Inprecor 1974–2004

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TCHECOSLOVAQUIE

"Je salue et soutiens la Perestroïka"

· Inprecor n° 258, 1er février 1988 · p. 26-27 · 1 306 mots

URSS et Russie Europe de l'Est

68-88

TCHECOSLOVAQUIE

"Je salue et soutiens

la Perestroïka"

Alexandre Dubcek a travaillé comme garde-forestier à partir de 1969 avant de prendre sa retraite voilà peu. A vingt ans du Printemps de Prague, il vient d'accorder sa première interview au quotidien du Parti communiste italien L'Unita, entretien dont nous reproduisons des extraits ci-dessous.

L'UNITA : Vingt ans ont passé depuis le Printemps de Prague. Quel jugement portez-vous sur la perestroika de Gorbatchev ?

Alexandre Dubcek : Je la salue et la soutiens parce que je trouve en elle une profonde connexion avec ce qui s'est présenté à nous voilà vingt ans, en tenant compte, bien sûr, des différences d'époque et de situation (1). Ce qui se passe en Union soviétique aujourd'hui, si l'on pense à notre 1968 et la manière dont il naquit, est la confirmation du caractère stimulant et vivant qu'avaient nos idées. Je ne veux pas dire par là, que rien n'a été fait en Tchécoslovaquie pendant toutes ces années. Beaucoup a été fait, mais des pro-blèmes de fond dans le domaine politique, économique, et culturel, restent posés. Il fut un temps où notre pays était parmi les dix nations les plus avancées du monde, et aujourd'hui elle se place à la fin des vingt premières.

• Quelle est la véritable relation entre votre expérience et l'évolution actuelle de l'URSS ?

- On ne peut tracer de corrélation mécanique entre notre 1968 et la perestroïka soviétique. Le temps a créé de nouveaux problèmes, de nouveaux modes de pensée. La révolution technico-scientifique a progressé, elle entre dans sa quatrième phase. Je n'identifie pas l'évolution qui a eu lieu en Tchécoslovaquie en 1968 avec ce qui se passe aujourd'hui dans le PCUS et en URSS. L'identification serait une négation des spécificités et des particularités, mais le temps a démontré qu'il existe des ressemblances dans les sources d'inspiration. C'est une ressemblance que de considérer comme indispensable de reconstruire, depuis ses fondations, la totalité du système de direction économique, en restructurant profondément les mécanismes en vigueur sur la base de relations efficaces entre plan et marché dans les conditions du socialisme. Il y a ressemblance dans le fait de stimuler l'initiative et de satisfaire les intérêts pluralistes des organisations socialistes de masse, culturelles et autres, actives dans la société.

Ressemblance aussi dans la nécessité de définir des normes et des pratiques de justice sociale quotidienne, dans le respect des intérêts sociaux et économiques individuels et collectifs. Ressemblance encore, l'idée de démocratiser pleinement le Parti et la société, stimuler le débat général, également dans le domaine politique, et l'initiative des masses travailleuses et d'utiliser toutes les ressources et avantages offerts par le socialisme en tant que meilleur choix pour l'avenir de la civilisation.

• Que pensez vous des récentes déclarations de l'actuel groupe dirigeant du Parti communiste tchécoslovaque sur l'évolution que connait l'Union soviétique?

- Je suis heureux que la direction politique de mon pays se soit également prononcée pour la perestroïka et la glasnost. Mais pour l'instant, il ne s'agit que de mots et non de faits. La distance qui nous sépare de 1968 et ce qui s'est passé en URSS et dans les autres pays socialistes confirment que le socialisme ne peut supporter plus longtemps les stéréotypes, les modèles, la momification, le dogmatisme et le sectarisme. Ces pays doivent se régénérer en harmonie avec les nouvelles exigences. Il n'y a pas identité mais une ressemblance notable unit les concepts et les idées originelles de la perestroïka soviétique et les tentatives des communistes tchèques de 1968. Par contre, là où il y a identité, c'est que pendant vingt ans la vague rénovatrice a été bloquée. Ce sont ces éléments qui entraînent mon soutien et celui de mes compagnons, qui, comme moi, appuyent la perestroïka soviétique. Et je puis ajouter qu'il s'agit d'un appui sincère, loyal et sans ambiguité.

