ADULE PAR LES UNS, honni par les autres, José Happart, le bourgmestre des Fourons, est sans conteste une de la situation politique.
Parce que le problème des Fourons, qu'il incarne, est devenu incontournable.
Mais aussi parce que José
Happart pèse de tout son poids sur le principal parti ouvrer de ce pays,
Le Parti socialiste. La Gauche, journal du POS, a interviewé
José Happart sur le problème communautaire, mais aussi sur sa vision "concrète" de la crise économique, de l'austérité, de laction syndicale, etc.
Nous en publions de larges
• LA GAUCHE : Que signifie concrètement l'oppression des droits des francophones aujourd'hui dans les Fourons ? Peux-tu donner des exemples?
- José HAPPART : Aujourd'hui même, sur la base d'un simple avis du conseil d'Etat du gouvernement Martens, le gouverneur du Limbourg a décidé d'annuler les votes du conseil communal des Fourons, que je préside, sur les douzièmes provisoires. Nous ne pouvons donc pas payer les fonctionnaires communaux. 31 membres du personel sont pris en otage, dont 24 sont mariés et ont au total 15 enfants...
Quand un jeune couple de francophones se marie aux Fourons, l'acte de mariage est obligatoirement en flamand et ne peut pas être traduit. C'est la même chose pour tous les documents officiels
Une demande de permis de construire
rédigée en français doit attendre trois ans... Pour avoir accès au troisième circuit de travail un chômeur francophone, doit prouver qu'il connaît le néerlandais. C'est une obligation qui n'est imposée nulle part dans le pays...
A l'inverse, les gendarmes devraient être bilingues, mais 5% à peine parlent le français...
• Quelle est selon toi la juste solution pour les Fourons ?
- Le retour à Liège. Avant 1969, il n'y a pas trace d'une plainte d'un Fouronnais flamand. Ils obtenaient tous les formulaires en flamand s'ils le désiraient. Un certain nombre de documents officiels étaient étaient d'ailleurs rédigés dans les deux langues.
• N'as-tu pas de compréhension pour les traces que loppression nationale a laissées dans la conscience du peuple flamand ?
Si, mais nous avons subi la même oppression. Mon grand-père était Wallon, il ne comprenait pas le français. Qui parlait français ? La bourgeoisie, en Wallonie aussi bien qu'en Flandre ou à Bruxelles. La bourgeoisie qui possédait les mines et les usines wallones, vivait à Bruxelles. C'était ainsi partout, au dix-neuvième siècle.
A l'époque, la Flandre était financée par la Wallonie. La plus grande part du Produit national brut était alors créée en Wallonie, par la sueur des Wallons. (...)
• Et pourquoi ne t'adresses-tu pas aux travailleurs, aux progressistes flamands?
- Ce n'est pas à moi de faire en sorte que cette gauche flamande fasse entendre sa voix. Je reçois des lettres d'insultes mais pas toujours. Je réponds toujours, dans la langue qu'ils souhaitent. On me reproche d'être trop radical. Je ne suis pas un mendiant. Je respecte, moi, le droit des gens et leur dignité. Mais il ne faut pas me demander d'être gentil. On ne demande pas d'être gentil à des gens qui sont en prison depuis 25 ans, comme les Fouronnais.
• Il est problable que le PS entrera au gouvernement. Quelle solution attends-tu qu'il apporte pour les Fourons?
- Je réserve ma réponse là-dessus au formateur, à l'informateur, ou au négociateur. Le minimum acceptable pour nous, c'est la levée de la tutelle du Limboug et un statut bilingue.
• Le PS veut gouverner avec le CVP. Or le CVP refuse de bouger sur les Fourons. N'est-ce pas contradictoire ?
- Aucun parti flamand ne veut bouger. Aussi longtemps que la gauche n'a pas de majorité absolue, un gouvernement du PS avec le CVP est toujours mieux qu'un gouvernement avec le PVV, non ? lution : un gouvernement du PS avec le Mouvement ouvrier chrétien, sans le PSC-CVP.
- Il ne faut pas rêver. Moi, je reste concret.
• Si tu es concret tu dois te poser la question de trouver un partenaire, en Flandre, pour dégager une majorité prête à changer le statut des Fourons. C'est possible avec le CVP?
