La présence de 1 500 femmes, venant de pratiquement tous les pays reflétait une large palette des différentes expressions
Chili
Les femmes contre la dictature
LA IVe RENCONTRE FEMINISTE d'Amérique latine et de la
Caraibe qui s'est tenue du 18 au 25 octobre à Taxco au
Mexique, a exprimé une progression importante dans l'organisation des femmes et un nouveau processus dans la lutte féministe.
du mouvement et confirme la tendance qui s'était déjà manifestée dans la rencontre antérieure en 1985, au renforcement de la présence des femmes organisées dans les mouvements populaires.
Nous publions ci-dessous une étude sur le mouvement de femmes au Chili, parue dans une revue nicaraguayenne publiée par l'Université centro-américaine (UCA), les Cahiers de Sociologie (1).
Martha FUENTES
E 30 OCTOBRE 1985, des milliers de femmes manifestaient exigeant le départ de Pinochet. Ces femmes étaient unies malgré leur différences de classe ou d'options politiques. Les femmes avaient décidé qu'elles devaient se regrouper dans un seul front d'opposition, afin d'affronter plus efficacement la dictature. Certains partis politiques demandèrent à leurs militantes qu'elles suivent la ligne de leur organisation et non celle du mouvement de femmes. Beaucoup de ces femmes refusèrent d'obéir à cette injonction et décidèrent de maintenir l'appel à la manifestation qui fut durement réprimée par la police. Bien que de nombreuses femmes aient été arrêtées avant même de parvenir au lieu de la manifestation, on peut dire que cette dernière fut un succès qui eut un impact important sur la population en général.
La démocratie dans le pays et au foyer
Ces femmes, comme des milliers d'autres à travers tout le pays, protestaient et exigeaient non seulement la démocratie, mais un nouveau type de démocratie. Aujourd'hui comme hier, leur protestation va au-delà des autres types de protestation qui existent dans tout le Chili. Le nouveau type de démocratie dont elles portent l'exigence, signifierait la fin de l'oppression et de l'exploitation basées sur les différences de sexe, de classe ou de race.
Leur slogan "Nous voulons la démocratie maintenant, dans le pays comme au foyer" fait partie d'une grande campagne menée pour essayer d'élever la conscience des gens sur cette question. Presque chaque jour apparaît un type de protestation publique exigeant la fin de la tyrannie en place au Chili depuis 1973. La lutte des femmes aujourd'hui est, en partie, le produit d'un long processus politique qui a commencé bien avant le coup.
Depuis le début du siècle, on peut clairement voir comment les femmes ont participé à la vie politique selon leur classe, en rapport avec la situation politique et économique du pays, dans toutes les périodes. C'est ainsi qu'aux alentours de 1900 sont nés deux mouvements de femmes. Bien qu'ils existèrent de façon simultanée, ils n'eurent absolument aucun lien. L'un d'entre eux était un mouvement féministe, très influencé par le mouvement féministe européen et nord-américain, dont la principale revendication portait sur l'éducation des femmes. En 1919, il se transforma en un parti politique dénommé Parti civique féminin, dont l'un des principaux objectifs était la lutte pour le droit de vote. Au départ, ce mouvement était majoritairement composé de femmes des classes supérieures. A partir des années 20, beaucoup de femmes des classes moyennes s'intégrèrent à cette lutte, conséquence d'une élévation de leur niveau éducatif, obtenu principalement grâce au mouvement féministe.
L'autre mouvement de femmes était composé de femmes prolétaires, qui ne portait pas de nom spécifique. Sa lutte se situait à l'intérieur des partis politiques, comme membres des mutuelles ouvrières qui existaient à cette époque, ou comme épouses d'ouvriers, de paysans, de mineurs. Les femmes de mineurs avaient un haut degré de participation politique dans la lutte de classe. Les femmes ouvrières qui vivaient près de fabriques de salpêtre formèrent les Centres Belen de Zarraga, dont on devait plus tard qu'ils furent les précurseurs des féministes de gauche.
