L'ANALYSE des opinions des ex-communistes sur le changement potentiel en Tchécoslovaquie et l'influence qu'exercent les réformes de Gorbatchev était nécessaire à nos yeux, pour la simple raison qu'ils représentent la partie la plus politisée du mouvement indépendant de la société.
1 EVENTAIL de leurs opinions reflète assez bien la variété des idées existant dans la population en général. On y trouve les opinions les plus folles. On entend souvent dire par exemple, que les Tchèques sont dominés par les Slovaques, Husak, Bilak, Chnoupek (1) étant Slovaques ; que tout cela n'est qu'une grande supercherie à l'instar de 1968 quand la direction Dubcek s'était mise d'accord avec Moscou pour ouvrir les vannes de la libéralisation, créant ainsi les conditions de l'intervention soviétique. A l'inverse, on peut entendre que Gorbatchev chassera bientôt les dirigeants actuels pour installer Dubcek à leur place, ou bien que tout est de la faute des francs-maçons ou de l'athéisme, etc. Mais c'est précisément la visite de Gorbatchev qui a mis fin à beaucoup d'illusions qu'avaient les Tchécoslovaques "apolitiques". De petites choses apparemment sans importance ont irrité la population : "le double Nelson" (2) entre Gorbatchev et Husak à l'aéroport de Bratislava, ou la petite phrase du soviétique qui s'obstinait à répéter dans ses discours que la Tchécolovaquie fait partie des dix pays les plus développés, ce qui avait le don de mettre les gens en rage. En effet dans le retard général pris par rapport à l'Occident, c'est plutôt aux vingt ou trente pays les plus développés que se compa-
1) Vasil Bilak, secrétaire du Comité central, chef de file des "durs", Chnoupek, ministre des Affaires
2) C'est ainsi que l'on appelle dans le langage populaire, le baiser traditionnel des hommes politiques à l'Est.
rent les Tchécoslovaques. Ce retard, encore amplifié par la rumeur populaire, est généralement attribué à la domination soviétique et à l'intégration forcée au sein du Comecon, c'est-à-dire exactement au système que dirige Gorbatchev.
Malgré la diversité des avis quant à l'évolution du pays, et souvent même en l'absence d'avis, la population reste, dans son ensemble, unie dans son hostilité, poussée parfois jusqu'au ridicule, à l'égard de la direction actuelle du Parti et de l'Etat. Preuve en est, la quantité de petites histoires qui circulent ou l'écho fantastique qu'a rencontré le discours de l'acteur Milos Kopecky, retranscrit et copié clandestinement par les gens. Prononcé lors du congrès de l'Union des artistes dramatiques en mai 1987, 1l appelle les dirigeants actuels à partir "avec honneur" pendant qu'il en est encore temps. L'appel lancé par quelques ouvriers moraves, dont certains sont signataires de la Charte, était formulé de façon semblable.
Une influence positive
Mais retournons de nouveau chez les ex-communistes. Leur influence sur la Charte 77 fait l'objet de nombreuses rumeurs et de beaucoup d'illusions, notamment parmi les exilés tchécoslovaques. Il est vrai qu'ils exercent une influence relativement grande, tant par leur nombre que par leurs analyses politiques et économiques très élaborées. Pourtant, l'auteur de ces lignes, adversaire connu de beaucoup de leurs thèses, concepts et stéréotypes, estime que cette influence est positive et enrichissante. Ils ont apporté à la Charte 77 toute une série d'impulsions et d'idées. Certaines ne sont pas acceptées et donnent lieu à discussion, ce qui est déjà bien. En reprenant certaines idées et en en rejetant d'autres, la Charte s'oriente, se délimite, se corrige et renforce ainsi sa capacité de vie. Il en va d'ailleurs de même de l'influence des milieux conservateurs, et des autres courants d'idées qui se manifestent en son sein. La raison d'être de la Charte échappera forcément à celui qui la conçoit comme une coalition d'opposition ou une nouvelle sorte de Front national tchécoslovaque des années 1945-1948 (3). La Charte est un regroupement défendant les droits de l'Homme, une initiative civique durable qui prend partiellement les formes d'un mouvement - qu'il puisse se renforcer ! - et qui, précisément, pour exister comme tel, a renoncé à élaborer un programme politique commun ou à devenir la base d'une activité politique oppositionnelle.
