Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

Réformer d'en haut ou... démocratiser d'en bas ?

· Inprecor n° 258, 1er février 1988 · p. 14-18 · 5 279 mots

URSS et Russie Europe de l'Est Stalinisme

D EPUIS DES décennies, l'Union

soviétique et les pays de l'Est sont présentés à l'Ouest sous des couleurs noires, au mieux grises. Influencés par les visions orwelliennes et les témoignages de Soljénytsine, les journalistes occidentaux ont été tentés, surtout après les interventions soviétiques en Tchécoslovaquie en 1968 et en Afghanistan en 1979, de présenter le système soviétique comme agressif par essence, de prouver sa nature expansionniste. Le totalitarisme, ce pouvoir de l'Etat déshumanisé visant à absorber et dominer toute la vie sociale, domination à laquelle rien et nul n'échappe, est devenu le cadre d'analyse de la plupart des travaux consacrés à l'Europe de l'Est. Les concepts conservateurs (1) sont la manifestation d'un effort pour prouver l'existence d'un dénominateur commun entre le totalitarisme de type soviétique et celui de type nazi, voire leur identité. Nous pensons qu'il est légitime de refuser ce type de concepts de droite, car ils poursuivent une fin bien précise, l'apologie des rapports de production capitalistes et de la démocratie bourgeoise. Certains auteurs en conviennent d'ailleurs volontiers. Cependant, le simple refus de cette approche est insuffisant. Il l'est déjà pour ceux qui font l'expérience de la démocratie bourgeoise, tout en étant, pour ce qui est du régime soviétique, influencés dans leurs opinions par une avalanche d'informations de seconde main, voire par une franche désinformation. Mais le rejet pur et simple de cette approche est insuffisant pour les gens d'Europe de l'Est qui souffrent d'un réel manque d'information, ce qui les conduit à analyser schématiquement, non seulement la réalité occidentale, mais également les causes profondes des phénomènes régissant leur vie sociale quotidienne.

Deux systèmes différents

Notre travail ne peut, ni ne veut, essayer de démontrer qu'il ne faut pas chercher, dans le marxisme-léninisme, l'origine de l'état actuel - fort déplaisant - des sociétés est-européennes. Cette idéologie, pas plus qu'une autre n'en est la cause. Ensuite, nous n'avons pas l'intention de démontrer ici, que le prétendu caractère expansionniste du système soviétique, ne serait pas l'héritage logique de l'idée de la "révolution mondiale" mais qu'au contraire, son indéniable agressivité est plutôt la conséquence de sa perte d'initiative et de sa faiblesse. Nous n'entendons pas non plus démontrer ici, que sa tendance totalitaire - c'est-à-dire cette tendance au contrôle absolu et à la domination sur tout et tous - s'amoindrit progressivement depuis les années cinquante, ni qu'il existe des normes juridiques, bonnes et mauvaises pour les dominés, que le pouvoir politique s'efforcerait de plus en plus souvent de respecter ; ni que le parallèle fait entre le nazisme et le système dans lequel nous vivons n'a pas de sens. S'il n'en a pas c'est parce que les racines historiques, les causes économiques et les caractéristiques politiques de ces deux systèmes sont d'ordre différent, comme le sont leurs manifestations, leurs aspirations, leurs crimes et la vie de ceux qui subissent ces deux types de régime.

Ce travail se veut une esquisse de l'évolution politique de la Tchécoslovaquie dans ces derniers mois. Nous espérons ainsi dégager un certain nombre de faits pouvant contribuer à une meilleure appréhension de notre partie du monde.

Les illusions de "l'effet Gorbatchev"

L'image de la grisaille totalitaire noyant les pays du bloc soviétique, s'est quelque peu modifiée depuis l'arrivée de cueilli les discours de Gorbatchev et les quelques changements intervenus en URSS, avec une satisfaction telle, qu'ils ont fait naître chez une partie de l'opinion publique, des illusions quant aux capaci tés du système soviétique à se transformer graduellement en société démocratiquement organisée. Ce virage à 180°, même s'il n'est pas général et s'accompagne de réserves, a finalement, les mêmes consé quences que la bonne vieille approche de droite faisant du totalitarisme soviétique l'incarnation du Mal. Hier, tout était à rejeter ; la société soviétique et celle des autres pays de l'Est étaient toutes mises au pas par le pouvoir étatique ; le droit était supprimé ; les droits de l'Homme et les libertés démocratiques brillaient par leur absence. Rien ne justifiait donc de s'intéresser aux détails, d'étudier de près le mécanisme complexe du pouvoir et du système politique, de chercher des alliés potentiels dans ces pays, de différencier les revendications. Tout était gris, hostile, méchant.