Au milieu des années 30, naît le Mouvement d'émancipation des femmes du Chili. Formé de femmes provenant des couches moyennes et de la classe ouvrière, on peut le caractériser comme un mouvement féministe de gauche. Ce mouvement perdra beaucoup de son importance pendant longtemps mais renaît à partir de 1983. L'une de ses principales caractéristiques est qu'il unit la lutte de classe et la lutte pour l'émancipation des femmes, tout en étant autonome des partis politiques.
En 1945, après la seconde guerre mondiale, se forme le Parti féministe qui met l'accent sur la lutte des suffragettes. En 1949, les Chiliennes obtiennent le droit de voter et d'être élues dans les différentes institutions du pays. En 1953, après de divisions causées par scandale, le Parti féministe disparaît. Les autres partis politiques profitèrent de cette circonstance pénible et essayèrent de détruire complètement le mouvement des femmes. Ils y parvinrent pour quelques années, et les femmes se mirent à militer dans les partis politiques, principalement ceux du centre et de la gauche. Ce mouvement prit toute son ampleur pendant le gouvernement d'Unité populaire (1970-1973) où la lutte des classes était très aiguë. Sous le gouvernement d'Allende, les femmes luttèrent quasi exclusivement dans leurs classes respectives.
On a beaucoup écrit sur la lutte des femmes de droite qui aidèrent les autres groupes de droite à abattre le gouvernement Allende, mais son rôle a souvent été très exagéré. Le putsch sanglant de septembre 1973 qui mit fin au gouvernement d'Allende, eut également pour conséquence la destruction de tous les groupes de femmes de gauche.
Un féminisme socialiste
Ces dernières années, le mouvement des femmes au Chili a trouvé une nouvelle vie, qui se manifeste sous différentes formes que nous examinerons plus avant.
Au Chili, comme dans les autres pays latino-américains, les femmes féministes luttent pour trouver leur propre identité, que ce soit comme féministes socialistes ou simplement comme femmes du tiersmonde. Comme Chilienne et socialiste, je suis pour ma part consciente de la triple exploitation que subissent mes compagnes ; l'oppression en tant que sexe, l'exploitation de classe et la structure impérialiste du monde dans lequel nous VIVons.
Il faut distinguer deux courants importants qui ont influencé jusqu'à présent les féministes chiliennes. Le premier est celui des féministes radicales, l'autre, celui des féministes socialistes. Né dans les années 60 aux Etats-Unis, le premier ne perçoit pas certains traits fondamentaux du Chili. Car, s'il ne fait par exemple au-
1) Réfugiée politique chilienne, Matha Fuentes enseigne la sociologie à l'Université de La Haye, en Hollande.
cun doute que le Chili soit une société patriarcale, c'est aussi une société de classe très marquée, comme tous les pays du tiers-monde, où les divisions des classes sont plus fortes que dans les pays impérialistes. Les femmes des classes supérieures dominent les hommes des classes inférieures et elles ne peuvent s'émanciper que grâce à l'exploitation des autres femmes, notamment à travers le travail des domestiques. La structure impérialiste, en particulier l'impérialisme américain, exploite intensément les femmes du tiers-monde.
Ainsi, à l'instar de beaucoup de femmes des classes supérieures ou moyennes qui obtiennent leur "émancipation" aux dépens des prolétaires à travers le travail domestique, beaucoup d'Américaines ou d'Européennes doivent également une partie de leur émancipation à l'impérialisme et au néo-colonialisme qui ont contribué au développement de l'Europe et des EtatsUnis. Beaucoup d'Européennes ou d'Américaines n'ont pas besoin de lutter pour se nourrir quotidiennement, pour l'eau ou pour avoir un toît.
A l'heure actuelle, les organisations de femmes chiliennes peuvent se diviser en deux grands groupes. Les femmes qui soutiennent la junte militaire, sont pour la famille et contre l'avortement. Ainsi, les femmes du Secrétariat national sont des membres actifs de la campagne anti-avortement. Sa secrétaire générale, déclarait : "Je suis contre l'avortement, même si ma fille de 15 ans se faisait violer par un nègre" (!). Ce sont ces femmes qui furent à la tête de la lutte contre le gouvernement Allende.