Les raisons de cette autolimitation originelle sont à chercher dans le souci de maintenir la cohésion interne plus que dans la crainte d'une menace extérieure, même si cette dernière était et demeure toujours présente. Une association pluraliste ainsi comprise, n'exclut ni la possibilité pour ses membres de se regrouper sur une base politique dans d'autres sphères d'activité, ni l'existence d'autres groupes, pas seulement politiques, dont les rapports avec la Charte sont souvent très complexes. Croire qu'il y a une quelconque hégémonie dans la Charte est entièrement faux.
Les tentatives d'utiliser de la Charte pour les objectifs politiques ou idéologiques d'une partie de ses signataires, font souvent l'objet de critiques dans ses propres rangs. L'offensive des conservateurs
Avant d'examiner si, et comment, ces tentatives se manifestent aujourd'hui dans les prises de position de la Charte sur la politique de Gorbatchev et ses conséquences en Tchécoslovaquie, nous aimerions évoquer brièvement la discussion orageuse qui a eu lieu voilà 2 ou 3 ans. Elle fut provoquée par la publication d'un document de la Charte 77 intitulé Droit à l'histoire (4) et, surtout, après la publication d'une explication de ses auteurs, anonymes. Même si tout y était dit à mots couverts, ce texte manifestait son hostilité non seulement vis-à-vis du marxisme et du socialisme (dans le sens des concepts originaux) mais aussi de la modernité, de la renaissance, de la réforme et toutes sortes d'impiétés, et ne cachait pas son inclination pour le féodalisme et l'ancien empire austro-hongrois. Sa publication coïncidait avec le prétendu retour religieux en Tchécoslovaquie (tendance qui a des causes socio-politiques beaucoup plus profondes et qui est sans doute statistiquement moins forte que "l'athéisation" progressive de la société, ou plutôt son
"agnosticisation") et une tentative de lier les concepts intégristes et conservateurs au catholicisme en particulier et au christianisme en général, de les présenter comme la seule interprétation chrétienne possible. On peut trouver une explication de cet événement dans la sur-représentation des chrétiens, surtout catholiques, au sein de la Charte où leur nombre dépasse largement leur représentativité dans l'ensemble de la population, notamment en Bohème et à Prague (5). La discussion a traîné pendant plusieurs mois et, évidemment, elle n'a pas tranché pour savoir si l'on doit, ou non, refuser "la science positiviste". Cependant, elle a parfaitement démontré les limites d'un regroupement pluraliste uni autour de la défense des droits de l'Homme. Finalement, la tentative des conservateurs a servi de leçon à tout le monde. Elle a provoqué l'inverse de ce qu'elle cherchait : la vision en noir et blanc du monde fut rejetée une nouvelle fois, même si elle n'est pourtant pas complètement morte.
Une autre tendance, moins virulente celle-là, représente une menace pour la Charte : le nationalisme. Ceux qui considèrent la Nation et la Patrie comme des valeurs intouchables sont peu nombreux au sein de la Charte et, seules quelques personnes âgées se réclament, avec d'ailleurs beaucoup de réserves, d'une vision nationaliste. Comme les ex-communistes qui ne croient pas trop à la glanost gorbatchévienne mais estiment qu'il est de bonne tactique de faire semblant (parce que les illusions se transforment en fin de compte en actes et parce que la vérité n'est pas ici une chose très importante), il est des gens, plus âgés, dans la Charte 77 qui, sur ce thème du nationalisme, sont persuadés, souvent à la suite de contacts qu'ils ont eus avec des membres de leur génération, que ces traditions-là "marchent" et qu'en conséquence, la Charte devrait devenir la conscience ou le porte-parole de la Nation. Heureusement, ce point de vue ne se manifeste pas souvent dans les documents de la Charte. Un certain "nihilisme sain" de la population et spécialement des jeunes est trop évident et devient un argument convaincant dans les discusions avec ceux qui sont tentés d'exploiter le nationalisme.
