LE REGIME CAPITALISTE a reçu un coup très dur à partir du 19 octobre. Il faut, tout d'abord, écarter l'idée qu'il y a une déconnexion entre ce qui c'est passé à la Bourse et ce qui se passe dans ce que certains commentateurs appellent l'économie réelle. La Bourse aurait été malsaine, de là sa chute, l'économie réelle est saine de là des perspectives encourageantes. Ernest MANDEL
ECI EST TOTALEMENT illogique. Pour comprendre à quel point c'est illogique, il suffit de citer les deux chiffres clés sur les pertes subies par les Bourses, depuis le 19 octobre. Les seuls détenteurs Unis, ont perdu mille cent milliards de dollars en l'espace de deux semaines, plus que toute la dette du tiers-monde accumulée depuis vingt ans. Les détenteurs d'actions dans l'ensemble des pays impérialistes, ont perdu, toujours en deux semaines, mille six cents milliards de dollars équivalents de 80% de toute la dette publique des Etats-Unis. Il est complètement absurde de considérer que c'est nomène boursier sans aucune incidence sur l'économie. Tous les économistes sérieux ont, à juste titre, souligné que de telles pertes entraîneront à coup sûr des réductions de la consommation
Et beaucoup plus important que la réduction des dépenses de consommation, c'est à coup sûr, par suite des pertes boursières, une réduction des investissements des entreprises. A ce sujet, il y a un deuxième mythe auquel il faut faire un sort, le mythe selon lequel les pertes occasionnées par la chute des actions en Bourse sont simplement des pertes sur le papier, pertes comptables, puisque personne n'est obligé de vendre des actions qui ont un cours trop bas. Mis à part le fait que beaucoup de ces actions ont été vendues, que des pertes ont été enregistrées, on oublie un peu facilement que les actions sont des actions de société fort réelles, industrielles, bancaires, de transport etc., et qu'elles constituent une fraction non négligeable des avoirs de ces sociétés. Par suite des pertes subies à la
Bourse, ces sociétés voient se renverser le rapport entre leurs avoirs et leurs dettes, ce qui veut dire que le recours au crédit, et donc leurs possibilités de financer à crédit des investissements est sévèrement entamé.
Des cours tout à fait irrationnels
Non seulement ce qui se passe à la Bourse a des conséquences sur l'économie réelle, mais a aussi des causes qui n'ont rien à voir avec un phénomène purement boursier. On a dit, et formellement c'est juste, que la cause immédiate de la chute des cours en Bourse a été la hausse des taux d'intérêt que les Etats-Unis ont connue au cours des semaines et des mois qui ont précédé le 19 octobre, le taux moyen, si on peut parler de moyenne, car il y a beaucoup de taux d'intérêt différents, est passé de 7,5% à un peu plus de 10%.
pure règle de trois s'applique. Il est vrai, d'un point de vue fort général, théorique, que le cours des actions en Bourse c'est la capitalisation des dividendes, des revenus de ces actions par rapport au taux d'intérêt moyen, il y a là un mouvement automatique, si le taux des actions baisse. Et on peut ajouter, c'est encore vrai, que certaines Bourses avant tout celle de Tokyo, de Hong-Kong et New-York avaient atteint des niveaux tout à fait absurdes, irrationnels. A la Bourse de New-York, les cours avaient monté jusd'une action était de 1,5%. Ces deux pourcentages sont inférieurs à ce que rapporte un simple dépôt à terme dans Continuer à acheter des actions dans ces conditions, n'avait plus aucun sens raisonnable du point de vue revenu. C'était une opération l'espoir que les cours allaient continuer à monter, sans rapport aucun avec le revenu des techniquement qu'un retournement était inévitable, que la chute était inévitable et le phénomène d'internationalisation ultra-rapide. C'est la première fois qu'on assiste à l'ensemble la suraccumulation de capital En 1929 c'était Wall Street, les autres places ayant été touchées avec un certain délai, cette fois-ci le délai n'a même pas été de 24 heures. A la base il y a un facteur qui relie la Bourse à l'économie réelle et qui relie l'analyse du krach à l'analyse de l'ensemble de l'époque