Ces dernières années, sont apparues beaucoup d'organisations de femmes. Les féministes chiliennes des classes moyennes ont été grandement influencées par les féministes radicales mais elles n'ont jamais été jusqu'à des positions extrêmes, elles n'ont jamais oublié la dépendance et la société de classe qui marquent le pays. Ces dernières années, certaines femmes de la classe ouvrière se sont tournées vers le féminisme, l'intégrant à leurs revendications. Beaucoup de féministes chiliennes ont aussi amené avec elles leur expérience militante dans les partis ou groupes de gauche. Unissant ces expériences à une forte opposition à la répression violente et au machisme du régime de Pinochet, le féminisme chilien est en train d'acquérir son identité propre. Nous allons essayer de donner une vue des principaux éléments qui font la réalité du mouvement de femmes chiliennes qui luttent pour construire un féminisme socia-
La junte s'occupe des femmes Dès le départ, la junte a réprimé tous ceux qui avaient appuyé le gouvernement de l'UP. La brutalité exercée contre la de personnes furent assassinées (plus de 30 000 durant les premiers mois après le putsch), certaines furent exécutées, beaucoup plus furent assassinées et d'autres furent déclarées disparues (près de 3000) après avoir été détenues dans les prisons ou les camps de concentration. Durant les premiers mois de la dictature près de 30% des prisonniers politiques étaient des femmes. Les tortures qui leur furent infligées furent d'une certaine façon pires que celles que durent subir les hommes. Elles durent subir des sévices sexuels et beaucoup d'entre elles furent violées dans les prisons.
Dès octobre 1973, le gouvernement fondait un nouveau "Secrétariat national de la femme" dont l'objectif principal est de diffuser l'idéologie patriarcale des militaires. Deplus, toute une série d'acquis des femmes ont été supprimés. L'un des principaux étaient les centres de mères, créés sous l'UP dans le cadre d'un programme de "promotion populaire". Ils étaient totalement démocratiques, ses membres élisaient leurs représentantes etc. Sous la junte militaire, les centres sont administrés par une hiérarchie à la tête de laquelle se trouve Lucia Hiriart.... épouse du général Pinochet. Le directeur administratif en est un lieutenant colonel, puis viennent les vice-présidentes, en général épouses des gouverneurs de province. Le contrôleur est un homme, militaire évidemment, puis viennent les volontaires, temmes de la classe moyenne, en grande majorité épouses de membres des forces armées. Elles sont au nombre de 5 664, portent un uniforme et jurent de servir la patrie et le gouvernement militaire. Il existe une grande similitude entre ce corps de volontaires et les "fascio femenilis" de l'Italie de Mussolini. Les volontaires dirigeant les centres de mères (CEMA), et les membres de ces centres se trouvent sous leur direction. L'une des principales occupation des CEMA consiste à vendre les objets artisanaux. 232 000 femmes sont sont des centres, pour la plupart ce sont des femmes du peuple qui n'ont que cette manière de survivre. Elles gagnent fort peu mais la situation de misère qui prévaut dans le pays est telle, qu'elles sont obligées d'y demeurer. Les CEMA sont non seulement un organisme commercial mais servent aussi de courroie de transmission idéologique à la junte militaire.
La politique économique des militaires
La politique économique de la junte est à l'inverse de ce qui avait été fait sous les deux gouvernements antérieurs (Frei et Allende). Produire pour le marché intérieur ne l'intéresse pas. C'est ainsi qu'elle a commencé une politique de substitution des exportations, celles-ci étant des exportations non-traditionnelles, essentiellement des produits agricoles comme les fruits.
C'est grâce aux intérêts du grand capital et à la politique d'ouverture pour le marché international que la dictature est parvenue à se maintenir toutes ces années. Les banques privées nord-américaines et la Banque mondiale ont ouvert des lignes de crédit à la junte. La dette extérieure du Chili qui était de 5 milliards de dollars en 1973 atteignait 25 milliards en 1984.
