anéantis par la répression. Les Tupamaros sont une exception,
URUGUAY
Retour sur la lutte armée
LA QUASI TOTALITE des mouvements de lutte armée qui naquirent en Amérique latine, dans les années 60, ont été avec celle notable, du FSLN nicaraguayen. La victoire des sandinistes, le développement des organisations politico-militaires en Amérique centrale, l'instabilité structurelle des régimes latino-américains, conduisent les militants révolutionnaires à faire le bilan de la tactique suivie pendant toutes ces années.
• ALTERNATIVA : Quelles ont été les conclusions de cette 4e Convention qui s'est tenue presque 25 ans après la fondation du Mouvement de libération nationale?
- Eleutero Fernandez HUIDO-
BRO : Cette quatrième convention aurait dû en fait être la troisième. Je m'explique :
après notre libération en 1985 (1) et le processus de réorganisation qui s'ensuivit, il aurait été logique que notre première convention fut celle-ci, ce qui nous aurait donné le temps suffisant de tout préparer et réfléchir. Pour diverses raisons, mais principalement parce que nous avions besoin d'institutionnaliser l'organisation, nous nous sommes décidés à tenir notre troisième convention dès 1985. C'est pourquoi tous les autres thèmes que nous devions traiter n'y furent pas profondément débattus et nous dûmes décider d'en organiser une nouvelle. Nos orientations n'ont générales, publiques ou internes, pas changé.
Nos différentes résolutions, de 1985 à aujourd'hui, n'ont pas été substantiellement modifiées à cette convention. En fait, elles ont été ratifiées de manière officielle. La principale conquête de cette période pour notre mouvement est celle de son unité interne qui s'est maintenue au cours de cette convention. Dans l'esprit des Tupamaros, la viabilité de cette organisation s'est confirmée, elle s'est même consolidée. Nous avons commencé les formalités de préparation de la convention en décembre de l'année dernière, avec donc le temps suffisant pour élaborer les documents et les étudier de façon convenable.
• N'y a-t-il pas eu trop de thèmes à l'ordre du jour de cette convention ?
- Ce phénomène s'explique par le fait que notre dernière convention véritable, la deuxième, remonte à 1968. Il y eu ensuite la troisième en 1985 et maintenant celle-là. De telle sorte que le nombre de sujets qui tenaient à cœur aux camarades et à l'organisation était énorme. En fait, nous devions faire une vaste autocritique sur toute cette période, qui s'achève avec notre défaite militaire de 1972 et après le coup d'Etat (3). Sur la période de l'exil, des prisons, et y compris cette récente période démocratique. Beaucoup de choses ont été écrites sur cette autocritique, par des camarades en Uruguay ou en exil, ou par des personnes en dehors de l'organisation. Il faut prendre en compte toutes opinions aussi bien
•Il y a une demande provenant de certains secteurs politiques de gauche du centre et de la droite, pour que le MNL fasse une autocritique publique. Certains secteurs, couvrant un spectre allant également de gauche à droite, disent que le MNL a été un "allié objectif" des militaires dans les années 70.
- En général quand on utilise le mot autocritique, on signifie par là rechercher ses erreurs. Pour nous l'autocritique doit consister aussi à faire ressortir les succès, les choses positives qui ont été obtenues. Nous n'avons aucun problème pour faire une autocritique publique mais nous précisons que lorsqu'on se livre à cet examen, à cette pratique, il faut également confirmer et avaliser les choses justes qui ont été faites dans le passé. Bien sûr il y a eu aussi d'autres actions, d'autres comportements qu'il ne faut pas avaliser. Voilà qu'elle est notre conception de l'autocritique. Nous avons commis des erreurs dans certains domaines et obtenu des succès dans d'autres.
• Pouvez-vous nous citer les erreurs, selon les conclusions dégagées à cette convention ?
- Il me faut être très synthétique et très schématique. Nous n'avons pas encore terminé cette autocritique et nous ne voulons pas clore sur cette question. La convention a voté qu'il ne fallait pas arrêter ce débat à cette occasion. Il existe, sur ce problème de l'autocritique qui va jusqu'à 1972, deux positions que nous n'avons pas voulu soumettre au vote à cette convention. Bien qu'il y ait une majorité pour l'une des positions nous ne voulions pas, cette majorité elle-même ne voulait pas, qu'elle soit votée. En ce domaine nous pensions qu'il serait absurde de trancher ces divergences par un vote. Nous pensons qu'il est très intéressant d'approfondir ce sujet car les deux thèses qui existent au sujet de cette autocritique contiennent des éléments d'analyses très intéressants, profonds et riches. Ces deux thèses sont contenues dans deux documents assez volumineux mais je vais essayer de vous présenter les deux positions.