capitaliste dans laquelle nous sommes. Depuis le début de ce que j'ai appelé l'onde longue dépressive, c'est-à-dire depuis l'année 1974 où commence la première récession généralisée dans l'économie capitaliste internationale d'après la Deuxième Guerre, nous sommes entrés dans une longue phase dépressive qui se caractérise notamment par un taux de croissance moyen, à long terme, qui est moins de la moitié de celui des 25 années précédentes et qui se traduit notamment par une montée ininterrompue, à travers les hauts et les bas de la conjoncture, du chômage qui atteint maintenant presque 40 millions de personnes dans les seuls pays impérialistes. Pendant cette période dépressive longue, l'accumulation du capital se poursuit, évidemment, il n'y a pas de crise permanente, ça n'existe pas. Il y a toujours des périodes de récession suivies par des périodes de reprise. Nous avons connu une récession en 1974-75, nous avons connu une récession en 1981-1982, nous avons connu une reprise après cette récession qui a duré de 1983 à 1986. Mais au cours de toutes ces reprises l'investissement productif, en nouvelles usines, qui produisent, pas seulement des marchandises, on peut y ajouter la télécommunication, les transports, l'électricité, le gaz, l'infrastructure, l'investissement productif au sens le plus large du terme n'a pas suivi le mouvement. Il y a eu de moins en moins d'investissements productifs.
Une étude qui vient de paraître en Allemagne et dont la revue très conservatrice Business Week des Etats-Unis vante
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les mérites, indique que malgré la réduction des impôts, malgré une forte augmentation des profits et des bénéfices dans la période 1982-1987, les investissements productifs par les grandes firmes allemandes sont à un niveau qui est à peine la moitié, si ce n'est inférieur à la moitié de ce qu'ils étaient au début des années 1970.
Il y a donc une énorme suraccumulation des capitaux qui ne s'investissent pas productivement et la raison en est très simple. Il y a d'énormes capacités excédentaires, d'énormes surproductions réelles ou potentielles qui pèsent sur le marché. Il y a déjà trop d'automobiles, trop d'avions, trop d'électroménager, qu'on peut produire. Les capitalistes avaient espéré et beaucoup d'idéologues, y compris dans le mouvement ouvrier avaient fait écho à cet espoir, que de nouveaux produits et de nouveaux secteurs, comme l'informatique, l'ordinateur personnel, la robotique allaient prendre le relais de l'automobile, de l'électroménager, du bâtiment, parce que ce sont en réalité ces trois secteurs qui ont porté pour l'essentiel l'expansion d'après Deuxième Guerre mondiale.
L'excédent de marchandises
Or il suffit de regarder les chiffres de production et de vente dans ces secteurs là, ordinateurs personnels et robotique, pour se rendre compte qu'il n'en est pas question. On arrive à peine à 10 ou 15% des ménages équipés en ordinateurs personnels et on arrive à 2 ou 3% des postes de travail supprimés par les robots. Donc ces secteurs, ces branches, ces produits là, ne prennent pas le relais et dans ces conditions il y a, à côté de la suraccumulation du capital, une suraccumulation de marchandises impossibles à écouler et une bonne partie des capitaux formés reste à l'état liquide ou semi-liquide et cherche des placements en dehors de la production.
Il n'y a pas vingt-cinq possibilités de placer, 100, 200, 300 milliards de dollars par an, il n'y a que l'immobilier et la Bourse. Et c'est dans ces secteurs que cette manne de nouveaux capitaux s'est effectivement déversée à une échelle énorme depuis de nombreuses années, ce qui explique la hausse démentielle des cours en Bourse et celle des prix des terrains et des logements, dans pratiquement toutes les grandes villes du monde. Ce sont des hausses qui n'ont plus rien avoir avec un quelconque rendement ou une quel-
NO NO NOl NO! NOI NO/ conque raison économique, c'est simplement le résultat du fait que d'énormes capitaux se sont déversés sur ces marchés que la loi de l'offre et de la demande jouant, les cours ont monté en flèche.