En revanche, la situation des couches populaires s'est vertigineusement dégradée. En 1973, les salaires des travailleurs furent réajustés de 600% alors que l'inflation était de 1 200%. La junte a établi une politique économique basée sur les principes monétaristes des Chicago boys. En 1975, un nouveau plan de réduction du déficit budgétaire, nommé "shock treatment" réduit les dépenses d'un tiers. Le Service national de santé est le plus durement touché et avec lui les femmes, tant comme travailleuses de ces services que comme patientes.
Avec la politique de libre entreprise, la junte a ouvert les portes au commerce international pour concurrencer l'industrie nationale. L'industrie traditionnelle a été la plus affectée, notamment le textile, l'alimentation, l'électronique, toutes branches qui furent drastiquement réduites ou qui ont même disparu. C'est précisément dans ces secteurs que la majorité des travailleurs étaient des femmes : 60% dans le textile, 70% dans l'alimentation, 90%
dans l'électronique. Cette politique économique n'a pas seulement touché les travailleuses mais plus largement toutes les femmes de la classe ouvrière. Beaucoup d'entre elles qui restaient à la maison ont été obligées de chercher du travail. Elles commencèrent à le faire alors que l'offre d'emploi se réduisait considérablement. De 3,8% de la population active sous Allende, le chômage est passé à plus de 20%
30% si l'on prend en compte le sous-emploi. Aussi, pour trouver un travail, les femmes ont-elles été obligée d'accepter n'importe quoi, à n'importe quel salaire, sans compter que la junte a tout bonnement supprimé un grand nombre de lois sociales.
Les militaires savent que les femmes du peuple sont les plus touchées par leur politique. Dès les premiers mois, la junte a demandé les plus grands sacrifices aux femmes. Le chômage et la misère était tels que la junte a décidé de créer le plan d'emploi minimum (PEM) qui consiste en un travail pour le gouvernement, qu'il soit national ou local, comme dans les municipalités, mais aucun type de protection sociale. C'est en fait un travail d'esclaves où les gens sont licenciés à la moindre protestation. Il est intéressant de signaler que la junte fait valoir qu'il n'existe aucune division sexuelle du travail dans les PEM et que les femmes ont accès à toutes les formations.
Mais ce que les militaires ne disent pas c'est que les PEM n'offrant à peine que le minimum pour survivre, d'hommes ne veulent pas de ce travail d'esclave. Beaucoup de femmes pauvres sont des mères chefs de famille et sont obligées de travailler dans les PEM. En 1977 deux ans après la mise en place du PEM, les femmes constituaient 22,2% du
La politique agraire du gouvernement
A partir du 11 octobre 1973, tournant le dos à la politique suivie par les gouvernements antérieurs, la junte ouvre une période d'introduction du capitalisme à grande échelle dans l'agro. Ce qui intéresse économiquement le gouvernement, c'est de produire pour le marché international. L'agro-business fait son entrée en fanfare au Chili. Le pays est divisé en trois zones de production-exportation : les fruits, le bois, le bétail. Les latifundia n'existaient plus du fait des expropriations menées par les gouvernements des présidents Frei et Allende. A partir de 1973, certaines grandes propriétés refont leur apparition, ses anciens propriétaires. La junte répartit également la terre de façon individuelle à 37 000 petits paysans mais la moitié de ces parcelles seront vendues entre 1978 et 1982 par manque de moyens économiques pour produire.
Ce tournant dans la politique agricole a fortement frappé les femmes paysannes. Ces dernières n'ont jamais été considérées comme des producteurs à part entière, même par elles-mêmes. Leur comme une partie du travail de reproduction. La nouvelle politique agraire a entraîné une paupérisation croissante de la petite paysannerie. Les paysannes doivent alors travailler pour un salaire, la famille ne pouvant subsister sur le travail de l'homme.
