Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AMERIQUE LATINE

Même les cartes mentent

· Inprecor n° 259, 15 février 1988 · p. 21-25 · 4 676 mots

Argentine et Chili Nicaragua Amérique centrale Brésil

N OUS APPRENONS la géogra-

phie du monde sur une carte qui ne montre pas le monde tel qu'il est, mais tel que ses maîtres veulent qu'il soit.

Sur le planisphère traditionnel, celui qu'on utilise à l'école et partout ailleurs, l'Equateur n'est pas au centre : le Nord occupe les deux-tiers de la place et le Sud, un tiers. La Scandinavie paraît plus grande que l'Inde, alors qu'en réalité, elle est trois fois plus petite ; l'Union soviétique est le double de l'Afrique, alors qu'en réalité, elle est passablement plus petite. Sur une mappemonde, l'Amérique latine occupe moins d'espace que l'Europe et bien moins que les Etats-Unis et le Canada réunis, alors qu'en réalité l'Amérique latine est deux fois plus grande que l'Europe et sensiblement plus importante que les Etats-Unis et le Canada.

Prendre la réalité telle qu'elle est

Cette carte qui nous rapetisse, symbolise tout le reste. Géographie volée, économie saccagée, histoire falsifiée, usurpation quotidienne de la réalité : le dénommé Tiers-monde, habité par des gens de troisième ordre, représente moins, mange moins, se souvient moins, vit moins, parle moins.

Et ce n'est pas sur les seules cartes qu'il représente moins ; il tient aussi moins de place dans les journaux, à la radio, à la télévision. Moins, c'est-à-dire, presque rien. Parfois, l'Amérique latine, par exemple, devient à la mode. Mode fugace comme toute mode. Alors, les intellectuels du Nord nous jettent des regards de passagère adoration. A la fin des années cinquante, ce fut le tour de Cuba. A la fin des années soixante-dix, celui du Nicaragua. Entre l'une et l'autre hallucinations, reflets de révolutions sans taches, il y eut la guérilla du Che et autres gestes romantiques. Ces bouillantes passions ont fatalement débouché sur le désenchantement et l'abomination publique. Comme au XVIe siècle, la réalité dévoile les promesses illusoires de l'Eldorado : la réalité est ce qu'elle est, et non telle que la voudraient ceux qui la portent aux nues pour pouvoir ensuite la vouer aux gemonies et la condamner à l'enfer à tout jamais : l'enfer du mépris, l'enfer du silence. La fascination et la malédiction sont les deux faces d'une même attitude, ignorante de la réalité et sans égard pour elle.

Dans un article que je publiai voilà des années, écrit avec une sympathie évidente pour la révolte ouvrière en Pologne, je m'étais permis une observation qui fut très mal prise. Pourtant, je continue de penser que cette observation était correcte : je disais que si Lech Walesa était né au Guatemala, ils l'auraient étripé à la première grève, et son assassinat n'aurait pas eu l'honneur d'une ligne dans les grands journaux du monde ni d'une seconde sur les grandes chaînes de télévision.

Depuis l'invasion de 1954, le Guatemala a subi la plus longue et la plus systématique boucherie d'Amérique latine. Les fabriquants d'opinion, qui contrôlent la production et la consommation des informations à l'échelle internationale, haussèrent les épaules. Au Guatemala, le sang n'est pas une nouvelle. La terreur militaire et la misère sont considérées

"naturelles". En revanche, tremblements de terre ne le sont pas. En février 1976, quand la terre trembla tuant 22 000 Guatémaltèques, une nuée de journalistes afflua du monde entier. Parmi ces

AMERIQUE LATINE

Même

les cartes

mentent

EDUARDO GALEANO est né en 1940 en Uruguay. Il a du fuir ce pays puis l'Argentine pour cause de dictature. Journaliste, ecrivain, il est l'auteur du livre Les veines ouvertes de l'Amérique latine, dénonciation implacable du pillage et de l'oppression qu'imposèrent les colonisateurs espagnols et dont les Etats-Unis prirent journalistes, bien peu accordèrent quelque attention aux 22 000 personnes, et plus, assassinées au Guatemala au cours des années soixante-dix, par les escadrons de la mort organisés par l'armée. Presque personne ne manifesta d'intérêt en apprenant que plus de 22 000 personnes étaient mortes de la main d'un seul assassin, la faim qui tue en silence. Pays pauvre, pays d'Indiens : l'horreur est coutumière.

