Inprecor 1974–2004

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TCHECOSLOVAQUIE

Quel devenir pour l'opposition ?

· Inprecor n° 258, 1er février 1988 · p. 22-24 · 2 341 mots

URSS et Russie Europe de l'Est

AVANT LA VISITE de Gorbatchev, la direction tchécoslovaque

Quel devenir pour

l'opposition ?

était le théâtre d'un affrontement entre ses deux ailes traditionnelles, les conservateurs (dogmatiques), et les progressistes (pragmatiques). L ES CONSERVATEURS refusaient ouvertement de "reprendre de façon mécanique", les expériences soviétiques, c'est-à-dire les réformes de Gorbatchev, ce qui est assez comique quand on a vu pendant vingt ans les mêmes crier sans cesse à haute voix "'URSS, notre exemple !". L'opinion publique connaît surtout leur porte-parole, Vasil Bilak, les autres n'étant guère enclins à se mouiller dans les conflits idéologiques. Cela ne signifie pas que les conservateurs soient moins nombreux que les progressistes : l'appareil du Parti, les forces armées, la police, la justice, sont dominés par la volonté de garder les choses en l'état, et l'on y trouve peu de sympathie pour l'idée gorbatchévienne qu'il faut, précisément pour sauvegarder le système politique existant, qui garantit aux bureaucrates leurs situations privilégiées, changer beaucoup de choses, assouplir, voire "se séparer" de ceux qui sont trop rigides ou trop marqués par le passé. Le syndrome de 1968 reste très fort parmi les bureaucrates.

La peur d'une lame de fond

Dans les conditions tchécoslovaques, disent ceux qui craignent de perdre leurs fonctions, toute libéralisation menace de déclencher une lame de fond d'en bas qui, grossissant, balayera finalement le système tout entier. Leurs craintes sont fondées et basées sur l'expérience. La plupart des responsables haut placés actuels travaillaient en 1968 dans l'appareil du parti ou dans des postes importants. L'élite au pouvoir représente un système complexe. Il y a ceux qui ont déjà gouverné avec plaisir avant 1968, et parmi eux, certains ont eu chaud pour leur poste cette année-là, ont continué après août 1968, et ont poursuivi jusqu'à aujourd'hui sans interruption, comme par exemple avons les étoiles montantes du Printemps de Prague quand ils étaient progressistes engagés, Husak, Kemping, finalement ceux qui ont été promus après août 1968, Indra, Hofman, Chnoupek.

Voilà qui explique le retard mis par la direction Husak à se rallier, pour la forme, à la politique soviétique de glasnost et de perestroïka. Quelques mois auparavant, elle s'était contentée de parler construction des mécanismes économi-

Aujourd'hui, en Tchécoslovaquie, on parle d'une démocratisation, même si c'est avec beaucoup de prudence. Mais, s'il demeure des illusions quant à la réforme de la société soviétique (il y a peu d'informations sur l'URSS), personne, en Tchécoslovaquie ne prend au sérieux les discours des dirigeants tchécoslovaques.

Vu la longévité de leur fonction et leur âge avancé, ces derniers ne sont disposés qu'à procéder, au maximum, à quelques réformes économiques. A cette occasion, il faut rappeler que contrairement à l'idée couramment répandue à l'extérieur, la direction tchécoslovaque n'a pas été installée dans ses fonctions par le Kremlin après août 1968, à l'exception de quelques individus que Moscou a imposés ou laissés à leur poste au début de la normalisation. C'est ce qui leur donne un certain degré d'indépendance vis-à-vis de la direction soviétique actuelle. Et même si la direction tchécoslovaque s'est finalement soumise à Moscou au printemps dernier, contrairement par exemple aux | Allemands de l'Est, la tâche fut plutôt rude pour Gorbatchev. Il semble cependant que les deux parties, aient trouvé un intérêt commun pendant sa visite à Prague: sauvegarder la direction tchécoslovaque comme un tout. Voilà pourquoi Gorbatchev a soutenu cette direction dans sa globalité mettant ainsi fin aux réjouissances populaires. Fini le temps des spectacles comme celui qui fut offert lors du meeting du Parti à Prague quelques semaines avant la visite de Gorbatchev et où l'on a vu Strougal et Kapek, représentant les progressistes, s'opposer aux dogmes conservateurs et faire porter le chapeau à leurs camarades du Politbureau pour l'état déplorable de l'économie, bien qu'ils l'aient fait indirectement et en avouant qu'ils y avaient eux aussi quelque responsabilité.

