Inprecor 1974–2004

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GUATEMALA

Après Esquipulas ; interview des représentants de l'URNG

· Inprecor n° 258, 1er février 1988 · p. 12-13 · 2 182 mots

Amérique centrale Syndicalisme

L'ACCORD D'ESQUIPULAS, signé en août dernier par les cinq rencontre qui a, de nouveau, réuni ces cinq chefs d'Etat les 16 représentants en Europe de l'Unité révolutionnaire nationale guérilla des pauvres (EGP), les Forces armées rebelles (FAR) et

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Après Esquipulas

Interview de l'URNG

Présidents d'Amérique centrale est au point mort malgré la et 17 janvier derniers à San-José, au Costa Rica.

Inprecor a rencontré Belisario et Gerardo Escalana guatémaltèque (URNG). Créée en 1982, l'URNG est actuellement composée de trois organisations : l'Armée de l'Organisation révolutionnaire du

• INPRECOR : Quelle est votre évaluation des accords d'Esquipulas II ?

- Dès le 7 août 1987, le Commandement général de l'URNG publiait une déclaration soulignant le caractère positif de accord. Positif parce qu'il rejette l'ultimatum de l'administration Reagan.

C'est particulièrement important pour les révolutionnaires guatémaltèques car il faut se rappeler qu'en 1954, américaine pour renverser le régime Arbenz avait été couverte par l'Organisation des Etats américains (OEA). L'accord d'Esquipulas rend illégitime toute intervention US dans la région. Evidemment ce document ne comporte pas de critique explicite de la politique des Etats-Unis.

• Depuis quand T'URNG propose-t- elle le dialogue ?

- L'accession au pouvoir de Vinicio

Cerezo, premier Président civil après 32 ans de dictature militaire, date du début

1986. Notre proposition de dialogue remonte au voyage que Cerezo a effectué en

Espagne, cela après son élection. Celuici, à cette occasion, sous la pression des journalistes et des secteurs politiques avait déclaré qu'il était favorable à l'ouverture d'un dialogue. Par contre, le ministre de la Défense, le général Gramajo, s'y opposa immédiatement et publiquement.

A son retour au Guatemala, Cerezo se rétracta et déclara qu'un dialogue pourrait avoir lieu quand la guérilla déposerait les armes. Le 7 février 1987, date du Se anniversaire de l'URNG celle-ci réaffirma sa volonté de dialogue. Il a fallu attendre juillet 1987 pour que les premiers contacts secrets aient lieu. Le 18 juillet, l'URNG avait à nouveau proposé un dialogue public ne se limitant pas à l'URNG et au gouvernement. Ces contacts se sont poursuivis après la signature de l'accord d'Esquipulas et ont donné lieu à une première réunion officielle entre délégations peuple en arme (ORPA). de l'URNG et du gouvernement, début octobre 1987, à Madrid. L'URNG s'est présentée à Madrid avec une proposition d'ensemble visant à assurer un espace politique au mouvement populaire et à humaniser la guerre. Dès le début de la rencontre, l'URNG a constaté que le gouvernement n'avait pas tenu ses engagements. Il n'a pas publié le communiqué antérieurement signé par les deux parties. Deuxièmement, alors que l'URNG décrétait un cessez-le-feu du 2 au 11 octobre, l'armée lançait de son côté une offensive militaire dans le Quiché et à Sololà. Troisièmement, le gouvernement, par voie de presse, et avant la rencontre, a affirmé sa volonté de voir la guérilla déposer les armes avant d'entamer de véritables pourparlers. Enfin, la délégation gouvernementale n'était pas suffisamment représentative ; il y avait bien le vice-président de l'Assemblée nationale, mais pas de ministres. De plus, quatre officiers guatémaltèques assistaient aux pourparlers sans avoir décliné leur identité et leur grade exact. La délégation gouvernementale n'avait pas de mandat pour prendre des décisions. Malgré cela, l'URNG a décidé de ne pas claquer la porte ; elle a donc préféré la souplesse car elle refuse d'être présentée au Guatemala et sur la scène internationale comme responsable de la non-

• Comment expliquez-vous que le gouvernement et l'armée aient saboté les négociations ?

- C'est l'armée qui garde le pouvoir effectif et elle est divisée en deux tendances. La première est constituée par la majorité des officiers qui sont sur le terrain. Ceux-ci sont favorables au dialogue comme arme dans la lutte contre-insurrectionnelle. La deuxième tendance s'oppose au dialogue car elle considère que l'ouverture de celui-ci favoriserait la guérilla en lui conférant une reconnaissance politique.

• Quel est le projet politique dominant au sein de l'armée ?

- Pour comprendre l'apparition de deux tendances au sein de l'armée, après la signature des accords d'Esquipulas II, il faut analyser les conférences données par l'armée les 12 et 15 août 1987. C'est alors que l'armée mit en avant la nécessité d'un nouveau consensus national.

