IL EST DIFFICILE de parler du mouvement féministe dans l'Etat espagnol sans faire référence, même brièvement, à ses 12 années d'histoire, afin de pouvoir expliquer et comprendre mieux certaines de ses particularités qui le différencient d'autres pays. Justa MONTEROS
L ES DERNIERES ANNEES de lutte
contre la dictature franquiste et pour les libertés démocratiques, jusqu'en 1975 environ, virent le début du mouvement féministe. Un mouvement qui apparaît dès le départ comme très politique et qui tout au long de l'évolution de la situation, va voir comment ses espoirs, ses luttes, ses revendications fondamentales vont être mis de côté par la politique de pactes sociaux que pratiquèrent les forces politiques parlementaires.
C'est ainsi qu'il devra faire face à la nouvelle situation et aux nouvelles institutions et c'est pourquoi toutes les organisations de femmes appelleront à rejeter la nouvelle constitution. Dans ce processus politique, le mouvement va jouer un rôle important à partir de sa lutte constante, active et intransigeante pour les droits des femmes (qui n'avaient que le droit de vote à cette époque), comme la dépénalisation de l'adultère, la légalisation des méthodes contraceptives, une loi sur le divorce, et l'exigence du droit au travail. A partir de ces objectifs, se formeront les organisations féministes et le mouvement conquiert un espace politique et social réel et, ce qui n'est pas la moindre des choses, son autonomie politique et organisation-
Ce ne fut pas un processus facile dans une société où des institutions destinées à consacrer l'infériorité pesaient de tout leur poids, où les valeurs patriarcales étaient la doctrine officielle et où la lutte féministe n'avait pas de tradition.
Le PSOE au pouvoir
La venue au pouvoir voilà cinq ans du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a introduit des modifications dans la situation politique. Beaucoup d'espoirs surgirent dans différents secteurs de la société, mais dans le mouvement féministe, la réalité et la gravité de la situation sur la question de l'avortement en eurent raison. On luttait depuis trop longtemps et dans des circonstances plus défavorables pour arrêter la lutte sur la base des déclarations de bonnes intentions que prodiguait le gouvernement. Le mouvement ne le fit pas et choisit de mener la bataille sur son terrain : la rue, pour obtenir la légalisation de l'avortement libre et gratuit, en organisant des manifestations massives avec des objectifs très clairs : "Les femmes doivent décider. Droit à l'avortement libre et gratuit".
Il est évident que le PSOE doit faire face à un mouvement qui le dérange, actif, radical, dans lequel il n'a pratiquement aucune présence. Son attitude est terriblement agressive, il essaie par tous les moyens de le marginaliser politiquement et socialement, tout en voulant créer une alternative plus modérée à partir des secteurs des femmes liés à une politique réformiste, pour que le féminisme institutionnel gagne de l'espace et se présente comme un interlocuteur face à l'administration.
La création de l'Institut de la femme (organisme dépendant du ministère de la Culture) se situe dans cette politique. Son activité à une double limite : ses liens avec la politique du PSOE qu'il défend passivement et/ou activement, et son manque d'autonomie et de poids réel dans l'administration.
Le droit à l'avortement, thème central
Malgré tout, c'est un mécanisme utile pour le gouvernement dans la mesure où son activité permet d'alimenter un consensus social que le PSOE a tant intérêt à faire fonctionner afin d'accepter comme juste et nécessaire l'égalité formelle entre hommes et femmes pour ainsi couvrir l'inégalité réelle et protéger les privilèges que les premiers maintiennent sur les secondes.
Voilà ce qui l'amène à se confronter clairement à un mouvement dont les luttes ont pour objectif de renverser cet ordre économique et social, seul moyen d'obtenir des changements réels dans la vie des femmes.
Le mouvement féministe travaille sur de nombreux thèmes, partout où se manifeste l'oppression patriarcale. La lutte pour le droit à l'avortement a concentré pendant de nombreuses années les efforts du mouvement et a déterminé sa configuration actuelle et, en grande partie, son espace politique. Aujourd'hui, même si les activités se sont diversifiées, cette question continue de jouer un rôle important.
Avec cette campagne qui a débuté en 1979, les femmes sont parvenues à convertir un thème totalement tabou en un problème politique de première importance. Beaucoup de forces politiques ont soutenu cette campagne, mais ni le PSOE ni le syndicat socialiste, UGT. Les idées féministes ont progressé comme la con-
science des femmes et lidée que l'Etat est dans lobligation de répondre aux revendications des femmes.