Une grande partie des femmes deviennent ouvrières agricoles notamment dans les zones de culture fruitière. Dans certaines zones, le tiers des revenus monétaires provient du travail de la femme. De plus, il faut se rappeler que la femme paysanne a charge tout le travail de reproduction. Cette nouvelle tendance à l'emploi des femmes dans l'agriculture affecte les migrations vers les villes des femmes jeunes . De plus, lié à l'agro-business est apparue un nouveau type d'habitation nommé campalla, différent de ceux des années 70. Il s'agit maintenant de zones marginales autour des villages et non plus des grandes villes.
Ces bidonvilles sont habités par des gens qui travaillent de façon sporadique dans les campagnes chaque année et n'émigrent pas vers les villes pour trois raisons.
D'abord, parce que la répression y est plus forte, deuxièmement parce qu'il est plus difficile d'y trouver du travail et enfin parce qu'ils n'ont pas assez d'argent pour aller s'installer en ville. Les femmes trouvent du travail dans les nouvelles entreprises agricoles plus facilement que les hommes car les patrons disent préférer la main-d'œuvre féminine arguant qu'elle est plus adroite et plus docile. C'est ce type de travail existant pour les jeunes femmes qui fait qu'elles n'émigrent plus vers les villes. La région de production-exportation de fruits se trouve dans la vallée centrale du pays, près de Santiago et Valparaiso, les deux principales villes du pays.
et natalisme
De plus, malgré le fort taux de chômage existant dans le pays, il semblerait que les salaires des employées de maison se soit maintenu. Il est de toute façon supérieur à ce qui est perçu dans le PEM et le nouveau Plan d'emploi pour les chefs de familles (POJH). Le salaires des domestiques est très lié aux aléas de l'offre et de la demande. A Santiago, par exemple, le salaire minimum d'une employée de maison était en 84 de 9 000 pesos, nourrie et logée. Le salaire du PEM était de 4000 pesos, celui du POJH 8 000. Il semblerait
Les soupes commi donc que la baisse de l'exode rural parmi les jeunes femmes ait eu pour conséquence une relative pénurie d'employées de maison dans les grandes villes. Cette situation, auquel il faut ajouter la crise économique qui touche aussi les couches moyennes se traduit par le fait que de nombreuses femmes de ces secteurs sociaux ne peuvent plus se payer des domestiques, et indirectement, par une nouvelle montée féministe car beaucoup d'entre elles doivent effectuer une double journée de travail, à l'instar des femmes des pays industrialisés.
Nous avons rappelé comment la junte avait commencé à privatiser les services d'Etat, y compris le Service national de santé qui existait depuis 1920. Les seules institutions qui ne passèrent pas aux mains du privé furent les Cliniques de planification familiale. 40% du budget total de la santé fut affecté à ces cliniques. Il semble que dans un premier temps, la junte voulait réduire la pauvreté en abaissant le taux de natalité. Ainsi, pendant les premières années de la dictature, de 1973 à 1976, beaucoup de femmes pauvres furent sans leur consentement. Cerfemmes en âge de procréer furent ainsi stéla majeure partie d'entre elles sans qu'elles le sachent. Dans ces années là, le gouvernement faisait campagne sur le thème les enfants sont pour ceux qui peuvent les élever.
La presse clandestine de cette époque est remplie de cas de jeunes femmes qui
nes de Santiago (DR) furent stérilisées lors d'opérations bénignes. En 1974, le docteur Enrique Onetto, chef du programme maternel du gouvernement déclarait : "Nous sommes en train de préparer un nouveau programme de planification familiale sur quatre ans, concentré sur 24 zones sélectionnées sur la base d'un haut pourcentage de maladies et de morts maternelles et infantiles, de bas revenus, d'absence de planification familiale et fort taux de natalité" (cité dans Mass 1976). En plus de stérilisations, certaines femmes se virent placer des stérilets ou injecter du depo-provera qui avait pourtant été retiré depuis longtemps de la circulation en Europe et aux Etats-Unis, à cause de ses effets secondaires. En 1976, ce cours anti-nataliste est stoppé et la junte adopte une politique aux antipodes de celle suivie jusque-là.
