Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

"La tradition révolutionnaire ne s'est pas perdue"

Inprecor n° 257, 18 janvier 1988 · p. 14-23 · 11 593 mots

France

NPRECOR : Comment le procesl'intérieur du Parti communiste ? Comment en est-on venu à la constitution de quelque chose de nouveau, le mouvement "rénovateur"?

• Alain AMICABILE : La crise de 1984, pour être la plus récente n'est pas la seule qu'ait connue le Parti communiste français. Voilà au moins trente ans que ce parti connaît des crises, à chaque fois il a pu les résoudre en apparence, en utilisant les mêmes méthodes. Tous ceux qui posaient des questions, qui soulevaient le problème du rapport de ce parti à l'ensemble de la société, tous ceux-là partaient ou étaient purement et simplement exclus. C'est le produit du fonctionnement propre de ce parti, de l'impossibilité de la critique

Fondamentalement, ce qui change en 1981 et s'aggrave en 1984, c'est mon interprétation, c'est que le décrochage électoral du parti qui n'était pas significatif jusque là, le devient. C'est à partir de cette période que la crise du PC ne se cantonne plus au domaine interne, elle se trouve sanctionnée par la société elle-même. Pour bien comprendre et apprécier la crise interne et comment elle s'extériorise, il faut avoir en tête et bien percevoir ce problème du décrochage électoral.

La chronologie de nos reculs à partir de 1973 - après la signature du programme commun en 1972 - montre que ces reculs se déclenchent en phases d'union et s'accélèrent en période de désunion. Il ne s'agit en rien de choisir entre deux maux, car à mon avis, c'est sans doute le même mécanisme qui joue.

Au-delà des problèmes dits de l'union, c'est toute la question de son insertion dans le dispositif politique et social français que le Parti communiste ne maîtrise pas. A partir de 1984, et c'est encore plus vrai maintenant si l'on en croit les estimations pour les prochaines élections, le PC est arrivé à un seuil de survie en tant que parti politique qui compte dans la vie nationale.

• Et comment expliques-tu ce décrochage électoral d'un parti qui a structuré de longue date un courant fondamental du mouvement ouvrier français?

Premièrement, le Parti communiste, selon sa propre théorie, sa stratégie même, se doit d'interpréter politiquement un résultat électoral, et l'interprétation politique d'un tel résultat pose un problème en soi, puisque le suffrage universel a été intégré dans la démarche stratégique du parti à partir du XXIIe congrès en 1976. Qu'est-ce que cela signifie ? C'est non seulement accepter le résultat, mais c'est aussi reconnaître que les citoyens font des choix politiques qu'on ne peut se contenter d'expliquer en termes "d'inconscience", "d'inexpérience" ou de "glissement à droite", qui sont les principales explications du parti. Les progrès comme les reculs expriment la sanction des différents groupes sociaux à l'égard des choix politiques qui leur sont proposés. Et le refus de toute autocritique conduit à l'enfermement dans un discours d'auto-justification qui amène à accuser tout le monde pour se légitimer soi-même. Ce discours s'accompagne de replis, de suspicions, de sectarisme, alors même qu'il faudrait dynamisme et ouverture.

Deuxième grande erreur d'analyse et d'appréciation à mon avis, tout ce qui touche à l'identité de classe. Dans les dernières années, cette identité de classe a été affirmée en opposition à la notion de gauche que l'on a traitée et théorisée comme un piège social-démocrate, ce qui, dans les faits, s'est traduit par l'abandon du terrain de la gauche au Parti socialiste et les résultats ne se sont guère fait attendre. Fondamentalement et au-delà même de la notion de gauche, c'est la dimension démocratique de la stratégie du PCF qui a été occultée. Le fait d'avoir pris énormément de retard par rapport au développement de la société, de ne pas avoir tiré les leçons des contradictions, des mutations qui sont intervenues dans cette société, a abouti à une pratique en zig-zag.

"L'incapacité à prendre en compte la moindre différence"

C'est en fait, la non-maîtrise des contradictions de la stratégie autogestionnaire et démocratique qui devrait intégrer en permanence deux dimensions : initiatives de lutte à tous les niveaux et traduction politique par le suffrage universel. Ce dernier doit être apprécié comme la sanction de la manière dont le parti comme force sociale de transformation, est perçu dans le corps social. Or, chaque fois que nous avons reculé électoralement, nous avons refusé de voir la cause de cet état de fait, et ce pour de multiples raisons. Pour résumer, les responsables étaient toujours extérieurs au parti, les médias, le niveau de conscience, l'anticommunisme, etc. tout sauf la conduite et la maîtrise de sa propre politique par le PCF. A notre avis, le Parti communiste continue à s'adresser à la société telle qu'elle existait dans les années cinquante et ce retard est aggravé par la perception qu'ont les gens de ce parti, sa ligne politique, son mode de fonctionnement, préfermé sur soi.

Autrement dit, quand on proclame que la démocratie, la diversité du peuple de France est une richesse sur laquelle nous voulons nous appuyer et que ce parti maprendre en compte et à accepter en son sein la moindre différence, c'est de fait, un parti qui est condamné et qui perd toute crédibilité. Cela peut paraître une explication au plan des apparences, mais quant au fond, la manière d'être, la manière d'apparaître, la manière dont on est perçu n'est pas que subjective de la part de la société. Ori ne peut pas être perçu que de manière

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Agé de 39 ans, ce dernier a adh la direction de la jeunesse comm de la Fédération de Meurthe et l au Comité central de 1979 proprement écarté por erronée par les masses. Il existe une manière d'être qui est perçue.

Bien évidemment, cette perception peut être embrouillée par la lutte idéologique, dévoyée, on peut mettre un certain nombre de caches pour empêcher les gens de percevoir réellement le fond d'une démarche, mais c'est impossible totalement. Sur le fond, c'est le Parti communiste lui-même qui a reproduit en permanence les causes mêmes de son rejet par la société.

• Peux-tu donner des exemples concrets de ce décalage entre une réalité vivante et donc mouvante, avec l'apparition de nouvelles valeurs, de nouvelles couches, des jeunes par exemple, et un parti monolithique qui tient le même discours depuis des lustres ? Pourquoi, même quand le parti

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ain Amicabile inistes rénovateurs a tenu ; les 9 et 10 janvier. ces deux jours de débats - où rités - montrent clairement que idre une forme organisée mal, Tabou, adoption d'un sigle, → cartes ... es principaux animateurs eur, Alain Amicabile. éré au PCF en 1967. Membre de uniste de 1972 à 1975, secrétaire loselle de 1978 à 1986, il est élu 1985, date à laquelle il est ir cause d'opposition.

La essayé de s'adresser aux chrétiens, ou aux cadres et techniciens, de s'ouvrir à ces nouvelles couches, ces tentatives ont-elles échoué ? - Tout cela a échoué parce qu'il ne suffit pas de lancer des appels ou d'avoir tout de même quelque perception des mutations sociales pour obligatoirement être identifié comme le porteur des nouvelles revendications ou des nouvelles exigences du développement révolutionnaire induites par la transformation de la société. Il ne suffit pas de proclamer "nous sommes très attentifs aux mutations" pour qu'automatiquement ceux qui les font ou qui les vivent se reconnaissent dans ce parti. Je crois que dans le même temps où le parti proclamait cette disponibilité à capter les mutations et à les prendre en compte, il avait une démarche qui contredisait ce discours.

Prenons deux exemples. Le premier, c'est la question de l'appropriation collective des grands moyens de production, cos FEMME So2 0z dans ce domaine, to Pai commune e problème clé déterminant l'essence révodans ce domaine, le Parti communiste a pris énormément de retard par rapport au développement même de la société. Ainsi, qu'est-ce que signifie aujourd'hui la nationalisation à l'étape actuelle de la mondialisation des échanges et de la production ? Je pense que la conception du Parti communiste, du "produire français", était extrêmement "hexagonale" et ne prenait pas en compte toutes les imbrications du développement du capital, impliquant que dans ces entreprises-là existaient déjà, un mode de fonctionnement, un mode de production, des rapports sociaux s'établissant sur d'autres bases qui, bien sûr restaient identiques quant au rapport fondamental capital/travail, mais avec des choses qui se sont considérablement modifiées, qui n'ont plus rien à voir avec l'outil de production que l'on connaissait voilà seulement une vingtaine d'années. Le Parti communiste était pris à la fois par un discours que contredisait l'expérience même confuse, mais l'expérience tout de même, des gens des entreprises concernées, le discours ambiant, la bataille idéologique générale, tous ces éléments s'ajoutant pour faire apparaître le Parti communiste comme un parti archaïque, très en retard

Il s'est trouvé piégé par un discours qui, dans son essence, était un discours de classe, sans compromissions avec le capital, mais la manière dont il a perçu et analysé ces mutations, tenu compte des protagonistes eux-mêmes, ceux qui étaient au cœur de ces mutations, l'ai fait paraître comme incapable de répondre aux questions qui se posaient réellement. C'est là un exemple, mais c'est vrai pour plein d'autres questions. Prenons la dernière trouvaille, le fameux "glissement à droite" de la société. Pour ma part, je pense qu'il s'agit là d'une erreur magistrale, aux effets catastrophiques pour le Parti communiste quant à sa possibilité de se réinscrire dans la société. Le "glissement à droite" est justifié par plusieurs facteurs. On a dit que le refus du tout-Etat, du dirigisme, était la manifestation de la progression des idées de droite, du libéralisme, du reaganisme, etc. Mais ce refus du dirigisme et du tout Etat implique-t-il l'acceptation du libéralisme sauvage ?