Une contradiction centrale pour l'économie capitaliste internationale
Maintenant, il faut ajouter une contradiction qui devient quasi centrale pour l'économie capitaliste internationale. Les Etats-Unis continuent à être le principal marché du monde. A eux seuls ils représentent presque 40% des importations, des achats, du monde capitaliste. bonne partie des avoirs liquides ou quasi liquides ont pris le chemin des EtatsUnis, simplement parce qu'ils ne pouvaient prendre aucun autre chemin. On voit difficilement les cheiks du pétrole ou les capitalistes japonais investir 300 milliards de dollars par an en Norvège ou en Tanzanie, où il n'y a pas de quoi acheter, sur une telle échelle. Donc ils se sont orientés normalement vers les Etats-Unis.
Mais en même temps la compétitivité de l'industrie américaine, ou plus nettement dit, l'hégémonie de l'impérialisme américain dans le monde capitaliste est irrévocablement et constamment sapée. Je donnerai un chiffre, pour montrer avec quelle rapidité ce déclin s'affirme. Entre 1981 et 1986, en cinq ans, la part des Etats-Unis dans les exportations mondiales a baissé de 20 à 13,8%. Jamais dans l'histoire du capitalisme on n'a connu de déclin aussi rapide de la part de la principale puissance. Si on regarde le déclin de la Grande-Bretagne, il s'est étendu sur plusieurs décennies.
Tous ces capitaux étrangers se sont précipités aux Etats-Unis, au moment même où débutait un mouvement de déficit permanent de la balance commerciale américaine. Les Américains importent de plus en plus et exportent de moins en moins, toutes proportions gardées. mouvement esquissé a continué de se développer au cours des dix dernières années et s'est accentué et aggravé à partir du début des années 1980. conjointement ces deux mouvements, flux de capitaux aux Etats-unis et déficit croissant de la balance commerciale américaine, cela débouche fatalement sur deux résultats. Le déclin continu du taux de change du dollar par rapport aux autres devises est inévitable. Les Américains ont NO NO NO NONO
Na NO VONC NONC vO VONO NONO NONO besoin de plus en plus de yens, de marks, de francs suisses, etc., pour payer leur note d'importation, alors la demande de devises étrangères augmente plus fortement que la demande de dollars, donc le dollar baisse.
Mais en même temps les Américains ont besoin de ces capitaux étrangers pour couvrir ce déficit, car ils n'ont pratiquement plus de réserves de change pour payer la note et s'ils ne reçoivent pas de capitaux étrangers, ils sont acculés à la situation d'un vulgaire Pérou, d'un vulgaire Brésil, pour ne pas dire d'une vulgaire Pologne, c'est-à-dire qu'ils sont dans une situation de banqueroute et qu'ils ne pourront plus payer leurs importations. Ils doivent attirer des capitaux étrangers et pour y parvenir, avec une monnaie nationale en constante perte de valeur, doivent établir des taux d'intérêts substantiellement plus élevés que ceux qu'on obtient à Tokyo, Frankfort, Zürich ou Amsterdam. Dans le taux d'intérêt des EtatsUnis est inclus ce qu'on peut appeler une prime d'assurance contre la dévalorisation du dollar, une prime de l'ordre de 3 à 4% qui s'ajoute au taux d'intérêt réel. On a là une mécanique quasi automatique et c'est le capital financier japonais qui exporte des capitaux aux Etats-Unis au rythme de 140 à 150 milliards de dollars par an, c'est-àdire 12 milliards de dollars par mois qui a le plus profité de ces mouvements de réorientation et de restructuration du capitalisme international.
Le rôle du capital japonais
Au mois d'août de cette année, brusquement ce chiffre est tombé de 90%, passant de 12 milliards à environ 1 milliard seulement. Ce fut la panique à Wall Street, à Washington : les Japonais risquaient de ne plus couvrir le déficit de la balance commerciale américaine. Les Japonais commençaient à se retirer de la Bourse de New-York, la réponse, on l'a vu, a été la hausse des taux d'intérêt de 7 à 7,5% et en conséquence le cours des actions à Wall Street s'est effondré. Là on voit comment le mécanisme purement technique de la Bourse est lié non seulement à des aspects structurels du capitalisme tardif mais à la modification des rapports de forces inter-impérialistes, avec toutes leurs conséquences.