Ce ne sont pas les problèmes qui manquent dans la Charte. Ces derniers temps, on discute beaucoup du "ghetto" dans le-
3) Avril 1945 : fusion du gouvemement Bénès en exil à Londres depuis 1940 et du mouvement émigré en URSS, formation du cabinet Fierlinger (socialiste) où quatre partis sont représentés : communistes, socialistes, sociaux démocrates, populiste.
1946 : Victoire du PC aux élections (38%) et gouvernement de coalition de Klement Gottwald, Bénès est Président de la République.
1948 : vague de grèves, démission des ministres non communistes, puis de Bénès, Gottwald devenant Président de la république.Nouvelle constitution et élections assurant la domination bureaucratique du Parti communiste.
4) Texte de la Charte publié en mai 1984 qui souleva de vigoureuses polémiques. Il a été publié, ainsi que d'autres documents de ce débat dans Inprecor 190 du 18 février 1985.
5) 1/3 des membres de la Charte se déclarent chrétiens, dont une infime minorité comme pratiquants, alors que pour l'ensemble du pays, la Slovaquie mise à part, un infime pourcentage de la population est pratiquante. (1% pour Prague par exemple)
quel elle s'enferme (à cause précisément de la glanost dont on parle partout), de son influence minime, voire nulle, sur l'opinion publique tchécoslovaque qui contraste avec sa renommée à l'étranger. Cet isolement de la Charte est relié par certains de ses critiques, à l'atmosphère d'élitisme de l'esprit, de paternalisme, des coutumes chartistes selon lesquelles toutes les décisions importantes sont prises par un vague "noyau actif" de la Charte. La critique est parfois justifiée, parfois non, changer cet état de choses. La difficulté réside dans la nature même de la Charte qui n'est pas une organisation. Son foncdu jeu démocratique, c'est-à-dire le droit de la majorité de prendre des décisions et le droit de la minorité d'organiser le refus.
Un fonctionnement au consensus
La Charte fonctionne sur la base d'un consensus général qu'essaient de trouver -selon leur propre jugement et surtout, selon leurs possibilités - les porte-parole de la Charte avant de publier un document, etc. Ce principe de fonctionnement est très vague et si l'on voulait le suivre à la lettre, la Charte serait condamnée à limpuissance. Dans une association de plus de 1 000 personnes (6), on trouve toujours quelqu'un qui n'est pas d'accord. Mais il y a pire : il n'y a pas de contacts entre les porte-parole et la plupart des signataires. Cette situation est en partie due au fait que plusieurs centaines d'entre eux sont complètement passifs, non par peur de la police mais pour diverses raisons (désaccord avec l'activité de la Charte, manque d'instruction, âge, timidité, solitude sur leur lieu de vie, etc.), en partie parce que la police les empêche d'avoir des contacts, surtout pour ceux qui n'habitent pas Prague, et finalement, à cause de l'absence de tous rapports organisationnels à l'intérieur de la Charte.
Peut-être est-ce à la suite du débat général, dans la Charte et à l'extérieur, sur la possibilité d'une démocratisation, que l'on commence à discuter de ces questions au sein de la Charte. Manque d'esprit critique, héritage stalinien de "l'unité", volonté conservatrice de ne toucher à rien dans l'état insatisfaisant du fonctionnement interne de la Charte, autant d'éléments qui freinent la discussion et, par conséquent, une amélioration réelle ne peut s'imposer que douloureusement et très difficilement. Cette faiblesse interne a aussi son pendant externe : la Charte ne se lance qu'avec hésitation et lenteur dans de nouvelles initiatives et activités, tant celles qui entrent directement dans ses attributions que celles qu'elle pourrait soutenir et stimuler, et n'intègre qu'avec difficulté de nouvelles formes de travail. Mais ici également on trouve aujourd'hui les premiers signes de renouveau, un nouvel inmouvements indépendants est-européens (pour ce qui est du mouvement pacifiste occidental, les contacts et le dialogue sont une réalité depuis plusieurs années), un intérêt accru pour l'écologie, des appels à la population, des apparitions publiques des signataires, des rencontres de discussion, et surtout le fameux "forum de la Charte", lieu de rencontre entre signataires et non signataires, lieu également où l'on vérifie le consensus de la Charte avec les sıgnataires n'ayant pas eu loccasion de s'exprimer jusque là. Malgré ces changements positifs, force est de constater qu'un tournant décisif n'a pas été opéré. Il faut cependant ajouter que le fait le plus significatif de cette dernière décennie c'est l'existence même de la Charte, puisqu'elle forme, dans une société relativement non-libre, un espace de liberté, un milieu d'individus relativement libres et un lieu de libres débats.