• Tu penses qu'on peut y voir une aspiration autogestionnaire dans l'ensemble de la société ?

- Oui et même, ce refus du tout Etat peut être l'expression progressiste d'une aspiration à transformer la société par un auto-gouvernement des citoyens. Cela dances de tout Etat à nier ce besoin de démocratie. C'est là un exemple. Prenons maintenant la question de la jeunesse.

Il y a encore un peu plus d'un an, juste avant les grands mouvements de novembre-décembre 1987 , la direction du Parti communiste n'était pas loin de penser que globalement, la jeunesse était négativement modelée par le Capital et la crise. Nous avons vu comment elle s'est mobilisée sur des objectifs que l'on peut sans problèmes qualifier de progressistes : libération individuelle et solidarité collective nouvelle avec l'anti-racisme, le métissage de la communauté française, etc. La victoire de la jeunesse sur les objectifs qu'elle s'était fixée l'an dernier peut être considérée comme ayant fait franchir une étape pour l'égalité des chances, pour le droit à une formation de son choix. Idem pour la lutte des cheminots qui a suivi. Les formes qu'a pris ce mouvement ont été perçues au départ de manière extrêmement négative et frileuse, non seulement par le Parti communiste français mais aussi par les institutions solidement établies à gauche et les organisations syndicales. Or, ce besoin de démocratie qu'ont révélé les coordinations est moins une remise en cause du syndicalisme que des formes actuelles qu'il prend, de la délégation de pouvoir sur laquelle les salariés n'ont plus aucune prise.

"Une irrésistible volonté de démocratie" C'était une démonstration éclatante du besoin de démocratie, d'auto-organisation, du refus des hiérarchies, de l'autoritarisme, etc. Et nous trouvons les mêmes aspirations dans le mouvement des instituteurs. Prenons encore quelques exemples de ce retard du Parti communiste : les luttes pour les conditions de vie. C'est évidemment là un facteur décisif du mécontentement et du rassemblement des travailleurs et ces mouvements tendent à dépasser les frontières entre vie professionnelle et vie en dehors de l'entreprise. Aujourd'hui, toute une série de facteurs conditionne l'entrée en lutte ou non des individus, leur détermination à vouloir agir pour changer la société et qui ne se limitent pas à l'entreprise intra-muros. Toutes les sphères de l'activité humaine sont l'objet de la réflexion collective et individuelle. Ce qui constitue un trait nouveau des luttes, c'est l'action pour des objectifs partiels, mais en même temps, l'expression de phénomènes culturels collectifs (chanson, sport, nature, relations affectives, mode, vacances, etc.). En fait, ce que met en évidence la crise, c'est le sens même de la vie dans toutes les sphères des activités humaines.

Autre question appelant des réponses contradictoires qui ne sont pas traitées de manière contradictoire : premièrement, tout ce qui met en cause le syndicalisme. D'une part il y a l'intégration dans le système, de l'autre, l'aspiration à un syndicalisme moderne donc démocratique et indépendant. Voilà la contradiction qui mine et marque les mouvements syndicaux

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de la dernière période. Et la question qui est posée aux révolutionnaires et qui est mal traitée par le Parti communiste (je pourrais même dire maltraitée mot), c'est comment le syndicalisme peut devenir un foyer de démocratie répondant aux exigences surgies des coordinations. Voilà un des phénomènes qui est apparu dans le champ de la lutte des classes de ces dernières années et qui aurait mérité une tout autre interprétation que celle qui a été faite par les organismes de direction du Parti communiste, c'est-à-dire qu'il y avait là une espèce de manipulation visant à scier le socle du syndicalisme, à remettre en cause les traditions syndicales, etc. Deuxième exemple, ce que l'on pourrait appeler les questions de société. Comment traiter tout ce qui touche au rapport entre individualité et individualisme, égalité et égalitarisme, comment apprécier et traiter ce désir, à la fois de réussite et d'épanouissement personnel et les manifestations de solidarité, qui sont justement exprimées pour que cette réussite et cet épanouissement individuels puissent s'exercer du mieux possible.

Tel est l'enjeu lisible du mouvement d'une société qui ne glisse pas fatalement à droite. Voilà des questions auxquelles le Parti communiste ne s'est pas "colleté" et qui pourtant marquent le terrain sur lequel peut se faire la différence entre une démarche révolutionnaire ou l'acceptation du système. Comment, justement, contrecarrer les efforts idéologiques du capitalisme visant à réactiver le contenu réactionnaire des valeurs individuelles. Parce que phénomène existe, c'est indéniable. La volonté de s'épanouir et de réussir individuellement est une valeur investie par l'idéologie bourgeoise, par l'idéologie du système, mais ces valeurs sont-elles par essence des valeurs réactionnaires ou bien le courant révolutionnaire n'a-t-il pas à les investir ? Ne doit-il pas prendre en compte ce qui a été montré par les mouvements sociaux de ces dernières années où ces exigences se sont exprimées ? Cela n'exprime-t-il pas la volonté d'une possible solution progressiste de ces valeurslà ? A partir de ces quelques exemples, je pense que l'on voit mieux l'enjeu et le mouvement d'une société qui ne glisse pas fatalement à droite.

Mais il est intéressant de se demander comment le Parti communiste - qui s'est considérablement affaibli sur le plan de la réflexion - en arrive à une analyse et une attitude aussi manichéennes que l'on pourrait résumer de la manière suivante : il y a glissement à droite, preuve en est le recul du syndicalisme, le vote à droite, les jeunes moulés dans le libéralisme, etc. Audit, comment peut-on être aveugle à ce point ? Pourquoi donc la direction du Parti communiste a-t-elle fait du glissement à droite de la société, une idée centrale de son analyse politique ? Nous avons quant à nous un certain nombre de

Nous pensons qu'il y a à cela deux raisons fondamentales : le défaitisme et le refus de l'autocritique. Défaitisme, parce que premièrement, cette analyse assombrit unilatéralement les horizons politiques sociaux et idéologiques de la lutte de classe : il n'y aurait rien à faire. Quand on lit les conclusions issues du dernier congrès que le PCF vient de tenir, on ne peut qu'en déduire qu'il n'y a rien à faire, que tout est fichu, qu'on a perdu sur tous les terrains. Deuxièmement, et c'est loin d'être négligeable pour une direction aux abois comme l'est celle du Parti communiste, cela permet tout abandon du travail critique sur les retards de ce parti, c'est donc bien commode. Troisièmement et c'est extrêmement grave, cela tient pour acquis pêle-mêle, la marginalisation des idées révolutionnaires, la pérennité de la cohabitation , la volonté des dirigeants du PS de gouverner avec la droite, etc. Autrement dit, au plan social, politique et idéologique, il n'y a plus aucune issue positive offerte par le Parti communiste. Cet assombrissement du tableau est on ne peut plus démoralisateur et démobilisa-

C'est aussi un moyen d'autojustification : si tout glisse à droite, il est logique que les vrais révolutionnaires soient de plus en plus marginaliLes angoisses de Georges Marchais (DR)

- Oui et l'on explique aussi qu'il n'existe pas, pour le moment, d'autre possibilité pour le Parti communiste et le courant révolutionnaire que d'être marginalisés. C'est une stratégie de repli.