On a quelquefois présenté la chute du dollar comme une sorte de conspiration de l'impérialisme américain pour punir ses partenaires/concurrents et rétablir l'équilibre de sa balance commerciale. Du point de vue purement technique les résultats ne sont pas probants. Quand le cours du dollar baisse, c'est vrai que les exportations deviennent plus faciles, mais c'est vrai aussi que les importations deviennent plus chères, et alors que l'effet sur les importations, notamment les importations de pétrole aux Etats Unis sont immédiats, les effets sur les exportations viennent seulement à moyen terme, et quelquefois se laissent complètement attendre. On peut avoir un déficit commercial accru malgré la chute du cours du dollar, c'est ce
qui est arrivé en août et septembre et qui a effrayé les boursicoteurs, les spéculateurs. C'est une des explications psychologiques de la chute des actions du 19 octobre.
Cependant, il y a un aspect plus important, plus structurel que cet aspect formel. Lorsque le dollar baisse, admettons que les exportations soient encouragées, mais en même temps tous les avoirs réels aux Etats-Unis, usines, actions, terrains, usines, bâtiments deviennent meilleur marché pour les capitalistes étrangers. Un capitaliste japonais, allemand, suisse, ou hollandais va aujourd'hui dépenser 40% de moins qu'il y a deux ans pour acheter usines, actions, terrains, bâtiments aux Etats-Unis.
C'est-à-dire que derrière la prétendue conspiration, à laquelle je ne crois pas, de l'impérialisme américain pour laisser chuter le dollar, il y aurait de la part de l'impérialisme américain une formidable politique d'aliénation délibérée de son avoir, de son actif, de sa propriété au profit des capitalistes étrangers. Or, puisque le débouché vers les usines est encore fortement bloqué, pas par le marché qui n'y est pour rien, mais par l'interventionnisme du gouvernement américain, pas par la dérégulation, mais par la régulation, toute cette énorme masse de capitaux s'est déversée sur les instruments financiers, la Bourse et l'immobilier.
L'annonce d'une restructuration du grand capital monopoliste Dans ce sens on peut dire, d'un point de vue structurel, qui est beaucoup plus important que l'analyse conjoncturelle du phénomène boursier que le krach boursier annonce une restructuration du grand capital monopoliste de quelques pays clés, en sens inverse de celle qui a eu lieu au début des années 1970. On a parlé, pour caractériser la politique de Thatcher et de Reagan de désindustrialisation. A l'époque de l'impérialisme, la désindustrialisation poussée jusqu'au bout signifie la perte de puissance militaire et économique. Donc ce mouvement devait se renverser, et l'énorme dévalorisation, l'énorme perte de valeur, de substance, du capital bancaire, spéculatif, financier, depuis le 19 octobre marque le début de cette restructuration.
Le pendule va de nouveau changer de sens, ce n'est pas un secret de dire que cela s'accompagnera de changements politiques. Il y a un personnel politique déterminé qui a mené cette désindustrialisation et cette prime à la spéculation et aux gains faciles, mais il y a un autre personnel politique qui va faire une politique en sens inverse. Après dix ans de mésaventures, d'offensive néo-libérale à tout rompre, les néo-libéraux sont aujourd'hui knock out..
Il y a rarement eu dans l'histoire un retournement de l'esprit du temps, l'idéologie de la classe dominante aussi rapide que celui que nous avons connu dans les quinze derniers jours. En voici deux exemples. A la "une" de l'International Herald Tribune, le lundi 26 octobre, avait un article repris du New York Times, qui commence par la phrase extraordinaire suivante, qu'aucun démocrate n'aurait osé écrire il y a un
"le monde risque d'être précipité dans une grave dépression, tout dépend du fait de savoir si les forces incontrôlables du marché nous précipiteront dans le chaos ou si l'inter-vention raisonnée et raisonnable des gouvernements nous sortira de l'impasse" c'est le credo dirigiste classique en période de crise. Où est la foi
Les avatars de la privatisation de BP
Un deuxième exemple : Madame Thatcher, avait annoncé, au congrès des Conservateurs, il y a trois semaines, que la grande révolution anglaise était arrivée, pour la première fois il y avait plus de petits actionnaires que de membres des syndicats, c'est-à-dire dix millions. Mais le gouvernement Thatcher, imprudemment, sans faire de prévision, s'occuper de ce qui allait se passer en Bourse, alors que c'était quand même une opération boursière, a lancé la privatisation de la plus grande compagnie nationalisée britannique, la British Petroleum (BP) et elle avait fixé un prix de souscription de 330 pences par action. Les gens allaient se précipiter, ce serait une prime par rapport au prix des actions en Bourse, pas très importante d'ailleurs, de l'ordre de 10%, environ et encore plus imprudemment toute une floppée d'agents de change, de banquiers, d'intermédiaires financiers, à l'échelle internationale, s'étaient précipités sur la commission.
