Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GUATEMALA

Les communautés de l'Ixcan

· Inprecor n° 257, 18 janvier 1988 · p. 6-7 · 1 898 mots

Amérique centrale Inde et Asie du Sud Femmes État espagnol

l'été dernier dans les communautés de l'Ixcan, au Guatemala.

GUATEMALA

Les communautés de l'Ixcan

ANEMIE DEMEDT, militante du Parti ouvrier socialiste (POS), la section belge de la IVe Internationale,

MEXICO

Li Pelen

Bala Verapar

Santa Rosa

PALIN. OCEAN

Pôles de développement

Communautés en résistance

Anemie DEMEDT

ES COMMUNAUTES de Ixcan re-

L groupent plusieurs dizaines de milliers d'Indiens. Ces communautés s'appellent "villages en résistance". Cette région est l'une des quatre où existe ce type de regroupement. Une communauté est composée de 15 à 20 familles, donc de 100 personnes au moins.

Ces populations ont été expulsées de leurs terres par l'armée en 1981-82. Elles ont deux préoccupations essentielles : produire suffisamment de nourriture et assurer la sécurité de la communauté.

Ces communautés sont passées d'une existence quasi nomade, à la sédentarisation en villages ayant leurs propres structures politiques et leurs moyens de communication. La propriété, le travail agria passé 10 semaines

BELIZE

GULF OF

HONDURAS ta Verapar

Izabal

Parade

Locapa

El Progreso

HONDURAS

Juliale

EL SALVADOR cole et la répartition de la nourriture sont collectifs.

Chaque famille reçoit ce dont elle a besoin en fonction des possibilités. Les circonstances matérielles poussent à cette collectivisation : vu les conditions de répression, il serait par exemple éminement dangereux d'aller travailler sa terre seul. Ces populations vivent en effet sous la menace permanente des incursions de l'armée et des bombardements.

Une vigilance de tous les instants

Tous les déplacements et travaux s'effectuent en silence : les Indiens communiquent alors par claquements des mains. La végétation est très dense dans cette région de forêt tropicale humide où on connaît une saison des pluies qui dure de 6 à 7 mois. Aucune route, et les sentiers étroits de la forêt ne permettent pas le passage de deux personnes de front. les communautés en résistance savent tirer parti de ces caractéristiques : les Indiens connaissent parfaitement le terrain et s'évanouissent dans la forêt à la première alarme, et l'inexistence de routes ou de larges chemins empêche l'armée d'utiliser des blindés.

Les villages sont complètement dissimulés sous les arbres, les habitations elles-mêmes sont faites de végétaux. Ce qui peut s'apercevoir du ciel, ce sont les gens, leurs vêtements, la fumée ou les champs. Ces derniers peuvent avoir la taille d'un terrain de football et pour éviter que les hélicoptères ne puissent s'y poser, les paysans laissent des arbres abattus joncher le sol.

Survivre malgré la guerre

Les Indiens cultivent surtout le maïs, le haricot, du manioc, des tomates, des oignons, des patates douces, des pastèques,... Actuellement, les gens sont capables de vivre en autarcie, depuis deux ans la faim n'existe plus, mais leur nourriture est très faible en protéines.

Pendant le travail de la terre, une partie des paysans monte la garde à partir de points d'observation. Tous les jours, vers cinq heures de l'après-midi, le dirigeant du village, élu par l'assemblée villageoise, claque des mains pour appeler les habitants, surtout les femmes : c'est le moment de la répartition de l'aide extérieure (savon, vêtements, médicaments,...) qui se fait devant tout le monde pour éviter les privilèges.

Les attaques aériennes de l'armée sont fréquentes. Plus rarement, il y a d'importantes opérations terrestres. les communautés ont mis au point un système de défense. Aux quatre points cardinaux, des postes d'observations sont installés aux endroits les plus élevés. La vigilance se fait de jour, pas de nuit. Parfois un seul poste d'observation suffit : cela dépend de la configuration du terrain, de l'emplacement du village. Deux fois par jour, il y a une ronde sur un périmètre de 500m autour du village.