Certains sont plus égaux que d'autres

Dans ce monde de programmes multinationaux et de transmissions simultanées par satellite, nous voilà tous mais, comme dirait Orwell, certains sont plus voisins que d'autres. Les communications sont centralisées. Tout ce qui se passe sur la planète est traduit dans les centres de pouvoir, traduit dans le langage d'un système universel de mensonge, et s'en retourne converti en images et en sons massivement diffusés. Objectivité ? Nous n'avons pas confiance en cette objectivité qui nous réduit à l'état d'objet. La misère du Tiers-monde devient marchandise. Les pays opulents en consomment un peu de temps à autre, pour mieux se réjouir de la bonne part que leur a octroyée la vie. Le système universel du mensonge est fondé sur l'amnésie. Le Nord agit comme s'il avait touché le gros lot. Pourtant, sa richesse n'est pas le fruit de la bonne fortune, mais d'un long, très long, processus historique d'usurpation qui vient des temps coloniaux et se multiplie aujourd hui par des mécanismes sophistiqués de pillage. Plus fort, dans les réunions internationales, résonnent les discours exaltant l'égalité et la justice, plus bas, sur les marchés internationaux, tombent les prix des marchandises du Sud,

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et plus haut montent les intérêts de l'argent du Nord qui prête d'une main ce qu'il vole de l'autre. Les mécanismes de pillage oblige le

Sud à payer la note des goinfreries du Nord, jusqu'aux assiettes cassées à la fin de chaque fête : c'est sur le dos des banlieues du système que se décharge la crise des centres.

Dans les versions dramatisées de la conquête de l'Amérique que les

Indiens représentent encore dans la région andine, les curés et les conquistadores parlent en bougeant les lèvres, mais sans émettre de son.

Dans le théâtre indigène, les vainqueurs parlent un langage muet.

Que nous disent aujourd'hui les voix du système international de pouvoir que transmet la culture dominante ? Que nous disent-elles qui ait un quelconque rapport avec nos besoins réels ? La culture dominante agit au travers de la structure éducative et, surtout, à une bien plus grande échelle, au travers des moyens de mais elle ne révèle pas la réalité, elle la masque. Elle n'aide pas les changements, éviter. Elle ne stimule pas la participation démocratique, elle pousse à la passivité, à la résignation, à l'égoïsme. Elle n'engendre pas de créateurs, elle multiplie les consommateurs.

Culture libératrice

Au fur et à mesure qu'elle perfecd'irradiationne ses instruments tion, la culture dominante impose son vocabulaire anti-démocratique et réduit les espaces libres pour la création et la participation. L'avillissement diffusé par la télévision mutile la culture populaire et prétend transformer toute l'Amérique latine en une banlieue de Dallas. Et je crois que c'est grave, car en Amérique latine, la culture populaire est la culture nationale la plus authentique. On dit, à raison, que chaque ancien qui meurt dans les villages perdus d'ici est une bibliothèque qui brûle. Grâce à la culture populaire héritière et richesse de la mémoire populaire, nous, Latino-Américains, avons pu perpétuer quelques éléments fondamentaux d'identité. La culture officielle, copie stérile, écho stupide de la culture dominante, ignore ces fondements ou, si elle les connaît, les méprise. Ou peut-être au fond, en a-t-elle peur, ils se réfèrent à la dignité, à l'imagination et autres ennemis des maîtres au pouvoir.

