POLOGNE-EXCLUSIF
"Défendre les intérêts
Interview d'Andrzej Gwiazda Andrzej GWIAZDA : A l'âge de cinq ans, il a été déporté en Sibérie avec sa mère. Assistant à l'Ecole Polytechnique de Gdansk, il a pris part activement à la révolte étudiante de mars 1968. En 1976 Il organise à Gdansk l'aide aux ouvriers grévistes, victimes de la répression. En 1978 il fonde le Comité constitutif des syndicats libres du Littoral. Membre du comité de grève inter-entreprises de Gdansk en août 1980, Il deviendra vice-président de Solidarité. Au premier Congrès il se présente contre Lech Walesa comme candidat à la présidence du syndicat. Elu membre de la Commission nationale. Emprisonné le 13 décembre 1981, il n'a été libéré qu'en été 1984. Il travaille actuellement comme peintre en bâtiment à 300 km de son domicile. Il est un des signataires de la lettre ouverte de 22 dirigeants de Solidarité à Lech Walesa.,
Andrzej Gwiazda (DR)
• Quelle attitude avez-vous pris envers le référendum ?
- Je considérais qu'indépendamment du contenu des questions, de nos réponses et de nos intentions, la participation au référendum n'avait qu'une seule signification : le gouvernement cherchait ainsi un quitus populaire. Il en fut de même avec le référendum de 1946. Au lieu de nous poser la question fondamentale, c'est-à-dire si nous voulions en Pologne un gouvernement du Parti communiste amené par l'Armée rouge, on nous posait trois questions de substitution : voulons-nous des réformes sociales, un parlement à une seule chambre et des frontières sur l'Oder et la Neisse. En participant alors à ce référendum nous pouvions dire que nous abandonnions les territoires occidentaux, mais non que nous abandonnions le pouvoir des communistes.
Il ne fallait pas répéter l'erreur d'alors. Dans le dernier référendum on nous demandait d'abandonner notre droit à nous défendre face à l'exploitation. Le 13 décembre 1981, le pouvoir avait répondu par l'instauration de l'état de guerre à l'exigence de réformes réalisées sous le contrôle de la société. Au lieu de rechercher les causes de la crise, on a accusé Solidarité de l'avoir provoquée, et le thème de la réforme a été utilisé pour justifier les continuelles augmentations des prix, l'inflation et la limitation des droits des travailleurs. Après six ans de mes" ininterrompues les jeunes n'ont plus aucune chance d'obtenir un logement et la majorité des familles se serre depuis longtemps la ceinture, malgré l'accroissement des efforts productifs et l'acceptation d'un second travail. La question la plus brûlante aujourd'hui, c'est celle de la défense des intérêts matériels des travailleurs. Il fallait donc appeler au boycott avec comme mot d'ordre : "En boycottant le référendum tu protestes contre l'exploitation!"
• Quel jugement portez-vous sur les résultats du référendum? Selon la presse française, le professeur Geremek (le principal conseiller de Lech Walesa, ndir) considère que c'est un échec pour tout le monde, car le gouvernement a compromis les idées de référendum et de la réforme économique.
- Si de telles opinions ont été exprimées, elles constituent un non-sens complet. Le résultat du référendum est un coup spectaculaire contre Jaruzelski. Il témoigne du fait que la société polonaise ne croit plus à aucune réforme réalisée par des communistes. C'est le résultat de 40 ans de pouvoir communiste. Jaruzelski racontait à Moscou qu'il contrôle tout et qu'il a obtenu une normalisation totale. Il pouvait même prétendre que le soutien à la réforme économique est général, car elle est soutenue par Lech Walesa, la direction de Solidarité et ses experts. Le référendum a démontré que tout cela n'est que propagande.