Toute la sagesse bourgeoise comme on dit en Angleterre tient en trois mots "pounds, schillings and pences" alors ils s'étaient précipités sur cette manne assurée et avaient proposé au gouvernement, en échange d'un pourcentage, 2% de commission, de garantir les 330 pences par action. Et voilà qu'arrive le 19 octobre, et voilà que s'effondre l'action de BP à la Bourse de Londres, et donc à celle de New York, à quelque 260 pences, perte sèche pour les garants, 70 pences par action, au total perte de près de deux milliards de dollars, si l'opération est maintenue
La forme la plus classique du néo-keynésianisme
Alors ces grands admirateurs des lois du marché, ces grands libéraux, ces grands adversaires du dirigisme et de l'interventionnisme étatique se sont précipités, mais vraiment précipités sur Thatcher en disant "on ne joue plus, on jouait à la hausse, mais pas à la baisse, il faut que vous cassiez le contrat, ça ne marche plus, nous voulons nos milliards, le gouvernement doit nous sauver, sinon c'est la
Lamentable spectacle que celui d'un gouvernement qui laisse couler des centaines de milliers de petits actionnaire-
Reviens, Jack, reviens, la Bourse remonte (Financial Times) sans intervenir pour un sou, mais qui intervient, évidemment, quand quelques grandes banques risquent de perdre deux milliards de dollars. Il y a eu intervention officielle du gouvernement canadien, du gouvernement des Etats-Unis, pour sauver quelques grosses maisons de courtage. Au Canada la plus grande risquait de perdre plus d'un milliard de francs français, et finalement il y a eu un compromis et une partie de ces pertes seront épongées par la Banque d'Angleterre. Mais dans cet appel à l'intervention publique il y a un contresens, il y a une absurdité fondamentale. Tous les gouvernements du monde impé rialiste s'acharnent sur celui des EtatsUnis pour le mettre en demeure d'arrêter tout de suite le déficit budgétaire américain. Or ce sont les Etats-Unis, tout monétariste que soit leur credo et tout conservateur que soit Monsieur Reagan, qui avaient été les premiers à appliquer une politique néo-keynésienne d'expansion de la demande globale pour se sortir de la récession 1980-1982
Car le déficit budgétaire, de 150 milliards de dollars annuel, c'est la forme la plus classique du néo-keynésianisme, c'est le défi-cit spending, l'accroissement de la demande, ou de la masse monétaire, ça revient au même. On peut évidemment discuter la manière dont sont réparties des largesses, là les néo-conservateurs se rattrapent; ce sont essentiellement penses militaires, des cadeaux aux riches par la réforme fiscale, mais en même temps des réductions dans les dépenses d'infrastructure publique. Aujourd'hui la moitié des ponts aux Etats-Unis, ne sont plus sûrs et risquent de s'effondrer car on n'investit plus rien en matière de travaux publics depuis des années.
Sur le plan social ils ont été plus prudents en ce qui concerne l'assurance maladie, qui est sacrée aux Etats-Unis, comme elle est sacrée en Europe, mais en dehors de l'assurance maladie, medicare et medicaid, ils ont sabré dans les dépenses sociales comme l'ont fait les conservateurs dans le monde. Globalement, surtout vue l'expansion du budget militaire, il y a donc eu augmentation de la demande globale, de la masse monétaire, et de ce fait reprise économique dont ont profité tous
les pays capitalistes. Le marché intérieur américain gonflé a attiré non seulement les capitaux, mais surtout les marchandises et ce qu'on sait moins, pas seulement des marchandises japonaises, allemandes et dans une moindre mesure italiennes, françaises, britanniques, belges etc., mais aussi des marchandises de toute une série de pays du tiers-monde, semi-industrialisés, Brésil, partiellement
Mexique, Corée du Sud, Taiwan, Hong-
Kong qui ont tous, actuellement, une balance commerciale positive avec les
Etats-Unis.