La culture populaire est, par nature, culture de participation : elle est, par nature, démocratique. Elle se transmet surtout par la tradition orale, et il lui est de plus en plus difficile de se démultiplier et de se rénover au fur et à mesure que le progrès technologique réduit les espaces de rencontre où elle se féconde : places, catélévision reclut, sépare, isole : elle

MARX

transmet dans une seule direction, voyage aller sans retour de la machine émettrice à la personne réceptrice, et la personne récomme si c'étaient des saucisses en boîte. de la démocratie, structures de l'impuissance, passe par le développement d'une culture nationale libératrice, capable de délivrer l'énergie créatrice des gens et d'ôter de leurs yeux les toiles d'araignées qui les empêchent de voir et de se voir. Les messages dont la télévision pollue nos pays, symboles que la culture dominante vend à la culture dominée, symbole du pouvoir qui nous humilie, ne contribuent pas au développement de cette culture libératrice. Mais que l'on me comprenne bien. Cette constatation n'implique pas une négation de la télévision en soi, mais un rejet de la télévision comme drogue socialement légitimée, valium pour ne pas penser, pas plus qu'elle n'implique le refus de ses messages parce qu'ils proviennent des Etats-Unis ou d'audans l'histoire à reculons, en lui tournant le dos, croit que la culture nationale se définit par son origine. En revanche, la ce cas, il n'y aurait pas de culture andaavale des émotions importées

La lutte contre les structures ennemies tiles.

Le nationalisme de droite qui entre

S'il en était ainsi, pour ne prendre que

Blouse, parce que les jardins si typiques d'Andalousie viennent de la Rome impériale ; les grilles de fer forgé, de la Renaissance florentine, et les mantilles fleuries de Chine, de la dynastie Ming ; les beignets sont arabes et le cante jondo provient d'un mélange de musique gitane, de mélodies arabes et de chants hébraïques. C'est un Allemand qui inventa le bandonéon au siècle dernier, dans l'intention de créer une sorte d'harmonium portatif, utile pour jouer la musique sacrée dans les processions de pays ; mais le bandonéon s'est tomber dans les mains d'Anibal Troilo, il était devenu l'instrument le plus typique du tango des rives du Rio de la Plata, dont le chanteur le plus important, Carlos Gardel, naquit on ne sait où, sans doute très probablement dans la ville française de Toulouse. Le très cubain daïquiri vient de la canne à sucre qu'apporta Colon, du citron qui vient d'Espagne et de techniques étran-gères de fabrication du sucre et de la glace. La culture nationale se définit par son contenu, non par son origine, et quand elle est vivante, elle change sans cesse, se défiant elle-même, se contredit, reçoit des influences extérieures qui parfois la blessent, parfois la rendent multiple, opérant simultanément comme un danger et un stimulant. Le rejet de ce qui nous nie ne doit pas impliquer le rejet de ce qui nous nourrit. L'Amérique latine n'a pas à renoncer aux fruits créateurs des cultures qui ont fleuri en grande partie grâce à une splendeur matérielle qui n'était pas étrangère à l'exploitation impitoyable de ses hommes et de ses terres. Si elle le faisait, elle commettrait un péché d'irréalisme, ce serait une stupidité réactionnaire. L'anti-impérialisme a aussi ses maladies infan-

La structure de l'impuissance

"Nous sommes avec la démocratie, mais la démocratie n'est pas avec nous", disait un habitant des banlieues de Buenos-Aires, répondant à une enquête récente. Il est un de ceux, nombreux, qui servent à la table de la grande ville et sont condamnés à vivre des restes.

En Amérique latine, le pire ennemi de la démocratie, ce n'est pas l'armée, même si l'armée fait tout son possible pour le paraître. Le pire ennemi de la démocratie en Amérique latine, c'est toute la structure de l'impuissance sur laquelle veille l'armée et qui a sa base dans le système économique. Ce système est lui-même intégré dans un système plus grand encore, une machinerie internationale de pouvoir. L'un des mécanismes de cette machinerie, vaste et compliquée, se nomme démocratimètre, et remplit la fonction de mesure du plus ou moins grand degré de démocra-

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tie qui existe dans chaque pays. En règle générale, les moyens de communication de masse qui fabriquent l'opinion dans le monde, diffusent les mesures de ce petit appareil et les transforment en verdict sans appel de l'Occident.

Mais la vérité du démocratimètre, vérité officielle du système, peut être un mensonge pour les victimes du système. Je ne crois pas que les huit millions d'enfants abandonnés qui vagabondent dans les rues des villes du Brésil croient en la démocratie. Je ne crois pas qu'ils y croient parce que la démocratie ne croit pas en eux. Ils n'ont aucune démocratie en laquelle croire. La démocratie brésilienne ne fut pas faite pour eux et ne fonctionne pas pour eux, bien qu'elle remplisse les conditions formelles requises par le démocratimètre pour qu'il accorde son blanc-seing.