Une des thèses parle de la principale erreur du MLN, commise aux alentours des années 70-71. Elle dit que l'organisation a une insuffisance très marquée dans le domaine de l'élaboration théorique, principalement en ce qui concerne l'élaboration de la stratégie même. Cette insuffisance dans l'analyse théorique a eu pour conséquence que le MLN s'est retrouvé sans stratégie. Evidemment, à cette époque personne ne s'en rendait compte, personne n'en était conscient. Nous pensions, bien sûr, avoir une orientation stratégique mais ce n'était pas le cas. Aujourd'hui, avec le recul du temps, les camarades qui soutiennent cette thèse pensent que cette carence a été déterminante. Le fait de nous retrouver sans stratégie, dans une organisation comme la nôtre, qui avait eu une stratégie correcte et réussie dans les années 60, nous a alors conduit à commettre d'autres erreurs. Cette thèse dit aussi que le MLN a eu une analyse juste de la réalité, qu'il a eu une pratique correcte et réussie. Il a atteint les objectifs qu'il s'était fixés et, paradoxalement, il ne s'en est pas rendu compte. A ne pas nous rendre compte de notre succès, ce qui aurait entraîné l'élaboration d'une autre stratégie, nous avons commis des erreurs importantes. En 1971 par exemple, l'organisation avait réussi à développer ses propres structures, aussi bien militaires que politiques, et accompagnait simultanément le mouvement du peuple uruguayen, elle avait une insertion impor-
1) Les dirigeants du MLN-Tupamaros furent parmi les derniers prisonniers politiques libérés, après avoir été amnistiés en mars 1985. La troisième convention du MLN s'est tenue en décembre 1985.
2) En 1971-1972, période d'activité intense du mouvement de masse, les Tupamaros vont multiplier les actions de lutte armée. En 1971, le consul du Brésil est enlevé puis libéré contre rançon ; un conseiller militaire américain exécuté. En 1972, après une série d'actions armées, la répression décapitera l'organisation. Raoul Sendic est emprisonné en septembre 1972, il ne sera libéré qu'en 1985.
3) En février 1973, l'armée organise un "préputsch", s'emparant du pouvoir tout en laissant en place un certain nombre d'institutions. Le 27 juin, le Parlement est dissous. Pendant toute la période qui va de février à juin, le PC entretient l'illusion d'une aile "progressiste" des militaires, prenant en exemple Velasco Alvarado qui, au Pérou, a pris le pouvoir en 1968 et entrepris une série de réformes. C'est donc mal préparée que la Confédération nationale des travailleurs (CNT) dans laquelle le PC est majoritaire, appelle à la grève générale en juin, grève qui durera 15 jours. Le 9 novembre, partis et syndicats sont interdits, ils le resteront plus de dix ans.
tante au niveau politique et au niveau de masse. Cette situation s'est créée en quelques années à partir d'une orientation élaborée par l'organisation. Nous ne fûmes pas conscients à temps de la nécessité d'élaborer une nouvelle stratégie qui aurait impliqué un changement qualitatif dans le domaine militaire et dans l'intervention politique de l'organisation. Ne comprenant pas cela, nous avons continué à agir dans le pays avec la mentalité et avec le style appropriés à notre stratégie antérieure et nous avons commencé à tourner en rond et à devenir incapables d'affronter les nonveaux événements que l'histoire allait nous soumettre. Quand ces événements arrivèrent, l'organisation n'était pas prête à les affronter.
• Il s'agit de la première thèse autocritique, mais pouvez-vous nous expliquer quels objectifs s'était fixés le MLN jusqu'alors ?