• Que proposez-vous aujourd'hui pour sortir de cette longue phase de blocage de la rénovation ?

- La responsabilité incombe à ceux qui nous gouvernent. Mais la parole décisive appartient aux citoyens, qui devraient avoir la possibilité de défendre leurs propres idées, d'intervenir activement et pas seulement formellement, dans la discussion qui a commencé à s'ouvrir pour que quelque chose de véritablement substantiel commence à changer. Et en parlant de cela, je ne peux laisser passer l'occasion d'exprimer ma protestation et ma désapprobation pour avoir été qualifié, sans possibilité de réponse, de fourrier de l'antisocialisme et de l'antisoviétisme. J'ai toujours été en faveur d'un programme socialiste. L'avenir ne se bâtira pas sur le 21 août 1968, mais sur une nouvelle façon de procéder politiquement et programmatiquement. Considérer à fond la vérité historique avec loyauté et franchise et formuler un nouveau programme politique du Parti communiste de Tchécoslovaquie peuvent être la voie pour accorder le Parti et la société et je crois que si les décisions sont différentes, il sera difficile pour la population d'octroyer sa confiance à la restructuration de la société.

• Avez-vous quelque chose à vous reprochez?

- Je ne pense pas devoir me couvrir la

1) Alexandre Dubcek a envoyé un télégramme de félicitations à Mikhail Gorbatchev, pour le 70e anniversaire de la Révolution russe, en novembre 1987.

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tête de cendres. Je ne trouve rien de substantiel à me reprocher. En pleine conscience, en harmonie avec mes convictions, en me rappelant 1968, je puis affirmer que notre processus de rénovation et la politique mise en pratique triomphèrent dans le peuple tchèque. Ils ne furent balayés que par l'utilisation de moyens non politiques. (...)

Mon ambition, non dissimulée, est qu'on me restitue mon honneur politique. Et non seulement le mien, mais celui de tous les autres camarades frappés. Un proverbe dit que l'espoir est toujours ce qui meurt en dernier. Celui qui le perd, perd

Men réalité le sens de l'avenir. Ma confiance et mon espoir me viennent surtout de la conviction que notre programme d'action d'il y a vingt ans était juste. Celui qui le lit maintenant doit reconnaître qu'il disait des choses valables pour aujourd'hui : donner une nouvelle impulsion à la réforme économique, conjuguer la démocratie avec le socialisme et le socialisme avec la démocratie, définir des mécanismes pour une action plus proche des principes, et plus ouverte, du Parti communiste face au peuple. Ce qui me donne confiance et espoir ce sont les faits qui ont confirmé mes convictions. L'idée que la politique de rénovation reste vivace dans le Parti et dans notre peuple et n'a pas pu être étouffée à jamais. Elle n'est pas morte, elle vit, elle s'est conservée au plus profond de la conscience populaire. Il faut, à présent, lui donner un nouveau visage, une forme qui réponde mieux à l'actualité, plus adaptée à aujourd'hui et demain. Pour reprendre ce que disait votre Gramsci, la confiance naît en moi de la

Pensez-vous aujourd'hui, qu'il aurait été possible d'éviter l'intervention militaire de 1968 ?

Une personne non impliquée pourrait penser qu'elle aurait pu etre évitée. Peut-etre, mais à une seule condition : que nous ayons nous-mêmes liquidé le programme d'action et le processus de rénovation, avec nos propres forces, et par forces j'entends le recours à l'armée, à la police, à la milice. Mais personne n'était disposé à le faire. Il ne faut pas oublier que notre peuple affronta, sans violences, l'intervention militaire et qu'il exigea avec fermeté et sans aucune hésitation, le retour à la patrie des hauts dirigeants du Parti et de l'Etat. Le temps a démontré que dans ce jeu politique, le Programme d'action, la méthode non violente de sa étaient déterminants. En toute franchise, pour que ma réponse soit encore plus claire, je vous dirai que si le PCUS avait eu la direction qu'il a actuellement, l'intervention armée des cinq pays (RDA, Pologne, Bulgarie, URSS, Tchécoslovaquie, ndlr) aurait été impossible.

Propos recueillis pour L'Unita par Renzo Foa, Prague, 19 décembre 1987.

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