Un espace limité
Un nouveau phénomène apparaît dans les discussions que mène la Charte : des appels à la démocratie, à une démocratie politique, alors même qu'il ne revient pas à la Charte de définir l'organisation d'un nouveau système. Ce nouveau phénomène est la conséquence de l'évolution soviétique et surtout l'œuvre des ex-communistes. L'appel pour une démocratie est contenu dans le document publié en 1987 pour le 10e anniversaire de la création de la Charte et intitulé Lettre à nos concitoyens (7). La formulation d'un projet de future organisation politique de l'Europe, ou le dialogue avec les groupes de pacifistes occidentaux - projet et dialogue qui sont limités par le renoncement explicite de la Charte "à son propre programme de réformes et de changements politiques et sociaux" (Déclaration de fondation de la Charte 77) - traduit aujourd'hui la nécessité d'une organisation démocratique, postulée par la Charte. Ce n'est sans doute qu'un simple cadre général mais justifié par les liens étroits qui existent entre le système politique du pays et la situation des droits de l'Hom-me. L'intérêt que porte la Charte aux questions de s'explique pour la même raison : les rapports mutuels de la paix et des droits de l'Homme. Mais, vouloir poursuivre dans cette direction, vouloir préciser la nature de la démocratie proposée (et il ne s'agit pas seulement de la contradiction entre démocratie parlementaire et autogestionnaire), est impossible pour la Charte, cause des raisons évoquées. C'est la tâche de formations politiques, aujourd'hui presque inexistantes, et dont la Charte devrait favoriser et défendre l'apparition et l'activité. Déjà, ce postulat de la démocratie dont l'apparition explicite ne date que de cette année dans les documents officiels de la Charte, ne rencontre-t-il probablement pas au sein de la Charte, ni surtout à ses marges, un consensus total : certaines tendances corporatistes qui se traduisent par une certaine compréhension du rôle des porte-parole et leur choix, pourraient se refléter dans une vision d'ensemble de la société. De même, conceptions théocratiques complète-ment anti-démocratiques sont apparues, en dehors de la Charte certes, mais tout de même parmi ses sympathisants, et ont bénéficié d'une certaine publicité. Cependant, le danger le plus important pour la plate-forme démocratique de la Charte vient des opinions technocratiques qui, tout en se réclamant formellement, elles aussi, de la démocratie (représentative, bien sûr), mènent en réalité toute une propagande pour qu'experts et professionnels prennent les décisions. Malgré cela, avouons que l'appel à la démocratie est pleinement justifié, ce besoin est inhérent à l'esprit de la Charte, il est le produit de sa déclaration initiale.
Par contre, 1l apparaît moins justifié de se réclamer publiquement de certaines traditions, de surcroît unilatéralement choisies comme par exemple la devise hussito-masarykienne "la vérité vaincra" (8), des traditions de "l'ilôt de démocratie" que l'Etat tchécoslovaque d'avant-guerre serait censé représenter ou de Masaryk et de sa conception de la démocratie, seraitelle réalisée ou simplement postulée. Or, pour ma part, non seulement j'apprécie beaucoup Masaryk, mais je suis d'accord avec lui sur beaucoup de points quant à son approche des problèmes sociaux, et
6) De 1300 signataires, 200 se sont expatriés, quelques dizaines sont morts, certains ont retiré leur si-
7) L'un des deux textes publiés par la Charte en janvier 1987, l'autre étant "la lettre aux signataires"
8) Jean Hus : Prône la résistance nationale et reliBreuse an 1pao.Ses es disciples le sia, s teme de
Thomas Masaryk (1850-1937) : dirigeant de la lutte d'indépendance contre l'empire austro-hongrois, fondateur de l'Etat tchèque. Influencé par les idées positivistes d'Auguste Comte et l'humanisme chrétien, modèle d'une démocratie idéale. Demeure une référence
beaucoup de ses actes politiques ont été exemplaires. Cela étant dit, il n'empêche que la personnalité historiquement déterminée de Masaryk peut difficilement devenir un symbole unifiant de la Charte 77, non seulement à cause de l'autolimitation originelle de cette dernière, mais aussi par son pluralisme qui implique qu'il y ait en son sein des vues hostiles à l'action de Masaryk et à sa pensée.
