Inprecor 1974–2004

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LIBAN

La grève générale

· Inprecor n° 255, 14 décembre 1987 · p. 17-18 · 2 187 mots

Liban Syndicalisme Économie mondiale

CES DERNIERS MOIS ont été marqués par une accélération de la crise économique au Liban qui s'est traduite par une chute spectaculaire de la livre libanaise, et, partant, du pouvoir d'achat de la population dans un pays où la majeure partie des biens consommés sont importés. Des émeutes populaires éclataient dès le mois d'août dernier et début novembre, la Confédération générale des travailleurs libanais (CGTL) appelait à une grève générale illimitée. Inprecor a rencontré Zafer, militant du Groupe communiste révolutionnaire (GCR), section libanaise de la IVe Internationale.

AFER : il faut remonter un peu Z en arrière pour comprendre ce qui s'est passé. Le début de l'année 1986 a été marqué par un événement très important : les batailles se déroulant dans Beyrouth-Est, pour le contrôle des Forces libanaises, entre Samir Geagea (pro-israélien) et Hobeika qui, à la fin de 1985, avait signé, sous l'égide syrienne, un accord tripartite avec les chiites d'Amal et les druzes de Walid Joumblatt, pour "résoudre le problème libanais".

L'accord allait tout à fait dans le sens des intérêts du régime syrien, c'est pourquoi la réaction chrétienne, les Phalanges et une partie des Forces libanaises, dirigée par Samir Geagea, et, il faut y rajouter le président pro-américain Amin Gemayel, étaient tous contre l'accord.

Le 15 janvier éclatent des batailles très violentes dans le réduit chrétien qui auront pour conséquence de réduire considérablement l'influence de Hobeika, mais aussi des Syriens par ricochet. Ces derniers interviendront massivement à Beyrouth en février 1987, tandis que les tentatives pour renouer les relations entre Amin Gemayel et Damas échoueront toutes. Début juin 1987, l'assassinat du président du Conseil, Rachid Karamé, lui-même proche du régime syrien, tend plus fortement encore leurs rapports. Il semble désormais très difficile d'envisager une reprise des relations entre les deux protagonistes, d'autant qu'il faut rappeler que c'est la dernière année du mandat de Gemayel et que, dans quelques mois, il y aura de nouvelles élections à la présidence de la République. Le gouvernement est totalement paralysé et il est incontestable que cette paralysie a beaucoup influé sur les problèmes économiques. Ces derniers ont bien évidemment une autonomie vis-à-vis des problèmes politiques, mais la paralysie gouvernementale est une des causes, même si ce n'est pas la seule, de l'effondrement de la livre libanaise, de l'accélé-

Ce processus d'effondrement de la monnaie n'est pas nouveau. Il a commencé au cours de l'été 1984, mais ces derniers mois, la dépréciation de la monnaie nationale a pris une allure folle. Aujourd'hui, le dollar vaut 500 livres libanaises - et ce n'est pas fini. En 1984, le dollar valait quatre livres. Il est aisé d'imaginer les conséquences sur la population libanaise. Jusqu'à cet été, les masses populaires n'ont pas réagi à cette dépréciation constante ; elles étaient comme paralysées.

Mais à la fin du mois d'août, les gens ont commencé à bouger. On a, alors, asmanifestations spontanées dans les rues de Beyrouth ; la foule a brisé les échoppes des changeurs et plus généralement celles des riches commerçants que la population accuse, souvent à juste titre, de spéculer sur les denrées. Des chocs ont eu lieu entre les forces syriennes et la population, et des dizaines de manifestants ont été arrêtés.

Après ces manifestations, plus ou moins organisées au niveau de la classe ouvrière voient le jour. Le Conseil exécutif de la CGTL, organisme regroupant l'ensemble des syndicats de travailleurs au Liban, se réunit et l'on commence à envisager la possibilité d'une grève générale. Une conférence nationale sera convoquée pour la fin du mois : à l'ordre du jour, l'effondrement de la livre et la crise économique en général. Vers le 22/ 23 septembre, des manifestations organisées par les syndicats se déroulent simultanément dans Beyrouth-Est et Beyrouth-

La conférence nationale à la fin de septembre 1987 décide d'appeler à la grève générale illimitée pour le 5 novembre. Plusieurs revendications sont mises en avant, dont la principale est l'échelle mobile des salaires, mais aussi des revendications politiques telles que l'unification du Liban, la suppression des milices confessionnelles. Il est également demandé à l'Etat de prendre le contrôle des ports qui sont à l'heure actuelle sous celui des milices confessionnelles.