Et aujourd'hui, comme par miracle, les choses prennent la bonne direction. Les réformes de Gorbatchev progressent et s'imposeront tôt ou tard. Dans ces conditions, mettre l'accent sur les revendications des droits de l'Homme ou soutenir l'opposition démocratique - ce qui nécessiterait une connaissance approfondie de structures politiques, sociales et culturelles complexes et donc, des études de fond - pourrait même, à la limite, faire du tort à l'entreprise Gorbatchev, l'affaiblir, aggraver sa position déjà instable. Ou bien, dans la même optique, souligner la convergence des deux systèmes vers une société démocratique pourrait discréditer Gorbatchev aux yeux des conservateurs soviétiques influents, prenant tout cela

) Le terme "conservateur" est employé dans le pré sent article à un double sens, d'une part lans le sens politi co-philosophique habituellement utilisé en Occident, d'autre part, pour désigner le groupe de dogmatiques, ›artisans d'une ligne "dure" au sein du Parti communiste l'auteur trouve ce double emploi justifié non seulement par le fait qu'il trouve ces deux positions très proches. mais aussi à cause de la mentalité commune à tous leurs partisans : une vision en noir et blanc du monde, même si les signes changent selon les uns et les autres. L'aimable lecteur comprendra sûrement selon le contexte, de quel groupe il s'agit. (P.U).

60-C

TCHECO JANVIER 1968 : Alexandre Dubcek du Parti communiste tchèque

Printemps de Prague. Avril 1969 Entre ces deux dates, le 21 août 15 entraient en Tchécoslovaquie, la "normalisation". Milos Jake général du PCT en décembre der fut vice-ministre de l'Intérieur jusq opposants à la libéralisati il devient le président de la comm titre qu'il contribua activement à de milliers de militants, ayant pel Prague. Avec lui, c'est vraiment à i devrait se mettre à l'heure de La Tchécoslovaquie n'est pas l'URSS "Nous avons tiré les leçons de 196¿ genre de reculs". Les mouvement:

longue date dans ce pays, le p voilà 11 ans. De vigoureux dé

L'attitude à adopter vis-à-vis d en est au centre depuis deux ans.

qui - dans et hors la Charte -et perestroika et c à Gorbatchev. (Voir interview de présent, ces appels d'offre n'ont re agressive du côté tc

Le point de vue de Petr Uhl, mar

Charte et du Comité de défe emprisonnées (VONS), rédacteu Charte, est tout différent. Nous pub travaux, paru initialement do rétrospective du Printemps de F

- ou pas - avec la perestroïka à la Charte 77 et sur le devenir c

Réformer

OL démocratise

Page 15

SLOVAQUIE remplace Antonin Novotny à la tête acte de naissance officiel du

Gustav Husak remplace Dubcek. 68, les troupes du Pacte de Varsovie emmenant dans leurs bagages s qui a été nommé secrétaire hier - Husak prenant sa retraite -u'en 1967 et l'un des plus virulents in de 1968. De 1969 à 1977, sion de contrôle du Parti. C'est à ce purer le PCT de quelques centaines ou prou participé au Printemps de ›etite vitesse que la Tchécoslovaquie a perestroika et de la glasnost.

Comme le déclarait Jakès lui-même - 1969, et nous savons où mènent ce : civiques indépendants existent de incipal étant la Charte 77 créée pats traversent ce mouvement. e la politique gorbatchévienne, Nombreux sont les ex-communistes dentifient Printemps de Prague pportent leur soutien Dubcek à L'Unita page 26) Jusqu'à incontré qu'une fin de non-recevoir hèque et soviétique. liste révolutionnaire, membre de la ase des personnes injustement ¡ public d'Infoch, le bulletin de la ions ici, l'un de ses plus importants ns Inprecor tchèque, analyse rague et de ses ressemblances réflexion sur le rôle qui échoit le l'opposition en Tchécoslovaquie.

d'en haut

1...

r d'en bas ?

comme une preuve de sa volonté de "pactiser" avec les capitalistes.