Un danger pour la Charte
La philosophie politique qui accompagne le postulat de la démocratie et de la démocratisation représente un danger plus grave pour la Charte. Elle est esquissée dans certains documents qu'a publiés la Charte cette année, bien qu'on en trouve déjà des traces dans des documents antérieurs, sous une forme plus vague, à cause des objections que certains signataires soulevèrent. Nous parlons de l'adhésion à la restructuration démocratique de la société, de la conception d'une "démocratisation par en haut" d'en bas, et éventuellement d'un appel à réformer les structures prime la volonté de s'adresser à des alliés potentiels parmi les détenteurs du pouvoir et dans nous, ensemble, vous qui êtes au pouvoir et nous qui en sommes exclus, avec tous les nous devons procéder à une démocratisation de la société, de son système politique, en accord avec la glasnost proclamée en URSS et vos propres projets de restructuration". Ce n'est pas là un extrait d'une citation d'un document de la Charte 77 mais un résumé de cette conception réformiste défendue dans la Charte par les ex-communistes, mais pas seulement, par tous ceux qui prennent au mot les déclarations enflammées d'un Gorbatchev et leur prudente version du groupe dirigeant tchécoslovaque. Cette position, souvent exprimée même de la façon la plus servile, dépasse de loin le cadre légitime de la Charte 77. L'offre d'une pseudo "réconciliation nationale" exprimée par la Charte dans deux documents de 1987, la Lettre aux concitoyens et La déclaration du 21 août (9) est une des traductions concrètes de cette position. La Tchécolovaquie ne connaît pourtant pas une guerre civile, n'en est pas menacée, les conflits sociaux ne sont pas un gros problème, vu la passivité de la population. Dans ces conditions, parler d'une "réconciliation nationale" semble peu logique. Peut-être ce mot d'ordre signifie-t-il qu'en cas de changements dans le pays, la Charte n'exigerait pas de poursuites contre ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui ou qui exécutent les ordres. On peut également y voir une sorte de générosité consistant à proposer aux maîtres de garder le pouvoir à condition d'en céder une partie aux autres ou, au moins de libéraliser le pays. Non seulement une telle "politique" de pouvoir est totalement ridicule, mais elle est aussi en contradiction profonde avec l'esprit et la vocation de la Charte et sa déclaration de constitution. Précisons que cela ne change rien au fait que les membres de la Charte et les intellectuels oppositionnels, représentent effectivement aujourd'hui, au cas où l'on assisterait à une évolution politique qui est loin d'être en vue, un rempart sûr pour les hommes politiques actuels et leurs valets. C'est de ce milieu-là qu'on pourrait attendre au moins un effort pour empêcher une nouvelle période d'injustice, de violence, de vengeance, etc.
A ceux qui critiquent cette stratégie du "prendre au mot" et la ligne politique défendue dans la Charte par les partisans (sincères ou tactiques) de la ligne Gor-
BEL
DODE
batchev, ces derniers répliquent habituellement en disant qu'après tout, la Charte est basée sur l'idée d'un dialogue avec le pouvoir d'Etat et, qu'il serait par conséquent erroné de ne pas exploiter les conditions favorables actuelles, alors que la direction du parti elle-même, en des termes assez vagues, il est vrai, réclame une discussion politique ouverte.