La dette du tiers-monde
Un des aspects les moins compris, et les plus irrationnels de la manière dont l'économie capitaliste fonctionne aujourd'hui, c'est la fameuse question de la dette du tiers-monde. En dehors du fait, évident, que le capital ne sera jamais remboursé, même le service de cette dette, très lourd, ne peut être payé que si ces pays ont un surplus commercial avec les pays impérialistes, c'est-à-dire avec les Etats-Unis. D'où tireraient-ils autrement les dollars pour payer l'intérêt sur la dette ?
Cela veut dire que toute l'absurdité de cette politique se traduit par le fait qu'en insistant pour qu'on paye le service de la dette, les
Etats-Unis, le Fonds monétaire international(FMI), la Banque mon- ' diale insistent pour que le déficit de la balance commerciale des
Etats-Unis augmente. C'est le seul moyen pour les pays du tiersmonde de payer la dette.
Mais si on dit aujourd'hui aux
Etats-Unis, assez, plus de déficit, tout ce beau mécanisme, qui a maintenu le nez de l'économie capitaliste internationale, disons cinq centimètres au-dessus de l'eau au cours des cinq dernières années, tout ce mécanisme s'arrête et le nez glisse dans l'eau. S'il n'y a plus de déficit budgétaire aux
Etats-Unis, il y a rétrécissement du marché intérieur américain et rétrécissement des importations des Etats-unis, finies l'expansion allemande, l'expansion japonaise, fini le paiement de l'intérêt sur la dette de la Corée du Sud, du Mexique, du Brésil, de l'Argentine, etc., et c'est la récession qui s'étend des Etats-Unis à l'ensemble des pays capitalistes.
Je pense que c'est ce qui va arriver fatalement en 1988. Et ce sera une récession dans les pires conditions, beaucoup plus mauvaise pour l'économie capitaliste internationale que celle de 1980-1982
Parce qu'alors que l'inflation était en recul au cours des 5, 6 ou 7 dernières années, elle va fatalement remonter du moins aux
Etats-unis, peut-être pas en Allemagne et au Japon, et des Etats-Unis, s'étendre à tous les pays du tiers-monde où elle est déjà présente, mais où elle va s'accentuer, et lie, Grande-Bretagne. Pourquoi de 5% les résultats sont courus sur le renchérissement des importations. remplacer le déficit budgétaire des EtatsUnis par une expansion allemande et japonaise pour éviter une récession internationale. Cela ne parait pas très réaliste pour deux raisons. D'abord, si on regarde le marché intérieur en Allemagne, peutêtre le pays impérialiste le plus solide aujourd'hui, il n'a que 60 à 65 millions d'habitants, et cela ne peut remplacer un marché de 240 millions comme les Etats-Unis. L'Allemagne ne elle va peut pas importer du Brésil, des EtatsUnis, de Corée du Sud, de Taiwan, du Mexique, tout ce que les Etats-Unis imporelle va gagner les pays capitalistes les plus faibles, France, Itaquelque chose qui est un non-sens économique, il a, à tout prix, voulu baisser les taux d'intérêt, pour arrêter la chute des cours en Bourse. Il y a réussi, de peu, mais pour ce faire il a gonflé la masse monétaire. Or si on gonfle la masse monétaire avec une monnaie déjà dévalorisée, on ranime aussitôt l'inflation et le taux d'intérêt remonte. Déjà les Japonais ont presque cesser d'acheter du papier américain et notamment les bons du Trésor depuis le mois d'août. Il y a la prochaine émission de bons du Trésor ce mois-ci aux portante. Etats-Unis et si jamais les Japonais hésitent à acheter, les taux d'intérêts vont remonter, d'un point, de deux points ou plus, avec un taux d'inflation qui est déjà
FE
tion.