Par ailleurs, les enseignants décident une grève générale du public et du privé pour le 20 octobre, sur leurs propres revendications, c'est-à-dire les salaires bien entendu, ( mais aussi les licenciements dans le privé. Cette grève durera jusqu'au 2 novembre, mais les enseignants n'obtiendront que des gains très partiels, ne modifiant en rien la condition misérable de ce secteur.

La grève générale commencera le 5 novembre, touchant tous les secteurs salariés de l'ensemble du Liban. Dès le début, on observe des pressions venant de la bourgeoisie libanaise, toutes confessions confondues, comme d'ailleurs du régime syrien. La Syrie connaît, elle aussi, une situation économique catastrophique et le gouvernement syrien craignait que grèves et manifestations ne soient contagieuses. Le mouvement durera environ 5 jours, et culminera par une énorme manifestation à Beyrouth regroupant plus de 100 000 personnes venant des deux secteurs de la capitale. Des manifestations auront lieu également dans toutes les villes du pays, à Tripoli, Saïda, Tyr, etc.

Mais à la fin de la manifestation centrale le Conseil exécutif de CGTL se réunit appelant à la fin de la grève générale.

• Quelle force politique domine ce conseil ?

- Son président Antoine Bechara est proche des Phalanges, mais ce n'est pas, loin de là, la seule composante de la CGTL. On trouve aussi des syndicalistes liés au Parti communiste libanais, ceux de la Fédération nationale des ouvriers et employés. C'est une force non négligeable dans la classe ouvrière et beaucoup de gens ne s'attendait pas à ce que ce soit eux qui appellent à la fin de la grève générale. Le PC est en effet, prisonnier de ses alliances, notamment avec le Parti socialiste progressiste (PSP) de Walid Joumblatt et plus généralement avec le régime syrien. La grève a donc été arrêtée sans que le gouvernement fasse la moindre promesse quant à des mesures pouvant enrayer la crise économique, ou tout du moins, la chute sans fin de la livre libanaise et la baisse continuelle du pouvoir d'achat des salaires qui ne peuvent plus subvenir aux besoin les plus élémentaires des gens.

La dépréciation de la livre se traduit par une inflation galopante?

- Absolument, on peut même dire que la hausse des prix est supérieure à la baisse de la livre, à cause de la spéculation mais aussi de l'anticipation par les commerçants de la chute .... bien que les prix ne cessent de monter à

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Revenons sur la manifesfation dont tu parlals précédemment, c'est la première fois qu'on assiste, à une échelle de masse, à un dépassement des clivages confessionnels, à l'expression massive d'un rejet de la guerre...

- Nous sommes désormais arrivés à une véritable situation de misère pour une couche très large de la population. Beaucoup de gens ne peuvent même plus manger à leur faim ou bien acheter des médicaments, et payer le médecin. Une grande proportion des Libanais est dans cette situation. Il y a certainement un phénomène nouveau, la rencontre des gens de différentes confessions qui savent bien désormais que tout le monde est dans la même galère. Mais il faut souligner, et c'est très important, que ces gens qui manifestent, qui se mettent en grève, n'ont pas de direction, d'organisations prêtes à poursuivre la lutte jusqu'au bout. Quand la CGTL a décidé la grève, quand elle a demandé à la population de faire grève, cette population lui a fait confiance, après avoir perdu toute confiance dans les partis politiques confessionnels et même dans les organisations de gauche, y compris le PCL. Mais quand on voit la manière dont on a mis fin à la grève générale, on comprend que les couches populaires aient ressenti une grande déception, car elles avaient fait confiance à la CGTL qui n'était pas partie prenante de la guerre confessionnelle. Or, la direction de cette organisation ouvrière a démontré qu'elle était, elle aussi, à la solde de la bourgeoisie libanaise. Mais cela ne signifie pas que les gens ne veulent plus bouger et qu'il n'y aura pas d'autres explosions de la colère des masses. Il est difficile aujourd'hui de dire précisément comment elle s'exprimera.

• Structurellement, il n'y a aucune raison pour que l'état de l'économie libanaise s'améliore ?

- Tout à fait, et bien au contraire, je pense que la situation va empirer. Il n'y a aucune raison pour que cela s'arrête. Le mouvement populaire a été largement spontané jusqu'à maintenant, et quand les organisations sont intervenues, ce fut pour aller à l'encontre des intérêts des travailleurs. De même, on peut dire qu'au niveau politique, il n'y aura pas de solution aux problèmes que connaît le Liban.