Pour la première fois, lors de la conférence intitulée "27 années de lutte contre la subversion", l'armée reconnaît que l'aspect militaire de la lutte contre-révolutionnaire n'est qu'un des éléments de sa stratégie et qu'il atteint certaines limites. Elle appelle les entrepreneurs guatémaltèques, les partis et les syndicats, mais surtout les entrepreneurs, à réaliser une grande alliance avec elle pour créer des conditions politiques permettant le triomphe militaire contre les révolutionnaires. Donc, les militaires considèrent eux-mêmes, qu'on ne pourra pas enlever aux révolutionnaires leur base sociale, tant que la situation socio-économique du pays reste en crise. Dès lors, l'armée exige des entrepreneurs guatémaltèques qu'ils investissent davantage, qu'ils payent de salaires, qu'ils développent l'infrastructure économique du pays.

L'armée guatémaltèque voudrait mettre en place un système aligné sur le modèle de Taïwan, c'est-à-dire, une institution armée très forte combinée à un système de concertation avec la classe possédante et les partis politiques.

Ce qu'il y a de nouveau là-dedans, c'est que l'armée reconnaît son impuissance militaire par rapport à l'URNG.

D'un autre côté, cette position ne vise pas à chercher une solution politique au conflit. L'objectif est donc bien de maintenir le statu quo militaire sans réaliser de

Et, de fait, les contradictions qui sont apparues entre le gouvernement démocrate chrétien et le patronat, regroupé dans le Comité de coordination des associations agricoles, commerciales, industrielles et financières (CACIF), en ce qui concerne la réforme des impôts, ont abouti à ce que le CACIF obtienne l'assurance qu'il n'y aura ni réforme bancaire, ni réforme de la production et de la commercialisation sucrière, ni réforme agraire.

Quelle est la situation du mouvement révolutionnaire ?

- L'URNG est allée à Madrid, avec une certaine position de force, pour ouvrir un espace politique au mouvement de masse, consciente de la nécessité d'une libéralisation au Guatemala, qui permettrait l'expression légale des mouvements paysan, ouvrier, etc. Nous considérons que malgré des conditions où l'armée avait tous les atouts en mains pour nous infliger une défaite stratégique, elle n'a pas abouti à ses fins. Au moment où s'est mis en place le gouvernement civil, quelques années après que des coups très durs furent portés au mouvement révolutionnaire et au mouve-

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ment de masse, alors qu'il disposait d'un appui international sans limites, concrétisé notamment, par la reprise de l'aide militaire américaine, l'armée n'a pas su combiner ces différents éléments pour nous vaincre. Suppression de 440 communautés, assassinat de 120 000 personnes, déplacement d'un million d'habitants, 38 000 disparus et 200 000 réfugiés au Mexique, Belize, Honduras, voilà le bilan de l'armée.

Non seulement, nous avons réussi à répondre à toutes les offensives militaires en 1986-1987, mais, de plus, nous avons consolidé notre base stratégique. Le nombre de nos guérilleros a augmenté (ils sont 3 500), nous agissons maintenant dans 9 des 22 départements, ceux qui sont les plus peuplés ; nous avons développé notre activité politique ; nous avons lancé depuis le 22 mai une radio : Voz popular. Avec cette radio, nous sommes arrivés à rompre le mur du silence que l'armée avait réussi à édifier. Depuis le début du dialogue, nous avons augmenté notre pression militaire. L'armée y fait face avec des bombardements massifs contre la population civile. L'activité militaire de l'URNG consiste en embuscades, occupations de villages, arrêts de la circulation sur les routes, meetings politiques, actes de sabotage, attaques de postes militaires fixes. L'URNG, depuis 1985, s'est fixée deux objectifs :

1) progresser militairement ;

2) chercher une convergence avec les mouvements sociaux. Avec la proposition de dialogue, nous réussissons à converger politiquement vers des secteurs chrétiens, ouvriers, paysans, avec une partie des classes moyennes et avec le secteur qui se bat pour les droits de l'Homme.

• Vous dites que vous cherchez la convergence avec les mouvements populaires. Cela veut-il dire qu'avant, il n'y avait pas un effort aussi important en ce sens de la part de l'URNG ? Ou bien, cela veut-il dire simplement que les conditions objectives du mouvement de masse ne le permettaient pas ?

- Tu donnes la réponse correcte dans ta deuxième question. La répression massive de 1981-1982 avait entraîné la désarticu-

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lation du mouvement de masse et l'URNG avait dès lors perdu une partie importante de son influence politique. Elle s'est vue obligée d'opérer un repli tactique pour réaccumuler une base stratégique. Mais il y a eu aussi des erreurs et il a fallu les cor-

Toute convergence politique nécessite une prise de position correcte de la part des révolutionnaires. A notre niveau, cela a impliqué une unification des points de vue politiques entre les différentes composantes de l'URNG. Les progrès, de ce point de vue, se sont réalisés en 1985-1987, si bien que, maintenant, nous conavoir repris l'initiative politique, mais pas encore l'initiative mili-

• Peux-tu expliquer ces erreurs qu'il fallait corriger?