La question qui est posée est celle de d'habitants tent aujourd'hui. Ensuite, ces deux pays, l'Allemagne et le Japon ont eux-même connu une évolution parallèle et leurs investissements productifs sont très, très limités. Les grande firmes japonaises ont pratiqué le placement financier, la spéculation, le bénéfice rapide, aux dépens de la production. La dernière grande vague d'investissement a été dans la télévision en couleur, mais c'est fini. Il n'y a plus de nouvelle relance équivalente. Elles se sont donc lancées dans des opérations financières. Le pouvoir d'achat, les salaires réels étant de 40% plus bas qu'en Europe, le marché intérieur ne permet pas d'absorber une masse de marchandises im-
Mais il y a une raison plus profonde, c'est la mondialisation La mondialisation, l'internationalisation du capital, de la spéculation et de la Bourse, qui ont pour phénomène réel sous-jacent l'existence de grandes firmes internationales qui produisent à l'échelon mondial n'ont pas pour corollaire un Etat international du capital qui ferait à l'échelle internationale ce que Roosevelt pouvait faire aux Etats-Unis, Churchill en Angleterre, de Gaulle en
France, etc. Il n'y pas une autorité politique reconnue et qui ait la force de s'imposer internationalement à l'ensemble du capital. Le capital continue à être politiquement, militairement, fractionné en Etats autonomes et indépendants les uns des autres et ce n'est pas l'effet du hasard. Cela reflète fondamentalement la propriété privée, la concurrence et l'utilisation de l'Etat par les fractions organisées nationalement du capital pour défendre leurs intérêts propres, particuliers.
En période de crise, la concurrence, les contradictions, la compétition inter-impérialiste s'accentuent.
Le chemin de la récession
Est-ce que cette inévitable récession sera, à peu près, du même type que celle de 1974-1975 ou
1980-1982, ou est-ce qu'elle sera beaucoup plus grave? Il est encore trop tôt pour répondre à cette ques-
La chaîne de l'économie capitaliste s'est brisée dans son maillon le plus faible, la Bourse, on a vu pourquoi.
Deux chaînons intermédiaires successifs sont maintenant menacés. Une série de sociétés d'agents de change et de banques d'affaires ont trempé dans la spéculation boursière à grande échelle. Elles ont des découverts de dizaines de millions de dollars que les gouvernements et les banques centrales vont couvrir ou pas. Il est vraisemblable qu'ils les couvriront, mais on ne sait pas jusqu'à quel point. Cela se décidera dans les semaines à venir.
L'autre maillon faible c'est une série
J'AI VECU AU DESSUS DE MES MOYENS. -d'Etats menacés de banqueroute. Surtout des pays du tiers-monde, mais pas seuledes pays impérialistes sont endettés jusqu'au cou et dès qu'il y aura récession ils peuvent se trouver en difficulté très grave. Déjà aujourd'hui, il est clair que la seule crainte de la récession a déclenché un mouvement de baisse des cours des matières premières qui frappe très durement quelques pays du tiersmonde, les plus exposés, et que le début de la récession frappera très durement les exportations de pays comme le Brésil, où la récession a vraisemblablement commencé, la Corée du Sud, Taiwan ou Hong-Kong qui sont encore en pleine expansion et qui peuvent tomber dans la récession du jour au lendemain. Plusieurs de ces pays peuvent se retrouver en incapacité de paiement.
L'autre côté du précipice
Le troisième maillon, décisif, c'est qu'une série de faillites commençant dans le secteur financier pourrait s'étendre à quelques grandes multinationales industrielles et minières. Ce n'est pas une prévision, c'est du domaine du possible. Si la solidité financière de quelques-unes de ces firmes est du jour au lendemain entamée, pour peu que leurs ventes, d'affaires baisse, elles peuvent se retrouver de l'autre côté du précipice.