La civilisation de l'emballage

La démocratie n'est plus ce qu'elle est, mais ce qu'elle paraît. Nous sommes en pleine culture de l'emballage. La culture de l'emballage dévalorise le contenu. Est important ce qui se dit, non ce qui se fait. Le Brésil ne prévoit pas la peine de mort, et ne le fera pas, selon la nouvelle constitution, mais il applique la peine de mort en permanence : chaque jour il tue de faim 1000 enfants et tue par balles qui sait combien d'hommes dans les banlieues violentes de ses villes et dans ses latifundias envahies de paysans désespérés. L'esclavage est censé ne plus exister depuis un siècle, mais un tiers des travailleurs brésiliens gagne un peu moins d'un dollar par jour et la pyramide sociale est blanche à son sommet et noire à sa base : les plus riches sont les plus blancs et les plus pauvres, les plus noirs. Quatre ans après l'abolition de l'esclavage, 1892 environ, le gouvernement brésilien avait donné l'ordre de brûler tous les documents des entreprises négrières, reçus, ordonnances, règlements, etc., comme l'esclavage n'avait jamais existé. Pour que quelque chose n'existe pas, il suffit de décréter qu'il n'existe pas. Le 14 juillet 1789, le roi Louis XVI écrivait dans son journal "rien d'important". Le dictateur du Guatemala, Manuel Estrada Cabrera, décréta en 1902, que tous les volcans du pays étaient calmes, tandis que la coulée de lave et de boue du volcan Santa Maria, rasait plus de cent villages aux alentours de Quezaltenango. En 1905, le Congrès colombien approuvait une loi établissant qu'il n'y avait pas d'Indiens à San Andres de Sotavento, ni dans les autres villages où l'on avait soudain découvert du pétrole : les Indiens qui vivaient là étaient donc illégaux et les entreprises pétrolières pouvaient les tuer impunément et s'emparer de

En Uruguay, la Loi de Caducité des prérogatives punitives de l'Etat, de fin 1986, ordonne d'oublier les tortures, les séquestrations, les viols et les assassinats commis par la récente dictature militaire, comsi ces actes de terrorisme d'Etat n'avaient jamais existé. Le peuple uruguayen préfère l'appeler Loi d'impunité et

| lui a donné un coup de frein avec plus de 600 000 signatures. Peu de temps avant de promulguer cette loi qui absout les tortionnaires, l'Uruguay avait signé et ratifié la Convention internationale contre la torture, qui oblige à les châtier. La même chose s'est produite en Argentine. Cette convention rejette explicitement l'excuse des ordres reçus d'en haut : le gouvernement argentin l'a signée et ratifiée, puis il a légalisé les tortures appliquées au nom de l'obéissance aux commandements supérieurs. Dans nos pays, les conventions internationales ont rang de lois nationales. Mais il arrive parfois que les unes exigent de respecter les droits de l'Homme alors que les autres autorisent à les violer, les unes font semblant d'exister, les autres existent pour de vrai.

L'histoire latino-américaine apprend à ne pas faire confiance aux paroles. En 1965, la dictature militaire du Brésil, la dictature militaire du Paraguay, la dictature militaire du Honduras et la dictature militaire du Nicaragua, avec les marines nord-américains, envahirent la République dominicaine, pour "sauver la démocratie" menacée par le peuple. C'est au nom de la démocratie que débarquèrent sur les côtes cubaines de Playa Giron, en 1961, les nostalgiques de la dictature de Batista. Aujourd'hui, au nom de la démocratie, les nostalgiques de la dictature de Somoza attaquent le Nicaragua. Le président de la Colombie parle de démocratie, alors que le terrorisme d'Etat a tué impunément plus de mille opposants politiques et syndicaux en 1987, en plein accord avec les instructions du manuel de contre-insurrection de l'armée qui apprend à créer des organisations paramilitaires. l'Economie la veille de l'effondrement des monnaies. "La réforme agraire est notre principal objectif' disent les ministres de l'Agriculture, pendant qu'ils agrandissent les latifundias. "Il n'y a pas de censure" disent les ministres de la Culture de pays où, pour l'immense majorité des gens, les livres sont interdits à cause de leur prix ou de l'analphabétisme.