- L'URNG a dû analyser le pourquoi de son repli. Elle avait sous-estimé la faculté de recomposition de l'armée guatémaltèque à une époque où l'appareil de domination semblait en pleine crise (l'époque de Lucas Garcia, élu Président en 1979). L'URNG n'a pas été capable de prévoir le coup d'Etat du général Rios Montt en 1982, suivi d'une politique d'affrontement tant avec l'URNG qu'avec le mouvement de masse. Deuxièmement, l'URNG devait redéfinir ses rapports avec le mouvement de masse. Cette période de redéfinition et d'analyse des erreurs a donné lieu entre 1982 et 1984 à une crise de la gauche révolutionnaire qui s'est manifestée par des

• Aujourd'hui, vous cherchez une convergence avec les organisations de masse plutôt qu'un contrôle de celles-ci ?

- Les organisations de masse doivent avoir leur autonomie. La capacité des révolutionnaires à contribuer à ouvrir un espace politique pour les masses, est capi-

Dans cette relation avec les masses et l'URNG est très attentive à éviter une radicalisation prématurée des organisations de masse. La direction syndicale partage cette démarche. Ce n'est pas facile. Nous avons entendu des déclarations correctes de la nouvelle génération des dirigeants syndicaux qui montrent qu'ils veulent aller lentement, progressivement, ne pas se laisser déborder par la masse dans des actions qui ne peuvent pas aboutir à des

Il faut tenir compte du fait que la classe ouvrière guatémaltèque est encore très peu syndicalisée. Il faut donc progresser à ce niveau-là. Signes positifs en ce sens : la création récente du Comité des Syndicats Unis (COSU) qui comprend entre autre l'Union syndicale des travailleurs du Guatemala (Unsitragua, la nouvelle centrale de gauche indépendante, ndlr), et la Confédération générale des travailleurs guatémaltèques (CGTG) de tendance démocrate chrétienne. Cette coordination indique que la base sociale organisée de Vinicio Cerezo est en train de s'effriter.

Les signes de radicalisation ne manquent pas. Au printemps 1987, la longue grève des travailleurs des Services publics a été un coup très dur pour la Démocratie chrétienne. Cette grève était importante parce que ce secteur des travailleurs était considéré par la Démocratie chrétienne comme lui étant favorable et relativement privilégié par rapport aux autres. A cela s'ajoutent les possibilités d'explosion sociale cycliques contre l'augmentation du prix des transports, la question de la terre.

• Que se passe-t-il avec les paysans ? La personnalité du padre Giron qui a relancé le mouvement paysan est fort controversée. On ne constate pas de convergence entre le mouvement paysan et le mouvement urbain populaire comme au Salvador.

- C'est vrai. Il faut savoir qu'au Salvador, le degré de prolétarisation des paysans est beaucoup plus avancé. En plus, la radicalisation des luttes sociales y est aussi plus forte. Dans le cas guatémaltèque, TURNG reconnaît que le mouvement du padre Giron a contribué à briser le tabou de la réforme agraire (voir Inprecor numéro 226 du 29 septembre 1986).

Le mouvement du padre Giron, créé début 1986, n'a pas le monopole de l'organisation des paysans. Actuellement, il y a onze mouvements paysans. De plus, le Comité d'unité paysanne (CUC) a repris de l'importance. Leur lutte ne peut que s'amplifier et se radicaliser car les propriétaires fonciers, la bourgeoisie agro-exportatrice, refusent toute réforme agraire.

• Une scission du Parti guatémaltèque du travail (PGT, parti communiste, ndir) faisait partie de l'URNG à sa création en 1982. Depuis deux ans, ce n'est plus le cas. Peux-tu donner une explication ?

- Premièrement, le PGT est divisé. Il est préférable qu'il se réunifie avant de rentrer dans l'URNG. Le processus de réunification semble en bonne voie si l'on en juge par le document récent établi par les deux fractions à l'occasion du 37e anniversaire du PGT. De plus, dans ce document, les deux fractions du PGT reconnaissent l'URNG comme l'avant-garde de

Deuxièmement, les trois organisations qui composent l'URNG (l'ORPA, l'EGP et les FAR) sont des organisations politico-militaires, T'URNG est une réalité politico-militaire. Et, jusqu'il y a peu, aucune des "branches" du PGT ne faisait un travail politico-militaire. La situation est aussi en train de changer de ce côté. En effet, le PGT a réalisé certaines actions politico-militaires ces derniers mois (occupation de l'Université le 2 octobre ; récupération d'armes, ...).

Propos recueillis par Arnold Novembre 1987.

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