Donc ces trois maillons n'ont pas encore sauté, mais peuvent le faire. S'ils sautent, alors c'est une très grave crise, s'ils ne sautent pas, c'est la répétition de la crise de 1980-1982. La détérioration de l'économie capitaliste peut s'étendre sur plusieurs années, passer par des phases successives, de récession, stagnation,
PAS NOUS! nouvelle récession, c'est possible, ça
Quelles sont les conséquence sociales de tout cela ? J'ai indiqué trois maillons successifs, après celui de la Bourse, je n'ai pas ajouté celui qui nous intéresse le plus, qui intéresse les travailleurs, les masses populaires à l'échelle internationale, à savoir le maillon finances de la sécurité sociale. Elles sont malades dans tous les pays. C'est le résultat cumulatif de quinze années de dépression, de chômage massif. On a essayé de tirer sur la corde parce que les bourgeois, pour ne pas dire les réforsavent parfaitement que c'est le terrain le plus explosif, celui sur lequel les masses populaires risquent de riposter le plus durement, c'est l'acquis le plus important, surtout l'assurance maladie, et les retraites. Mais si les finances sont en délabrement total, si les ressources de l'Etat diminuent par suite de la récession, ce maillon risque d'être menacé. Il ne va pas nécessairement sauter, mais il y a là une implication immédiate entre la crise économique et la crise sociale.
Actuellement le chiffre officiel est de 31 à 32 millions de chômeurs dans les pays impérialistes, le chiffre réel cité par le Bureau international du travail (BIT ) est de près de 40 millions de chômeurs. Tous les gouvernements se sont ingéniés à écarter des statistiques des personnes qui n'ont pas cesser de vivre ni de chercher du travail, on les a simplement éliminées des registres. La réalité est plus proche de 40 millions. Il faut se rendre compte que cela représente, avec les membres de leur famille, près de 100 millions de personnes, dans les seuls pays les plus riches du monde, sans compter le tiers-monde. Si ce chiffre augmente de 10 ou 15% lors de la prochaine récession, nous ne sommes plus tellement éloignés d'une crise très grave, malgré la sécurité sociale, malgré les allocations chômage. Un autre chiffre effrayant, que peu de gens connaissent : dans l'ensemble des pays impérialistes, près de la moitié des chômeurs ne sont plus indemnisés, c'est-à-dire qu'ils vivent de la bienfaisance publique. On a parlé de nouvelle pauvreté c'est absurde car il n'y a rien de nouveau dans cette pauvreté qui a toujours existé, mais ce qu'on veut désigner par ce terme, c'est l'appauvrisement, l'aggravation de la pauvreté dans des pays comme le Portugal, l'Espagne, le sud de l'Italie, ainsi qu'en France et en GrandeBretagne. Il y des différences entre pays, mais la tendance générale est inquiétante.
Je crois que nous avions raison d'insister sur le fait que comme en 1929 le premier effet de tout cela sur la classe ouvrière, sur le mouvement ouvrier, sur la capacité de riposte des travailleurs contre l'agression qu'ils subissent partout, n'est pas positif. Avec une masse de chômeurs, la peur du chômage, de l'appauvrissement, surtout en l'absence d'un mouvement ouvrier bien structuré, conscient, organisant la riposte avec confiance et ayant réussi à établir ou à rétablir l'unité des forces ouvrière, ce qui n'existe nulle part, la première réaction a été plutôt la fragmentation des ripostes, le sauve-qui-peut, ou l'individualisation de la recherche pas de nouvelle expansion prévisible
Au fur et à mesure que la crise se précisera, que l'offensive idéologique et politique de la bourgeoisie sera battue en brèche comme elle l'est par l'aggravation, aujourd'hui, de la crise, les choses pourront changer. Je ne dis pas qu'elles vont changer rapidement, après 1929 il a fallu attendre cinq ans, pour que ça change. Ce n'est qu'en 1934 que la riposte ouvrière commence en Europe, en France, en Autriche, en février 1934.
Ceux qui avait encore soit l'illusion, soit la crainte d'un redressement général de l'économie capitaliste, d'un atterrissage en douceur de la longue dépression vers une nouvelle expansion, à moyen terme, en sont aujourd'hui pour leurs frais. Il est clair, après cette grave crise boursière, que c'est hors de question.
Une relance expansive, profonde et large de cette économie dans les années à venir est totalement exclue. Il faudrait une modification radicale de la situation, une défaite très grave de la classe ouvrière, ou des changements radicaux dans les pays de l'Est, pour que la confiance puisse remonter, pour que le marché puisse s'étendre, pour que les investissements puissent reprendre au rythme des années 1950 et 1960, c'est hors de question, pour
(Extraits du rapport fait au meeting qui s'est tenu à Paris) le 3 novembre 1987).