Cette démarche nous amène aux mêmes conséquences que le point de vue précédent : aujourd'hui comme hier, il n'est nul besoin de s'intéresser de trop près aux nuances et aux problèmes de T'URSS et de l'Europe de l'Est.

Mais les concepts commodes sont rarement les meilleurs. En réalité, la question ne se pose pas en termes de totalitarisme ou réforme, car l'un comme l'autre ne sont qu'illusions nourries par manque d'information ou a priori politique.

Même un homme connu par ailleurs pour son extraordinaire perspicacité, Zdenek Mlynar, ancien secrétaire du Comité central du Parti lors du Printemps de Prague, n'a pas su éviter le piège de ce dilemme. Tout en rejetant la vision de droite du totalitarisme soviétique, c'est lui qui propose comme seule alternative possible, l'idée d'une capacité d'auto-réforme du système soviétique. Il fonde cette idée sur une analyse de la situation soviétique actuelle au plan politique, économique et culturel. Bien qu'il soit exilé en Autriche depuis 1977, Zdenek Mlynar est très représentatif du milieu des ex-communistes, c'est-à-dire des gens exclus du Parti après 1968, il est le porte-parole d'une partie de ce milieu. Pour commencer, nous allons examiner comment ce milieu-là interprète la politique de Gorbatchev.

Réhabiliter une conception réformiste

Tout d'abord, il faut souligner que pour les communistes exclus, notamment s'ils avaient occupé des postes importants avant 1970 et s'étaient engagés plus avant dans les années 68-69 comme soi-

"progressistes", l'évolution soviétique actuelle représente un certain espoir personnel. C'est humain et c'est compréhensible. Bien évidemment, la plupart d'entre eux ne nourrit plus guère d'espoirs de "réintégrer" (pour reprendre leurs termes) les structures du pouvoir. Pourtant, ils espèrent au moins voir réhabilitée leur conception réformiste. Les ressemblances entre le Printemps de Prague et l'évolution que connaît l'URSS, leur apparaissent comme sautant aux yeux. Ce n'est qu'avec réticences qu'ils admettent que la situation sociale, politique, économique de l'URSS est très différente de celle de la Tchécoslovaquie non seulement d'aujourd'hui, mais aussi des années soixante. Ils ne saisissent qu'un seul aspect de ces différences, le retard de l'Union soviétique au plan technologique et social, dans le domaine des traditions démocratiques, etc. Par conséquent, ils sont incapables d'expliquer le fait, qui d'ailleurs échappe même à une partie d'entre eux comme à la majorité de la population tchécoslovaque, que les réformes de Gorbatchev ne rencontrent qu'un faible appui dans la population soviétique, que l'intelligentsia seule les accueille avec enthousiasme alors que les ouvriers et d'autres couches de la population soviétique, restent indifférents, voire hostiles. Il est difficile de discuter avec les ex-membres du Parti, notamment à cause d'une certaine confusion de langage : les termes comme réforme, démocratie ou autogestion prennent diverses significations selon les participants à la discussion.

Des analogies trompeuses

Le problème des débats sur les affinités entre le Printemps de Prague et les changements en cours en URSS, provient probablement d'une estimation différente du processus tchécoslovaque en 1968, et plus précisément 68-69. Les partisans de l'affinité, voire de la ressemblance globale, considère l'évolution de la Tchécoslovaquie dans ces années là, comme un simple processus de réforme, c'est-à-dire comme un processus de changements politiques positifs, mais aussi culturels, sociaux, et partiellement économiques, imposés, ou du moins tolérés, par la direction du Parti avec Alexandre Dubcek à sa tête. Il s'agissait de changements politiques ayant rencontré un écho positif auprès de la population, permettant d'ouvrir à cette dernière, la voie de l'initiative et de l'activité

Il serait pourtant plus exact de dire, même si cette approche reste elle-aussi forcément schématique, que la Tchécoslovaquie de 1968 a connu deux processus parallèles se conditionnant et se complétant mutuellement, mais qui poursuivaient deux objectifs distincts et dont les protagonistes étaient des forces sociales et politiques différentes.