La rupture au sein du gouvernement ne peut que s'approfondir d'ici les élections présidentielles, et l'on peut même s'attendre à une recrudescence des accrochages entre les différentes forces en présence. D'autant que si l'on considère que la colère populaire représente un danger pour la bourgeoisie libanaise dans son ensemble, cette dernière a tout intérêt à recourir à de nouveaux combats confessionnels pour dévier la haine de la population et son refus de supporter les conséquences de la crise. D'ici les élections qui pourraient se tenir avant l'été prochain, il est difficile de prévoir comment les choses peuvent évoluer. Cela dépend notamment des relations entre l'impérialisme américain et le régime syrien : s'il y avait accord entre eux, on pourrait s'attendre à ce que militairement, nous assistions à une certaine accalmie. Dans le cas contraire, on peut s'attendre à de nouvelles explosions.

Voilà, globalement, quelle est la situation au Liban, aujourd'hui. Il est difficile à l'heure actuelle de faire des pronostics précis sur les mois à venir : cest un pays où la situation est très mouvante et où les influences extérieures sont décisives, qu'elles soient régionales ou internationales.

• Où en est la guerre des camps ?

- Voilà maintenant quelques mois que cette guerre entre le mouvement Amal et les camps palestiniens s'est arrêtée, par l'intervention des forces syriennes. Mais à l'heure actuelle, il semble que nous assistons à une reprise des combats, même si elle est partielle et faible, dans la région de Saïda. Il est toutefois vraisemblable que le régime syrien, qui influence le mouvement Amal, ne désire pas une généralisation des combats, d'autant que rien n'indique que le mouvement Amal aurait le dessus. Or le gouvernement Assad craint une extension de l'influence des forces de Yasser Arafat à la faveur de ces combats. On peut d'ailleurs mentionner les pressions de l'Union soviétique sur la Syrie, pour mettre fin à ces combats. Selon toute vraisemblance, le calme devrait se prolonger. Bien sür, cela dépend aussi de toute une série de facteurs, comme les relations entre les différents régimes arabes, entre le régime syrien et les pays du Golfe, de l'évolution de la guerre IranIrak, etc.

De plus, ce ne sont pas toujours les milices d'Amal qui sont à l'origine des combats dans les camps. C'est parfois Arafat qui essaie de reprendre le dessus, ou même simplement de faire reprendre les combats pour des raisons éminemment tactiques, touchant aux relations entre I'OLP et la Syrie et au contexte régional.

• Quel est aujourd'hul le rôle de T'iran ?

- Les courants intégristes musulmans, qu'ils soient chiites ou sunnites, ont d'étroites relations avec l'Iran. C'est surtout le cas, bien entendu, du Hezbollah, organisation armée chiite implantée dans certaines régions, notamment la plaine de la Bekaa et la banlieue sud de la capitale. Le régime syrien essaie d'affaiblir ces courants, mais jusqu'à présent, il n'y a pas eu de grandes actions au niveau militaire contre le Hezbollah ou les autres organisations liées à l'Iran. Voilà maintenant près de deux mois qu'on entend parler d'une opération visant à faire entrer les soldats syriens dans la banlieue sud de Beyrouth. Mais il est difficile de prévoir exactement les événements futurs : trop de facteurs entrent en ligne de compte. Tout est possible, surtout dans une année aussi décisive que 1988, car les élections vont être très importantes pour les années qui viennent. Or, toutes les parties en présence veulent que le résultat de ces élections serve au mieux leurs intérêts.

• Quelle fut l'activité des GCR pendant toute cette période de mobilisation ?

- Il faut rappeler que nous sommes un petit groupe dans une situation très difficile. Notre influence est, de ce fait, très limitée. Lors de la manifestation du 9 novembre à laquelle nous participions, nous avons distribué, à plusieurs milliers d'exemplaires, un tract signé en commun avec un autre groupe d'extrême-gauche, l'Organisation des socialistes révolutionnaires (OSR). Nous y avancions un certain nombre de revendications, telles l'échelle mobile des salaires, la nationalisation des banques et du commerce extérieur.

• Quelles sont vos perspectives pour l'année qui vient ?

- Nous envisageons actuellement les moyens d'intervenir dans cette crise économique, qui a pris une dimension nouvelle depuis quelques mois. Nous discutons également avec l'OSR, pour essayer de parvenir à un travail commun qui, en unifiant nos forces, nous permettrait de peser plus lourd sur la situation.

Propos recueillis par Ariane Merri ; 23 novembre 1987

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