LA REFORME DE GORBATCHEV n'a de base sociale solide ni dans la bureaucratie ni chez les travailleurs. L'intelligentsia est la seule couche sociale qui montre un enthousiasme significatif. C'est elle qui a bénéficié le plus de la libéralisation dans ses activités professionnelles. En outre, sa situation matérielle qui avait décliné après la mort de Staline, relativement à celle des ouvriers, s'améliore, bien que trop lentement pour beaucoup. (1) David SEPPO
M AIS IL SERAIT ERRONE de
surestimer le poids politique indépendant de ce groupe social incapable à lui seul, d'affronter la bureaucratie. De plus, une partie significative de l'intelligentsia a vécu de façon assez confortable sous l'ancien système. Une autre, importante, et malgré ses prises de position clairement critiques, craint un changement trop brutal, qui pourrait, Dieu nous en garde, jeter les masses sur la scène politique.
Nombreux sont les opportunistes
L'historien Stanislaw Tyutyukin, confiait aux Izvestia que "dans la science historique, et dans la science en général, les opportunistes restent bien plus nombreux que les champions actifs de la restructuration, bien qu'en paroles, bien sûr, tout le monde soit pour (...) Certains avaient fait un bon travail d'adaptation aux anciennes conditions et ils sont effrayés par l'ouverture (qui pourrait révéler que le roi est nu), par la perspective d'un travail plus intensif, plus exigeant (...) D'autres, et ils sont fort nombreux, attendent des explications et des directives émanant des autorités, car ils ne sont habitués ni à l'action ni à la pensée indépendantes. Un troisième groupe pense que, pour le moment, il vaut mieux 'ne pas se faire remarquer' -ils pourraient se faire avoir. Il y a aussi ceux qui ne se satisfont pas des stimulants matériels comparativement modestes pour les nouvelles conditions de travail et qui
Tyutyukin ajoute que dans le domaine historique la restructuration a impliqué une bonne dose de démagogie et quelques règlements de comptes personnels, et que ses effets n'ont pas toujours été bénéfiques (2). Lors de discussions, des artistes ont indiqué que la situation n'est pas très différente dans le domaine de la création artistique.
Une perspective de crise politique
La perspective à moyen terme pour l'Union soviétique est, selon toute probabilité, celle d'une crise politique, ce que Lénine appelait une "crise du sommet", c'est-à-dire au sein des tenants du régime bureaucratique lui-même. Car là, l'opposition à la perestroïka est très forte, même si aujourd'hui les réformateurs ont le dessus et que tous les bureaucrates se déclarent en faveur du renouveau, alors qu'en fait beaucoup d'entre eux attendent leur heure ou font du sabotage passif.
La crise sera mûre lorsqu'il sera devenu possible de décrire la perestroïka comme un échec. Ce moment viendra, en partie parce que la réforme économique, à en juger par les expériences soviétiques et est-européennes passées, manquera de cohérence. Bien qu'il soit encore trop tôt pour juger, il apparaît dès maintenant que le
"système dirigiste" sera affaibli, mais pas démantelé, et que le nouveau s'y surajoutera. Concluant la discussion publique dans la presse sur le projet de "Loi sur les entreprises d'Etat", la Pravda reconnaissait qu'elle ne fait "qu'ouvrir timidement l'horizon du lendemain; qu'elle montre obscurément le chemin de la création de méthodes de gestion réellement efficaces. Beaucoup de nos lecteurs ont noté à juste titre que les différents auteurs du projet avaient parfois des vues contradictoires : certains s'avancent hardiment, tandis que d'autres essaient de se raccrocher à ce qui est ancien et familier, même si c'est dépassé" (3).
L'expérience hongroise est ici pertinente. Le dirigeant actuel de la Commission de planification étatique hongroise parlait à un journaliste soviétique de la nature de la crise dans son pays, quelques années après l'introduction de la réforme :
"Tout d'abord, les événements de Tché coslovaquie et la campagne idéologique qui a suivi firent craindre à certains d'être accusés de vouloir mener la Hongrie sur le chemin proposé par Ota Sik (...) Ensuite
1) Interview de Zaslavskaia, Argumenty i fakty, 2-7 mars 1987, pp.1-2
2) "Uvazhenie k sobstvennoi istorii" (Respectons notre propre histoire), Izvestia, 3 mai 1987.
3) Izvestia, 8 fév. 1987
le bond des prix mondiaux nous causa grand dommage. Les opposants à la réforme exploitèrent cette situation défavorable et relevèrent la tête (...) C'est un problème humain - quand les gens perdent le pouvoir (surtout) ceux des ministères de branche et des organes du parti, ils réagissent ainsi (...) Les partisans de la réforme firent aussi des erreurs (...). Ils pensaient que les anciens organismes allaient, d'eux-mêmes, changer de fonctionnement. Ceux qui s'opposaient à la réforme, ou étaient incapables de la comprendre, furent laissés en place. Alors quand les attaques démagogiques commencèrent à minimiser les succès de la réforme et à en grossir les effets négatifs, les démagogues ne rencontrèrent pas grande opposition (...) Aucun des deux côtés ne pouvait vaincre et une sorte d'équilibre s'installa qui déboucha sur des années de stagnation" (4).