• Tout en préparant le pour les prochaines défaites électo-

Cela annonce de toute manière les défaites des prochaines échéances électorales, c'est absolument assuré parce que je ne pense pas que ceux qui sont aujourd'hui les victimes de la crise, au moment où apparaissent avec acuité, de manière irréfutable les limites de ce système, adhèrent ou souscrivent à l'idée que le moment n'est finalement pas propice. Car, c'est au contraire dans ce moment-là que se manifestent des potentialités considérables pour l'émancipation. Par exemple, il n'y a jamais eu autant de possibilités technoloscientifiques, de connaissance du monde qu'à l'heure actuelle et ce, au cœur même de cette crise. C'est de cela que le corps social, le mouvement ouvrier révolutionnaire doivent s'emparer. Il ne peut y avoir, si l'on peut dire, triste" de la crise, même s'il ne s'agit pas de considérer que tout est plus facile, bien

"Remettre en cause l'ensemble du système"

Mais rien ne serait plus faux et rien n'est plus erroné et grave pour l'avenir révolutionnaire de transformation de la société, que l'analyse manichéenne tirée par le Parti communiste. Voilà pourquoi il ne peut être "compris" parce que ce qui motive les gens, ce qui les fait descendre dans la rue, ce qui les fait lutter, ne peut pas être le seul désespoir. Il doit y avoir la conviction profonde que tout cela n'est pas fatal, qu'on peut changer l'ordre des choses. C'est la contestation principale de l'argument de l'idéologie bourgeoisie selon lequel rien d'autre ne serait possible que l'ordre établi actuel. Tout montre au contraire qu'il y a non seulement résistance, mais contestation de l'ordre établi et un mouvement révolutionnaire ne peut se réinsérer dans la société et être perçu comme un outil crédible et utile que dans la mesure où il sait prendre appui là-dessus, non de manière artificielle, mais en prenant les choses telles qu'elles sont, en essayant de voir que le mouvement social tel qu'il se développe est à l'opposé d'un mouvement désespéré et condamné à l'impasse ou, en tout cas à une très longue parenthèse pendant laquelle il n'y aurait rien d'autre à faire que d'attendre.

Et aujourd'hui, le Parti communiste essaie d'habituer les communistes eux-mêmes à l'idée que nous sommes dans une passe très difficile, qu'elle va durer longtemps et qu'il n'y a pas d'issue. Nous pensons, nous, tout le contraire, nous croyons que les mouvements sociaux qui se sont déroulés l'an dernier ont démontré

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que s'ils rencontraient une perspective politique réelle, il pouvait se produire dans ce pays des changements profonds, dont personne ne peut fixer les limites c'est-à-dire, allant jusqu'à la remise en cause de ce système. C'est principalement pourquoi nous ne pouvions plus rester dans le Parti communiste et, pourquoi ce dernier n'a pratiquement plus aucune chance - en fonction des analyses qu'il développe aujourd'hui - de sortir des difficultés qui sont les siennes actuellement. Car la crise du Parti communiste ne s'arrêtera pas, non pas parce que le débat y reste impossible comme vient encore de le démontrer le dernier congrès, mais parce que la société sait que de ce côté-là, il n'existe aucune perspective. Et parce qu'il y aura pas - plus - de "réconciliation" entre le Parti communiste et la société, cette crise du PC va continuer.

• Comment peut-elle évoluer, vers un processus "à l'espagnole" c'est-à-dire l'éclatement total et la narginalisation quasi irréversible ?

• L'éclatement n'est plus un danger pour demain, c'est déjà une réalité d'hier. Le Parti communiste a éclaté, il a éclaté de diverses façons. Par le départ silencieux de centaines de milliers d'adhérents ces dix dernières années, par la façon dont la société l'a rejeté. Aujourd'hui, les affres dans lesquelles il se débat ne sont pas un danger de scission supplémentaire qui existe de fait. Ce ne sont finalement qu'une traduction inévitable de contradictions politiques qu'il ne maîtrise pas. Le PCF aurait besoin de bon sens, de connaissance du monde réel et de rigueur intellectuelle.

Tel qu'il est actuellement dirigé par sa direction, il y a assez peu de chances pour que cela se produise. Mais nous les "rénovateurs", , pensons qu'il existe à l'extérieur comme à l'intérieur de ce parti, qui bien qu'il soit en crise grave demeure encore le principal parti organisé en France à gauche, des centaines de milliers d'individus qui se disent comme nous que ce parti devrait changer. Peu de choses nous séparent de ceux-là, et le principal danger n'est pas que nous nous opposions à ceux qui demeurent à l'intérieur du Parti communiste ou bien qui continuent à lui être "fidèles" au plan électoral ou militant. Le principal danger à l'heure actuelle vient que du fait de cette déconnexion entre la société et le Parti communiste, des centaines de milliers d'hommes et de femmes de la classe ouvrière se sont résignés à voter social-démocrate. La question principale ce n'est pas ce qui oppose les "rénovateurs" à ceux, qui dans le Parti communiste, s'interrogent sur la manière d'être le plus efficacement révolutionnaire. Pour nous, le problème ne se situe pas entre les communistes qui ont une différence d'appréciation sur la conduite à suivre, mais bien que le Parti communiste ne changeant pas, il existe des millions de gens qui, en désespoir de cause, vont soit "aller à la pêche", soit se rallier à la social-démocratie.

Ce processus est d'ailleurs largement engagé puisqu'entre la droite lepenisée et la gauche, même molle, le choix s'opère de cette façon. Mais la gauche, pour gagner durablement, ne peut avoir pour seule fonction de maltraiter un peu moins que la droite la société. Pour gagner, la gauche doit se rénover, c'est-à-dire s'attaquer réellement au chômage, notamment en réduisant massivement la durée du temps de travail. C'est-à-dire placer au centre de tout, le droit à l'égalité des hommes et des femmes, des citoyens, des peuples, des nations. C'est refuser l'exclusion, la société et le monde à deux vitesses ; ceux qui mangent et ceux qui ont faim ; ceux qui travaillent et ceux qui chôment ; ceux qui commandent et ceux qui obéissent. C'est encore le présent, mais c'est déjà le passé. C'est ne pas rester spectateur devant un système où le profit financier des uns se paie des sacrifices et de la misère des autres, de la destruction de la nature, de la santé, du pillage des ressources naturelles. Car de 1981 à 1986, sous prétexte que transformer la société s'est avéré plus difficile que prévu, la gauche a finalement renoncé à le faire. Et c'est là un des aspects essentiels de la crise des communistes, du Parti communiste. Cette crise nous n'avons pas à essayer de la nier, car nous en sommes

Le mouvement rénovateur est issu de la crise du mouvement communiste et de notre refus de la suivre jusqu'à la marginalisation, et il s'appuie sur les mouvements sociaux de la dernière période qui confirment que nous avons raison de penser que le courant révolutionnaire ne s'est pas perdu dans les sables, contraire, mais qu'il faut lui donner perspectives politiques, que le Parti communiste ne lui en offre pas, et que le Parti socialiste, c'est une évidence aveuglante, ne joue pas ce rôle de vecteur de transformation de la société. Donc, s'il n'existe pas un courant stimulant qui se recompose à gauche, une force progressiste qui soit capable de rallier sur des propositions de réformes radicales de la société un mouvement suffisamment large, alors il n'y a pas de perspectives réelles dans ce pays, dans l'état actuel des choses. "Dépasser le PC sur sa gauche"

Le mouvement rénovateur est né de ce constat, de cette crise, de cette nécessité absolument vitale maintenant de dépasser à gauche le Parti communiste. Cela veut dire que nous ne nous situons pas entre le PC et le PS, nous ne sommes pas un PCbis. Voilà pourquoi beaucoup de monde regarde vers ce mouvement et ceux qui parlent et qui agissent en son nom, qu'il s'agisse d'une organisation politique comme la Ligue, mais aussi des mouvements comme les écologistes, les anti-racistes, etc. Je crois qu'au fond, sur les grandes questions, il y a identité de vues, ce qui ne veut pas dire identité absolue, mais sur le fond, tous ceux qui aujourd'hui, sont en train de se rassembler ont le même type de réponse radicale à apporter sur les grandes questions. Ce n'est pas l'addition de dépits, de petits morceaux d'une gauche qui aurait perdu pendant quinze ans des batailles d'appareils ou de rapports à la société. C'est tout autre chose qui est en train de se passer et cest justement une des raisons de l'impact de la candidature de Pierre Juquin qui est annoncée depuis quelques mois. Ce qui se dessine aujourd'hui c'est l'idée de la nécessité d'une recomposition du courant révolutionnaire qui se soit pas un rassemblement groupusculaire, et quand je dis groupusculaire je ne vise personne et n'ai aucun mépris pour quiconque et surtout pas pour ceux qui ont su, dans des moments extrêmement difficiles, préserver une identité communiste dans la société. Je pense que nous avons tout intérêt les uns et les autres, et c'est ce qui me semble marquer le mouvement, à ne pas hésiter à revendiquer l'héritage qui est bilité commune, même si nous avons des parcours différents, d'une culture portant ce qu'il y a de plus radical pour l'émancipation de la société.