Le premier processus était l'œuvre du Parti communiste, notamment de sa direction, d'une partie de son appareil, des intellectuels communistes et, dans une moindre mesure, de la base du Parti. Il s'agissait effectivement d'un processus de réforme, fruit de la période 1963-1967, moins connue parce que moins spectaculaire que les bouleversements des années 1968-1969. Pourtant, les années soixante furent témoins de changements sociaux importants auxquels se résignèrent finalement, après de longues hésitations, la direction du Parti avec Novotny à sa tête, et le gouvernement Lénart (Président de la République - ndlr). Le Code du travail fut modifié au bénéfice des travailleurs ; les voyages à l'étranger se libéralisèrent ; les échanges d'information au niveau international furent plus aisés ; les limitations en matière d'emploi et d'études supprimées; les anciens prisonniers politiques progressivement libérés et réhabilités au plan juridique et civique. Bref, la vie devenait plus libre. Le pays a connu une libéralisation, au sens politique du terme, lente certes, mais évidente et sans drames. résultat du dégel international de la fin de la guerre froide et, bien sûr, des changements intervenus en URSS sous Khrouchtchev qui ont eu un impact sur l'évolution de la Tchécoslovaquie, bien après la destitution de leur inspirateur.

A l'intérieur du pays, cette libéralisation est à mettre au compte des forces qui s'évertuaient à lui ouvrir la voie : intellec-

Page 16

tuels, écrivains, étudiants en partie. Mais dans l'appareil du Parti et de l'Etat existaient aussi des partisans relatifs de ces réformes : l'économie exigeait des changements. On peut avec raison tracer un parallèle entre ce processus réformiste de libéralisation et l'évolution soviétique actuelle, malgré bien des différences. Parmi les plus importantes, on relèvera la stagnation économique que connaît l'Union soviétique, plus prononcée que les distorsions dont souffrait l'économie tchécoslovaque de l'époque. On peut y ajouter les lourdes conséquences de plusieurs décennies de cruauté stalinienne qui ont réussi à étouffer, dans une grande mesure, la continuité historique des traditions démocratiques russes, baltes, caucasiennes, etc., et notamment les traditions d'auto-organisation populaire qui s'étaient développées en 1917 et les années qui ont juste suivi.

"Le despotisme éclairé"

Une autre différence existe aussi dans l'orientation générale et le rythme de ces deux tentatives réformistes. Alors qu'en Tchécoslovaquie, des changements lents avaient amoindri la rigidité bureaucratique dans la vie quotidienne de différents groupes sociaux, le "despotisme éclairé" URSS, met l'accent sur l'intensification du travail, la discipline et l'ordre, ce qui est loin d'être populaire. Voilà pourquoi nous avons des différences de taille entre les réactions des populations respectives. Tandis que la population soviétique, dans son ensemble, considère les changements introduits par la glasnost - plus d'informations vraies et abolition des blocages bureaucratiques dans le domaine culturel en général - comme n'étant pas essentiels, et suit avec réserve, voire hostilité, les changements dus à la perestroïka dans le domaine économique, et partiellement politique, la population tchécoslovaque des années soixante était beaucoup plus favorable aux efforts réformistes du Parti communiste. Elle avait volontiers accepté les "cadeaux" qu'on lui accordait alors en matière de justice et de liberté ; elle suivait avec une relative sympathie la volonté d'introduire des formes moins rigides de travail et de gestion.

La crise politique qui a secoué la direction du Parti à la fin de 1967 et au début de 1968, a non seulement accéléré le processus de réformes, mais l'a modifié qualitativement car un autre processus, celui "d'en bas", prenait progressivement le dessus. De plus en plus nombreux étaient ceux, d'abord étudiants et intellectuels, puis jeunes en général, cadres techniques, fonctionnaires syndicaux et finalement aussi ouvriers, qui rejoignaient le mouvement démocratique s'amplifiant, et dont les objectifs n'étaient plus des réformes, c'est-à-dire des changements fonctionnels du système, comme sa modernisation, son efficacité, ou le simple affaiblissement des barrières bureaucratiques rigides qui enfermaient la société. Le but était déchangements rels, visant de plus en plus nettement une transformation complète du régime, pour construire une société pluraliste, un régime démocratique. Le fait est indéniable malgré la formulation assez vague des concepts de l'époque, malgré les différences existant entre les conceptions technocratiques (le pouvoir du management, une autogestion purement économique assurant la "participation" des travailleurs à la gestion de l'entreprise ou, au certain contrôle ouvrier) et les conceptions autogestionnaires.