Il est intéressant de rappeler, en comparant la Hongrie et l'Union soviétique, que la bureaucratie soviétique est au centre de l'empire. Mais, contrairement à la bureaucratie hongroise qui a subi une défaite écrasante lors de la révolution de 1956, son homologue soviétique n'a pas connu de telles défaites (du moins pas depuis les purges) et elle est bien plus ancienne. Son potentiel d'opposition à la réforme en est d'autant plus important.
Le précédent tchécoslovaque
Cependant, dans l'immédiat, il est pratiquement impossible de mener à bien une profonde réforme de structure et d'atteindre, en même temps, des objectifs de production élevés. C'est pourtant ce qu'à promis Gorbatchev (5). Son échec donnera de précieuses munitions aux opposants à la réforme.
L'issue de cette crise, et celle de toute la période de réforme, dépendra, en dernière analyse de la classe ouvrière. Si Gorbatchev introduit un changement significatif, irréversible dans le pays, il devra conclure une alliance véritable, sincère avec les travailleurs. Cela signifierait l'établissement du contrôle populaire sur l'économie, et une démocratisation de fond. Ce n'est que dans ce cas qu'il pourra espérer acquérir une base politique suffisamment puissante et loyale pour s'opposer aux forces de stagnation et de réaction. Ce fut l'expérience de la Tchécoslovaquie en 1968. La classe ouvrière, méfiante et passive au départ, était devenue le défenseur le plus actif et loyal du renouveau, une fois la réforme revisée afin de lui donner un réel pouvoir (6). De fait, la classe ouvrière se montra un allié plus loyal envers le renouveau que les tenants du régime eux-mêmes, qui s'applatirent rapidement devant les Soviétiques, après l'invasion (7). D'un autre côté, si Gorbatchev refuse cette alliance, le plus vrai-
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Железнодорожник. Кале мотака пеленоворовлня пи semblable est qu'il devra abandonner ses réformes ou se démettre.
Dans le cas où cela se produirait, on peut quand même s'attendre à une réaction ouvrière contre un régime bureaucratique rétrograde qui, comme toujours, essaiera de faire payer aux travailleurs le prix de sa gestion criminelle. Même si les travailleurs soviétiques parlent parfois de l'ère Brejnev comme d'un "âge d'or" (car il était alors aisé de trouver un langage commun avec l'encadrement) ils n'ont jamais pu s'habituer au gaspillage, à l'anarchie et à l'incroyable irrationnalité auxquels ils ont à faire face, quotidiennement, dans les usines ce qui les démoralise et les épuise. Cette situation sera d'ailleurs d'autant plus insupportable qu'elle fait à l'heure actuelle l'objet d'une dénonciation publique par le régime lui-même qui a promis des "réformes révolutionnaires" les choses en place.
De profondes modifications sociologiques
Mais faut-il vraiment s'attendre à la mobilisation d'une classe ouvrière dont l'apathie, surtout en comparaison des travailleurs d'Europe occidentale, date de la fin de la guerre civile ? Un grand nombre de facteurs sont à considérer.
L'un d'entre eux est la stabilisation sociologique de la classe ouvrière soviétique au cours des années 60 et 70 (8). Les jeunes ouvriers d'aujourd'hui sont nés en ville et pas à la campagne, et sont eux-mêmes enfants d'ouvriers. Ils sont profondément enracinés dans le milieu social et culturel de la classe ouvrière urbaine. Ils ont été davantage éduqués que leurs aînés et n'ont connu ni la terreur, ni la guerre, ni les dures privations qui ont été le lot des générations précédentes.
La réforme de Gorbatchev, de plus, vise à éliminer le socle de collusion entre travailleurs et encadrement qui a une influence très corruptrice sur la conscience de la classe ouvrière. (Dans ce cadre, il faut aussi mentionner le succès relatif de la campagne contre la consommation d'alcool, autre influence corruptrice). Il y a déjà certains signes de l'émergence d'une plus grande définition et séparation de classe. Selon Ivanov de l'Institut de recherche sociologique :
"On ne peut fermer les yeux sur la contradiction qui apparaît entre l'encadrement et les exécutants. Ce problème devient de plus en plus clair à chaque étude que nous effectuons. La division rigide "nous" et "eux" a eu des conséquences sérieuses... Il est intéressant de constater que beaucoup des administrateurs que nous avons interrogés dans les entreprises du district de Sébastopol à Moscou se plaignent de l'indolence et du manque d'initiative des ouvriers; tandis qu'à la base, les travailleurs parlent des discours oiseux, de l'indifférence et de l'attentisme des administrateurs vis-à-vis de la restructuration (9)."