La liberté de l'argent

Le système applaudit l'infamie si elle est victorieuse et la châtie si elle échoue. Il récompense qui vole beaucoup et condamne qui vole un peu. Il invoque la paix et pratique la violence. Il te prêche l'amour du prochain et t'oblige en même temps à le dévorer pour survivre. Le langage schizophrénique atteint l'un de ses plus parfaits moments de folie quand il confond la liberté de l'argent avec la liberté des gens, comme cela est clairement apparu voilà peu lors de la nationalisation de la banque privée au Pérou. Certains mettent sur le même plan la liberté d'expression des poètes et la liberté de spéculation des banquiers. Mais, en Amérique latine, comme dans tout le Tiersmonde, la liberté des affaires n'a rien à voir avec la liberté des personnes et elles sont même incompatibles. Pour donner pleine liberté à l'argent, les dictatures militaires mettent les gens en prison. Beaucoup de sang, trop, a coulé tout au long des siècles pour que cela ne soit pas une évidence qui crève les yeux.

Mais on nous entraîne à ne pas voir L'éducation méséduque ; les moyens de communications empêchent de communiquer. Et l'éducation et les moyens de communication nous apprennent à prendre la verroterie pour du diamant.

Culture dominante dominée

L'Amérique latine constitue encore une énigme à ses propres yeux. Quelle image nous renvoie le miroir ? Des morceaux. Des morceaux déconnectés entre eux : un corps mutilé, un visage à venir. Et nous sommes entraînés à cracher sur le miroir. Les cultures dominantes, cultures de classes dominantes dominées de l'extérieur, se révèlent concrètement incapables d'offrir racines et envol aux nations qu'elles disent représenter. Cultures fatiguées, comme si elles en avaient trop fait. Malgré leur fulgurances trompeuses, elles expriment l'opacité des bourgeoisies locales, encore habiles pour copier, mais chaque jour plus inutiles pour créer. Après avoir couvert nos terres de faux Parthénons, de faux Palais de Versailles, de faux châteaux de la Loire et de fausses cathédrales de Chartres, elles dilapident aujourd'hui la richesse nationale dans l'imitation des modèles d'ostentation et de gaspillage nord-américains. Emmurées dans de grands ports et des villes babyloniennes, elles ignorent et méprisent la réalité nationale ou tout ce qui en elle, les contredit. Elles se limitent en fait à servir de courroies de transmission des centres étrangers de pouvoir. Les enfants viennent de Paris dans le bec des cigognes et la vérité vient de Los Angeles ou de Miami dans les cassettes

La plupart du temps, cette culture fabriquée en série se voue à vider la mémoire de l'Amérique latine et à châtrer sa fécondité pour qu'elle s'ignore comme réalité et ne se reconnaisse pas comme potentialité : elle la pousse à consommer et à reproduire passivement les signes de son propre malheur. Ses messages donnent une légitimité morale à l'atroce loi du plus fort et nous enseignent que si nous sommes foutus, c'est à raison : parce que nous avons offert un sol fertile à la semence communiste, celle qui ne donne que des ronces épineuses, et surtout, parce que nous sommes bêtes, fainéants, lents et lâches et qu'au fond, notre situation est le destin que nous méritons

La puissante, très puissante structure de l'impuissance commence avec l'économie mais ne s'y limite pas. En réalité, c'est ça le sous-développement. Pas seulement un objet de statistiques, pas seulement une société de contradictions violentes, océans de pauvreté, îlots d'opulence. Non, pas seulement. Le sous-déve loppement est surtout une structure de l'impuissance, construite pour empêcher

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JUICIO Y CASTIÇO A LOS CI PABIS les peuples soumis de penser avec leur tête, ressentir avec leur cœur et marcher avec leurs jambes.