Une base populaire

Cela reste indéniable bien que le processus démocratique, resté en germe, se soit paradoxalement accéléré quand il était trop tard, c'est-à-dire après le 21 août 1968. L'essentiel demeure sa base réellement populaire et qu'il ait attiré à lui les couches les plus larges de travailleurs. Même si des millions de protagonistes de cet événement ont vécu et compris leur auto-organisation comme l'expression de | leur soutien à la direction Dubcek et, à quelques exceptions près, ne distinguaient pas leurs intérêts, aspirations et objectifs de ceux de la direction du Parti, cela n'est en rien décisif. Cette direction, de concert avec un appareil du Parti lui-même très difnon seulement "réformistes" et formant une constellation complexe de forces politiques et de tendances au gré des circonstances, a poursuivi sa ligne réformiste originelle. Elle l'a continuellement modifiée tout au long de 1968, jusqu'à l'intervention soviétique, soumise qu'elle était à la forte pression venant "d'en bas"

non moins forte, bureaucratie internationale avec Brejnev à sa tête, et celle des conservateurs autochtones. Mais pour les dirigeants communistes, les réformes visaient toujours à renforcer le système en place et à empêcher le développement d'une organisation sociale démocratique, objectif des initiatives chaque jour plus audacieuses de la base. Voilà pourquoi cette même approche réformiste, qui avait si bien assaini le climat social du pays et amélioré les conditions de vie de la population dans les années 1963-1967, s'est transformée frein au printemps 1968, un frein réellement efficace contre une véritable démocratisation du pays, à cause des illusions Qu'est-ce-que la démocratie ?

Cela fut évident après l'intervention soviétique, dans la période d'août 1968 à avril 1969, où la direction du Parti se réclamait encore de la politique réformiste, tout en s'orientant déjà vers les reculs et la "normalisation" (entendez, reprise en main bureaucratique), accompagnés de vagues de répression en dehors de tout cadre légal. Finalement, ce que la répression n'a pas su faire, le passage relativement réussi à une "société de consommation", la corruption d'une partie de la population et une démoralisation généralisée

Quand on utilise le terme démocratie, il est nécessaire d'en éclairer le sens. Dans les conditions de la Tchécoslovaquie et des autres pays de l'Est, il faut le comprendre comme un programme dont la formulation peut avoir, contrairement à l'Europe de l'Ouest, par exemple, une portée révolutionnaire. Mais il est indispensable de définir ce que l'on entend par démocratie, sinon les gens peuvent interpréter toute libéralisation, toute amélioration, comme autant de signes d'une démocratisation. Or, on ne peut désigner comme démocratie qu'un régime politique qui garantisse institutionnellement le pluralisme d'opinions, exigeant même le développement de ce pluralisme, qu'il soit politique, philosophique, religieux, culturel, etc. ; qui garantisse institutionnellement, juridiquement et sans appel, aux diverses opinions, programmes et projets s'exprimant, l'accès à une discussion libre, à la publicité, bref, à une réelle compétition pour gagner des sympathisants ; qui ga-

Page 17

rantisse institutionnellement à chacun la liberté de choisir tel programme ou opinion ou tel autre, et le pouvoir de les influencer ; qui assure à la majorité la possibilité de choisir un projet parmi d'autres, et à la minorité la possibilité de le critiquer, tout en essayant de convaincre la majorité de modifier ce choix. Sur le fond, la démocratie n'est pas nécessairement liée à l'existence de partis politiques, et encore moins à l'existence de partis dont les dirigeants, avec leur politique politicienne, n'ont pour seul but que l'exercice du pouvoir, seuls ou en coalition avec d'autres. Il est toutefois difficile d'imaginer un régime démocratique sans l'existence de centres d'idées présentant et corrigeant sans cesse leurs programmes, conceptions et propositions. Le terme traditionnel de "parti politique", pour ce type de centres et leurs adhérents, fonctionnant sur la base de la démocratie interne, à l'inverse des partis communistes traditionnels, demeure tout à fait acceptable dans les conditions qui régissent les sociétés

Nombreuses sont les preuves du caractère anti-démocratique de la tentative communiste 1968 : la discussion autour de l'abolition de la censure et les tentatives de la restaurer, ne serait-ce qu'en partie, la controverse sur la social-démocratie, les pseudoouvertures du Programme d'action (2) qui n'en maintenaient pas moins le rôle dirigeant du Parti, etc. Il faut encore mentionner que cette direction a continué à cacher la situation réelle, par exemple le danger soviétique qu'elle connaissait nécessairement.