Pinochet et le respect de la vie
Au début de 1976, la petite reprise internationale arrive au Chili qui commence à exporter à grande échelle des produits non traditionnels dont les produits agricoles. Cette reprise économique tait baisser le chômage et d'une certaine façon la misère. Pinochet n'a donc plus besoin d'en finir avec les pauvres par des mesures drastiques et en 1976, il déclare que "la loi protège la vie du fætus qui va naître".
Cette interdiction de l'avortement de façon draconienne améliore les relations qu'il entretient avec l'Eglise catholique et qui s'étaient fortement détériorées du fait de la politique anti-nataliste.
Non contentes d'interdire l'avortement, les Cliniques de planification familiale n'ont plus désormais le budget qu'elles avaient auparavant. Aujourd'hui les moyens contraceptifs sont en vente au prix du marché et beaucoup de femmes pauvres ne peupourquoi, plus que jamais elles ont recours à l'avortement clandestin avec toutes ses conséquences sur la santé voire la vie de évident que le gouvernement de Pinochet se contrefiche de la vie du fœtus à naître. La vie de dizaines de milliers de femmes, d'hommes, d'enfants, vieillards, lui importe si peu, pourquoi se préoccuperait-il tout d'un coup de la vie des fœtus ? Par contre cette interdiction drastique de l'avortement et ce changement de politique en matière de natalité lié au resserrement du contrôle de la junte sur les femmes. Cela est dû cipalement à la participation active et importante des femmes du peuple aux protestations politiques contre la junte. Il est plus facile d'avoir des femmes croulant sous le poids des enfants que luttant con-
Comme le disait Paul Singer au sujet du Brésil "la majeure partie des mouvements populaires actuels sont organisés de façon défensive". C'est la même chose pour le Chili, mais ce qui est important, c'est qu'au Chili ce furent les femmes qui prirent l'initiative de s'organiser. Dans les premiers mois qui suivirent le putsch, les parentes des prisonniers politiques furent les premières à s'organiser. Elles le firent en défense des droits de l'Homme et constituèrent la Fédération de défense des parents de disparus (FEDEFAM). Cette organisation a vu le jour dans les queues que faisaient les femmes devant les commissariats, les stades, les prisons et même la morgue, pour tenter de savoir où se trouvaient leurs parents. C'étaient des mères, des épouses, des sœurs d'hommes et de femmes qui avaient été emprisonnés et dont elles n'avaient aucune nouvelle.
Cette organisation a servi à retrouver certains des disparus, à dénoncer la dictature et à apprendre aux femmes qu'unies, elles pouvaient faire face à la dictature. Beaucoup dentre elles ont été persécutées, certaines furent emprisonnées. En plus de la
FEDEFAM, existent d'autres organisations de ce type comme "Les femmes des
"Parentes de prisonniers poli-
La politique économique a entraîné une profonde misère pour la majorité de la population. Dès 1974 surgit une autre organisation, celles des "soupes communes". C'est le manque de nourriture pour elles et leurs enfants qui font s'organiser les femmes autour des soupes communes. L'aide à l'organisation s'opère au travers d'institutions religieuses, notamment de l'Eglise catholique. Ces soupes devientrès importante. Il n'est pas de quartier populaire ou de bidonville au Chili qui ne compte au moins une cantine de ce genre. Ces dernières années, les organisatrices de ces soupes se préoccupaient non seulement de rechercher et de préparer la nourriture de façon communautaire, mais servaient aussi de relais d'organisation des protestas contre la junte. Différents comités existent à l'intérieur de cette organisation. En discutant des problèmes d'alimentation, de vêtements, de logement et autres auxquels tous les pauvres du Chili doivent faire face, certaines de ces organide soupes communes se sont transformées en organisations de revendications politiques plus avancées, y compris féministes.