"Notre source, c'est le communisme"

Nous n'avons nul besoin de nier d'où nous venons, pire, ce serait une erreur politique grave que de le faire. Tous les fleuves ont une source et notre source, c'est le communisme. Et beaucoup de gens aujourd'hui, sans d'ailleurs être communistes, certains d'entre eux même venant

Men disant que le mot de communisme et ce qu'ils croient qu'il recouvre est gênant, pensent sur l'essentiel comme nous. Sur les grandes questions qui conditionnent le changement, les transformations révolutionnaires, il y a assez peu de choses qui nous séparent. Des millions de gens sont concernés, du fait même de l'histoire de notre pays et de la place qu'y occupe le courant communiste. Ce dernier remonte à bien avant la constitution du Parti communiste et fait partie du patrimoine, de l'histoire bien particulière du mouvement ouvrier français. Et à mon sens, l'une des raisons de la crise de la gauche en France, c'est que ce courant communiste qui ne s'est pas perdu, je le répète, n'a plus de représentation suffiplutôt, de cette sensibilité et qui sont des

• Je voudrais que tu reviennes sur ce qui se passe en 1984, comment de larvée, la crise à l'intérieur du Parti communiste, devient ouverte, et comment, pour la première fois, quelque chose d'organisé - le courant rénovateur - va sortir de cette crise. Car jusqu'à présent, quand des individus, ou des groupes, étaient en désaccord avec la direction du Parti, ils partaient sur la pointe des pieds, et rejoignaient soit "leurs pantoufles" soit, souvent la

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Pierre Juquin (DR)

social-démocratie, mais jamais un regroupement qui, d'une part, proclamait comme tu viens de le dire, une identité communiste, et qui, d'autre part, se posait comme alternative au PC, en reprenant de façon organisée cette identité et cette tradition à son

• De façon apparemment paradoxale, pour bien comprendre ce qui se passe en 1984, il faut remonter en 1981. Il y a eu tous les décrochages dont j'ai parlé à partir de 1973, et qui je le répète se produisent en période d'union et s'amplifient en période de désunion, créant pour le moins un certain désarroi, car ces questions électorales ne peuvent être sous-estimées dans un pays comme le nôtre. Or, 1981 est le premier très gros décrochage électoral du PC qui passe d'un seul coup de plus de 20% à 15%. Nous nous sommes bien rendus compte à l'époque qu'il devait y avoir d'autres causes que les explications trop bien ficelées que nous donnaient la direction.

"Rénover de l'intérieur s'est avéré une impasse"

Mais dans le mois qui a suivi Mai 1981, il s'est produit une forme de réhabilitation artificielle du Parti communiste dans la société. Il ne faut pas oublier que par sa stratégie, le Parti communiste est très imprégné de cette question du suffrage universel et de la reconnaissance que permet ce dernier à l'intérieur de la société, et le fait d'avoir quelques ministres communistes au gouvernement a pu, d'une certaine manière, estomper ce grave revers. Et nous avons pensé que nous allions ainsi nous "refaire une santé", nous dispensant d'analyser les raisons de fond de ce recul. Les années qui ont suivi ont montré que bien loin d'être "réhalibilité", , le PCF n'a pas corrigé en profondeur sa pratique et a oscillé d'un opportunisme sectaire de gauche à un opportunisme de droite le plus plat. Il a, au fond, tout soutenu et tout justifié parce que nous étions au gouvernement. C'est ainsi que nous arrivons à juin

1984 et aux élections européennes, où le Parti communiste chute à 10%. Le Comité central qui a suivi les européennes fut une réunion extrêmement houleuse. Le rapport de la direction proposait comme seule explication le sempiternel "c'est la faute à tout le monde sauf nous" et cela est apparu lors de ce comité central comme très nettement insuffisant, pour utiliser un euphémisme, puisqu'une bonne trentaine d'intervenants se sont violemment opposés à ces analyses plus que sommaires de la direction. Ce qui est apparu avec force à ce moment-là, c'est qu'on ne pouvait s'en contenter et que la situation

Pour la première fois dans l'histoire du Parti communiste, à ma connaissance, un rapport du Comité central n'a pas été soumis au vote du CC et a été purement et simplement retiré. Mais, pendant les mois d'été, la direction a repris les choses en mains et a fait en sorte que dès le Comité central de septembre, tout était une nouvelle fois ficelé et les conditions à nouveau réunies pour que les dirigeants, et les militants les plus critiques soient progressivement isolés. Cela n'a pas été possible, même si en apparence, l'opération est maintenant réalisée, le 26e Congrès venant de sanctionner la fin du "nettoyage", le Parti communiste étant totalement uni à 99,3%. C'est un parti exsangue, un parti totalement fermé sur lui-même (et pourtant il a eu bien des périodes sectaires !), avec une unité de façade et, surtout, à quel prix ! Je cite au hasard : la Fédération de la Haute-Vienne décapitée, la Meurthe et Moselle où quasiment tous les principaux responsables ont été écartés ou se sont vus contraints de s'écarter d'eux-mêmes vu ce qui leur était proposé, etc. A quel prix donc, cette unité retrouvée ?

Le mouvement rénovateur qui a décidé d'exister, dès le début 1985, après le 25e congrès, s'est constitué avec comme première démarche, la volonté de rénover le Parti communiste de l'intérieur, nous n'avions pas renoncé à cette possibilité. Rapidement, cela s'est avéré une impasse, une impossibilité totale, pour une raison simple qui tient à la culture du Parti communiste. Cette culture qui se fonde sur un dogme que nous avons hérité de la période stalinienne, dogme non-écrit mais qui n'en fonctionne pas moins, c'est l'infaillibilité de la direction, le danger de la critique et l'incompétence de la base. Ce qui est particulièrement grave et qui me fait parler de culture communiste, c'est que cela n'est pas imposé par la direction, mais est intériorisé et fonctionne ainsi. Je ne suis pas personnellement surpris de voir un congrès comme celui qui vient de se dérouler. L'enthousiasme et la dureté de ton de ceux qui sont là ne sont pas feints ou suscités par la direction, c'est le produit du fonctionnement propre du Parti. Dans ces conditions, nous nous sommes vite aperçus des limites de cette volonté de rénovation de l'intérieur. Pour ma part, j'étais un de ceux qui étaient les plus sceptiques dès le départ. Nous avons commencé à fonctionner avec le souci de faire circuler horizontalement les points de vue.

Dans le parti, il n'y a pas de tendances, il n'y a pas d'expression des minorités, chacun peut conserver son point de vue et continuer à le défendre mais toujours à l'intérieur des organismes auxquels il appartient, seulement, beaucoup d'entre nous ont été écartés de tous les organismes de direction. Nous avons donc commencé à transgresser l'une des lois fondamentales du Parti communiste en organisant la circulation horizontale des idées, ce qui était particulièrement grave, même pour nous personnellement, il faut bien le comprendre. Il ne faut pas croire que nous avons vécu tout cela d'une façon détaché, ce fut parfois douloureux. Nous nous disions que nous mettions le doigt dans quelque chose dont nous ne connaissions pas la fin et courrions le risque même d'être "incompris" par des camarades que nous estimions et qui nous estimaient en retour. "Aller toujours plus loin dans la transgression"

Progressivement, nous avons de plus en plus transgressé les lois de fonctionnement du Parti, et nous nous sommes aperçus qu'à chaque fois que nous transgressions un peu plus ces lois, nous marquions des points, à la fois à l'intérieur du Parti, mais surtout, et c'est ce qui fut l'élément déterminant pour changer d'attitude, nous commencions à créer une dynamique dans la société elle-même. Ceux qui regardaient ce qui se passait à l'intérieur du PC, trouvait plutôt sympathique qu'il y ait encore des communistes à l'intérieur de cette espèce de grand corps en ossification avancée, qui continuaient à s'agiter et à dire des choses finalement assez intéressantes.

• Ce mouvement correspondait donc, selon toi, à un besoin d'une partie de la société ?

André Lajoinie , candidat officiel du PCF (DR)

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• Absolument, cela correspondait à quelque chose de profond. Que les médias et d'autres aient relayé nos propositions assez complaisamment en tout cas au début, avec sans doute comme principal objectif de montrer que ce parti était dans un tel état de déchirement, qu'il n'avait plus grandes chances de s'en sortir, c'était marginal, le principal effet était l'intérêt suscité. Ceci dit, cette dynamique est arrivée rapidement à épuisement parce que je ne pense pas que les gens attendaient de nous que nous réformions le Parti communiste.