- Il faut une solution, sinon il n'y aura plus de Belgique. La seule issue c'est de respecter la volonté de l'électeur.
• Certains responsables flamands sont prêts à changer quelque chose aux Fourons, en échange d'un fédéralisme. Mais pour cela, dans le cadre des structures actuelles que le PS restiers. Les travailleurs doivent-ils subir une tripartite pour résoudre le problème des Fourons ?
- Non, il ne faut pas nécessairement une tripartite. Socialistes et Sociaux-chrétiens appuyés par Ecolo et Agalev, cela fait une majorité des deux tiers. Gouverner de nouveau avec les libéraux serait un échec pour le monde du travail. Quoique un tiers des chômeurs votent libéral...
• Selon le PS et toi il y a un lien indissoluble entre le communautaire et le socio-économique. Penses-tu aussi que la division communautaire entre travailleurs flamands et wallons affaiblit les travailleurs dans leur lutte socioéconomique ?
- Oui, mais les syndicats refusent de voir la réalité. J'ai vu beaucoup de ménages dans lesquels on s'entend mieux après la séparation...
• Tu es pour une scission communautaire des syndicats?
- Certainement. Mieux vaut se séparer avant que la vie commune ne devienne impossible. Sidmar ne fait pas grève quand on ferme Valfil. (...)
• La note sera lourde si on "communautarise" les conventions collectives...
- Aujourd'hui déjà les travailleurs de Sidmar gagnent plus que ceux de Cockerill. Si l'on instaure un fédéralisme radical, il faudra un état des lieux. Les Flamands devront alors rembourser ce qu'ils ont reçu, pour l'infrastructure par exemple.
• Qu'est-ce que le socialisme, pour toi?
- L'Homme avant l'argent. C'est pour cela que j'ai aidé les "restos du cœur".
• En tant qu'agriculteur, l'estimestu porteur de valeurs que le monde ouvrier devrait reprendre ?
- Oui, la compréhension réciproque. Les agriculteurs de plus en plus, sont aussi des travailleurs. Grâce à moi le PS se penche plus sur les problèmes des agriculteurs.
• Ton adhésion au PS est-elle aussi une adhésion à l'idée que la société est divisée en classes antagoniques ?
- Oui, mais on vit à l'Ouest. Quand la gauche mène une politique à la Mauroy, elle se fait sans doute plaisir cest bon pour l'idéal. Mais Fabius est plus logique. Quelle est la bonne solution ? Tant que des travailleurs flamands accepteront que l'on démonte des usines de Wallonie pour les reconstruire en Flandre, il faudra faire
C'est simpliste de dire comme vous le faites qu'il s'agit d'une confrontation entre le travail et le capital, car ces décisions sont prises au Parlement, par les partis.
• Es-tu pour l'union des "forces vives" régionales, l'union entre les représentants des travailleurs et les patrons?
- Le monde du travail doit être élargi à tous ceux qui travaillent, y compris la classe moyenne. Mais il ne faut pas faire d'amalgame avec les représentants de la grande finance et des multinationales, comme Bodson ou Frère. Pour gagner la population il faut une politique de centre-gauche, l'extrême-gauche fait peur...
• Et en cas de krach boursier, qu'adviendra-t-il du revenu des travailleurs ?
- C'est comme au football : sur le terrain on n'est pas sûr de gagner ; mais en restant sur les gradins on est sûr de perdre...
Ça me fait penser à la faillite de la Banque du Travail, dans les années trente, qui a ruiné des milliers d'épargnants populaires...
Ce n'est parce que ça a raté une fois que ça ratera encore. La grève de 1960 aussi a été une faillite et une faillite qui a coûté cher aux travailleurs...
• Le syndicalisme est-il dépassé ? Doit-il accepter de s'adapter ?
- Les attelages à chevaux sont certainement les plus beaux, et c'est meilleur pour les petits oiseaux. Mais on n'utilise plus les chevaux pour le transport moderne. Il faut comprendre que nous vivons dans un monde capitaliste, et participer financièrement au Capital.
Propos recueillis pour La Gauche par Marijke COLLE, Alain TONDEUR et Eric TOUSSAINT
30 janvier 1987