La loi de dépénalisation partielle de l'avortement que le gouvernement socialiste a ap prouvé le 5 juillet 1985 ne couvrait que les cas de viol, de malformation du fœtus et danger pour la santé de la mère. Par incluait elle contre, l'obligation d'avoir dans les hôpitaux une "commission d'évaluation"
chargée d'examiner, les femmes quand avaient passé toutes les barrières et paperasseries administratives, si elles rentraient effectivement dans ces trois conditions. S'y ajoutait une dite "de conclause science".
Un an et demi après sa mise en pratique, on reconnaissait officiellement l'inutilité de cette loi. Avec elle, seulement 0,2% des femmes qui voulaient avorter avaient pu le faire légalement, sur les 65 000 qui durent le faire clandestine-
L'avortement clandestin
Le propre gouvernement se vit obligé le 21 novembre 1986 d'approuver un décret royal dont le point principal est d'autoriser des cliniques privées à pratiquer des avortements, déchargeant ainsi le service public de santé de la responsabilité d'assurer cette prestation sociale, tout en maintenant le contenu de la loi :
l'avortement continue d'être un délit qui n'est dépénalisé que dans trois cas très stricts. A peu près à la même date, voilà un an donc, un juge madrilène, cette même loi en main, ordonnait la détention de 39 et patientes de centres de planification, dont 9 furent emprisonnées, accusées de pratique illégale
Comme lors de la première époque de la loi, quand le gouvernement accusait les médecins de rendre inapplicable la loi en l'interprétant de façon restrictive, il se retournait maintenant contre le pouvoir judiciaire. Mais les uns comme les autres pouvaient agir impunément en se servant
Les 13 et 14 décembre 1986 s'est tenu à Madrid un tribunal de dénonciation des agressions contre le droit à l'avortement, organisé par la Coordination des organisations féministes de l'Etat espagnol.
3 000 femmes des différentes régions y assistaient. Le tribunal était formé par
11 femmes des organisations féministes et 9 témoins se présentèrent, des femmes entre 17 et 60 ans qui avaient essayé
R d'avorter dans des circonstances très diffé-
Le jugement du tribunal résume les revendications du mouvement qu'il a exprimées dans ses campagnes. Cette sentence, après quelques considérations sur le type de société sexiste, machiste et réactionnaire dans laquelle les femmes vivent, se conclut par un verdict qui accuse le gouvernement d'être directement responsable de la mort de neuf femmes victimes d'avortements clandestins après que la loi fut entrée en vigueur, de céder face aux pressions des médecins du privé qui monnayent leurs principes moraux et éthiques en pesetas. Ces derniers sont accusés d'être responsables des procès contre les femmes, de leur refuser l'information sur concep-tionnelles et, tout en refusant de pratiquer des avortements dans le secteur public, de les faire dans un esprit de lucre dans leurs cliniques privées.
Pour toutes ces raisons, le Tribunal condamne : le ministère de la Justice, l'ensemble des membres du gouvernement, l'ensemble des institutions publiques de l'administration socialiste impliquées par action ou par omission dans les délits contre le droit de décider des femmes ; le Conseil général des médecins, les juges qui appliquent les lois allant à l'encontre des droits des femmes de la façon la plus brutalement mysogine ; les membres des corps de répression de la Garde civile et de la police nationale, fidèles défenseurs de l'ordre partriarcal.
Tous ceux-là sont condamnés à une série de peines dont celle qui consiste à "se voir conduit par la force devant un juge qui lise à haute voix les histoires médicales et les habitudes sexuelles du condamné, violant ainsi son droit à l'intimité, (...) à subir les mêmes humiliations, vexations et angoisses que celles des femmes quand elles sont obligées d'aller de porte en porte cherchant quelqu'un qui puisse les aider à se débarrasser d'une grossesse non désirée,
(...) à connaître la terreur, la douleur et même la mort, à cause d'un avortement pratiqué contre leur santé et contre leur vie".
La sentence fut largement applaudie par les 3 000 assistantes.
Il reste large un chemin et pas le plus facile, pour obtenir que l'avortement puisse se pratiquer librement et gratuitement. Après un an de fonctionnement des cliniques privées, la pression sociale a diminué. Aujourd'hui les commissions pour le droit à l'avortement du mouvement féministe travaillent à récolter des chiffres, afin de pouvoir faire des dénonciations concrètes qui puissent mettre en évidence la réalité : le problème n'est pas résolu. Il existe des milliers de femmes qui doivent toujours aller à l'étranger, beaucoup qui, par manque d'information, laissent passer le délai leur permettant d'avorter ici. Peu nombreuses sont celles qui peuvent le faire dans le secteur public ;
des avortements se pratiquent toujours dans des appartements ; beaucoup de femmes tombent aux mains de médecins qui leur demandent de 100 à 200 000 pesetas pour pratiquer un avortement. Dans les cliniques les plus "justes", le prix est de
30 000 pesetas ; les jeunes continuent de n'avoir aucun recours.
