Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AUTRICHE

Une brèche dans la paix sociale

· Inprecor n° 254, 30 novembre 1987 · p. 16 · 1 053 mots

Syndicalisme

APRES LA FRANCE, en novembre-décembre 1986, lEspagne et le Mexique en janvier-février 1987, l'Autriche puis la Grèce viennent d'être secouées par des grèves générales étudiantes. Christophe DUPUY

'EST DANS LE CONTEXTE de paix sociale et d'offensive tous azimuts du gouvernement de coalition entre le Parti social-chrétien et le Parti socialiste autrichien (OVP-SPO) contre les acquis sociaux que s'est déroulée la grève générale des étudiants d'Autriche. Si cette grève n'a pas permis d'obtenir le retrait des mesures prévues par le gouvernement, il n'en reste pas moins qu'une brèche vient d'être ouverte, montrant les possibilités de résistance au plan d'austérité. Un faible taux de scolarisation dans le supérieur

Ce n'est que tardivement, sous le gouvernement Kreisky, qu'une politique volontariste d'augmentation des effectifs universitaires fut mise en place en Autriche. Mais très vite, ces velléités d'ouverture relative de l'université à un nombre croissant de jeunes, furent remises en cause par la crise et la nécessité, en Autriche comme ailleurs, de juguler l'augmentation des effectifs étudiants devenus incompatibles avec la réduction des bud-

Le boom universitaire fut donc étouffé avant même d'avoir pris tout son essor, faisant ainsi de l'Autriche l'un des pays au plus faible taux de scolarisation dans l'enseignement supérieur.

Les dispositions prévues par le gouvernement, pour la rentrée universitaire 1987-88 s'intégraient dans un projet global d'austérité prévoyant notamment la privatisation d'une série d'entreprises nationalisées à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale (la plupart des grands entreprises font partie du secteur public) avec toutes les conséquences prévisibles en termes de licenciements.

Le volet universitaire de ce plan d'austérité, outre les coupes sombres dans les budgets de fonctionnement des universités (enseignement, matériel, bourses sur critères sociaux, recherche) visait à remettre en cause les subventions allouées aux familles des étudiants. Ces subventions, d'un montant équivalent à 1200 francs par mois, étaient jusqu'à présent versées à toutes les familles des étudiants jusqu'à 27 ans. En se proposant de ramener le versement de ces allocations à 25 ans, le gouvernement allait déclencher la plus forte mobilisation étudiante depuis quinze ans.

C'est le 19 octobre, à l'occasion d'une générale des étudiants de Vienne que le mouvement a débuté. Cette s'est rapidement transformée en assemblée de préparation de la grève. Les jours suivants, la grève s'étend rapidement à l'ensemble des universités d'Autriche et les lycéens eux-mêmes débrayent, malgré la répression des chefs d'établissement. Face à cette situation, le syndicat étudiant contrôlé par la droite se voit contraint de soutenir la

Plus que d'un syndicat, il s'agit en fait d'une organisation corporative de tous les étudiants autrichiens, l'adhésion y étant obligatoire, et le syndicat assurant, avec les professeurs, la cogestion des universités. Profondément bureaucratisé, ce syndicat n'en dispose pas moins d'une infrastructure qu'il saura mettre en œuvre pour contrôler la grève générale. Le syndicat étudiant s'associant à la grève, deux légitimités se trouvaient rapidement en opposition comme représentation du mouvement. Celle portée par l'auto-organisation démocratique des étudiants en grève : assemblées générales, comités de grèves, coordinations locales et nationale, et de l'autre le syndicat, arguant de ses effectifs pour se poser en interlocuteur naturel du

A l'issue des grandes manifestations du 24 octobre, où des dizaines de milliers de jeunes descendront dans la rue, le gouvernement joue la carte de la négociation en trompe l'œil avec le syndicat en lui offrant de vagues promesses de dérogations pour le versement des subventions jusqu'à 27 ans aux étudiants poursuivant des études longues et confrontés au service national.

Isoler l'aile radicale

L'objectif du gouvernement est double, feindre le dialogue pour désamorcer la mobilisation et, dans le même temps, isoler l'aile radicale pour empêcher que le mouvement étudiant ne se transforme en mouvement général de contestation de sa politique d'austérité. Profitant d'un long week-end, le syndicat décide de briser la grève générale. Sans qu'aucune revendication n'ait été satisfaite, il appelle à la reprise des cours... pour ne pas entraver "les possibilités de dialogue ouvertes par le gouvernement".

Si l'opération du syndicat fut d'abord minoritaire, prouvant par là-même la profondeur du mouvement, celui-ci faute de perspective crédible de victoire à court terme, n'en refluera pas moins peu à peu au cours des deux semaines suivantes. L'étiolement progressif de la mobilisation puise sa source dans trois explications :

Les faiblesses du mouvement

- à la division entamée par le syndicat s'ajouta l'absence des syndicats ouvriers contrôlés par le parti socialiste, partie prenante du gouvernement. Les jeunesses du PS après maintes tergiversations décidèrent de soutenir les revendications, mais sans jamais s'intégrer à la mobilisa-

- la force de la mobilisation en termes de structures démocratiques au niveau local n'est toutefois pas parvenue à opposer un contrepoids unifé et national au syndicat et au gouvernement. Les deux réunions de coordination nationale des étudiants en grève furent plus des moments d'échange d'informations, sans parvenir à offrir des débouchés crédibles et unifiés face aux manoeuvres du syndicat et du gouvernement. L'absence de direction nationale, alternative au syndicat et contrôlée directement par les étudiants et la faiblesse des traditions d'auto-organisation conjuguèrent leurs effets au moment où la mobilisation se trouvait à un tournant.

- partie intégrante d'un projet global d'austérité, les mesures auxquelles s'affrontaient centralement les étudiants supposaient un rapport de forces supérieur, notamment par l'extension du mouvement de contestation à d'autres secteurs sociaux et aux travailleurs. Céder sur le volet universitaire de son dispositif, c'était pour le gouvernement, laisser s'ouvrir une brèche pour l'ensemble des secteurs de la société frappés par l'austérité. La tenacité du gouvernement fut à la hauteur des enjeux ouverts par la grève générale.

La jonction nécessaire avec les travailleurs, pour résister efficacement au gouvernement de coalition, la nécessité de se doter de structures démocratiques de grève, tant au niveau national que local, le bilan du syndicat et la nécessité de poursuivre la mobilisation, sous d'autres formes, en continuant à faire vivre les "groupes de base" qui ont animé localement la grève générale, les moyens en mettre en œuvre pour contester à la droite la représentation syndicale des étudiants, autant de questions qui furent débattues à une échelle de masse, malgré la fin progressive de la grève.

Si aucune victoire significative ne fut arrachée au gouvernement sur les revendications, l'expérience accumulée pendant la grève, les débats et les structures qu'elle a suscités, la politisation et la radicalisation d'une frange significative d'étudiants constituent en eux-mêmes un fantastique capital pour l'avenir.

Novembre 1987

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