Les incursions terrestres peuvent venir de l'armée ou des patrouilles civiles de reconnaissance. En effet l'armée oblige les villageois à constituer des patrouilles dites d'autodéfense et de reconnaissance dans les villages sous son contrôle. C'est évidemment un moyen très efficace de contrôle de la population.

L'Ixcan est encerclé par un cordon de casernes, cinq en tout. A côté de ces casernes, se trouvent les villages "modèles" encore appelés "pôles de développement" par le régime. C'est là que sont organisées les patrouilles civiles.

L'Ixcan est une cuvette de 50 km sur 50. Deux ou trois fois par semaine, les villages en résistance effectuent une reconnaissance approfondie. Les villageois s'enfoncent dans la forêt en direction des zones d'où peut partir une attaque. Chaque

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village dispose de 2 courriers, élément très important sur le plan de la défense et des liaisons entre communautés. Ce système de courrier, souvent des enfants, permet au comité central de l'Ixcan, élu par l'assemblée populaire, d'être informé jour après jour, sur l'état de la guerre et de la situation des différentes communautés.

Chaque communauté a son plan d'urgence, en cas d'attaque. Les gens doivent se concentrer en deux ou trois endroits. Dès le signal d'alarme, les gens ont une demi heure pour rejoindre leur point de concentration. Ces trente minutes sont mises à profit pour cacher tout ce qui est important à une distance raisonnable du village. Chacun sait ce qu'il doit prendre et où le cacher. Pendant l'évacuation, pour s'identifier dans la végétation, on utilise des mots de passe. Si l'opération de l'armée a une certaine ampleur, la communauté peut abandonner le village pendant 2 à 3 semaines. Chacun emporte toujours avec soi, en prévision de l'attaque, un morceau de plastique pour se protéger de la pluie et pouvoir dormir ainsi qu'une musette avec de la nourriture.

Les milices populaires constituées depuis près de 2 ans maintenant sont un autre élément du système d'autodéfense. 2 à 6 personnes par communauté disposent d'armes à feu très rudimentaires.

La fonction de ces milices est de retarder au maximum l'avance des patrouilles de l'armée constituées d'environ 150 hommes au moins et, au mieux, de les dévier de leur objectif.

Se protéger en permanence

Contre les attaques aériennes, les communautés construisent des abris souterrains. Les vols de reconnaissance des hélicoptères armés de mitrailleuses sont quotidiens. Pour se protéger, les Indiens vivent constamment sous les arbres, dans l'humidité et l'obscurité. Pendant la longue saison des pluies, le village lui-même disparaît sous une couche de boue et les piqûres d'insectes généralisent la malaria. Il est difficile d'imaginer à quel point, la moindre activité domestique comme faire la lessive par exemple devient presque impossible. Il faut pouvoir profiter des rares moments de soleil pour faire sécher le linge, tout en restant constamment à côté afin de l'enlever dès qu'un hélicoptère se fait entendre. Car l'armée connaît aussi cette habitude et ils cherchent à repérer le linge dès qu'il y a du soleil pour localiser les villageois. Cela peut arriver 3 ou 4

Dans chaque communauté, en principe, il y a un alphabétiseur ou une alphabétisatrice, qui sont des Indiens. Les alphabétiseurs eux-mêmes sont peu formés : ils n'ont pas nécessairement terminé leur école primaire. Les communautés font des efforts pour améliorer le niveau des formateurs, mais c'est extrêmement long. Elles ont organisé un système de perfectionnement des formateurs au niveau de la région d'Ixcan. Un obstacle à la participation des femmes

La formation s'effectue en espagnol ce qui est un problème car les Indiens ont leur dialecte propre. De plus, au sein d'une même communauté, sont regroupés des Indiens d'ethnies différentes. Alors la langue véhiculaire est l'espagnol. Par exemple, les Indiens de l'Ixcan proviennent de 8 ou 9 ethnies différentes qui se sont regroupées après que leurs communautés aient été démantelées par l'armée en 1981-82, et seules, deux de ces ethnies se comprennent au niveau de la langue.