La vie communautaire
C'est ainsi qu'une ancienne habitante des poblaciones, réfugiée politique en France, déclarait lors de la rencontre des femmes chiliennes en exil : "Dans les poblaciones, il est très fréquent que les femmes remettent en question la famille comme base sociale. Les habitantes de ces quartiers ont appris que la solution à leurs problèmes se trouve dans la vie communautaire. Elles ne peuvent cuisiner et s'occuper de leurs enfants de façon individuelle, beaucoup d'entre elles sont des femmes seules sans compagnon permanent, à cause de la répression comme de la situation économique. Elles doivent sortir de chez elles pour trouver du travail, aussi les enfants restent-ils sous la garde d'autres femmes, de même pour la prépara tion des repas, autrement dit, le travail domestique s'effectue de façon communau-
Ces femmes des poblaciones savent que la famille nucléaire n'existe quasiment pas dans le milieu où elles vivent. A l'heure actuelle, dans les grandes villes, il existe un nouveau type de famille étendue composée des personnes qui habitent en permanence dans la maison plus "les rajoutés". Ces derniers sont des parents ou des amis qui ne savent où vivre. L'ampleur de ce problème est tel que près de 40% de la population actuelle de Santiago vit aujourd'hui sous ce statut de "rajouté"
Entre 1973 et 1975, les organisations de femmes se consacrèrent plus particulièrement à la question des droits de l'Homme et de l'aide directe aux familles dans le besoin. A partir de 1976, d'autres types d'organisations commencent à apparaître, composées à la fois de travailleuses et de féministes.
Près de deux ans après le coup d'Etat militaire, la Commission nationale syndicale (CNS) commence à se réorganiser à l'initiative des membres des anciens partis de gauche et des syndicats, désormais interdits. Les chômeurs furent parmi les premiers à former des comités où participaient hommes et femmes. La CNS a un Département féminin (DF) comme d'ailleurs tous les partis. Ce département commença à fonctionner comme organisme propre à partir de 1976. Sa tâche principale consistait à organiser les travailleuses et les femmes des travailleurs.
En 1978, le DF de la CNS organise le premier meeting public sous la dictature pour le 8 mars, jour international des femmes. Près de 7 000 femmes participeront à cette manifestation, mais cela ne traduit pas l'impact immense de l'événement sur le peuple. Il faut garder en mémoire que la propagande était illégale et que le meeting fut convoqué de bouche à
C'est l'époque où le Chili vit une légère reprise économique, comme nous Tavons dit, et où le chômage baisse et les salaires augmentent. Cette reprise économique s'accompagna d'une légère ouverture politique, on peut le voir dans la grande quantité de journaux et de livres qui reçurent l'autorisation d'être publiés à cette époque. Le gouvernement commençait à prendre confiance en lui-même et parlait de "miracle économique". Mais ce miracle et les libertés démocratiques n'étaient qu'apparents et s'accompagnaient d'une augmentation de la répression à l'encontre des femmes. C'est à cette époque que l'avortement devient strictement illégal.
La renaissance du mouvement féministe
En 1977 se forme le premier groupe féministe sous la dictature, le "Cercle d'études sur la femme". Au départ, c'était un petit groupe de femmes des professions libérales dont l'occupation principale était l'étude et la discussion. Plus tard, elles commencèrent à publier un bulletin mensuel. L'objectif de ce groupe était de lutter pour les droits de la femme. Le Cercle d'études sur la femme signifiait la renaissance du mouvement féministe chilien La Granja, l'un des quartiers parmi les plus pauvres de la capitale (DR)
après 25 années d'absence. Ce groupe est né pendant la dictature comme produit direct du rôle imposé aux femmes par les militaires, c'est-à-dire le renforcement du système patriarcal. Par exemple, l'une des actions les plus importantes du groupe fut de faire circuler une pétition contre la législation du travail de 1978 qui supprime le congé pré et post-natal qui existait depuis les années 30.
On peut diviser les activités du Cercle entre 1978 et 1983 en deux grandes catégories, celle portant sur la connaissance, c'est-à-dire les enquêtes et études sur les femmes, et celle qui avait pour objectif l'élévation de la conscience de l'ensemble de la population sur ces questions, telles que l'enseignement, le théatre, les groupes de "conscientisation" etc.