Après le référendum les gens ont pris de l'assurance, ils se sentent plus sûrs. Seulement ils ne pensent plus, comme avant, qu'il existe une direction et qu'elle dirigera leur lutte. Après ma sortie de prison en été 1984, j'ai parcouru le pays pendant un an, j'ai discuté avec les principaux dirigeants de Solidarité comme avec les simples militants d'entreprise. J'ai pu
constater alors que la combativité s'affaiblissait et que l'autorité de la direction baissait également - c'était alors la TKK. Aujourd'hui, l'évolution de la situation dépendra pour beaucoup de la corrélation entre ces deux processus. Si l'autorité de la direction continue de s'amoindrir mais non la combativité, alors les gens commenceront à s'organiser de manière autonome. Jusqu'alors ces deux processus étaient parallèles. Maintenant, même avant le référendum, la base a commencé à penser de manière autonome. Le résultat du référendum en est l'expression.
• Que pensez-vous de la position rise le 25 octobre dernier par la Con
IssIon executive nationale de sollac rité ( KWW) sur le référendum ?
- C'était la pire qu'on puisse imaginer. J'étais alors dans une petite ville de province et j'ai discuté avec un militant de Solidarité de là-bas. Il m'a dit : "nous ne comprenons rien, car Walesa dit que la réforme est bonne, mais qu'il ne faut pas voter". Toute la direction de Solidarité a pris la même position que Walesa : que la société espère la réforme économique, que celle-ci est nécessaire, mais que, malgré tout, il vaut mieux ne pas aller aux urnes. Onyszkiewicz, le porte-parole de la direction de Solidarité, a dit qu'il vaut mieux aller à la pêche ou cueillir des champignons, car les résultats du référendum n'auront, de toute manière, aucune importance. C'était de la très mauvaise propagande. Par contre, le gouvernement mené une propagande plus intelligente que jamais. Mais malgré cela, les gens lui ont refusé leur soutien. C'est-à-dire qu'ils commencent à penser de manière autonome.
• Pourquoi, à votre avis, le gouvernement s'est-il autant trompé dans ses prévisions ?
- Tout le monde se pose aujourd'hui cette question : pourquoi Jaruzelski a-t-il organisé ce référendum ? Je crois que l'équipe actuellement au pouvoir s'autointoxique bien moins que celles qui l'ont précédée par sa propre propagande, qu'elle tente d'observer la société. Mais elle s'est laissée intoxiquer par la propagande de la direction de Solidarité. Elle a cru que cette direction représentait fidèlement l'opinion de la société.
J'ai entendu une telle opinion prononcée par un représentant des cercles du parti et de la police : il suffit, selon lui, d'écouter Walesa, la direction de Solidarité et l'Eglise, pour tout savoir. C'est cela qui les a décidés à réaliser le référendum. Ils ne se sont pas rendus compte que les opinions de la direction de Solidarité se sont écartées de celles de la société. Car la société n'a pas de possibilité d'expression, pas meme dans la presse clandestine. La direction de Solidarité et les groupes qui lui sont liés ont établi leur monopole sur cette presse. L'existence de la presse et des éditions indépendantes est un phénomène merveilleux - je le dis sans aucune ironie. Mais la diffusion de la
- On est d'accord, compris ? (Szymon Kobylinsky-Polityka) presse et des éditions indépendantes est faible. A Varsovie cela paraît différent, car il existe une presse d'entreprise dans l'usine de tracteurs Ursus, dans l'aciérie Huta Warszawa, dans l'usine automobile FSO ou encore dans l'usine électronique Polkolor. Mais, dans des villes de province, et plus généralement dans de très nombreuses régions, cette presse n'arrive pas. Alors, malgré l'existence de cette presse, les radios occidentales restent la principale source d'information. Mais là, la censure n'est pas moindre que celle des Rouges. Un texte qui ne serait pas approuvé par Walesa, la direction de Solidarité ou les experts n'a aucune chance de passer à l'antenne. En conséquence, les groupes dirigeants de Solidarité commettent la même erreur que le POUP : ils ont imposé leur monopole à la presse indépendante. Seules leurs opinions sont diffusées par les radios occidentales, les autres sont éliminées. Et ces groupes sont alors convaincus que toute la société partage leurs opinions. Ce monopole de l'information a fonctionné de manière efficace durant un temps, comme pour le système communiste. Chacun pensait, j'ai une opinion différente, mais tous les autres pensent comme la presse (clandestine, dans notre disaient : je n'irais pas, mais les autres iront certainement. Il n'en a rien été.
