Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

La démocratie selon Aquino

· Inprecor n° 259, 15 février 1988 · p. 19-20 · 2 151 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est

LES ELECTIONS MUNICIPALES ET PROVINCIALES du 18 janvier 1988 le gouvernement se réclame d'une majorité à tous les niveaux.

Elles sanctionnent le retour en force dans l'arène politique de fragmentation politique, amorcé dès 1987 derrière la façade se soumettre à l'administration civile. Quant aux organisations

PHILIPPINES

La démocratie selon Cory devaient parachever le "rétablissement" d'un système démocratique stable aux Philippines. Elles étaient en effet la dernière des grandes consultations électorales dont le plébiscite constitutionnel de février 1987 a ouvert la série, voila un an.

Les institutions du régime Aquino sont maintenant en place,

Pourtant, pas plus que les précédentes, ces élections n'assurent au pays la démocratie et la stabilité.

"grandes familles" provinciales écartées du pouvoir par

Ferdinand Marcos. Elles accentuent encore le processus de d'un régime présidentiel charismatique. Moins que jamais l'armée n'est décidée à rentrer dans ses casernes et à populaires, elles sont pratiquement exclues du jeu électoral, tant il est gouverné par les règles du clientélisme le plus cru.

Paul PETITJEAN

• NVIRON 150 000 CANDIDATS se

• disputaient les voix de 27,6 millions d'électeurs pour emporter les

73 gouvernements provinciaux et les quelque 1 500 mairies du pays — soit en tout à peu près 17 000 sièges d'importance diverse. Selon la Commission électorale (Comelec), la participation aurait été élevée (au moins 80 %), mais il faudra probablement attendre longtemps avant de connaître les résultats complets de ces élections : de nombreux candidats malheureux mettent en cause la régularité du scrutin ; par ailleurs, elles ont été reportées, pour "raisons de sécurité", dans 11 pro-

Vinces.

"Clients" et "patrons"

En mai 1987, à l'occasion des élections législatives, la présentation de listes sénatoriales nationales avaient donné à la consultation un semblant de clarté politique : une liste présidentielle s'opposait à une liste de gauche et à deux listes d'extrême droite. Mais déjà, les rapports entre grandes tamilles provinciales, hors de tout programme politique, avaient profondément influencé la composition des alliances parlementaires (1). Les élections du 18 janvier marquent cette fois le triomphe incontesté du patronage et des

"dynasties politiques" locales. Foin des convictions : les retournements de veste font partie du système et les "aquinistes"

ont accueilli un nombre croissant d'anciens partisans de la dictature Marcos.

Corazon Aquino, la très catholique promis d'assurer un fonctionnement "moral" du pouvoir et des institutions. Elle a joué et continue de jouer avec art de sa personnalité de femme honnête, loin des préoccupations bassement politiciennes. Bien qu'affaibli, son charisme n'est pas mort et les candidats, pour assurer leur victoire, se disputent son aval. Il est donc très significatif que sa propre famille soit aujourd'hui directement mise en cause dans la presse et les milieux politiques, pour népotisme abu-

Le patronage, rapport entre un "pa"clients", fait loi dans province, Tarlac, à tel point qu'électeurs et candidats devaient faire allégeance à l'une des trois grandes fractions des familles Aquino, de son défunt mari, et Cojuangco, de ses propres parents ; à savoir deux clans pour la majorité présidentielle Cojuangco, en exil aux États-Unis). C'est ce qui s'appelle avoir démocratiquement le choix.

Les candidats de la famille AquinoCojuangco se sont répandus en dehors de leur province d'origine, cherchant notamment à s'imposer dans la capitale, Manille-Quezon City. Les proches de Corazon contrôlent aussi les deux principaux partis nationaux de la coalition presidentielle, connue sous le nom de Lakas ng Bayan (Pouvoir du peuple). Jose "Peping" Cojuangco, le frère député de Tarlac, dirige le Parti démocratique philippin (PDP-

Laban) alors que Paul Aquino, l'un des beaux-frères, dirige le parti Lakas ng Bansa (Force de la nation). Faut-il préciser que plusieurs membres de la famille se considèrent comme "présidentiables", lors des prochaines élections de 1992.

La montée en puissance des AquinoCojuangco inquiète les autres tenants de la majorité présidentielle. Jovito Salonga a dénoncé publiquement le "retour au temps des dynasties"' (2) — c'est-à-dire le retour au système politique des années 50-60. Président du Sénat, il dirige le Parti libéral (PL), une composante importante de la coalition gouvernementale. La concurrence se fait très vive entre le PL, le PDP et le Lakas ng Bansa de Paul Aquino. C'est aux dépens de ce dernier, très proche de Corazon, que le parti de Salonga renforce son groupe parlementaire, passé de 18 à 35 membres.

