violations des droits de l'Homme sous la dictature. En vertu de cette loi, aucun tortionnaire n'a été et ne peut être poursuivi.
Aussitôt le vote, une formidable mobilisation s'est déclenchée millions d'habitants. En proportion, c'est comme si 20 millions de personnes au Brésil ou six millions en Argentine - pays où existent des lois similaires - avaient fait la même démarche. On estime que 40% des électeurs de Montevideo ont signé cette pétition.
L'accord tacite passé entre les militaires et la quasi-totalité de la classe politique bourgeoise lors de la "transition"a ainsi été
URUGUAY
Contre la Loi d'impunité
EN DECEMBRE 1986, la majorité des députés uruguayens votaient une loi d'amnistie générale des militaires auteurs de en Uruguay. 630 000 personnes ont signé une demande de référendum sur cette question, comme le rend possible la Constitution. L'Uruguay est un petit pays, moins de trois brisé par la volonté populaire.
Mario Benedetti, écrivain uruguayen, dont nous publions ci-dessous un article paru dans le quotidien espagnol El Pais, fut de ceux qui menèrent campagne contre l'impunité.
Mario BENEDETTI
AMAIS SANS DOUTE, la nomenclature législative de l'Uruguay ne connut de nom si baroque que celui de la Loi dite de Caducité de la prétention punitive de l'Etat. C'est une sorte de loi qui essaie de cacher son visage, une loi munie d'un capuchon (et la référence n'est pas si folle si l'on pense que son objet est justement d'absoudre les tortionnaires), mais le bon sens populaire élimina ipso facto ce boniment dissimulateur, et la nomma succintement Loi d'impunité.
Une histoire exemplaire
En voici la courte histoire : comme le
Parti colorado qui siège au gouvernement, n'avait pas de majorité absolue pour la voter avec ses propres parlementaires, il fut nécessaire d'obtenir le surprenant appui du secteur nationaliste Pour la Patrie
(dirigé par Wilson Ferreira Aldunate).
Pourtant, un tiers du Parti national (blanco, ndlr) et jusqu'à un député du Parti colorado, plus la totalité du Frente Amplio, se prononcèrent contre.
A la différence de l'Argentine, où la loi d'Obéissance due (cousine germaine de celle-ci) n'a apparemment aucune possibilité légale immédiate d'être amendée ou abrogée, la Constitution uruguayenne inclut un article, le 79, qui autorise le recours au référendum à partir du moment où ce dernier est présenté avant la fin de l'année du vote de la loi qu'il entend abroger et demandé par 25% du total des citoyens ayant le droit de vote. Si l'on compare ces chiffres avec ceux qui sont en vigueur dans d'autres pays (y compris l'Espagne), il s'agit là d'un pourcentage extrêmement élevé. Comme au 30 novembre 1987, il y avait en Uruguay, 2 228 000 personnes ayant le droit de vote, il était nécessaire de présenter 557 000 signatures, chacune d'entre elles portant un cachet et le numéro de la carte d'électeur.
Ce chiffre fut dépassé largement, le 17 décembre (soit cinq jours avant l'échéance légale), furent présentées à la Cour électorale plus de 630 000 signatures. Maintenant, la cour doit vérifier chaque signature, voir si le numéro de chaque carte est juste, examiner s'il n'y a pas de répéti-
On pense que ce travail durera entre quatre et six mois. Si, comme on le présume (les 70 000 signatures en plus des 25% exigés paraissant être une marge de manœuvre suffisante pour compenser les transgressions possibles), la Cour donne son aval à l'opération, le gouvernement aura alors 60 jours pour convoquer les électeurs et le référendum aurait lieu en août ou septembre 1988, moins d'un an avant les élections générales de 1989.
Pour les journalistes étrangers qui ces jours-ci affluent nombreux à Montevideo pour rendre compte de ce fait peu fréquent, il n'est pas toujours facile de comprendre l'importance nationale, la dimension éthique de ce sobre exploit. D'abord, 20, 30 ou 40 ans n'ont pas passé ici depuis les violations des droits de l'Homme commises par les membres des corps de répression. Ici, les blessures datent d'hier et ne sont pas cicatrisées. Un seul exemple illustratif : les présidentes de la Commission nationale pour le référendum sont les veuves du sénateur Zelmar Michelini et du Président de la Chambre des députés, Hector Guzman, qui furent séquestrés et assassinés à Buenos-Aires par l'action concertée des deux dictatures. Il y a les disparus, parmi lesquels se trouvent des dizaines d'enfants. Un Uruguayen sur 80 est passé par la torture et nous avons ici, témoins survivants, des milliers de ces suppliciés et leurs parents, qui ne ne recueillirent que des cercueils qu'ils n'avaient même pas le
Dans ces conditions, il paraît bien plus insensé de prêcher loubli, d'exiger de la population qu'elle ne demande pas justice. En vérité, plus qu'insensé, c'est im-
Des pays à l'histoire nourrie et ardue comme la France ou la République fédérale allemande continuent de réclamer l'extrabourreaux, maintenant vieillards, de la Deuxième Guerre mondiale. La grande presse du Rio de la Plata approuve sans ambages le procès de Klaus Barbie en France et l'extradition vers l'Allemagne de Josef Franz Leo Schammberger, criminel de guerre nazi prisonnier en Argentine, mais, en revanche, elle ne se récrit pas devant l'absolution donnée à de sinistres personnages comme le lieutenant de vaisseau Alfredo Ignacio Astiz en Argentine, et le Major Nino Gavazzo, en Uruguay.