• Que pensez-vous du programme de réforme économique du général Jaruzelski ?
- Premièrement, le pouvoir fonde cette réforme sur une théorie économique qui est celle du marché libre. L'Occident exige que Jaruzelski se fonde sur une telle théorie et c'est surtout une exigence du Fond monétaire international. Mais c'est absurde, car s'il n'y a pas de marché libre, cette théorie là n'a aucune Deuxièmement, nos économistes qui tentent avec énergie de nous convaincre du bien-fondé de leur réforme, sont des gens qui n'ont sans doute jamais vu une usine, qui n'ont aucune idée de ce qui se passe dans l'industrie, ni de comment se déroule
Ils s'imaginent qu'une importante diminution du niveau de vie conduira à une augmentation du rendement au travail et à une amélioration de la qualité des produits. Comme ils n'ont rien à voir avec le travail productif, ils pensent que si on met au boulot les prolos sous la contrainte de la faim ou du fouet, alors ils travailleront assez pour élever le niveau de vie des autres. Car tous ceux qui discutent sur la manière de mettre au travail la société vivent eux-mêmes sur un pied plusieurs fois supérieur. tre sur le chantier de construction de la centrale thermique de Ciechanow, dans le centre du pays. Un soudeur qui soude les échafaudages, gagne 25 000 zlotys par mois. Un soudeur de première catégorie, avec plusieurs dizaines d'années d'ancienneté, gagne 30 000 zlotys. Ce sont les salaires de la majorité des travailleurs. Bien sûr il y a des entreprises où l'on gagne mieux - les aciéries ou les chantiers navals. Mais je parle d'entre-prises typiques, comme la mienne. Ces salaires ne suffisent pas actuellement pour nourrir une famille, aussi la majorité des Polonais, après leur journée de huit heures, cherche un travail d'appoint, bien évidemment un travail physique. Par exemple, le responsable de mon chantier déblaie des gravats après sa journée de travail et le contremaître, à la fin de ses huit heures, pose des dalles dans les rues. Et l'on propose à ces gens de diminuer de moitié leurs salaires réels ! Et on leur dit : si vous voulez maintenir votre niveau de vie, vous devez augmenter la productivité. Je ne doute pas qu'ils y arriveront. Je ne sais comment, mais grâce à leur intelligence collective, ils le feront. Seulement à ce moment là, moi je refuserai de monter avec mon pinceau sur l'échafaudage construit par mes camarades, car j'aurais peur qu'il ne s'effondre sous mon poids.
Si l'économie polonaise est malade, cette maladie est provoquée par des normes trop élevées, induisant une productivité factice et qui génèrent en réalité des pertes immenses. En 1980-1981, je fus invité par quelques ministres à boire un café, car ils voulaient savoir ce qu'il fallait faire à mon avis pour que l'économie redémarre. Je leur avais répondu qu'avant toute autre chose, il fallait diminuer de 40% les normes quantitatives de productivité, sans baisse de salaire et créer ainsi les conditions pour que la production soit de qualité. C'est seulement après qu'on peut commencer à accroître la productivité en augmentant proportionnellement les salaires. Mais le pouvoir fait exactement le contraire depuis toujours. Et cela ne donne rien, car les ouvriers polonais sont très imaginatifs. Je travaille dans l'industrie depuis trente ans et les ouvriers me surprennent toujours par leur imagination : on leur augmente les normes et malgré cela, ils parviennent à maintenir leur salaires. Je suis un travailleur aux qualifications multiples : j'ai travaillé comme tourneur, comme soudeur, je suis actuellement peintre, alors je peux juger le temps nécessaire à la fabrication d'un
produit donné. Les normes sont telles, qu'il semble totalement impossible de le faire dans le temps prévu, mais ils y arrivent. Tout simplement ils ne respectent le processus technologique. l'extérieur, le produit semble correspondre au schéma, il a même - si c'est nécessaire -les dimensions indiquées, mais ce produit conserve sa valeur d'usage dix fois moins longtemps qu'il ne le devrait, car on le produit en éliminant 80% des opérations techniques prévues. Toute l'inventivité est orientée vers les moyens qui permettent de les éliminer.