Une histoire blanche, riche, mâle et militaire Aux morts de faim, le système nie jusqu'à l'aliment de la mémoire. Pour qu'ils n'aient pas d'avenir, il leur vole le passé. L'histoire officielle est racontée pour et par les riches, les Blancs, les mâles et les militaires. L'Europe est l'univers. Nous n'apprenons quasiment rien du passé précolombien de l'Amérique, sans même parler de l'Afrique que nous connaissons à travers les vieux films de Tarzan. L'histoire de l'Amérique, la vraie, l'histoire trahie de l'Amérique, c'est l'histoire de la continuité d'une dignité. Le passé n'a pas connu de jour où ne se soit produit quelque épisode ignoré de résistance contre le pouvoir et l'argent. Mais l'histoire officielle ne mentionne pas les soulèvements indigènes ou les rébellions d'esclaves noirs. Au mieux, elle les mentionne en passant, et quand elle les mentionne, c'est comme des exemples de mauvaise conduite. Et jamais elle ne dit que certaines furent dirigées par des femmes. Les grands processus économiques et sociaux ne lui servent même pas de toile de fond : ils sont escamotés pour que les pays dits en voie de développement ne sachent pas qu'ils ne se dirigent pas vers le développement, mais qu'au contraire ils en viennent, parce que tout au long d'une longue histoire ils ont été sous-développés par le développement même des pays qui en extrayaient les sucs. Il faut apprendre par cœur la date des batailles et les anniversaires des grands. Parés comme pour une fête ou un défilé, ces hommes de bronze agissaient solitairement, par inspiration divine, suivis de l'ombre fidèle d'une compagne toute d'abnégation : derrière tout grand homme il y a une femme, nous dit-on, éloge douteux qui réduit la femme à la condition d'un dossier de chaise. Dans le duel entre le bien et le mal, les peuples jouent passivement le rôle de comparses. Les peuples forment un amoncellement confus de débiles mentaux, avides d'obéir à des chefs autoritaires et qui gobent périodiquement le poison rouge, tel un bonbon.

La peinture des forces du changement comme forces démoniaques, agents d'idéologies étrangères, trafiquants de cocaïne, marxisme et autres drogues, requiert au préalable le vide de la mémoire historique. En réalité, en Amérique, l'étranger, c'est le capitalisme qui ne fut inventé ni par Manco Capac ni par Moctezuma, mais fut imposé du dehors et d'en haut, par les envahisseurs européens du XVIe siècle. La conquête a mercantilisé la vie américaine, imposé le tant-contretant, pendant que l'Eglise projetait la loi du profit et la loi de la peur dans l'ordre divin : si tu obéis, tu gagneras le ciel ; si tu désobéis, l'enfer te punira. En revanche il n'est pas, en Amérique, de tradition plus antique que la communauté de production et de vie. Et, non contente d'être la plus ancienne, c'est la plus obstinée, la plus obstinément vivante, malgré les persécutions incessantes dont elle est l'objet depuis plus de cinq siècles. On peut bien dire, donc, que le socialisme vient de l'intérieur et d'en bas, du plus profond et du plus authentique de la mémoire de nos terres.

Stratégie commune

Les défis communs exigent des réponses communes, et nous avons avancé. La dette extérieure et surtout, la crise d'Amérique centrale le démontrent. Un front latino-américain uni face à la banque internationale commence à se profiler avec difficulté. Les usuriers du monde furent très généreux avec les dictatures militaires qui démultiplièrent notre dette extérieure pour acheter des armes, financer le luxe et faire évader les capitaux. Aujourd'hui les démocraties prennent conscience de la nécessité d'appliquer une stratégie commune contre les exigences des créanciers. Quant à la crise centro-américaine, il suffit de se rappeler la facilité avec laquelle le gouvernement nord-américain obtint le vote de l'Organisation des Etats d'Amérique (OEA) pour expulser Cuba envahir la République dominicaine Un quart de siècle après, les choses ont pas mal changé. Malgré les menaces et la corruption, non seulement le Président Reagan n'a pas obtenu l'appui l'OEA pour raser le Nicaragua, mais, il a, de plus, dû avaler vivante la couleuvre des récents accords de paix qui l'ont laissé seul dans sa volonté d'extermination. A la Maison-Blanche, ils continuent d'agir comme s'ils avaient acheté l'Amérique ltine dans un supermarché ; mais ces terres commencent à s'unir pour exiger le respect. Le système a opéré le divorce de la démocratie et de la justice sociale. Qui veut les marier déclenche la tourmente. C'est là le plus grave délit de la révolution sandiniste. La réforme agraire, la nationalisation de la banque, l'alphabétisation et les programmes populaires de santé qui sauvent la vie de la moitié des enfants qui mourraient auparavant, sont autant d'atteintes contre les bases de la sécurité nationale de l'Occident.