Améliorer le système

You le dépasser

Certes, beaucoup de membres du Parti, voire de sa direction, étaient partisans de changements très poussés. Certains ont même franchi la limite séparant libéralisation et démocratisation, amélioration du étaient de plus en plus rares, si on regarde de bas en haut la hiérarchie du pouvoir. Ce sont souvent d'ailleurs les progressistes les plus connus qui ont adopté les positions les plus bureaucratiques pour sauvegarder ce qui avait déjà été gagné.

Retournons maintenant à nos communistes d'aujourd'hui, exclus du Parti et qui hélas, influencent l'opinion publique, quoique davantage en Occident qu'en Tchécoslovaquie. Il est totalement illusoire de ne voir qu'un seul mouvement dans le processus du printemps 1968, et de le présenter à la fois comme réformiste et démocratique. Il est donc faux de parler d'une ressemblance globale entre ce processus-là et les changements en cours en

D'ailleurs, même dans ce milieu des ex-communistes, l'évolution actuelle de l'URSS est perçue de façon très différenciée. Qu'on puisse la juger comme un tournant révolutionnaire, pour reprendre le terme de Gorbatchev, ayant pour but une démocratisation de la société soviétique, au sens où nous l'employions plus haut, est une opinion qui est loin d'être partagée par tout le monde. La minorité qui y avait souscrit, encore qu'avec beaucoup de réserves, notamment sur les délais nécessaires à l'accomplissement d'une telle transformation, a été parmi les plus déçus après la visite de Gorbatchev à Prague, en avril 1987. Son point de vue, traduit dans la lettre des dix-huit fonctionnaires du Parti communiste (3), dont quatre anciens membres du Comité central, ne reflétait pas, loin de là, la palette d'opinions que Ion trouve chez les ex-communistes. Leur identification avec la politique de Gorbatchev, qui est au centre de leur lettre, a provoqué de très vives réactions de protestation, et même de rejet dans leur milieu. Les porte-parole de la Charte 77 ont publié un démenti dénonçant une information de la radio qui pouvait laisser à penser que la Charte était liée à cette lettre

Transformer les illusions en réalité D'autres ex-communistes ont un point de vue plus sophistiqué. Ils admettent que les intentions de Gorbatchev et consort ont, pour l'instant, peu de choses en commun avec une véritable démocratisation. Mais, ajoutent-ils, en soulignant les aspects démocratiques potentiels que l'on peut y déceler, en prenant Gorbatchev "au mot" , en montrant du doigt le peu de crédibilité que l'on peut aujourd'hui accorder à ses postulats, tout en acceptant qu'ils puissent en gagner dans l'avenir, on pourrait créer une certaine atmosphère de pression d'en bas, transformer les illusions en conceptions et les conceptions en réalités, parce que les idées massivement adoptées peuvent devenir une force sociale puissante. Ce raisonnement écarte l'idée que ces idées puissent être acceptées de façon opportuniste et hypocrite par les dirigeants. Et c'est encore plus vrai pour la Tchécoslovaquie où cette hypocrisie de

"démocratisation" les yeux. Même ceux qui exprimaient ce point de vue, diversement nuancé, ont cessé partiellement de propager "la nouvelle façon de penser" gorbatchévienne, en mesurant le fossé creusé entre beaucoup de citoyens tchécoslovaques, dont beaucoup d'ex-communistes, et la politique de Gorbatchev, après sa visite à Prague. On est passé de l'espoir à un scepticisme profond

Dès avant avril 1987, le milieu ex-communiste professait d'ailleurs des vues très critiques sur perestroïka et glasnost. Certains considèrent les changements en URSS comme de simples modifications de façade, et persistent à penser qu'il est impossible de réformer le système totalitaire, soviétique. Fréquemment critiquée, cette opinion se voit opposer des exemples de changements concrets, de libéralisation concrète, notamment dans le domaine de la culture et en partie sur les droits de l'Homme avec l'affaiblissement de la répression et la libération des prisonniers politiques, même si ces mesures sont largement insuffisantes. Il en est de même, sur les questions économiques, où le mot réforme est employé à juste titre si on le comprend comme une certaine amélioration de la qualité de la production et de la distribution en particulier, l'économie et de sa gestion en général.