Cet usage de l'espagnol comme langue véhiculaire constitue un obstacle pratique à l'émancipation des femmes. nellement plus attachées à leur foyer, elles ont peu l'occasion d'apprendre cette langue et, conséquence directe de cette situation, aucune femme n'est membre de la direction des communautés. Les organisations de pouvoir populaire sont conscientes du problème et veulent organiser des cours d'espagnol pour adultes dont bénéficieraient surtout les femmes. Mais ici encore, on retombe sur le problème du

L'organisation des communautés s'est améliorée. Comme je l'ai dit, les premières communautés en résistance étaient quasi nomades, après la répression massive de 1981 qui a fait plus de 35 000 morts parmi les Indiens qui constituaient une base d'appui très puis-

En 1982, 1983, l'armée a réinstallé de force la population indienne en mélangeant les ethnies dans les villages "modèles". Les Indiens qui ne voulaient pas s'installer dans ces villages étaient pourchassés d'où l'afflux de refugiés vers le Mexique. C'est à partir de 1983-1984, qu'un véritable système de communautés en résistance s'instaure et à partir de 1984-1985, que les forces de la guérilla ont été en mesure de constituer un cordon de protection autour de la zone d'Ixcan, face à la ceinture de casernes de l'armée. Il y a donc un lien étroit entre le renforcement des communautés en résistance qui sont civiles et le progrès des forces de guérilla (surtout l'EGP - Armée de guérilla des pauvres -dans cette région, ndlr). Avec le renforcement de la guérilla, le nombre des incursions terrestres de l'armée a fortement diminué Les communautés que j'ai visitées existent depuis 1983. Mais elles n'occupent leur emplacement actuel que depuis moins d'un an. Le 11 juin 1987, j'ai assisté à une incursion de l'armée. La précédente avait eu lieu en août 1986 et je viens d'apprendre qu'en octobre dernier, une nouvelle incursion a eu lieu. 1 200 soldats participaient à l'incursion de juin ; 5 000 à celle d'octobre. L'opération en elle-même a duré 10 jours, moins qu'habituellement et n'a pas causé beaucoup de pertes. L'objectif de ces attaques est de détruire les récoltes et les villages abandonnés par les Indiens par mesure de sécurité. Les prisonniers, sont utilisés comme otages, comme moyen de pression. En effet, ils répandent par hélicoptère des milliers de tracts avec des messages des otages demandant à leurs proches de se rendre à l'armée. Et bien sûr, ils essayent de faire le maximum de morts. L'opération que j'ai vécue a commencé le 10 juin par de nombreux survols d'hélicoptères. La nuit qui a suivi, on a entendu des tirs de mortier. Puis les hélicoptères ont commencé à mitrailler et à larguer des bombes anti-personnelles, des bombes à fragmentation. Il y avait 10 hélicoptères, 4 avions : 2 A-37 et 2 Pilatus (avions suisses équipés de mitrailleuses FN belges). Le 11 et le 12, nous sommes restés sur place dans les abris. Le 13, la consigne d'évacuation a été donnée quand il s'est avéré que la troupe se rapprochait par voie de terre. La progression de la troupe est très lente car les militaires n'osent pas emprunter les sentiers étroits de la forêt par peur des embuscades ou des trappes style vietnamien. Ils se frayent un passage à coups de machette dans la forêt et progressent en 3 ou 4 files parallèles. Lorsque les villages sont attaqués, la guérilla n'intervient pas. Son rôle est de harceler les troupes ou de monter des opérations offensives pour élargir sa zone opérationnelle.

L'organisation du pouvoir populaire

L'évacuation est longue parce qu'il faut transporter à dos d'homme les blessés et les malades et qu'on emprunte pas les sentiers. Il nous fallut 3 heures pour couvrir une distance qui habituellement nécessite trente minutes. Trois patrouilles de l'armée opéraient un mouvement d'encerclement du village et donc, il était difficile de s'orienter pour éviter la troupe. Les villageois sont restés 10 jours dans la forêt. Pendant l'opération, l'armée a empoisonné deux rivières.

Les Indiens de ces communautés disent "Nous sommes en train de construire notre

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