La réforme économique actuelle imposera aux travailleurs de trouver de nouvelles ficelles sur ce terrain. Sur le papier, la productivité augmentera et ils parviendront ainsi à maintenir leurs salaires à niveau. Mais l'économie va se décomposer
• Vous étes un des signataires de la lettre des 22 dirigeants de Solidarité à Lech Walesa. Dans cette lettre vous critiquez le manque d'intérêt de la direction de Solidarité pour la défense du niveau de vie des travailleurs et vous exigez la convocation de la Commission nationale élue par le Congrès du syndicat afin de résoudre le problème de sa direction. Pouvez-vous expliquer cette demande ?
- Le seul document qui détermine ce qu'est et comment doit fonctionner Solidarité, c'est son statut. Selon ce statut la direction du syndicat est composée du Congrès national de délégués, de la Commission nationale et de la Commission de contrôle. Les tâches de la Commission nationale, indique encore le statut, sont les suivantes : représenter le syndicat dans son ensemble face au pouvoir d'Etat, à l'administration économique ainsi qu'aux autres institutions et organisations, ordination de l'activité des organisations syndicales régionales et le vote du budget. L'exigence de la convocation de la seule direction statutaire du syndicat ne devrait surprendre aucun militant, et le faire est un droit et un devoir de chaque militant et en particulier d'un membre de la Commission nationale. Si quelqu'un exige de nous, de justifier notre demande, il exprime seulement son ignorance de la loi qui régit notre syndicat.
Pourquoi notre exigence a-t-elle soulevé tant de vagues, voire d'hostilité ? Toute loi a pour but de limiter les intérêts individuels et de groupe au nom de l'intérêt général. Le statut de Solidarité est cette loi - il s'oppose aux agissements particuliers, contraires à l'intérêt du syndicat dans son ensemble. Il apparaît que nous avons au sein de Solidarité des gens opposés au respect du statut. Je suis avec ceux qui exigent son respect et qui veulent faire appliquer le statut. La direction actuelle de Solidarité est un organe contraire au statut.
• Mais après l'instauration de l'état de guerre, il n'était pas possible d'agir en accord avec le statut. A la place de la Commission nationale devait apparaitre des organes de remplacement. La Commission provisoire de coordination (TKK) fut le premier.
- J'ai été très heureux lors de l'apparition de la TKK. J'étais alors dans un camp d'internement. La nécessité de constituer la TKK était évidente pour tout le monde, car alors il était impossible d'agir autrement. Cependant, la situation s'est ultérieurement modifiée. Lorsque je suis sorti de prison, j'ai pu me rendre compte, au bout de quelques mois, qu'il n'y avait absolument aucun problème pour convoquer la Commission nationale. Il y a bien sûr des difficultés techniques, mais elles sont loin d'être insurmontables. J'ai participé à de nombreuses réunions où il y avait plus de 200 syndicalistes, et ces réunions ont pu se tenir. La Commission nationale compte moins de 100 membres. Depuis, les conditions sont devenues encore plus favorables.
S'il est possible d'appliquer le statut, alors il faut le faire, si l'on entend rester dans le cadre de Solidarité. Ceux qui, dans une telle situation, n'appliquent pas le statut, se mettent en dehors du syndicat Solidarité - non pas en dehors du mouvement social Solidarité. mais en dehors du syndicat. Cela me semble évident. Si un groupe rend impossible la convocation d'une session de la direction statutaire du syndicat, alors ce groupe s'oppose au fonctionnement du syndicat.
• A votre avis pour quelle raison
- C'est très simple. Des conditions de monopole sont apparues et le groupe qui la imposé fait tout pour le maintenir. L'existence de groupes qui aspirent à monopoliser le pouvoir est naturelle. Mais la démocratie sert justement à rendre cela impossible, en instituant un équilibre entre de tels groupes et en garantissant qu'ils se contrôlent mutuellement.