Pour le droit à l'emploi
Dès le départ, les revendications relatives au travail salarié ont été une des préoccupations essentielles du mouvement, mais, à la différence de ce qui c'est passé sur l'avortement, il n'est pas parvenu à imposer le droit à l'emploi comme un thème politique central. Les problèmes sont au nombre de trois : la situation du marché du travail, l'attitude des directions syndicales et l'organisation des femmes.
Dans l'Etat espagnol, pour des raisons politiques et sociales, l'intégration des femmes au marché du travail a débuté plus tardivement que dans le reste de l'Europe et la crise est arrivée avant que ce processus ne soit achevé. Cette crise a durement frappé les femmes, les expulsant du marché du travail. Paradoxalement, ces dernières années, les femmes se sont intégrées plus que les hommes à l'économie
Des 700 000 travailleurs à domicile qui existent à l'heure actuelle, 70% sont des femmes dont 25% ont moins de 25
ans et 44% sont des femmes Mais le travail à domicile n'est pas le seul domaine privilégié des femmes, il y a ausprécaire. Dans certaines "féminines", une grande partie de la production s'effectue désormais de façon souterraine. Ainsi 35% de la production de chaussures est faite clandestinement. En Catalogne, dans le textile, 30 à 40% de la production est "au noir".
Ce type de travail implique une augmentation sauvage de l'exploitation. Les employeurs économisent tout ou partie des cotisations de sécurité sociale. Les travailleuses quant à elles, se voient ainsi refuser le droit à un emploi et à un salaire digne et stable, sans parler même des améliorations acquises sur le marché "légal" en matière de conditions de travail.
La responsabilité des directions syndicales
La dispersion et l'isolement des femmes qui travaillent dans cette économie constituent un handicap pour leur organisation et leurs luttes. Les regrouper et rechercher des revendications unifiantes par branches est un des objectifs des secrétariats femmes des Commissions ouvrières (CCOO), le syndicat principalement dirigé par le PCE mais où se trouve une forte opposition syndicale classiste.
Mais ce n'est pas là le seul problème. Dans les Journées qui furent organisées par les Secrétariats des CCOO, fut posé le besoin de clarifier les positions du syndicat, afin qu'il reconnaisse la nécessité d'un changement de politique car la situation que nous vivons à l'heure actuelle est le produit de la politique de pactes sociaux et de consensus qui s'est pratiquée. "On ne peut dire qu'on est contre la précarisation du travail, contre le travail souterrain et négocier ou accepter, comme l'a fait le syndicat, les restructurations, les fermetures d'usines, les réductions d'effectifs, le salaire familial, les pressions femmes, parce que toutes ces mesures ont précisément eu pour conséquence de grossir les rangs des travailleuses à domicile et les ateliers clandestins"
Non seulement la direction des syndicats n'a pas maintenu une position conséquente de défense des droits des femmes, mais aussi, face à des conflits, elle a souprivilégiées des
Nous en avons l'exemple avec les mines d'Hunosa (Asturies). Bien qu'elles aient présenté une demande pour travailler comme aides à l'intérieur de la mine, compris médicaux, aucune des 14 femmes qui remplissaient toutes les conditions ne se vont vu attribuer un poste de travail. Elles revendiquèrent ces emploi faisant une vigoureuse campagne dont les media se firent largement l'écho. Elles ont dû supporter des pressions énormes, des insultes "la mine n'est pas faite pour les femmes" "Elles vont perdre leur féminité" "les protestations augmentent parmi les mineurs contre l'intégration de femmes" etc. Les mineurs refusaient la présence des
Le Secrétariat femmes des CCOO, le collectif de femmes de Mieres et l'Association féministe d'Asturies organisèrent une grande campagne en défense du droit des femmes à l'emploi et pour que le syndicat reprenne cette bataille en charge, comme il le fait pour les jeunes etc. Mais l'UGT fit une déclaration officielle contre l'intégration des femmes à la mine "Ce n'est pas le travail le plus adéquat pour les femmes" et allait même jusqu'à distribuer anonymes, pour pousser les hommes de la région qui sont au chômage à empêcher les femmes de rentrer dans la mine, leur premier jour de travail.