Un compromis délicat

Il est difficile d'évaluer l'étendue du compromis conclu par les deux courants sous la houlette de Gorbatchev. Sans doute le prix à payer était-il plus important pour le groupe conservateur. En contrepartie, Gorbatchev a dû gagner quelque chose puisque l'évolution après son départ semble indiquer que la direction tchécoslovaque, notamment son aile conservatrice, a fait des concessions dans le domaine de la répression : on emprisonne moins ces derniers temps, il y a moins de procès politiques, les peines prononcées sont moins élevées, se traduisant surtout par des sursis et des amendes. Deux militants connus de la Charte 77, Petr Popischal et Jan Dus ont été libérés alors qu'ils étaient en préventive sans procès. Il ne faut pas voir dans cette demande de Gorbatchev d'atténuer la répression, visiblement suivie d'effets, une volonté d'humanisation de la société, à Prague ou à Moscou, s'agit avant tout d'améliorer l'image de marque du système dans le monde, et peut être, de gagner plus de partisans à la réforme économique, à la modernisation de l'économie, parmi les intellectuels.

L'activité des indépendants n'en de-

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meure pas moins suivie et "troublée" par la police politique. La répression contre ceux qui ont peu d'espoir que leur cas soit connu et qu'ils puissent bénéficier de la solidarité internationale, reste quasi identique. Mais là aussi, on peut s'attendre à certains changements car, selon le Procureur général (Rude Pravo du 17 septembre 1987), certains délits, y compris politiques, devraient être désormais jugés moins sévèrement et les condamnations prendraient surtout la forme d'amendes, à condition que ces délits ne soient pas trop dangereux pour la société. La répression brutale, les passages à tabac, s'exercent toujours contre les jeunes non-conformistes, les amateurs de rock, les punks, etc. Il serait erroné de penser que la direction Gorbatchev, ou une partie de la direction tchécoslovaque puissent éprouver une quelconque sympathie pour les activités indépendantes de la Charte 77 ou pour les communistes exclus. Si les activités indépendantes peuvent jouir d'un espace plus large, c'est le produit d'une évolution politique internationale compliquée et à cause de certains projets de changements, notamment dans le domaine économique, que les réformistes voudraient imposer. initiatives indépendantes sont toujours un danger pour le système politique et il ne fait guère de doute que lorsque cela sera jugé nécessaire, la répression reprendra sa

Une lente libéralisation culturelle

Autre domaine qui profite en partie de la glasnost gorbatchévienne, la culture, même si la libéralisation est ici beaucoup plus timorée qu'en URSS. Cette tendance à une libéralisation culturelle se manifeste depuis plusieurs années, par changements progressifs, mais ne s'était pas accélérée ces derniers mois. L'effort accompli pour trouver des compromis, ouvrir des espaces culturels nouveaux, (contrôlés certes, par l'Etat) surtout pour les jeunes, est cependant évident. Cette tendance libéralisatrice s'est trouvée confirmée, voire affermie, par la nouvelle politique soviétique. L'auto-censure (plus efficace que la censure) est plus souple, on trouve des choses un peu plus intéressantes à lire, mais la différence par rapport au passé n'est pas

Les timides tentatives d'améliorer la prise des décisions au plan administratif en URSS, dirigiste et centralisée (introduire deux candidats dans certaines élections, critique publique de hauts fonctionnaires, tout ce qui est pris à tort pour une démocratisation) n'ont presque pas rencontré d'écho concret en Tchécoslovaquie. La direction tchécoslovaque craint naturellement de telles "expérimentations". Contrairement à l'URSS, les gens pourraient en "abuser".