Les couches moyennes touchées par la crise
A partir de 1980, les conséquences de la récession économique qui part des pays impérialistes entre 1979 et 1982, commencent à se faire sentir fortement au Chili, entraînant la faillite de nombreuses entreprises de production ou financières, et une nouvelle augmentation du chômage avec tous ses effets désastreux sur les
Fait nouveau, de nombreuses femmes des couches moyennes qui avaient été jusque-là épargnées par la crise sont désormais touchées, et vont s'intégrer à la lutte populaire qui connaît un nouvel élan. Les partis de gauche ont retenu la leçon et ont intégré des revendications féministes dans leurs programmes respectifs, à la demande de leurs militantes. La question des femmes apparaît dans la presse clandestine. On peut citer la revue Vamos Mujer du MIR, Furia du Parti socialiste. Ces revues reflètent la présence des idées féministes dans le mouvement populaire de ces dernières années. Ainsi le Comité de défense des droits des qui naît en 1980 à Concepcion, une grande cité industrielle au sud de Santiago, et qui, en peu de temps s'étend à tout le pays.
comités se consacrent principalement à la défense des travailleurs en lui donnant aussi une perspective féministe. A partir de 1981, commencent à fonctionner divers groupes de femmes dont les plus importants sont le Mouvement populaire de femmes (MOMUPO) et Femmes du Chili (MUDECHI). Ils sont tous deux très actifs dans l'opposition et dans la lutte pour les droits des femmes.
L'année 1983 connut une période de lutte intene de l'opposition dans laquelle les femmes jouèrent un rôle très important. Dans cette période de récession et malgré l'augmentation du chômage, la population s'est mieux organisée et a commencé à faire face à la dictature de façon plus systématique. Dans les quartiers populaires, ce furent les femmes des soupes communes qui sortirent les premières dans les protestas de 1983-1984. Ce sont elles qui, souvent, se chargaient de stocker pierres et bâtons pour défendre les manifestations contre les attaques policières. Quand les forces armées investissent les poblaciones et arrêtent les hommes, ce sont encore elles qui organisent la défense des prisonniers. "En décembre dernier, la police avait cerné le quartier Silvia Enriquez avec des voitures blindées et tous les hommes au-dessus de 13 ans furent arrêtés. Deux heures après, les femmes avaient préparé une liste complète des noms de tous les détenus (plusieurs milliers) pour la faire passer aux journalistes étrangers" (El Pais, 24 février 1985).
Les femmes ont appris à s'organiser
La population, et surtout les femmes, a appris à s'organiser et aujourd'hui la répression ne peut gommer ce que ces femmes ont appris de toutes ces années de dictature brutale. Comme nous venons de le voir, le mouvement des femmes se forme réellement au Chili à partir de 1983, date à laquelle il devient plus actif et plus massif. Depuis le début du siècle, les femmes ont acquis une certaine expérience à l'intérieur des partis politiques et/ou dans des mouvements autonomes. Le cas chilien montre qu'être partie prenante de la force de travail au sens classique n'est pas une pré-condition pour participer à des organisations de ce type. Les femmes s'organisent aussi sur leur lieu d'habitation pour se nourrir et se loger, elles et leur famille, conséquence de la situation de leur mari. Des femmes des classes moyennes se sont intégrées au mouvement des femmes, ne pouvant se payer de domestiques elles furent obligées sans doute pour la première fois de leur vie, d'assumer le travail domestique et pour beaucoup, cette expérience personnelle leur fit prendre conscience de ce qu'était l'oppression des femmes. Les femmes se sont aussi levées contre le renforcement du système patriarcal, ou l'utilisation par les militaires de l'idéologie fasciste européenne ou celle du mouvement anti-avortement américain.
Cuadernos de sociologia, Numero 4-5 Mai-décembre 1987 numéro 255 du 14 décembre 1987