Les "mineuses" ont gagné et avec elles toutes les femmes, puisqu'elles ont obtenu que toutes les femmes, même celles qui travaillent à l'extérieur de la mine, face partie de l'entreprise
S'ajoutant aux deux questions que nous venons de traîter, le mouvement a participé à d'autres luttes. Il a une activité très diversifiée qui lui permet d'offrir de nouvelles perspectives, maintenant que la lutte pour le droit à l'avortement n'est plus aussi centrale.
Mobiliser et expliquer
L'année qui vient, plus d'efforts seront consacrés à la campagne contre les agressions sexuelles, sous le slogan "Aucune agression sans réponse". Cette question est abordée à plusieurs niveaux : depuis des thèmes qui permettent des mobilisations sur des objectifs clairs, comme les mauvais traitements et le viol, jusqu'à des questions qui requièrent plus d'explicomme la pornographie et la prostitution. Le principal objectif de ces campagnes est d'obtenir que les femmes prennent confiance en elles-mêmes, qu'elles puissent se rebeller face aux agressions individuelles, que se crée une conscience sociale de rejet de ces situations ce qui implique la dénonciation de toute agression ouverte ou cachée contre les femmes : depuis les moyens de communication, les publications, les politiques institutionnelles de subvention à des revues qui ont un contenu clairement sexiste, et des mesures concrètes comme l'existence de maisons-refuges organisées par l'administration, la modification de la loi sur le divorce, la dénonciation de l'institution familiale etc., en dans le même temps, que les institutions de l'Etat reconnaissent le droit des femmes à ne pas être agressées, sans pour autant faire confiance ni à cet Etat ni à ses lois.
santé, l'éducation etc. : "Les femmes pour la sanfilles", collectif de fémiles villes plus petites et l'ensemble du groupe qui traite tous les thèmes selon les priorités qu'il établit. Dans les grandes villes existent des commissions spécifiques pour chaque thème et une coordination pour déterminer les campagnes, leurs objectifs, sans parler des questions générales qui touchent tout le mouvement et les débats organisationnels. Cette diversification dans l'organisation a permis de regrouper plus
de femmes, d'établir des liens plus étroits avec d'autres secteurs sociaux et, en définitive, d'élargir l'activité et l'influence du mouvement.
L'existence d'une coordination des organisations féministes dans tout l'Etat qui fonctionne depuis près de 10 ans, a permis d'aller vers une unification des critères et des objectifs du mouvement, et dans le cas des campagnes centrales, des rythmes de travail. Cette unification s'est traduite par un renforcement de l'ensemble des organisations.
Les jeunes et le mouvement féministe
Ces deux dernières années, nous avons assisté à un phénomène important, l'intégration de jeunes femmes au mouvement féministe et la création de groupes femmes dans les collèges et quartiers. En Euskadi et en Catalogne des journées de rencontre de jeunes femmes ont été organisées; "Consciemment ou inconsciemment, nous donnons la priorité au travail dans les centres d'étude et à la rue comme seul moyen de commencer à travailler comme jeunes, car jusqu'à aujourd'hui, nous ne pouvons nous appuyer sur aucune expérience antérieure qui pourrait nous servir de modèle. Ces dernier temps, grâce à une meilleure coordination et en étant plus nombreuses, nous avons mieux travaillé Nous avons dû répondre avec force aux agressions contre les jeunes femmes et au referendum sur l'OTAN. Dans le premier cas, nous avons organisé, en plus d'une grande manifestation de rue, des débats, des discussions dans des établissements scolaires. Sur le deuxième problème, nous sommes intervenues avec nos propres discussions sur l'anti-militarisme, des meeting dans les collèges, et en organisant une manifestation face à l'usine d'armement STAR à Eibar." Puis est venue la lutte étudiante qui a permis une participaplus importante femmes sur d'autres questions et une meilleure sensibilisation des femmes sur leurs
Dans beaucoup d'endroits existent déjà des organisations qui fonctionnent depuis plus de deux ans, dans d'autres, elles commencent à peine à se construire. La perspective, à l'heure actuelle, est de maintenir les organisations propres de jeunes, de faire en sorte qu'elles se coordonnent entre elles et avec le reste du mouvement.
Le mouvement des femmes a devant lui beaucoup de travail, une situation qui n'est guère facile à cause du contexte politique général, mais, pour affronter l'avenir, il peut compter sur des expériences importantes et avec des organisations qui se sont maintenues durant toutes ces années et qui manifestent une grande fermeté dans leurs propositions et leur esprit de lutte. Il existe des limites réelles dans ce mouvement, mais la préoccupation constante qui existe quant à son élargissement et son extension est une bonne base de départ. •
Octobre 1987