Evidemment, ce qui reste tabou en URSS, l'est aussi en Tchécoslovaquie : le hiérarchisation), le fonctionnement anti-démocratique du Parti, la domination de l'appareil du Parti sur les structures économiques, l'administration, la police, l'armée, la soumission de la justice à l'appareil politique, voire à celui de la police, etc.

Reste l'économie, le domaine le plus compliqué et le plus important. C'est là divergences continueront entre conservateurs et progressistes, mêmes si elles ne sont plus publiques. L'appel de Gorbatchev à une restructuration économique jouait dès le début en faveur de Strougal, porte-parole des progressistes. Beaucoup d'éléments de cette perestroïka sont formulés avec prudence depuis quelques années déjà, par Strougal et certains hommes politiques compétents en matière économique. Ils étaient obligés d'éviter l'emploi du mot réforme, devenu après août 1968 un "non-mot", employé de nouveau pour la première fois par Husak au printemps 1987. Entreprises plus indépendantes, autofinancement, intéressement des travailleurs, surtout des chefs mais aussi des ouvriers aux résultats écode l'entreprise, sont autant d'éléments pour augmenter la productivité, accroître l'efficacité de l'économie nationale, réduire le retard technologique (très sensible par exemple, dans le domaine informatique), améliorer les possibilités d'innovation, réduire la consommation d'énergie dans la production, etc. Alors que les conservateurs, tout en poursuivant les mêmes objectifs, se sont toujours limités aux stimulants non-économiques (ordres et interdictions, appels à l'émulation socialiste et aux efforts dans le travail), les progressistes ont mieux compris les corrélations économiques et ont trouvé de nombreux appuis à leurs conceptions réformistes chez les cadres des entreprises. L'influence des conservateurs chez les "patrons" est minime.

L'exemple soviétique

Il est politiquement amusant de constater que des projets semblables, parfois formulés de manière identique, ont vu le jour au printemps 1968 et c'est précisément la dénonciation politique du Printemps de Prague dans les années 70 et 80 qui constituait, jusqu'à présent, le principal obstacle à pouvoir formuler une restructuration économique globale. Les projets d'amélioration n'étaient que des demi- mesures, campagnes à court terme s'enlisant régulièrement.

L'arrivée de Gorbatchev au pouvoir a changé beaucoup de choses dans ce domaine. Les progressistes ont trouvé un soutien là où ils ne l'auraient jamais cru possible. C'était leur tour de reprendre l'argument qui fut toujours celui des conservateurs, l'exemple soviétique. Voilà pourquoi, la direction tchécoslovaque ne revendiquait au début de l'année qu'une restructuration économique que les progressistes ont pu imposer à moindres frais et qui les intéressait par dessus tout. Ce n'est que plus tard, et de nouveau sous la pression des progressistes guidés par l'intérêt d'une libéralisation politico-économique plus large, qu'est apparu l'aspect politique de la perestroïka, sous une formulation très vague.