Les rivalités

Centre grandes familles Cette compétition aiguë illustre l'ampleur du malaise qui se manifeste au sein de la majorité. La classe politique se situe dans une double perspective : le danger de coups d'Etat militaires d'une part, les présidentielles de 1992, d'autre part. Dans un tel contexte, particulièrement instable, le jeu du patronage local et l'acuité des conflits d'intérêts entre "grandes familles" minent les blocs politiques nationaux. C'est en fait dès la victoire électorale de mai 1987 acquise, que le bloc majoritaire a commencé à se désagréger : en septembre dernier, Salvador Laurel, Vice-président et dirigeant de l'UNIDO (3), avait déjà publiquement rompu avec le gouvernement.

Les "réformateurs, politiquement marginalisés, s'en inquiètent. Joaquin Bernas, doyen de l'université catholique Ataneo, membre influent de la "mafia des Jésuites", ancien conseiller de Corazon Aquino, note que "les rivalités aigres et intenses, entre familles et familles, entre dynasties en expansion, sont en train de déchirer entièrement le pays" (4).

La fragmentation du pouvoir se poursuit donc, et c'est là un des traits durables du système institutionnel mis en place après le renversement de la dictature Marcos. Elle est nourrie par la principale base sociale du régime Aquino : les grandes familles provinciales issues de l'élite traditionnelle. Elle est renforcée par la pression que l'armée ne cesse d'exercer sur le régime. Une victoire électorale ne garantit pas en elle-même la stabilité politique. C'est ce qu'avait dramatiquement montré le putsch manqué du 28 août dernier, fomenté

1) Voir Paul Petitjean, "Les élections législatives de mai 1987". Inprecor numéro 245, 22 juin 1987

2) Cité par Kim Gordon-Bates, Le Monde, du 19 janvier 1988.

3) L'UNIDO est une coalition de petites formations politiques de droite.

4) Cité par James Clad, Far Eastern Economic Review, 28 janvier 1987, p. 17.

5) Voir Paul Petitjean, "Un régime civil en résidence surveillée", Inprecor numéro 249, 21 septembre 1987 et Pierre Rousset, "L'armée philippine défie ouvertement les institutions démocratiques, Le Monde diplomatique, octobre 1987

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par le colonel Gregorio "Gringo" Honasan trois mois seulement après le succès triomphal des listes présidentielles lors des législatives de mai

Le colonel Honasan a finalement été appréhendé le 9 décembre 1987, probablement victime de luttes fractionnelles au sein de l'état-major. garde cependant de sérieux appuis. D'autres officiers factieux n'ont toujours pas été arrêtés, comme le brigadier général Jose Maria Zumel et le Lieutenant colonel Reynaldo Cabauatan. La menace de coup d'État n'est pas écartée. Dénonçant un complot, le général Fidel Ramos a placé plus de 200 000 soldats et policiers en état d'alerte le 18 janvier, lors du scrutin électoral. L'armée s'est ainsi rappelée au bon souvenir du gouvernement et de la population : la démocratie reste à l'ombre du pouvoir militaire.

Le ministre de la Défense, Rafael Ileto, a donné en fin janvier sa démission, soulignant que tous ses efforts de réforme de l'armée avaient échoué. Il va être remplacé par le général Ramos, actuel chef d'état-major. La ligne de démarcation entre administration civile et corps militaire devient de plus en plus floue. Bien qu'il appartienne à un "clan", le général Ramos aimait naguère se présenter comme

"professionnel". Il entre aujourd'hui de plain-pied en grande politique et cache mal des ambitions présidentielles.

Un pouvoir qui s'érode Le régime Aquino n'est pas le régime Marcos qui se passait allègrement d'élections ou les organisait sur mesure, qui déniait aux institutions élues toute autorité réelle, qui n'acceptait aucun parti indépendant, qui imposait une centralisation extrême de l'État, instrument d'un pouvoir électorale joue aujourd'hui un rôle effectif dans le fonctionnement du système politique, le Congrès n'est pas aux ordres de pouvoir de la présidence s'érode devant celui des "familles".

Pourtant, le régime Aquino et le régime Marcos sont tous deux tributaires d'un double héritage historique. L'un, déjà ancien, manifeste dans le poids des clans familiaux et qui conduit à la privatisation constante de l'administration publique ; l'autre, encore récent, manifeste dans le rôle d'une caste militaire qui est entrée en politique avec la loi martiale et qui entend bien y rester. C'est en fait le contenu social véritable de la démocratie philippine, comme hier de la dictature, qui s'exprime ici ; à savoir les intérêts et les impasses d'une bourgeoisie dépendante de ses liens avec l'impérialisme, donc incapable de briser l'entrave de la dette, et de ses liens avec les élites traditionnelles, donc incapable de rompre avec le clientélisme, pour moderniser véritablement son État.