Contre vents et marées
Pour évaluer la signification réelle des 630 000 signatures, il faut se souvenir que lors des élections de 1984, le Président Sanguinetti obtint 588 000 voix, c'est-àdire, si nous nous arrêtons un moment sur ces chiffres, qu'il y a plus d'opposants à la Loi d'impunité que de votants pour le président. Et pourtant, tout le monde avait prophétisé que l'on n'atteindrait pas les 300 000. Ils se sont trompés, Deo gracias, et même s'ils n'ont pas l'élégance de reconnaître leur erreur, ce qui est sûr, c'est que ce chiffre fut multiplié par deux. En marge du résultat final du référendum, ce triomphe spectaculaire de la commission nationale et du travail (véritable geste collective) des brigadistes, est un signe supplémentaire du sens de la justice qu'ont les Orientaux (1). Contre vents et marées, contre les personnages du parti du gouvernement et de l'opposition complémentaire qui, à la télévision vociférèrent en faveur d'une paix curieuse négation de la justice, et contre la campagne obstinée d'une presse soumise, ce qui est sûr, c'est qu'une bataille décisive a été gagnée contre les propagateurs du mal. Chaque signataire dut (avant de cacheter sa signature engagée et son numéro de carte) vaincre sa propre peur, et il y eut plus de 630 000 citoyens qui l'ont vaincue, bien que les tortionnaires se moquent en toute impunité de la justice, du Parlement, de la Constitution, du peuple tout entier.
On sait que l'impunité est hautement contagieuse. Peut-être est-ce pour cela que
1) L'Uruguay est parfois appelée "la province orientale"
dans les dépendances du Conseil de l'Enfant, dans le Département de Treinta y Tres et en plein 1987, furent torturés des punis brutalement, leur faisant subir le sous-marin, leur piquant le sexe des aiguilles, et leur appliquant d'autres méthodes de pédagogie médiévale. Il est possible que le processus nous ait laissé la torture comme habitude sociale. Pourtant, la différence, c'est que les personnes responsables de ces sévices sont aujourd'hui en prison et leur procès est en cours. Un élément est clairement demeuré donc : les civils n'ont pas le droit de torturer. A la bonne heure. Mais les 630 000 signatures proclament qu'une bonne partie du peuple oriental pense que nul n'a cet aval. Ce n'est pas un problème de plus ou moins de loi, mais de dignité humaine.
Démocratie surveillée
Get restreinte
Aujourd'hui les signatures sont devant la Cour et sur les places et dans les rues de tout le pays, on se réjouit. Sans pompes et sans arrogance, simplement, avec l'austère conviction et l'affirmation d'identité qui font partie de la tradition et du caractère communautaire. Beaucoup de pays font des consultations populaires, mais l'histoire récente nous montre que l'Uruguay fut le seul qui, en son temps, mit à bas une dictature par un plébiscite (2). D'autre part, je ne sais pas si dans une autre partie du monde il y eut une expérience aussi inusitée que celle de recueillir 630 000 signatures à travers l'échange d'arguments raisonnés et conscients entre le collecteur et le signataire possible.
L'équation brigadiste/signataire fut l'un des exercices les plus fructueux et les plus mobilisateurs de cette démocratie surveillée et restreinte. Ce qui justement gêne le plus le parti au gouvernement, son opposition complémentaire (Pour la Patrie) et bien entendu les militaires, c'est que l'acte de la signature est lié à la pratique du dialogue. Il est évident que par formation et par discipline, les militaires (tout du moins dans ces contrées) sont ignorants du dialogue : les uns ordonnent, les autres obéissent, et leur propension au monosyllabisme (que ce soit en reportage ou dans des conférences de presse) fait partie de cette mayeutique. Et le parti du gouvernement a été tellement marqué par les habitudes du processus et garde avec lui, sur diverses questions, une continuité si étroite, qu'il a également hérité du dégoût militaire envers le dialogue.