Les changements économiques Le 18 juillet 1987, trois mois après la visite de Gorbatchev, le Projet de loi sur l'entreprise d'Etat, analogue à celui d'URSS, était publié. Ce projet permet de mieux voir comment la direction tchécoslovaque conçoit le fonctionnement économique dans l'avenir. La solution proposée est totalement technocratique : les travailleurs doivent avoir l'impression qu'ils participent aux questions économiques, ce qui devrait accroître leur sentiment de responsabilité, améliorer leur rapport à l'entreprise et au travail et augmenter ainsi la productivité, pas seulement dans le sens d'une intensification. Ce projet de loi ne suppose pas une réelle participation des travailleurs qui reste très formelle. L'autogestion des collectifs de travailleurs est pratiquement limitée à un rôle de contrôle et l'intervention d'un organe d'Etat est assurée par une multitude de moyens, en premier lieu par le rôle dirigeant du Parti, à nouveau proclamé, ou par la codifications des interventions directes des organes supérieurs, dont la mise sous administration directe en cas de fonctionnement inefficace. Le pouvoir économique doit être dans une certaine mesure, mais pas totalement, déplacé des ministères vers les "entreprises", ou plutôt vers les directeurs et leur équipe et non pas vers les travailleurs. Cette loi n'implique pas non plus l'élaboration démocratique du plan mais seulement un accord après coup des collectifs de travailleurs pour les plans quinquennaux et du conseil du collectif pour les plans annuels. A part quelques mesures permettant un certain contrôle ouvrier mais qui peuvent être neutralisées par des barrières bureaucratiques, il faut mentionner, parmi les aspects démocratiques de la loi, l'élection du directeur par tous les salariés de l'entreprise. Mais là aussi, on sait très bien comment on peut manipuler des élections et des listes de candidats. La pratique montrera si cette loi ouvre de nouveaux espaces de liberté pour les travailleurs. Aujourd'hui, le scepticisme est plutôt de rigueur : même si les journaux publient

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des avis favorables, et empreints d'esprit démocratiques, la plupart des réactions publiées sont surtout conservatrices, exprimant la crainte que "le rôle dirigeant du Parti" puisse être affaibli, que la responsabilisation du directeur devant les collectifs de travailleurs ne réduise son autorité, etc. Pire, la discussion dans les journaux apparaît assez artificielle, les gens s'intéressent pas au projet de loi, le considèrent comme une supercherie, pas devenu leur. Enfin, conçu dans la pré-

Ice projet est plein de contradictions et de zones d'ombre.

Alors que faire dans ces conditions partiellement modifiées ? Il n'y a pas d'autre voie que de poursuivre avec patience, courage et intelligence notre travail d'initiative critique. Pour ne pas stagner, notre regroupement doit s'élargir, chercher de nouvelles voies, réfléchir sur de nouveaux problèmes et intégrer des gens nouveaux, avant tout des jeunes. C'est la seule issue possible pour sortir du ghetto qui est celui de la Charte aujourd'hui. L'apparitien d'un nouveau climat, avec les réformes gorbatchéviennes et leur reflet en Tchécoslovaquie, s'y prête beaucoup mieux que la rigidité bureaucratique de jadis.

Nos tâches

L'internationalisation progressive de notre mouvement est un des aspects de cet élargissement : contacts internationaux, déclarations et actions communes, surtout, jusqu'à présent, avec l'opposition démocratique en Pologne (voir ci-contre), mais également avec les initiatives pacifistes et humanistes en RDA et avec nos amis hongrois, devraient être approfondis et élargis aux autres pays de l'Est.

Cependant, nous ne devons pas négliger la seconde voie possible d'une démocratisation de la société, ou d'une évolution la rendant possible, la voie des "réformes par en bas", ', c'est-à-dire des changements progressifs à l'intérieur et à la base des structures officielles, et ce, chaque fois qu'une possibilité réelle de tels changements apparaît. Pour l'instant, les conditions d'une telle évolution ne sont pas réunies en Tchécoslovaquie.

Par contre, nous devons nous opposer avec énergie aux illusions sur les mes d'en haut", sur "le despotisme éclairé", tout en soutenant simultanément et avec esprit critique, toutes les manifestations de libéralisation qui pourraient accompagner une telle réforme, qui amélioreraient les conditions de vie et créeraient un climat plus libre. Ce soutien ne doit prendre en compte que les actes, non les mots. Gardons la fierté de notre indépendance et ne nous identifions en aucun cas aux dominants.

Et, si de nouveau, nous nous trouvons plus isolés, disons-nous que, comme par le passé, nous sauvegardons la continuité de la pensée critique, seule garantie d'un avenir meilleur.

Prague ; Septembre 1987.

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