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Lettre de
70 intellectuels Slovènes A TRAGEDIE DE PARACIN a été décrite dans toute une série de journaux yougoslaves comme un "coup contre la Yougoslavie" L'insinuation était claire : les Albanais sont une menace et un danger constants pour l'intégrité et la sécurité de l'Etat. Les représentants officiels de l'Armée populaire de Yougoslavie (YPA) y ont apporté leur propre contribution. Bien que l'enquête sur la tragédie de Paracin ne soit pas encore terminée, le ministère de la Défense populaire a déjà proclamé qu'il s'agissait d'un crime motivé par des intentions nationalistes et séparatistes. Derrière les balles de Kelmendi, en fait, se tiennent d'après lui des forces ennemies organisées.
Les conséquences de cette campagne ne se sont pas fait attendre. "En accord avec l'ancienne tradition albanaise", les funérailles de Kelmendi ont été boycottées, sa famille isolée et on prépare son expulsion de Dusanovo, ses parents sont interrogés par la police, et sa soeur de 16 ans été exclue de son organisation de jeunesse et est aujourd'hui également menacée d'être renvoyée de l'école. En même temps, le nombre d'attaques contre des Albanais et leurs biens en Serbie, en Voïvodine, au Monténégro et en Macédoine augmente chaque jour.
Appel à la raison et à la tolérance
Cette atmosphère de pogroms et de lynchage a pris des proportions tellement terrifiantes dans les quelques jours derniers que des voix se sont élevées en de nombreux endroits, appelant à la raison et à la tolérance. En conséquence les organes de presse qui, dans un premier temps avaient allumé le feu, déversent aujourd'hui de l'eau froide, mais sans traiter des véritables causes de ce pogrom.
Inévitablement, la première question doit être posée à l'Armée. En dépit d'une série de demandes raisonnables pour que l'YPA s'ouvre sur la société, elle n'a montré aucune intention d'informer le public sur les chiffres des suicides, des accidents, des homicides ou des dérangements mentaux parmi ses recrues. Le public a droit à une courte déclaration quand quelque garde-frontières tue un étranger essayant de franchir la frontière (alors que la peine encourue pour franchissement illégal de la frontière n'est que de trois mois de prison); ou quand un garde tire sur un civil (un enfant qui jouait avec sa moto dans le champ familial à Strumica, près de Posqui s'était égaré sur un terrain de manoeuvres à Radovica); ou quand des éléments armés de l'YPA terrorisent la population locale (comme c'est arrivé récemment à Glinica). En aucune de ces occasions il n'y a eu d'enquête. Cette suppression de l'information, nourrit l'image d'une Armée immaculée, et ne contribue pas à la démocratisation de notre société. La tragédie de Paracin n'est-elle pas une preuve supplémentaire de la nécessité de mener une discussion rationnelle et dépassionnée sur l'introduction du service civil dans l'YPA? Est-ce que cette option n'aiderait pas à diminuer les frustrations et à prévenir les traumatismes, les tensions psychologiques, les suicides, etc.?
Atmosphère de lynchage surtout inefficace, quand nous voyons le Secrétariat fédéral à la Défense grossir cette tragédie à un point intolérable, en soulignant l'origine nationale du tireur, bien que toute l'information disponible ne fournisse pas l'ombre d'une preuve qu'il se soit agit là d'une action délibérée ou préméditée, perpétrée pour des raisons de nationalisme, ni qu'il y ait eu qui que ce soit derrière. En adoptant une telle attitude, lYPA a rejoint la campagne anti-albanaise qui se développe depuis de nombreuses années maintenant en Yougoslavie. Un exemple (parmi des milliers) en est la pétition de 2 016 habitants de Kosovo Polje, écrite il y a moins de deux ans, soutenue par la fine fleur de l'intelligentsia serbe et signée par 60 000 personnes, pas moins. La réaction à cette pétition dans les plus hauts cercles politiques fut tiède, malgré le fait que cette pé tition demandait l'expulsion de 260 000 Albanais et de leur famille du Kosovo et de Yougoslavie et exigeait que toutes les transactions concernant la terre entre des Serbes et des Albanais, conclues depuis la guerre soient annulées, et que le serbo-croate soit décrété seule langue officielle au Kosovo, etc. (...)
Nous appelons donc, une fois de plus, à la raison et à la tolérance. La situation nationale au Kosovo, et ailleurs, apparaît sans espoir et sans solution et les problèmes politiques, économiques et de la démocratie s'aggravent. Des rumeurs infondées et irresponsables de contre-révolution, ou de génocides d'habitants Serbes ou Monténégrins du Kosovo, les éclats irrationnels et émotionnels lors de meetings publics, ne font qu'encourager l'atmosphère de pogrom et n'offrent aucune solution concrète.
Notre humanité devrait nous permettre de résister avec force à toutes les tentatives de capitaliser sur le plan politique la tragédie personnelle de cinq soldats et de leurs familles".
Mladina 25 septembre 1987