"Eux" et "nous"
Une émigrée soviétique qui est récemment revenue d'un voyage en Union soviétique a la même impression :
"Autre chose qui n'existait pas auparavant, du moins à ce qu'il me semble : une division claire et totale entre "eux" "nous". Bien sûr, elle existait auparavant, mais pas sous une forme aussi absolue, atteignant la haine impuissante (10)."
L'espace créé par "la crise au sommet" (qui menace d'être plus sévère que tout ce qui s'est passé depuis les années 20) favorisera également la mobilisation. Même l'ouverture actuelle, limitée, a permis l'émergence d'une nouvelle couche de militants pour la démocratie (en partie dans le mouvement des clubs) composée en majorité, pour l'instant, d'éléments socialement marginaux, y compris quelques anciens dissidents. Contrairement aux dissidents de l'ère Brejnev, ces gens-là non seulement n'ont pas peur des "masses" mais recherchent activement à nouer des liens avec
4) L.G. Pavel-Volin "Chem privlekatelen i ot chego predosteregaet vengerskii opyt" (Ce qui est intéressant dans l'expérience hongroise et contre quoi peut-elle nous mettre en garde ?", Literaturnaia gazeta, 10 juin 1987.
5) Crosier, "Le New Deal...", p.6
6) The Czechoslovak Reform Movement, Cambridge : Cambridge University Press, 1971, pp.280-3; et J. Rupnik, "La classe ouvrière en Tchécoslovaquie, Notes et études documentaires, n° 4511/12 pp.180-1.
7) Voir à ce sujet, l'interview de Petr Uhl dans Inprecor numéro 247 du 23 juillet 1987.
8) Voir Mandel, "La crise" pp.297-303.
9) "Realnost nadezhd", Izvestia, 5 mai 1987.
10) A. Sytcheva in Russkaia mysi, n°3645, oct. 1986.
elles. Si les travailleurs avaient rejeté les dissidents ce n'était pas parce qu'ils ne comprenaient, ou ne sympathisaient pas avec leurs critiques du régime bureaucratique. C'est plutôt qu'ils se sentaient repoussés par leur attitude souvent condescendante et pleine de dédain envers les gens du peuple et parce qu'ils avaient choisi les media occidentaux comme interlocuteurs, ce qui était ressenti comme "laver notre linge sale en public" et donc antipatriotique (11).
A l'occasion d'une crise politique au sommet il existera donc pour la première fois une couche de militants expérimentés, liés à la classe ouvrière et donc capables de l'aider à s'organiser et à clarifier ses objectifs. Ces derniers ne peuvent être que le contrôle populaire sur l'économie, la démocratie socialiste. Toutes les mobilisations ouvrières des prétendus pays socialistes ont, jusqu'à présent, spontanément adopté de tels objectifs.
Socialisme possible contre socialisme réel Gorbatchev concluait en ces termes son rapport devant le plénum de janvier:
"Nous voulons faire de notre pays une société hautement développée, possédant l'économie la plus avancée, et la démocratie la plus large; la société la plus humaine et la plus morale, où celui qui travaille se sente maître de son destin, où il sera capable de profiter de tous les avantages matériels et moraux, où l'avenir de ses enfants sera assuré, où il pourra disposer de tout ce qui est nécessaire à une vie riche et complète... Même les sceptiques seront alors obligés de reconnaître : oui, le socialisme est un système qui sert le bien-être des gens, leurs intérêts sociaux et économiques, leur développement spirituel (Pravda, 28 janvier 1987).
Cette vision contraste profondément avec le discours brejnévien, qui qualifiait l'Union soviétique de "socialisme réellement existant", prévenant ainsi les gens de ne pas s'attendre à des changements qualitatifs, puisque la réalité existante représentait le seul socialisme possible. Mais des changements qualitatifs et permanents ne sont concevables en Union soviétique que par la mobilisation indépendante de la société et d'abord et avant tout de la classe ouvrière.
11) Voir Mandel; "La crise" p.301 et B. Gidwitz, "Labour unrest in the Soviet Union", Problems of Communism, vol.31, nov-déc. 1982, pp.37-8. Yuri Orlov, le physicien soviétique, militant des droits de l'Homme, récemment autorisé à émigrer, a dit dans une interview en octobre 1986 que pour les "dissidents" l'étape défense des droits de l'Homme était plus ou moins terminée. "La prochaine étape sera l'activité au sein de la classe ouvrière, avec les gens ordinaires." Il a fait référence à une démarche analogue à celle du mouvement populiste du 19e siècle "vers le peuple". Russkaia mysi, Paris 31 oct. 1986. Voir également l'interview de A. Severoukhine, Inprecor, numéro 240, Paris, 13.avril 1987.