La joute électorale devient aisément sanglante, tant elle s'enracine dans la lutte entre groupes d'intérêts familiaux. La dernière campagne a coûté la vie à une centaine de personnes, dont plus de 40 candidats. C'est certes nettement moins que lors de certaines élections d'avant la loi martiale, mais c'est déjà beaucoup. Cela montre en effet qu'il ne fait pas bon s'engager sérieusement dans la compétition politique contre les gnantes sans hommes de main pour se protéger — et donc sans l'argent pour les

La démocratie philippine Aquino exclut en pratique ce que la dictature philippine selon Marcos excluait en droit : la participation effective et libre des organisations populaires à la compétition politique institutionnelle.

Corazon Aquino assure vouloir combattre la guérilla communiste, mais la répression frappe tous les mouvements populaires. Menacés d'assassinat, les dirigeants légaux de la gauche sont placés en situation d'insécurité permanente. Depuis le meurtre de Lean Alejandro (6), la pression s'est accentuée sur la coalition d'organisations de masse Bayan (dont il était le secrétaire général), les Volontaires pour une démocratie populaire(VPD), le Partido ng Bayan (Parti du peuple) ; ainsi autres formations progressistes et sur des personnalités comme le docteur Prudente, président de l'Université polytechnique des Philippines, qui a échappé à un attentat, le 10 novembre

Les occupations de terres par les paysans sont décrétées illégales, la loi sur la réforme agraire n'ayant toujours pas été adoptée. Les nécessiteux doivent attendre le bon vouloir des grands propriétaires qui occupent les sièges du Congrès. Le 20 octobre, Corazon Aquino a ordonné à "la police et autres autorités chargées du maintien de l'ordre d'accorder leur aide totale au ministère du Travail pour faire cesser toute grève illégale dans les entreprises", expliquant à une assemblée d'hommes d'affaires qu"une force spéciale de maintien de l'ordre est aujourd'hui mise sur pied et entraînée pour faire appliquer les ordres et injonctions de reprise du tra-

Avail" (7). Après avoir donné blanche à l'armée pour ses opérations de contre-insurrection dans les régions rurales, la présidente a ainsi pratiquement déclaré la guerre au mouvement ouvrier militant — alors que les droits les plus élémentaires des travailleurs ne sont, bien trop souvent, pas respectés par les patrons. Mais rien n'exprime mieux le caractère socialement élitaire et répressif du système politique philippin que la formation des groupes de "vigiles", véritables armées privées des possé dants. Depuis la fin de l'année 1987, ils se sont multipliés à travers tout l'archipel. Organisations paramilitaires ou sectes religieuses fanatiques, ce des anti-communistes virulents qui organisent l'insécurité et la terreur à l'échelon local. Très tôt, Amnesty International s'est mobilisée sur cette question, comme en témoigne le rap port dans lequel elle "s'inquiète (...) des exactions extra-judiciaires commises par les vigiles, financés et équipés par des autorités locales, civiles ou

Le 22 octobre 1987, Corazon Aquino a publiquement accordé son soutien au premier des groupes de "vigiles" Masa, de Davao, dans l'île méridionale de Mindanao. Elle a appelé la population civile du pays à participer activement à la "bataille contre le communisme" en rejoignant de tels groupes. Elle légalise de ce fait, par delà les prudences de langage, cette répression sauvage et parallèle qu'elle avait pourtant, en d'autres temps, condamnée. Elle donne le plus sinistre des contenus à la déclaration de "guerre totale" qu'elle a prononcée à l'encontre du "communisme" ", après la rupture des négociations de paix engagées entre le gouvernement et le Front national démocra-

Les protestations se sont multipliées contre ce soutien accordé par la présidence

"vigiles". Karina Constantino-David, ministre adjoint des Affaires sociales, a démissionné du gouvernement. Les mouvements de défense des droits de l'Homme, toute la gauche indépendante, du Partido ng Bayan à l'organisation socialiste Bisig, ont vigoureusement condamné l'appui officiel donné à l'organisation de groupes para-militaires à caractère terroriste.

Le soulèvement anti-dictatorial de février 1986 avait suscité bien des espoirs démocratiques, au sein de l'élite sociale comme de la population laborieuse des Philippines. La première a retrouvé sa démocratie, celle des élections emportées par la corruption, la force des armes et le clientélisme. La seconde retrouve aujourd'hui le règne de l'insécurité qu'elle avait combattue sous la loi martiale de Ferdinand Marcos.

29 janvier 1988

6) Voir Inprecor numéro 250, 5 octobre 1987.

7) Cronology of Events, numéro 38, october 1987,

8) De larges extraits de ce rapport ont été publié dans le numéro 59, décembre 1987, du bulletin Philipines

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