Ils attendaient de nous que nous leur fassions des propositions auxquelles ils puissent s'indentifier et qui leur permettent de faire autre chose que de se résigner aux pantoufles ou à voter social-démocrate. Et donc l'existence dans ce courant communiste qui, qu'on le veuille ou non, quand on n'est ni de droite ni socialdémocrate, est un point de repère essentiel, de gens qui manifestent une aptitude à renouer des liens solides avec la société. présentait un certain intérêt. Mais nous nous sommes vite aperçus que nous étions arrivés au bout de cette dynamique, que nous devions dépasser la situation créée, sans quoi, nous risquions de nous perdre, de tourner en rond, et de n'intéresser plus personne. Nous devions donc aller toujours plus loin dans la transgression tout en intervenant dans le champ réel de la société, d'où la publication d'un manifeste qui n'était pas réservé au seul usage interne du Parti mais qui était soumis au débat, sous forme de 47 questions, avec tous les révolutionnaires, tous les communistes de la société qui ne sont pas nécessairement tous au Parti communiste, loin s'en faut. On peut même dire, sans risque d'erreur, que l'essentiel des communistes et des révolutionnaires n'est pas au Parti communiste, numériquement parlant, n'y sont plus ou n'y ont jamais été. "Créer une dynamique Poussés par elle, et être

Nous avons donc continué à travailler de l'intérieur mais, de plus en plus, en nous orientant vers la société tout entière. C'est ce qui nous permis à la fois de créer une dynamique et d'être poussés par celleci. A partir du moment où nous nous sommes plus résolument tournés vers l'extérieur, nous avons reçu en écho l'intérêt d'une foule de gens. Progressivement, le mouvement des rénovateurs a pris de plus en plus d'autonomie. Mais pour bien relativiser nos "mérites", , il est bon de préciser qu'il n'y a nul "génie" parmi ceux qui sont les animateurs du mouvement rénovateur.

Sans fausse modestie, à bien y regarder, nous n'avions rien de bien nouveau à proposer, sur le fond, que ce qu'un certain nombre de nos illustres prédécesseurs du mouvement critique communiste ont dit. Beaucoup d'entre-eux avec une bien plus grande aura que la moyenne d'entre nous et pourtant ils, n'ont pas eu un énorme succès. Je pense à tous ceux qui après avoir alimenté des procès contre les autres se sont eux-mêmes trouvés exclus, Tillon, Casanova, Garaudy, entre autres. Et il y a eu des gens comme Maurice Kriegel-Valrimont, sans aucun doute l'un des dirigeants et l'un des hommes communistes de ce pays pour lequel j'ai le plus grand respect et la plus grande admiration, parce qu'il est à mon sens d'une fécondité de pensée et d'une verdeur d'esprit absolument remarquable. Sur l'essentiel, il disait dès 1960, ce que nous avons dit 25 ans plus tard. Tous ces hommes devant lesquels, je le répète, je me sens personnellement extrêmement modeste, n'ont pas eu le succès que nous avons rencontré.

Et pour expliquer que nous devons être très modestes, je dirais que nous tirons principalement notre force de l'état de faiblesse du Parti communiste. Quand ce dernier représentait au simple niveau électoral, socialement son poids était plus important, 20% ou plus, quand il comptait des centaines de milliers d'adhérents, des milliers d'élus, ceux qui étaient critiques il y a vingt ans, n'avaient strictement aucune chance d'être entendus, parce que cela n'avait pas de sens, c'était trop avant-gardiste d'une certaine manière, et donc, facilement suspect. Mais cela aurait justement pu permettre que les retards accumulés par le Parti communiste s'accumulent pas . Maurice Kriegel-Valrimont disait fort à propos voilà peu, qu'il ne suffit pas que le Parti communiste reconnaisse qu'il a commis des erreurs depuis 25 ou 30 ans, encore faut-il qu'il reconnaisse qu'il y a 25 ou 30 ans ceux qui ont posé des questions se sont vus écartés, sans exception, mis à l'écart, ce qui relativise tout de même considérablement la portée de la pseudo autocritique du Parti communiste actuellement.

Ce qui fait notre force donc, c'est l'état de crise avancée et la faiblesse du PC dans la société et le mouvement ouvrier aujourd'hui. Et, pour revenir à la candidature Juquin, dès lors que nous sommes dans une situation où un candidat issu du mouvement critique peut être en passe de

CGT faire jeu égal avec le candidat officiel du Parti, voire de le dépasser, c'est bien évidemment une situation qui n'a strictement aucun point de comparaison avec les situations antérieures. Je peux paraître pécher par excès de modestie, mais nous sommes à un moment de crise telle de ce parti, que de fait, le mouvement rénovateur a plus de chances que les mouvements critiques d'avant, ce qui ne veut pas dire que tout allait de soi. Il a fallu que des militants aient le courage, je dis bien le courage, de prendre ce type d'initiatives, d'organiser, de dépasser, de transgresser leur propre comportement. Mais une fois cela fait, ils se sont aperçus qu'ils avaient devant eux un champ qu'ils n'espéraient pas aussi, sinon facile, du moins dégagé.

"La direction du PC ne s'est pas brusquement libéralisée"

Il y a un espace à occuper et qui est fondamentalement laissé libre par l'inadaptation, l'inaptitude à l'occuper du Parti communiste. Rien ne serait plus faux que -d'exagérer la qualité intrinsèque de ce mouvement critique-là par rapport à ceux qui l'ont précédé, même si bien sûr, il n'était pas fatal, il n'était pas inscrit dans les faits, il aurait pu ne pas se produire, mais ceux qui ont eu le courage de le mener ont découvert en marchant qu'il y avait un terrain beaucoup plus favorable qu'ils ne le pensaient.

• C'est aussi pour cette raison que de fait, la direction du parti a toléré des rénovateurs ce qui était impensable dans le passé, prises de positions et appels publics, revues, etc. On était auparavant exclu pour bien moins que

Il ne faut pas croire une seconde que la direction du Parti communiste s'est brusquement libéralisée ou démocratisée dans la dernière période. Mais elle n'était pas dans la situation de faire plus que ce qu'elle a fait et au rythme où elle l'a fait.

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L'objectif était ce qui vient de se passer au 26e Congrès et le rythme ne pouvait pas être précipité. Le fait qu'elle ait atteint son objectif montre qu'elle n'a pas changé quant au fond. Et c'est parce que les communistes rénovateurs ne se sont pas contentés du simple débat interne, duquel d'ailleurs ils ont tous été écartés au fur et à mesure, mais qu'ils ont cherché un appui dans la société qu'il devenait difficile pour la direction de taper sur eux. Nous n'avons pas fait de la crise du PC une affaire privée" de ce parti mais nous sommes partis du postulat que le monde ouvrier

"Construire

une perspe

réellement

• Juste avant que nous ne parlions de cette candidature de Pierre Juquin, je voudrais que tu me parles un peu de toi, de ton parcours, du contexte particulier de la Lorraine avec la crise de la sidérurgie et les luttes qu'a connues cette région voilà quelques années, C'était aussi un endroit où le Parti communiste était très fort, très ouvrier, très implanté dans la société ouvrière et c'est aujourd'hui une région où sa crise est la plus ouverte. Que s'est-il passé pour toi, et non seulement pour toi mais pour toute cette couche de cadres et militants ouvriers particulièrement représentatifs de ce que pouvait se targuer d'être avec fierté, et à juste titre, le Parti communiste en France ?

• Toute l'histoire du Parti communiste en Lorraine et plus particulièrement en Meurthe et Moselle où nous sommes, est marquée par l'autocritique. C'était une nécessité vitale. Ce n'est qu'ainsi qu'il a pu se développer dans un contexte si dur. Quand on parle de luttes de classes dans la sidérurgie, il faut se souvenir de ce que cela signifiait voilà trente ou quarante ans. Le patronat était partout. Ce n'était pas les gens dont on devinait l'existence pour avoir lu leurs noms sur des listes de membres de conseils d'administrations. Ils étaient omniprésents physiquement, organisaient la vie de la naissance à la mort dans toute la localité. Aucune activité ne passait en dehors du patronat. Et c'est dans cette bataille extrêmement âpre contre ceux qu'on appelait les "Maîtres de Forges" que s'est constitué le mouvement communiste en Meurthe et Moselle. Inutile de préciser que cela ne pouvait se faire dans la facilité.