• Pourtant, au sein du groupe dirigeant de Solidarité il y a des militants représentant divers points de vue. Par exemple, certains donnent la priorité à la lutte en faveur d'une réforme économique marchande et d'autres se prononcent pour la priorité à la lutte syndicale dans les entreprises, comme les signataires de la lettre des 22. Ces derniers considèrent que Solidarité ne s'occupe pas suffisamment
- Il ne s'en occupe pas du tout. Solidarité, est peut-être aujourd'hui un mouvement social, mais certainement pas un syndicat. Depuis l'instauration de l'état de guerre, les groupes qui ont pris la direction, ne mènent pas d'activité syndicale. Henryk Wujec constitue une exception, car de temps en temps, timidement, il rappelle qu'il faut quand même être un syndicat. Je ne donnerai qu'un exemple : à l'automne 1984, j'étais à Varsovie dans une rencontre avec un groupe de 40 ouvriers d'une entreprise, des membres de base de Solidarité. Les ouvriers se tenaient tranquilles pendant toute la réunion, ils ne disaient rien, seuls les dirigeants parlaient. Peu avant minuit, les dirigeants sont partis et ce n'est qu'à ce moment-là que les ouvriers ont commencé à parler, jusqu'à cinq heures du matin. J'ai alors appris d'eux - et non pas des dirigeants - que de nouvelles conventions collectives étaient en préparation. A ma sortie de prison, aucun des dirigeants régionaux ne m'en avait parlé ; ils n'en savaient rien ou bien cela ne les intéressait pas. Lors de cette réunion, nous avons discuté de comment nous défendre face à cette perspective. Après, j'ai parcouru tout le pays et j'ai rassemblé une documentation sur cette question. J'ai fait un projet de déclaration et j'avais l'intention de publier sur ce thème des articles dans la presse clandestine. Dans ce temps-là on me publiait encore, car je sortais fraîchement de prison et il fallait compter avec moi. Malheureusement, l'assassinat père Popieluszko a détourné l'attention de tout le monde et le pouvoir en a alors profité pour imposer les nouvelles conventions collectives, sans provoquer de protestations. Cette question n'intéressait tout simplement ni la TKK ni les directions régionales, car elles ne se sentaient pas dans la peau d'une direction syndicale.
• Vous étes très sévère à l'égard de l'actuelle direction de Solidarité...
- Oui, c'est vrai. Je porte un jugement négatif sur l'activité des camarades qui font partie de la KKW et des directions précédentes. Je suis complètement en désaccord avec leur ligne politique, avec leur conception d'entente avec le pouvoir et leurs tentatives de s'aligner sur lui. Je dois ajouter que je suis également choqué par l'attitude qu'ils ont adoptée à la suite de la récente arrestation de Kornel Morawiecki, le dirigeant clandestin de l'Organisation Solidarité combattante. Comme vous le savez, le pouvoir attribue à Morawiecki
La KKW pose le problème de la manière suivante : Solidarité ne s'est jamais compromise avec le terrorisme, mais malgré cela nous devons protester... En fait cela signifie une légitimation par la KKW des accusations portées par le procureur et par la propagande du porte-parole du gouvernement Jerzy Urban, qui disent que Solidarité Combattante est une organisation terroriste. C'est une attitude inadmissible et scandaleuse, qui n'a rien à voir avec ie sentiment de solidarité. En commun avec quelques autres militants indépendants - dont Halina Mikolajska (1) -nous avons rédigé à ce sujet une déclaration que je voudrais que vous publiez à côté de cet entretien (voir encadré). Si les divergences qui existent au sein de l'opposition devaient conduire à ce que nous nous traitions mutuellement comme le fait Walesa et la KKW pour Morawiecki, alors très rapidement le pouvoir
1) Comédienne, à deux reprises prix d'Etat de l'activité artistique, ancienne militante très active du KOR.
pourra nous mettre tous en prison - y compris les camarades de la KKW - car personne ne voudra nous défendre. Et avec
Récemment s'est constitué le Parti socialiste polonais (PPS). Quelle est votre attitude envers cette initia-
- Ce peut être un événement historique et un tournant dans la situation. Durant ces cinq dernières années tous les groupes indépendants jouissant de fluence ont évolué très à droite. Même ceux qui dans le passé furent identifiés avec la gauche ont pris aujourd'hui des positions qui à l'Ouest, seraient perçues comme très droitières. Sans même parler de notre droite, car c'est quelque chose être difficile d'imaginer à l'Ouest : c'est la droite du XVIIIe ou du XIXe siècle ! A gauche il y a un vide qu'il est indispensable de combler. Le PPS a une chance de le remplir et devenir le parti de toute la gauche. Et il y a une immense demande en Pologne pour la pensée de
• Avez-vous adhéré au PPS ?