Savoir si l'on peut, ou non, réformer le système soviétique, n'est quasiment pas discuté dans le milieu des ex-communistes, qui ne sont pas d'accord avec la thèse développée ici, à savoir que les réformes d'en haut ne peuvent déboucher que sur une simple libéralisation du système politique et une modernisation de l'économie, mais sûrement pas sur une démocratisation impliquant le dépassement du système et la formation d'un système politique qualitativement différent. Que la tentative Gorbatchev n'ait pour objectif que de renforcer le système en vigueur, échappe aux ex-communistes. Si l'on excepte une petite minorité sceptique, tous partent de l'idée qu'il est possible de réformer le système, dans le sens d'une démocratisation, comme d'une évidence. On ne se pose même pas la question de savoir si Gorbatchev prend au sérieux ce qu'il dit, si sa direction est capable de diriger le mouvement réformiste dans les conditions qui sont celles de l'Union soviétique, et quelles sont ses

Les réformes d'en haut

Des différentes voies débouchant sur le changement, on n'en prend souvent au sérieux qu'une seule : les réformes d'en haut, accompagnées parfois - selon le degré de conviction démocratique des difféparticipants à la discussion, plus élevé sans doute chez les ex-communistes signataires de la Charte 77 que chez les autres - de la prise en compte de la néd'une pression d'en bas. pression s'exercerait aussi bien à la base des structures officielles (le Parti, les syndicats officiels, les Eglises, les organisations de jeunes...) qu'à partir des communautés et des initiatives indépendantes (Charte 77, VONS, underground ...).

Le point de vue opposé, c'est-à-dire l'impossibilité de réformer le système politique soviétique, idée basée à la fois sur l'expérience historique et sur l'analyse du pouvoir en URSS, en Tchécolovaquie, etc., ne rejette pourtant pas sans appel la voie des réformes par en haut. Tout en

2) Document officiel adopté par le Comité central en avril 1968 qui donnait le cadre du 14e congrès du Parti prévu pour août 1968. Tout en faisant des concessions au mouvement démocratique qui se développait, il maintenait l'essentiel du système, dont le rôle dirigeant du parti.

3) Lettre envoyée par 18 ex-communistes dont Jiri Hajek, ancien ministre du Printemps de Prague, à Gorbatchev, lors de sa visite en avril demier, dans laquelle ils apportent leur soutien sans réserve à la politique suivie e JRSS. et avec laquelle ils souhaitent collaborer. Beau coup, ex-communistes ou pas, ont qualifié cette lettre de "supplication honteuse".

4) Rappelons que pour sa part, la Charte 77 a également envoyé une lettre à Gorbatchev en avril, dans laquelle elle demandait notamment le retrait des troupes du pacte de Varsovie. Texte publié dans Inprecor numéro 247 du 13 juillet 1987.

Page 18

gardant à l'esprit que cette amélioration du système politique et des économiques a pour but de sauvegarder ce système, on peut, sans hésitation, soutenir les réformes quand elles améliorent concrètement la vie des gens ou de couches de la population. Quand elles apportent un peu plus d'air à tous. Il faut d'autant plus leur apporter notre soutien, que l'ensemble de la société, et en particulier son intelligentsia, arrive ainsi à un degré plus élevé de conscience sociale, que le climat de liberté grandissante favorise la croissance de revendications bas" toujours plus poussées. libéralisation, c'est la démocratisation véritable qui finira par frapper à la porte, même si les réformateurs voulaient tout, sauf ça, même s'ils la craignent comme la