Autrement dit, les militants ont été formés par tradition à se remettre en quesn'accepterait pas comme une fatalité, la disparition de ce pôle fondamental qu'est le courant communiste. Personne n'avait, au départ, à l'esprit, le rythme de développement du mouvement critique, accroche de plus en plus significative avec la société. Aujourd'hui, c'est un phénomène indéniable. Tous les discours selon lesquels le mouvement rénovateur n'exis-tait pas sont complètement oubliés. Nous l'avons bien vu lors du dernier congrès du Parti où l'on a beaucoup parlé de la candidature Juquin, tout en précisant qu'elle ne concernait pas le PC !

ctive

nouvelle"

tion en permanence, ce qui ne signifie pas, bien évidemment, qu'ils aient été exempts d'erreurs, de dogmatisme, etc. Je parle d'autre chose : sur le fond, la tradition, la formation des militants communistes dans ce secteur se sont faites de cette manière. Dire que cela s'est toujours dans tous les cas et jusqu'au bout serait certainement exagéré. Il faut avoir de dire que nous n'étions pas complètement à l'abri d'un mode de fonctionnement ou d'une culture du Parti combeaucoup plus générale. Pour ce qui me concerne, je suis issu de cette tradition-là. Mon père était mineur de fer ; j'étais sidérurgiste ; j'étais donc dans cette "filière", mais ce qui fut pour moi un énorme déclic, c'est que quoique convaincu qu'il fallait toujours agir de façon critique, je me suis aperçu, lors des luttes de la sidérurgie à Longwy en 1978-1979, que tout un tas de questions que nous pensions réglées, résolues dans la conscience des gens ne l'étaient pas. Les expériences de radios locales, en particulier de LorraineCœur d'acier à Longwy, m'ont fait tinter aux oreilles des paroles du monde ouvrier dont je ne pouvais même pas imaginer qu'elles existaient. Je croyais la classe ouvrière, le monde ouvrier beaucoup plus homogène, beaucoup moins préoccupé dans le bon sens du terme, d'une foule de questions de société. Et, alors que nous occupions une position largement hégémonique dans ce secteur, nous avons connu une expérience d'une qualité, d'une nature démocratique que nous n'avions pas, nous communistes, été capables de promouvoir.

A partir de là, je me suis dit que nous n'étions pas les seuls, et que dans certains cas, il s'en fallait de beaucoup, à être les promoteurs d'une vie démocratique, d'une prise de participation des gens eux- mêmes à leur propre existence, aux luttes, etc. Je me suis aperçu que nous nous accaparions un peu trop facilement du droit de au nom des autres. J'ai donc fait, pendant cette année-là, et non seulement avec des communistes mais avec des milliers d'autres, dans cette confrontation très libre, très ouverte, très frontale, très âpre parfois, l'apprentissage d'une autre pratique qui renvoyait à des questions de fond : quelle est la place du Parti communiste dans tout cela ? C'était des choses assez simples finalement, nous avons compris que cela ne pouvait se décréter, comme on ne pouvait décréter que nous étions le premier parti de la classe ouvrière, que nous avions raison sur tout, que tout devait passer par nous. Nous nous sommes aperçus qu'il y avait des connaissances, des avis, une multitude d'expériences, un patrimoine ouvrier morcelé qui existait dans toute la société et qu'il était de la plus haute importance pour le Parti communiste, non pour le corseter mais au contraire, pour jouer le jeu d'une émulation dans laquelle il risquait éventuellement de ne pas sortir vainqueur. Mais c'était une confrontation qu'il ne pouvait éviter.

Du point de vue de ma maturation personnelle, cette expérience fut capitale. Pour résumer donc, cette tradition autocritique historique assez ancienne des communistes de Meurthe et Moselle a été revivifiée, remise à jour, par la prise de conscience de cette diversité, cette richesse existant dans le mouvement réel. Nous avons appris à porter sur la société un regard moins prétentieux, plus correct, moins pédant. C'est cela qui nous a permis d'apparaître comme un outil utile, comme des militants utiles, car dans ces secteurs là, aussi, on commençait à s'écarter du Parti communiste dont on acceptait de moins en moins la suffisance, les réponses à tout, le sectarisme, car tout ce qui n'était pas sorti de notre crû était de toute façon jugé suspect et proposé aux travailleurs comme quelque chose d'éventuellement suspect. Voilà en gros, quelle fut ma démarche personnelle.

• Tu peux dire deux mots sur ta candidature en 1987 ? Ce fut un moment important, un test d'une certaine façon, pour les communistes de Meurthe et Moselle mais aussi plus largement pour l'ensemble du mouvement rénovateur?

• C'était effectivement la première fois, je crois, dans toute l'histoire du Parti communiste français, qu'un militant se présente contre l'avis de la direction nationale et celui de la direction départementale, parce que la base le souhaitait. Là aussi nous avons vérifié les limites de ce que pouvait faire la direction. Il y a eu des tas de réunions internes pour intimer l'ordre aux militants de ne pas aller à l'encontre de la direction. Les militants n'ont pas cédé, je n'ai pas cédé non plus, j'avais décidé "d'y aller" coûte que coûte, et ce pour deux raisons. La première, c'est que de toute manière j'avais la légitimité

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de la base, la seconde c'est que j'entendais bien profiter de cette opportunité pour vérifier si ce que nous disions entre nous -l'importance de notre existence et de notre écho social - était fondé ou pas. Il s'agissait de vérifier si nous avions raison d'exister comme courant en dehors du parti officiel.

C'était un pari assez risqué et je pense que nous avons eu raison de faire ce choix. D'abord parce qu'à cause de la résistance de la base du parti, il n'y a pas eu de candidat communiste "officiel", la direction a fait une déclaration disant qu'il n'y avait pas de candidat communiste, n'ayant pas été capable d'en trouver un. Enfin, la direction attendait que cette candidature soit un échec cuisant, et elle a tout fait pour cela : tracts, lettre aux électeurs, tampons marqués "liquidateur" sur mes bulletins de vote qui devenaient ainsi des bulletins nuls, etc. Malgré tout, et alors que le Parti communiste avait fait dans ce canton là 11,36% aux régionales de 1986, j'ai fait 18,66% un an plus tard. Le test était donc probant. Dès cette époque, et là je vais manquer de modestie, je visais pour objectif, notre présence aux présidentielles, position sur laquelle j'étais assez isolé au départ, au sein même du mouvement rénovateur. Le but de ma candidature était donc très ponctuel et local, mais pouvait également nous servir sur le moyen terme, étant bien entendu qu'une cantonale n'est pas une présidentielle mais qu'il y a toujours des leçons à tirer de l'expérience.

"avancer dans le processus de recomposition du mouvement révolutionnaire"

Nous y avons appris que nous devions être présents lors des échéances politiques. D'une certaine maniè-re, les présidentielles peuvent nous aider à rassembler autour d'une candidature, les forces qui existent dans le pays. Nous le voyons avec le réseau de comités qui commence à se mettre en place un peu partout. Nous savons que même si le processus de recomposition du mouvement révolutionnaire sera long, en tout cas plus que l'espace d'une campagne électorale, cela me semble évident,

VIVRE ETT

on ne pouvait adopter l'attitude consistant à dire, parce que ce sera long et parce que nous ne sommes pas totalement prêts, nous nous retirons et nous laissons passer. Quelle que soit la position que nous avons sur le principe de cette élection, pour ma part je suis contre, comme je l'ai déjà dit lors d'une interview à Rouge, cette échéance existe et l'on ne peut nier qu'elle va déterminer dans une certaine mesure le cours de la vie politique en France dans les prochaines

Aussi, ceux qui ne sont pas présents courent, de fait, le risque d'être marginali-

On ne peut se contenter d'être une simple force de propositions ou de discussions, il faut que l'on puisse commencer à compter, au plan électoral comme ailleurs. Si au soir de l'élection présidentielle, des millions de gens ont voté pour notre candidat, la situation politique de ce pays s'en trouvera radicalement modifiée.

• Quel est le rôle de la candidature de Pierre Juquin ? Servir de catalyseur?

• Je crois que la candidature de Pierre Juquin est à la fois le résultat d'une dynamique et un élément de cette dynamique. J'ai expliqué comment ma candidature avait été un moment de vérification de l'existence de cette dynamique. Elle signifiait que les gens ne se contentaient pas de nous regarder avec sympathie, mais qu'ils commencaient à se dire "si quelque chose se met en place de ce côté là, ça peut m'intéresser". Donc cette dynamique elle-même a commencé à nous pousser. Nous sommes passés du stade où nous étions des aiguillons d'une dynamique à celui où la dynamique nous obligeait à franchir l'étape suivante.