- Non, mais j'ai pris part à son congrès constitutif et j'observe la fondation de ce parti avec beaucoup de sympathie. Si je n'y ai pas adhéré, c'est parce que je considère que le PPS se doit de résoudre une série de questions à mon sens
Premièrement, après l'expérience du communisme qui apparait sous le nom du socialisme, nous avons une immense confusion conceptuelle. Le PPS devra accomplir un grand travail visant à classer les à élaborer un langage et à reprendre aux communistes les symboles qu'ils se sont appropriés. Un seul exemple, le but du PPS est l'instauration du socialisme en Pologne. Chez 80 à 90% des gens cela provoque immédiatement une réaction émotionnelle négative. Il faut donc définir clairement ce que le PPS de 1987 comprend par "socialisme".
Ce n'est pas un concept univoque, car divers partis et courants socialistes dans le monde lui donnent un contenu différent et, de plus, en Pologne, c'est un concept qui a été vidé de tout contenu. Il en est de même avec le drapeau rouge, le drapeau traditionnel des socialistes, qui a été conlorsque la Commission nationale de Solidarité discutait de l'attitude à prendre envers le ler Mai, et comment le célébrer, j'ai dit : "camarades, la question n'est pas de savoir comment célébrer, mais comment laver la marque communiste du drapeau de la lutte des ouvriers pour un meilleur avenir". Il est donc nécessaire que le PPS s'écarte des slogans compromis, mais sauvegarde leur contenu véritable et le traduise en un langage nouveau.
Deuxièmement, le PPS doit prendre part par rapport à la tradition socialiste. L'histoire du parti socialiste polonais et son programme ne sont aujourd'hui connus que des historiens. Nos connaissancsont très limitées. Nous savons que durant le partage de la Pologne, ce parti mettait sur le même plan la lutte pour la justice sociale et celle pour l'indépendance nationale, qu'il organisait des grèves et que durant des années, Jozef Pilsudski était un dirigeant de l'attitude de ce parti envers le marxisme et peu savent que le point nodal du programme des socialistes est la propriété sociale des moyens de production.
Il ne suffit pas aujourd'hui de se réclamer de la tradition du parti socialiste, non seulement parce qu'elle est peu connue de notre société, mais aussi parce que ce parti avait diverses traditions, parmi lesquelles il faut choisir. Par exemple, en 1906, le PPS s'est divisé en deux partis. Le PPS-Fraction révolutionnaire dirigée par Pilsudski a entrepris la lutte armée pour l'indépendance (2). Par contre le PPS-Gauche a fusionné avec la SDKPIL (Social-démocratie du royaume de Pologne et de Lithuanie, ndlr) pour former le Parti communiste de Pologne, une agence de I'URSS. Pendant la dernière guerre, il y eut en Pologne le PPS-Liberté-EgalitéIndé-pendance (PPS-WRN) qui luttait contre l'occupation allemande et qui, après la guerre, s'est opposé à la bolchévisation de la Pologne. Parallèlement, existait le Parti ouvrier des socialistes polonais (RPPS) qui a fondé après la guerre le "nouveau" PPS, lequel a collaboré avec le Parti ouvrier polonais (PPR) pour fusionner avec lui en 1948 en fondant le POUP. De quelle tradition se réclame l'actuel PPS ? Il y a beaucoup de choix possibles. Concrètement il faut dire si cela doit être la tradition de collaboration avec les communistes, (3) celle du PPS-Gauche et du RPPS, et si ce parti doit se donner pour but sa légalisation, c'est-à-dire sa reconnaissance comme parti par le POUP et chercher à gouverner en commun avec les communistes ? Ou si, au contraire, il doit organiser la société pour lutter en faveur de la démocratie et de l'indépendance, selon la tradition du PPS-Fraction révolutionnaire et du PPS-WRN? Ce sont des questions essentielles. Peut-être pour les fondateurs du PPS actuel ces questions gênantes, mais elles doivent être posées et il faut y répondre.