Dialogue oui, mais sur les droits de l'Homme
Or, la Charte est fondée sur l'idée d'un dialogue sur les droits de l'Homme car "elle veut mener un dialogue constructif avec le pouvoir politique d'Etat dans le domaine qui est le sien, notamment en attirant l'attention sur les divers cas concrets de violation des droits de l'Homme et du Citoyen, préparer l'information sur ces cas, proposer des solutions, présenter différents projets généraux destinés à approfondir ces droits et leur garantie, servir de médiateur dans des situations de conflits éventuels provoqués par l'arbitraire, (...) " (Déclaration de la Charte 77). Vient ensuite ce qui n'entre pas dans ce dialogue, qui n'est pas du domaine de la Charte. Il n'y aurait nulle objection si le dialogue était demandé par des individus, mais pas au nom de la Charte, indépendamment du fait qu'ils soient ou pas signataires. Il est dans l'intérêt de la Charte et de son existence de trouver suffisamment de forces, ce fut le cas jusqu'à présent, pour refuser toute interprétation politique, ou idéologique, unilatérale et toute extrapolation idéologique autoproclamée, qu'elles soient réformistes ou communistes-réformistes. Il est vrai que la question des droits de l'Homme est liée au système politique, il est tout aussi vrai que parier sur les partisans de la perestroïka gorbatchévienne dans l'appareil du Parti tchécoslovaque - qui ne se déclarent pas clairement et ne sont guère honnêtes -comme sur toute autre force politique ou idéologique, n'est pas acceptable pour la Charte dans son ensemble. Cependant, il est positif que naissent en son sein de telles opinions, que l'on en discute et qu'elles soient soumises à la critique et ainsi corrigées. Les ex-communistes et les en nombre très faible, ont une certaine base en dehors de la Charte. Les ex-communistes non sont encore plus réformistes que leurs camarades membres de la Charte. Il en va de même pour les conservateurs en dehors de la Charte qui sont beaucoup plus réactionnaires que l'intérieur. Ces deux arrièregardes sont très hétérogènes, non organisées et ne représentent aucune force influente dans Charte qui peut tout de même l'intermédiaire de diverses pressions de l'étranger.
Les restes de la social-démocratie
En dehors de la Charte, nous trouvons sur la scène politique les restes de l'ancienne social-démocratie (la jeunesse social-démocrate d'après-guerre est aujourd'hui âgée) qui maintiennent encore des contacts entre eux ainsi qu'avec la Charte, par l'intermédiaire de certains signataires. Plus nombreux, reste également le groupe des socialistes indépendants qui renouent avec la tradition de Masaryk, du Parti national de Benès, de la partie progressiste du Parti socialiste de 1968, (10) et essayent, sans grand succès, de nouer des contacts plus étroits avec l'Internationale socialiste et notamment avec le Parti socialdémocrate allemand (SPD). Certains signataires de la Charte se réclament de ce groupe, d'autres sympathisent avec lui, et l'on peut dire que les socialistes indépen-
9) Déclaration de la Charte à l'occasion du 19e anniversaire de l'invasion par les troupes du Pacte de Varso vie, dans laquelle il est dit : "La réconciliation nationale signifie pour nous, tenter un nouveau départ, une tentative qui serait acceptable par tous les gens de bonne volonté powr qui le bien être de leur pays est un sujet lev tenant
(Palach Press)
10) Le minuscule Parti socialiste (officiel) fut traversé en 1968 par la libéralisation. Les tenants de cette dernière furent "normalisés" en 1969 ou partirent d'eux-mêmes.
dants exercent une certaine influence sur la Charte.
Comme nous l'avons déjà souligné, les chrétiens, catholiques et protestants, ont enrichi et continuent d'enrichir la Charte au plan humain, extra-politique. Il est dommage qu'ils ne présentent guère de propositions cohérentes pour résoudre les problèmes de la société. Nous laissons de côté les tendances intégristes qui se contentent de critiquer la décadence morale, le divorce, la contraception et la nouvelle loi libérale sur l'avortement. Les courants modernes du catholicisme qui cherchent à trouver leur expression politique propre, comme en Amérique latine avec la théologie de la libération ou en Europe dans une approche nouvelle de la société, de la morale et de l'Eglise elle-même, n'ont pas touché les catholiques tchèques et slovaques, même si l'on peut trouver des points communs aux catholiques de divers pays, dont la Tchécoslovaquie, dans l'effort pour promouvoir des rapports sociaux plus justes et faire respecter la dignité humaine. Pour les catholiques tché coslovaques, le principal obstacle reste la position de l'Eglise catholique elle-même, sa hiérarchie (à l'exception de l'archevêque de Prague, le cardinal Tomasek) et de la plupart des membres du clergé, qui non seulement refusent de soutenir l'engagement social des croyants mais parfois même, l'étouffent.
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