La réforme par le bas Un second moyen d'aller vers la démocratisation du système est très apprécié des ex-communistes. Il consiste à transformer progressivement les institutions d'Etat et du Parti existantes (surtout du Parti, mais sans exclure les autres), pour en faire un instrument aux mains des membres de base qu'elles sont censées représenter. Il s'agit donc de les transformer en instruments servant à la défense des intérêts des travailleurs et des couches les plus larges de la population. Nous trouvons ici une conception de réformes par en bas, basée sur la conviction que ce système politique peut, de lui-même, par ses structures et par l'intermédiaire de ses propres institutions, renaître, se rénover, changer, se transformer enfin en un système démocratique, à condition toutefois, que les adhérents de base du Parti communiste, des syndicats, etc., s'engagent dans ce processus. Se référant à l'expérience historique du Printemps de Prague, cette conception se combine souvent avec la première conception, c'est-à-dire celle des réformes d'en haut. C'est un ensemble de "vases communiquants", les deux faces d'un même processus de réformes. Cette deuxième conception des "réformes par le bas" est assurément plus sympathique que la première parce qu'empreinte d'esprit démocratique. Conçue comme le début de la restructuration de la société, de sa transition de la dictature bureaucratique vers une organisation démocratique de la société, cette voie est envisageable et demande qu'on lui prête attention, en la combinant avec une troisième voie dont nous parlerons tout à l'heure. Sous certaines conditions, on peut la soutenir pleinement. Pour ce qui est de l'Union soviétique aujourd'hui, il faut se demander sérieusement pourquoi les réformes de Gorbatchev ne provoquent pas de bouleversements dans

Get, jusqu'à présent, on ne les voit guère venir. De même, il faut savoir si en Tchécoslovaquie, c'est la tentative réformiste des années soixante qui a été effectivement la seule cause de l'évolution rapide des organisations et institutions officielles du printemps 1968 qu à 1969.

En réalité, l'expérience tchécoslovaque démontre bien le peu de souplesse des limites du système politique et que les

"d'en haut" ou "d'en bas", s'arrêtent et deviennent des freins de l'évolution dès que les détenteurs du pouvoir se sentent menacés par des revendications de plus en plus avancées. Il faut cependant accepter que le processus de réforme à l'intérieur des institutions officielles, puisse constituer le mouvement essentiel de la première phase de la confrontation avec le système politique, la phase qui anson changement, la révolution

Cela vaut surtout pour certains pays où la quasi totalité de l'intelligentsia est intégrée au système, aux structures officielles. C'est le cas de l'URSS, de la Bulgarie, en partie également de l'Allemagne de l'Est. Toutefois, même dans ces conditions, vouloir se limiter uniquement aux conceptions réformistes, avancer des programmes politiques basés sur l'illusion de la capacité du système en place de se réformer par le biais de ses propres institutions, serait une erreur politique très grave, car cette conception devient à un moment historique donné, un l'évolution de la société.

Pour la Tchécoslovaquie, et cela vaut aussi pour la Pologne, il faut se pencher sur une troisième voie de démocratisation, celle des associations indépendan-

"des polis parallèles", où la société est influencée par une activité indépendante qui se transforme elle-même en mouvement social. C'était la voie choisie par Solidarité en Pologne et, dans une moindre mesure, par la Charte 77.

Cette conception ne s'oppose pas aux vues réformistes, notamment à d'une pression d'en bas. L'expérience historique, y compris le Printemps de Prague, nous enseigne que si les structures officielles connaissent un mouvement réformiste à la base, ce mouvement fait naître des tendances centrifuges autonomes et, sur les restes des anciennes "courroies de transmission" bureaucratiques et non réformables, de nouvelles organisations, institutions et initiatives apparaissent, rejoignant peu à peu les initiatives indépendantes et jouant un rôle opposé à leur fonction oppressive et manipulatrice originelle. Elles travaillent à l'émancipation de la société en créant les conditions de l'émancipation de chacun.

Tandis qu'une partie des ex-communistes refuse cette troisième voie, le soutien au mouvement indépendant comme embryon de l'organisation future de la société, et tourne le dos à la Charte 77, certains demandant même à leurs anciens camarades de quitter cette entreprise aventuriste, les autres manifestent leur sympathie pour la Charte et quelques centaines d'entre-eux sont allés jusqu'à la signer. Les quelques dizaines de chartistes les plus actifs sont, à peu près pour moitié, des gens provenant de ce milieu d'ex-com-

Une erreur sur cette page ?