La guerre contre les peuples

"La sécurité nationale, c'est comme l'amour, on n'en a jamais trop", dit le chef de la police secrète du dictateur Pinochet, le général Humberto Gordon. Mais les dictatures militaires ne sont pas les seules à faire l'éloge de la sécurité nationale avec tant d'ardeur. Cette doctrine, doctrine de la guerre intérieure, de la guerre contre les peuples, guerre contre les forces du changement, ne cesse pas magiquement quand les militaires cèdent le gouvernement aux civils. Les militaires de divers pays démocratiques d'Amérique latine se sont réunis récemment en Argentine pour discuter des thèmes propres à leurs travaux guerriers : la lutte contre la théologie de la libération et contre le marxisme, la pénétration rouge dans les médias... En même temps, la nouvelle Constitution du Brésil consacre le droit des militaires à l'intervention politique au nom de la défense intérieure.

Les appareils de répression qui, en Uruguay par exemple, ont un budget 15 fois supérieur à celui de l'Université, continuent de fonctionner au service de la sé curité nationale : en montant une garde vigilante, ils soumettent la démocratie à une

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extorsion continuelle. La démocratie est traitée comme une mineure qui ne peut sortir sans permission et qui marche sur la pointe des pieds, s'excusant de déranger.

Le discours de la liberté formelle, une liberté au-dessus des contradictions de la réalité, sert les objectifs des renards qui réclament une entière liberté d'action dans les poulaillers. Le même phénomène se produit avec le discours de la démocratie formelle, étrangère au peuple qu'elle prétend servir. Le démocratimètre occidental exprime une culture de l'apparence : le contrat de mariage importe plus que l'amour ; les funérailles plus que le mort ; le vêtement plus que le corps et la messe plus que Dieu. Le spectacle de la démocratie importe plus que la démocratie.

démocraties latino-américaines veulent être de vraies démocraties. Elles ne se résignent pas à être des dures", démocraties hypothéquées par les dictatures, même si le démocratimètre n'accorde pas grande importance à ce détail. Pour la structure de l'impuissance, toute démocratie dynamique, transformer la réalité, devient dangereuse. On connaît bien ce qui est arrivé à Salvador Allende et à des milliers de Chiliens, quand le Chili a pris la démocratie au sérieux.

La peur est une prison sans barreaux

Quinze ans après la tragédie du Chili, Le Nicaragua résiste. D'un pied ferme, cette expérience de participation populaire et de volonté collective de dignité nationale tient bon contre les vents mauvais. Au Nicaragua ce ne sont pas seulement l'armée populaire et les mercenaires qui envahissent le pays qui s'affrontent, s'affrontent aussi les énergies de la créativité humaine contre l'héritage maudit du sous-développement, contre l'ignorance, la passivité, l'irresponsabilité, contre la peur de changer, contre la peur d'être, contre la peur de faire. Et la peur, comme le disent les Mères de la Place de Mai, est une prison sans barreaux. Et l'on peut se demander, quelle image éblouissante se dressera à la fin des siècles de la peur quand la réalité cessera d'être un mystère et l'espoir un réconfort ? Quand le pouvoir sera à tous, et la parole aussi, et nos terres, que dira-t-on ? Car chaque combat contre la structure de l'im-puissance anticipe la possibilité d'une prodigieuse réalité, et chaque victoire, aussi petite soit-elle, même si ce n'est qu'une "victoriette" récolte des lauriers, lauriers, qui ne servent pas à ceindre le front des héros militaires ou des poètes courtisans, ou des dieux d'un quelconque Olympe, mais qui servent à renforcer la saveur et la joie de la marmite - bouillonnante, fumante, grossissante - du peuple. •

El Pais, 31 décembre 1987

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EN BREF..

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