Inflexible Sanguinetti
Le président Sanguinetti est connu pour être un bon orateur, jouantbien son rôle dans les réunions internationales et même, montrent à l'extérieur une louable attitude flexible et ouverte au dialogue. Malheureusement, vers l'intérieur du pays, l'image n'est pas la même : ici, c'est un personnage inflexible, extrêmement dur dans l'application d'une politique économique dictée de l'extérieur, toujours plus enclin au veto qu'au dialogue, sauf si ce dernier se mène avec les forces armées, pour qui il est devenu l'interlocuteur idéal, presque un porte-parole.
Ces derniers temps, des personnalités importantes ont visité l'Uruguay, à Mitterrand, des Premiers ministres de Suède, Hongrie, Israël, jusqu'à Felipe Gonzalez et Chevarnadze. d'entre eux nous ont conseillé de payer religieusement la dette extérieure, même s'ils ne sont pas entrés dans les détails pour dire comment pressurer davantage la population afin qu'elle expie ce péché véniel des dictatures. Presque tous exigent de nous, avec des sourires, que nous paraux tortionnaires, et nous informent immédiatement que les créditeurs ne nous pardonneront pas.
Voilà quelques jours, l'historien anglais Perry Anderson fit à Buenos-Aires une conférence de presse fort éclairante sur le panorama politique actuel de l'Amérique latine et il déclara que tous les régimes militaires "ont fait leur pari historique et quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils se retirèrent, on ne peut parler d'échec, parce qu'ils ont atteint leur objectif originel. Leur but fondamental était d'assurer que le socialisme devienne un thème tabou et que le capitalisme devienne intouchable, sous la menace d'un retour à la terreur militaire". Cette "terreur militaire" est sans aucun doute, une donnée a priori, mais même sur cet aspect, il y a différence entre l'inclémente tradition militaire argentine ou chilienne, et l'histoire militaire uruguayenne, dont la récente décennie autoritaire ne fut pas la règle, mais l'exception.
La Gauche n'est pas seule
Maintenant, la fin de la collecte des signatures appelle une autre réflexion. Il est indubitable que la gauche uruguayenne avec ses seules forces n'aurait pu atteindre le haut pourcentage de signatures exigé par la Constitution. Malgré les démonstrations oratoires, malgré les courants triomphalistes, la gauche uruguayenne a conscience de constituer un ghetto. Mais bien, cette formidable poignée de signatures portées à la Cour électorale vient de démontrer, entre autres choses, que la gauche n'est pas seule quand il s'agit de renverser une phase de déraison, de réparer une violence politique.
La solidarité réelle, véritable et tangible, a sorti la gauche de son ghetto. Et cela ne doit pas être interprété comme un accès de superbe, mais bien comme une cure d'humilité. Nous ne sommes pas seuls, il est bon de s'en souvenir, parce que des dizaines (et peut être des centaines) de milliers de votants pour les partraditionnels, sentirent bernés, floués. Nous ne cette bonne nouvelle doit nous porter à un profond respect envers ce prochain qui, malgré la propagande tenace qui tentait de le mettre en garde contre "la contagion subversive" ou "l'épidémie marxiste", apposa sa signature à côté des nôtres, mit le numéro de sa carte d'électeur à côté des nôtres, nous accompagna et fut accompagné, et n'eut pas peur du risque partagé.
Et après... A la question démobilisatrice ("Et après quoi ?") que répètent tant et tant de fois les apologistes de la loi de Caducité de la prétention punitive de l'Etat, il n'existe qu'une seule réponse : "Après, la Constitution". Où bien y-a-t-il quelqu'un qui projetterait de la violer ? Il y a quelqu'un ? Ce n'est pas une question en l'air. S'il y a un référendum (et il aura certainement lieu), tous ceux qui défendent la loi d'impunité et ceux qui la combattent, tous sans exception, nous avons passé le contrat tacite et démocratique d'accepter le mandat populaire, quel qu'il soit. Celui qui n'est prêt à accepter que le triomphe de son emblème ou de sa cause, celui-ci n'a pas sa place en démocratie.
Comme c'est devenu une (bonne) habitude dans la vie politique uruguayenne, les citoyens seront présents (dans la rue, on leur interdit d'autres espaces) pour défendre ce résultat. J'ai l'impression qu'il existe quelque chose que les militaires respectent davantage que les politiciens, davantage que les parlementaires, c'est le peuple dans la rue. Voilà pourquoi, quand le tout récent ministre de la Défense se vit poser la même question par un journaliste ("Et après, quoi ?") le lieutenant général Hugo Medina de répondre, avec une menace voilée "Nous verrons", nous pourrions dire en écho, sans une ombre de menace, mais avec confiance "D'accord, vous verrez".
El Pais, 7 février 1988
2) Le 30 novembre 1980, eut lieu un plébiscite à l'initiative des militaires qui, sous la pression de Jimmy Carter, voulaient mettre en place une institutionnalisation de la dictature. Cette politique fut rejetée par 58% de "non", allant jusqu'à 80% dans les quartiers ouvriers de la capitale