Si nous n'avions pas pris des décisions pour sortir du Parti communiste, pour construire quelque chose en dehors de ce parti, assumer en fonction de ces choix toutes les conséquences qui en découlent, et être présents sur le champ politique et social, il est évident que la dynamique serait retombée. Preuve en est que depuis la proclamation de la candidature de Pierre Juquin, des choses nouvelles se passent. Je vais prendre un exemple. Un vieux militant ouvrier communiste qui avait soutenu ma candidature lors de la cantonale de 1987, et pour qui d'ailleurs, il n'était pas simple de franchir ce pas, m'a raconté que

LONGW

La lutte de la sidérurgie (DR)

son fils, qui travaille à l'usine de Pont-à-Mousson, également militant syndical, n'a pas soutenu ma candidature bien que je sois un candidat rénovateur, mais a soutenu le candidat socialiste dès le premier tour. J'apparaissais encore comme partie prenante du Parti communiste, et les gens comme lui ne faisaient pas tellement la différence.

Mais maintenant que le courant rénovateur existe en tant que tel, alors ça l'intéresse et il va soutenir Juquin. C'est ça qui illustre d'une certaine manière la dynamique : des gens nous ont suivis pendant un temps, nous ont même poussés à franchir des étapes et le fait de les avoir franchi a récréé une dynamique qui nous oblige elle-même à progresser encore. Et, de ce point de vue là, la candidature de Pierre Juquin est un élément qui favorise cette dynamique tout en en étant le produit. Ce qui est incroyable, c'est quand on voit notre point de départ. Nous n'avons pas commencé par dire "nous allons présenter un candidat à l'élection présidentielle", nous avons commencé par vouloir faire circuler horizontalement l'information dans le Parti communiste, et tout cela en moins d'un an ! En une année, nous sommes passés de la critique interne au Parti à la présence aux élections présidentielles. Il faut mesurer le chemin parcouru ! Ce n'est plus un progrès, c'est un saut qualitatif dont il faut essayer d'apprécier le côté assez vertigineux.

Le mouvement des rénovateurs du début n'est pas le même que celui d'aujourd'hui. Numériquement il est plus important à l'heure actuelle et qualitativement, il s'est modifié. Un certain nombre de gens qui étaient dans le mouvement l'ont quitté, parce qu'ils y étaient surtout pour rénover le Parti communiste de l'intérieur et ne se reconnaissaient plus dans le fait qu'on soit extérieur ; par contre, un certain nombre de ceux qui n'y étaient pas au début parce qu'ils n'étaient pas intéressés à rénover le PC, ou qu'ils n'y croyaient pas, nous ont maintenant rejoints parce qu'il s'agit d'autre chose. Ce I n'est donc pas un mouvement linéaire et monolithique, c'est un mouvement "en mouvement", laisse sur le bord du chemin un certain nombre gens qui ne veulent pas, pour le mopelle d'autres, qui couper aucun lien, C'est la raison pour laquelle nous avons décidé de ne pas pré-établir les

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formes d'organisation, de ne pas établir la plate-forme de parti trop prématurément. Nous savons bien que la forme organisationnelle est incontournable sans quoi il n'y a pas de parti révolutionnaire, il n'y a pas de révolution possible, nous savons bien que la plate-forme et le programme politiques du parti sont incontournables et qu'il nous les faut, mais nous ne voulions pas les fixer au départ précisément parce que nous avons noté ce mouvement, cette dialectique-là. Et c'est au terme de la première étape que nous verrons. Avec tous ceux qui se seront associés à cette expérience ou qui voudraient s'y associer, seulement à ce moment-là. J'insiste beaucoup là-dessus parce qu'on parle souvent de la "seconde étape".

Je pense que quand on est révolutionnaire, il faut être optimiste et qu'il y aura une deuxième étape. Mais il faut bien se mettre dans la tête que pour le moment, il n'y a qu'une seule étape et si celle-là n'est pas réussie, il n'y aura jamais de seconde étape. Donc le problème est moins de parler de la seconde étape, voire des étapes ultérieures, que de concentrer toute notre énergie, notre réflexion, notre intelligence, sur la réussite de cette étape-là, qui conditionne tout. Si nous voulions précipiter le mouvement, casser les rythmes, nous prendrions un très gros risque. Nous sommes tous assis sur la même branche et ne pouvons prendre le risque de la scier, c'est toute la dynamique qui retomberait, et c'est non seulement des militants qui se sont impliqués dans l'affaire, c'est aussi, d'une certaine façon, des millions de gens dans la société qui seraient terriblement déçus et qui verraient pour très longtemps se fermer une nouvelle perspective. Il faut donc être extrêmement vigilant et quand je parle de respecter les rythmes, cela ne signifie pas traîner les pieds. Ceux qui, à l'intérieur de ce mouvement veulent aller un peu plus vite que les autres, doivent avoir la possibilité de le faire, il ne s'agit en aucun cas de rabaisser le niveau. Parce que mon expérience personnelle prouve que si depuis deux ans, il ne s'était pas trouvé des gens qui précipitaient un peu les rythmes, nous n'en serions pas là. Il faut de l'audace tout en sachant jusqu'où l'on peut être audacieux. Cela n'est pas fa-

• Sur la base de ce que tu viens de dire, je crois qu'il faut effectivement voir comment va se dérouler la campagne et quel va-t-être son résultat. Nous constatons pour le moment que la candidature de Pierre Juquin a un impact assez spectaculaire, notamment dans la jeunesse. Des milliers de gens qui ne militaient plus ou n'ont jamais milité dans une quelconque organisation politique, se retrouvent, aujourd'hui, ensemble dans les centaines de comités qui se mettent en place. Sans sous-estimer qu'il puisse y avoir des problèmes - il y en aura certainement quetre révolutionnaire, c'est avoir disais toi-même une bonne dose d'optimisme, si nous prenons donc l'hypothèse optimiste, que se passe-t-il après ? Quels sont les projets ?

• Je ne répondrai pas à cette question. Parce que je suis convaincu que l'étape actuelle conditionne la suite. Nous avons décidé ensemble de travailler à la recomposition, à la reconstruction d'un mouvement révolutionnaire. Prendra-t-il la forme d'un parti, d'un mouvement, ce qui est certain, je le répète, c'est que la forme organisée est incontournable. Nul ne peut y échapper. Il peut exister d'autres structures, pour lesquelles j'ai le plus respect, Arc-En-Ciel, etc. Mais vouloir concilier tout le monde pour le plaisir d'être nombreux ne constitue pas nécessairement une base de clarification et d'efficacité en termes politiques.

LE ORGANISATION DU COMITE NATION TIDE LIAISON DES CHEMINOTS OR

Je pense qu'il faut une organisation, avec des principes de fonctionnement, un programme politique. Tout le monde en moins conscient, mais j'ai l'intime conviction, qu'il est prématuré de dire aujourd'hui quelle en sera la forme

Get si elle sera définitive. Nous sommes au début de la recomposition d'un mouvement qui s'appuie sur plusieurs piliers. Il s'appuie sur ce que j'appelerai des "couches vierges" de la société, des gens qui arrivent à la politique. Les jeunes, par nature, mais pas seulement. Et la contradiction, c'est que ce mouvement est principalement marqué par des gens qui eux, ont une culture politique, viennent d'horizons différents, ont eu des trajectoires séparées. Pour ce qui est des militants communistes rénovateurs, pour la grande majorité d'entre-eux, sinon leur toà des degrés divers, leur engagement dans le mouvement rénovateur, s'est fait au terme d'une crise personnelle parfois grave. Ce n'est guère simple de quitter le Parti communiste, de dire "j'ai milité vingt ans dans une organisation - ce qui est mon cas - et maintenant je passe à autre chose". Cela est aisé sur le papier. J'en suis là maintenant, je vis sans drame mon départ du PCF ce qui ne signifie pas que la rupture ne fut pas dramatique.

Nous sommes tous issus d'une histoire, d'une culture, nous avons nos modes de fonctionnement, nous avons une tendance à anticiper. Cette anticipation est absolument nécessaire mais il ne faut pas qu'elle se métamorphose en précipitation. Cette reconstruction d'un mouvement ouvrier et révolutionnaire qui a été assez meurtri, doit se faire avec énormément de prudence - qui ne signifie pas frilosité mais avec une écoute décuplée de la réalité du mouvement social. Il ne suffit pas de le deviner, de le subodorer, il faut vraiment l'intégrer, s'en imprégner profondément. Plus nous nous en imprégnerons, mieux nous saurons, avec l'ensemble des protagonistes de cette expérience, définir les étapes ultérieures. J'ai bien sûr mon avis, mais je ne souhaite pas le donner parce qu'il est possible que dans quelques mois, j'aurai beaucoup avancé, nous aurons tous beaucoup avancé. Il faut se donner toutes les chances de réussir face aux batailles qui nous attendent. C'est que nous avons des outils complètement sclérosés à gauche, et nous avons l'ambi-tion d'être les porteurs, de vouloir représenter l'ave-nir progressiste possible de la France. C'est une ambition parce qu'elle est telle, il faut avoir l'intelli-gence et la précaution - pas la frousse - de ne pas faire la moindre erreur. Pour première fois peut-être, et parce que la crise n'a jamais été aussi grave, il existe une réelle possibilité de recomposition quelque chose qui "ait de la gueule" et qui compte dans la vie politique.