Troisièmement, il faut se souvenir que dans le PPS historique coexistaient des marxistes et des non-marxistes. Le nouveau PPS doit déterminer son attitude envers le marxisme. C'est difficile. communistes ont tenté de nous vendre l'idée selon laquelle Marx et Lénine ont tout inventé, peut-être même la table de multiplication. Nous avons cru à de nombreuses thèses de propagande de ce genre. Par exemple, ce qu'on nous présente comme l'économie marxiste et qui n'est en réalité qu'une théorie économique élaborée par Ricardo. Marx n'y a ajouté que l'idée suivant laquelle dans le capitalisme, le salaire ouvrier doit sans cesse baisser et sur cette thèse il a fondé sa théorie sociale (4). Il en va de même avec la philosophie. On ne peut rejeter certaines théode Kornel Morawieckl *Nous appelons fous les membres du syndicat Solidarité d entreprendre des actions en faveur de la libération de Kornel Morawieckl, notre cararade du syndicat, délégué de la ré gion de Wroclaw (Basse-Sifésie) au Congrès natlonal. Depuis six ans Kornel Morawleckl dirige Solidarifé combattante, une organisation clandesfine Indépendante contre laquelle d'immen-ses forces policières ont été mobilisées. C'est largement grâce à l'activité de Kornel Morawieckl que la région de Wroclaw est devenue durant les dernières années, la plus active. Ce nest que par notre attitude décidée el solidaire que nous
Kornel Morawieckl Son orrestation constitue une nouvelle épreuve de force dans la luite contre la société Joanna Duda-Gwiazda, Andize) lawa Kwiatkowska, Kyryl Kramentowskl, Roman Urbanskl, Jan Kulas, Halina Mikolaiska ries pour la seule raison que les marxistes s'en réclament. On peut et on doit abandonner les autres. Le PPS devra faire un choix et présenter ce choix dans deux versions : une populaire et une théorique. Ce sera également difficile et peut-être gênant, mais nécessaire.
Quatrièmement, il est indispensable d'expliquer comment le PPS imagine la propriété sociale des moyens de production. Je crois qu'il est infantile de penser que la propriété privée n'entraîne que du mal, et que par contre, la propriété sociale n'induit que du bien. Le PPS devrait être en faveur de la démocratie, de cette démocratie normale, parlementaire. Dans un pays libre et démocratique l'appareil d'Etat est une somme de fonctionnaires, que la société emploie pour régler les questions déterminées par les institutions qui la repré sentent. Dans un tel pays, la propriété étatique n'est rien d'autre que la propriété sociale. Il y a d'autres questions de ce genre qui devront être éclaircies. Je souhaite au PPS de les clarifier au mieux et de donner des réponses qui feront que le maximum de gens y adhèrent et que moi-même
Propos recueillis au téléphone le 7 décembre 1987.
2) Jozef Pilsudski (1867-1935), initialement militant éminent du mouvment ouvrier, éditeur du joumal du PPS Robotnik. Après la révolution de 1905 déclencha des actions terroristes contre le tsarisme et évolua vers des positions nationalistes bourgeoises. Lors de la première Guerre mondiale, un des commandants des Légions polonaises formées sous l'égide des puissances centrales (les empires austro-hongrois et allemands). Après la reconquête de l'indépendance par la Pologne, chef d'Etat (1918-1922). Provoqua la guerre avec la Russie soviètique. Dictateur après le coup d'Etat bonapartiste de mai 1926, jus-
3) Le discrédit des traditions communistes par le stalinisme poussa souvent des militants anti-bureaucratiques polonais à s'identifier avec les courants anti-communistes
4) Comme beaucoup de Polonais, Andrzej Gwiazda fonde visiblement sa vision du marxisme sur les cours professés par les staliniens, qu'il dût subir dans sa jeu-