourd'hui que ce n'est pas seulement limpérialisme américain qui veut empêcher

Haïti de faire le saut en avant que son peuple recherche, mais encore il y a une théologie-mafia-CIA que des pasteurs protestants, particulièrement les Mormons, essaient d'implanter brutalement dans notre pays. Enfin à l'intérieur de l'Eglise catholique, si notre théologie n'est pas en elle-même une théologie impérialiste qui veut dominer par le fer et par le feu, il existe cependant de nombreux éléments et non des moindres, qui la pratiquent et l'interprètent d'une façon qui nous oblige à dire qu'il s'agit là d'une pratique et d'une interprétation impérialistes. Cela pour satisfaire deux impérialismes que nous avons définis plus haut.

En conclusion, la lutte contre l'impérialisme politique va de pair avec les efforts pour démasquer l'impérialisme religieux.

Nous ne pouvons admettre lorsque Jean-Paul II dit : "Il faut que les choses changent ici !" qu'on nous dise qu'il s'agit simplement d'un petit "changement de cœur". Il faut que ces paroles puissent aussi embrasser tout un changement de structures. Faut-il bien que je puisse interpréter les paroles du Pape en Haïtien, vivant des problèmes haitiens, imbu des difficultés traversées actuellement par Haïti, mon pays. La théologie peut être interprétée de façon à zombifier les esprits pour mieux asservir l'homme aux forces possédantes. Aussi pensons-nous que la théologie de la Libération est la seule qui puisse réconcilier aujourd'hui l'universalité des Haïtiens car elle ne jette pas l'anathème à tort et à travers comme le missionnaire d'une époque coloniale qui chez nous n'est pas encore révolue.

Je ne dois pas accuser de péché l'Haïtien qui pratique le vaudou sans avoir d'abord analysé le vaudou à partir de ma réalité vécue d'Haïtien. Il y a dans le vaudou du bon et du mauvais. Mais dans la religion catholique n'y-a-t-il pas aussi à prendre et à laisser ? Théologiquement nous devons arriver à une analyse en profondeur en vue de faire jaillir le sang haïtien, la verve haïtienne, et ce sang et cette verve ne peuvent pas exister sans l'apport vaudou.

Il faut toujours situer un interlocuteur pour saisir la vraie signification de ses propos. Quant le Vatican me parle de Dieu, je dois d'abord situer d'où il s'adresse à moi. Est-ce qu'il se tient sur le terrain évangélique, ou au contraire sur le terrain politique ? Ou se cache-t-il sous un masque évangélique ou diplomatique pour mieux accomplir des desseins politiques ?

Haili en marche ; Port-au-Prince 21 aôut 1987

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