Ce que je peux dire pour l'instant, c'est que forme organisée, programme, sont incontournables ; mais le contenu, les formes d'élaboration, les formes de délégation de pouvoir, le rôle des directions etc., tout ce qui conditionne la vie de ce nouveau mouvement, de ce nouveau parti reste à déterminer, à construire. Si nous établissons un cadre et que nous disions c'est d'abord par là qu'il faut en passer, je crois nous priver de potentialités considérables. Bien évidemment, à un moment donné il faudra décider, mais c'est tout ce mouvement qui devra décider. Et peut être, parce que ce processus sera long, verrons-nous des formes d'organisation transitoires. Nous en avons nous-mêmes inauguré quelques-unes, mais ce sont des formes qui ne sont pas propres au seul mouvement rénovateur. Par exemple, les organismes de direction sont à chaque fois réélus. Nous avons une coordination nationale qui réélit à chaque fois ses représentants, idem pour les coordinations départementales, idem pour le bureau. Nous avons simplement recommandé, mais ce n'est pas une règle intangible, que, pour des mesures d'efficacité, jusqu'aux élections, sauf problème majeur, les délégués ne changent pas trop souvent parce qu'il faut une certaine continuité.

Ainsi, en marchant, nous inaugurons

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des formes qui ne sont pas la reconduction de la délégation de pouvoir que nous avons connue jusqu'à maintenant. Nous savons que ce que j'appelais les "couches qui viennent à la politique maintenant sont également extrêmement sourcilleuses et très méfiantes vis-à-vis de ce qui existe par ailleurs, et ne veulent pas s'engager dans n'importe quoi. Il faut leur donner des garanties et des garde-fous démocratiques. Peut-être faudra-t-il envisager une forme transitoire fédérative, un front, par exemple. En tout état de cause, cette dynamique qui est en train de naître, montre bien qu'elle n'a pas eu besoin d'un cadre extrêmement rigide pour le faire. Je dirais même à l'inverse, que je suis convaincu qu'un cadre trop rigide n'aurait peut-être pas été un élément de mobilisation efficace. Partout où nous allons, revient le même leitmotiv : les garanties. Non seulement par rapport au programme du candidat, mais par rapport à ce que nous sommes en train de faire. Il faut que les gens sentent que la principale garantie, c'est que tout leur appartient. D'où l'idée des assides comités, toute cette démarche.

• Je crois que tout le monde est conscient que s'il peut exister quelque chose de nouveau, ce ne pourra être la simple somme de ce qui existe, les rénovateurs, la Ligue etc. Ce doit être radicalement nouveau et finalement avoir beaucoup d'ambition.

• Je crois que ce qui est extrêmement positif dès le départ, c'est que tous, qu'il s'agisse des organisations d'extrême-gauche ou de gauche, écologistes, tous ceux qui se reconnaissent dans ce mouvement, qui ont envie de expérience, sommes d'accord pour dire qu'il ne s'agit ni d'une simple addition ni d'une répétition de ce qui a pu exister. C'est déjà un point de départ qui tranche avec les expériences antérieures et qui a beaucoup plus de chances de réussir parce qu'on perçoit déjà assez bien ce qu'il ne faut pas faire. Nous découvrons au fur et à mesure comment nous pouvons le mettre en place, mais ce qui domine chez les uns et les autres, c'est le sentiment qu'il faut faire attention à ce qu'on essaye de faire. L'idée qu'on puisse intervenir dans ce mouvement pour "récupérer", peut certes, habiter certains individus, mais je crois qu'en tant qu'organisation, il n'y en a pas dont cette pensée détermine l'adhésion, le soutien ou la participation à cette dynamique, à ce mouvement. Dans toutes les réunions auxquelles j'ai assisté, j'ai moi-même été surpris de la rapidité avec laquelle les querelles anciennes sont renvoyées domaine de l'histoire, mais ne peuplent plus les discussions.

Pour ne prendre qu'un exemple, personne ne vient en se traitant d'affreux trotskard ou d'ignoble stalinien. Il est assez illustratif que ces deux catégories-là, qui sont assez marquantes dans le mouvement, aient réussi à faire l'effort, l'une comme l'autre, de dépasser ce qui nous divisait hier pour ne garder que ce qui pourrait éventuellement aujourd'hui nous rapprocher et qui pourrait nous permettre de travailler ensemble. Bien sûr qu'il existe des problèmes, comme d'ailleurs il en existe entre individus d'une même organisation, parce que la diversité existe. Mais le reste a disparu et ça, c'est un pari que

Runs ni les autres, à mon avis, n'aurions fait voilà simplement deux ans.

• Je pense que tous les protagonistes de l'affaire sont conscients du opportunité "historique", sans vouloir tomber dans concrète de reconstruire un mouvement révolutionnaire ne se présente pas tous les jours, et tous nous savons que si nous "loupons" cette chance.

Cheminots, jeunes, une soif de démocratie (DR)

sait quand elle pourra se

• Nous pouvons "louper", mais tôt ou tard, sous d'autres formes, ce mouvement reprendra. L'ennui, c'est qu'il peut reprendre sous des formes qui ne sont pas nécessairement les plus efficaces pour transformer réellement la société, temps perdu ne se rattrape pas. Mais je pense que nous n'avons pas le droit de risquer un échec. Parce que nous portons une responsabilité historique, parce que ce qui est en train de naître, de se développer, montre qu'on regarde vers nous avec un peu plus que de l'intérêt au sens électoral du terme. Dans les réunions que nous faisons nous voyons beaucoup de gens qui viennent en disant que la candidature Juquin les intéresse, mais en même temps et presque davantage, ils disent qu'il peut enfin exister autre chose qu'un PC sclérosé et un PS de collaboration de classe. C'est en fonction de cet élément que la candidature de Pierre Juquin prend toute sa valeur, parce qu'elle peut exprimer cette exigence. Cela n'a rien à voir avec des gens qui se rassemblent pour faire un "coup" électoraliste. Notre objectif n'est pas que Pierre Juquin soit président de la République, mais qu'on fasse un score significatif et que commence à se rassembler en dehors du PC et du PS un courant stimulant à gauche qui fasse qu'on en finisse avec cette oscillation allant des espoirs les plus fous aux plus grandes déceptions. Si le sens de cette candidature est perçu, c'est-à-dire un moment de mobilisation du mouvement en marche, il n'est pas très important que nous ayons pour le moment un programme sur tout. Nous avons besoin de grands axes qui marquent le point de rupture avec le système et son dépassement. Notre objectif dans cette campagne n'est ni d'avoir un président de la République ni même d'entrer au gouvernement. Il est qu'au soir des élections, les comités qui se sont constitués se fait, non pour aller dans leurs pénates mais pour décider ce qu'il faut faire avec les organisations structurées existantes qui y auront participé .

Bien évidemment le score que nous ferons n'est pas indifférent, car il détermine la suite, c'est évident pour tout le monde. Si nous ne faisons pas d'erreurs, nous pouvons gagner. crois qu'un courant rénovateur s'est exprimé dans les mouvements de l'an dernier, les jeunes, les instituteurs, les cheminots. novateur non pas au sens de ce que nous sommes nous, mais bien d'une véritable volonté de rénovation sociale. Si nous réussissons à être reconnus comme la perspective politique possible et en construction de cette volonté sociale, c'est une transformation radicale. Nous devons avancer les quatre ou cinq axes de notre profil pour cette présidentielle : le droit au travail, la protection sociale, le nucléaire civil et militaire, la démocratie, l'auto-gestion, l'éga-lité, les questions de la rupture avec le système capitaliste dont j'ai déjà parlé. Si, sur ces grandes questions, nous sommes capables de prendre en compte ce qu'il y a de plus progressiste et de plus avancé dans la société, à être perçus comme les porteurs les plus pertinents de ces aspirations, alors beaucoup peuvent se reconnaître en nous, et avoir ainsi la possibilité de dire qu'ils appartiennent à un courant de la société française qui existe et entend bien exister. Les conditions existent pour que nous puissions réussir. Cela suppose que nous écartions tout ce qui est sectaire, marginal, et que l'on retienne tout ce qui unit et, plus largement, constitue pour le monde du travail, une perspective réellement

Propos recueillis, le 8 décembre 1987, par Ariane MERRI.

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