- Pour cela il faut remonter aux années 60. Fixons une date pour mieux nous expliquer. Le 22 décembre 1966 a eu lieu un échange de coups de feu, juste après l'élection du général Gestido. Par pur accident apparaissait publiquement au grand jour la guérilla en Uruguay. Cela est vraiment arrivé par accident, le nombre total de militants de l'organisation à ce moment était de 50 camarades ; 25 camarades de Montevidéo sont passés dans la clandestinité. Cette fusillade accidentelle attira l'attention sur la guérilla alors que nous ne le voulions pas, pas plus que nous ne voulions que l'on connaisse notre existence. C'est à ce moment que l'appareil répressif d'Uruguay et de l'impérialisme se rendirent compte que nous existions. Nous avons réussi à sortir de ce mauvais pas avec beaucoup de difficultés. Le coup que nous avons alors reçu nous fut presque mortel. C'est alors que, sans renoncer aux thèses que nous défendions, nous avons commencé à percevoir certaines conséquences. Nous pensions que la crise en Uruguay n'était pas conjoncturelle mais structurelle et par conséquent que certaines choses allaient arriver si la situation ne s'inversait pas. Il était évident que la crise sociale allait se déclencher avec ses conséquences dans le domaine de la politique. C'est la perspective de ce phénomène qui nous a amenés à dire qu'il fallait se préparer à la violence révolutionnaire, et nous disions aussi quelque chose de plus élémentaire : il fallait se préparer
En 1967 se met en place le nouveau gouvernement du Président Oscar Gestido qui représentait un espoir, c'est aussi la mort du Che, de Fabricio Ojeda, de Camillo Torres (4) il ne restait rien en Amérique Latine en matière de guérilla. A ce moment se crée l'Organisation latino-américaine de solidarité (OLAS) et Régis Debray dans sa "Critique des armes" signale qu'en 1967 il ne restait plus rien sinon les Tupamaros. Pourquoi étions-nous encore là ? Parce que, paradoxalement, nous continuions la lutte urbaine, alors qu'à la conférence de l'OLAS (septembre 1967, ndlr), à laquelle nous ne participions pas, on affirmait que la lutte armée devait être
Cette thèse a été développée par Régis Debray. Nous soutenions que l'Uruguay représentait une exception et que la lutte devait y être urbaine. C'est à ce moment qu'est mort le président Gestido, que s'est mise en place la présidence Pacheco qui ouvrait une nouvelle période, qu'est apparu le journal Epoca regroupant un ensemble de personnes de gauche et à partir de là toute une série de mesures répressives prises par le gouvernement Pacheco qui ouvraient une nouvelle période, (5) (le 12 décembre 1967 Pacheco décrète la suppression du journal Epoca, du journal socialiste El Sol ainsi que la dissolution d'un certain nombre de partis d'extrême-
Ainsi donc notre thèse, qui était discutée et mise en doute par certains sec-
Use trouvait confirmée. Puis vint l'année 1968 et il est inutile que je te raconte ce qui est arrivé cette année-là et dans les années qui suivirent. Même notre organisation n'était pas prête à affronter ces événements. Ils eurent pour conséquence que nous commençâmes à croître très fortement, au niveau interne comme au niveau de masse. Du côté du travail de masse, nous avions de forts contingents sur le front étudiant, sur le front syndical et sur le front politique avec la création à l'intérieur du Mouvement du 26 mars Frente Amplio (Front large, FA) (6) - (organisation de masse du MLN, ndlr). En 1971, l'unité de la gauche est obtenue, non par la seule action du MLN, mais cela faisait partie des objectifs de notre organisation. Nous avons aussi réussi à faire dépasser à notre groupe son caractère de groupe guérillériste et conspirateur pour
Men groupe politique d'avant-garde. Si à ce moment nous avions marqué une pause et avions fait un bilan de ce qui avait été obtenu et de ce qu'il restait à conquérir, ce bilan aurait certainement été très positif. Il faut bien voir que quelques années auparavant n'étions que sept fous qui défendions certaines positions ; quelques années après nous étions cinquante et plus tard, en 1970, nous étions très nombreux. Nous sommes arrivés à cette année-là et nous aurions dû nous dire : et maintenant que faire ? Nous ne nous sommes pas posés cette question et cela a entraîné des erreurs
Il existe une autre thèse de l'autocritique.
- Oui il en existe une autre que l'on peut résumer de cette façon. Cette position reconnaît cette erreur - le manque de stratégie à cette époque - mais elle ajoute
4) Camillo Torres, prêtre colombien qui rejoint la guérilla colombienne de l'ELN, meurt en 1966. Fabricio jeda, militant des FAL vénézuéliennes, organisation qu mène une guérilla essentiellement rurale, meurt assassiné l'interdiction d'Epoca, du journal socialiste El Sol, et celle d'un certain nombre d'organisations d'extrême-gauche. d'organisations formé en 1971 à l'occasion des élections. est le onocent Il essaie alors de rompre le bipartisme traditionnel qui règne en Uruguay, entre les deux organisations qui repré. sentent les classes dominantes, les partis Blanco et Colorado. Lors de ces élections, il obtient 18% dans l'ensemble du pays et une majorité relative dans la capitale, Montevideo. Il regroupe l'ensemble de la gauche : Parti socialiste, parti communiste, la Démocratie-chrétienne, le PRT-U qui deviendra par la suite, PST-U, section uruguayenne de la IVe Internationale) et est soutenu par le MLN et le 1973 - son président, le général Liber Seregni est emprisonné et sera libéré en 1984 - il réapparaît en 1983 avec la montée du mouvement de masse contre la dictature et la réorganisation du mouvement syndical autour du Plénum interprofessionnel des travailleurs (PIT). Il est composé du PC, du PS, de la DC, et d'une série d'organisations de gauche et de syndicalistes indépendants regroupés au sein de la Gauche indépendante (DI). Il refuse l'entrée du PST-U et du MLN dans ses rangs. Nous reviendrons dans un numéro ultérieur d'Inprecor sur les débats entre la gauche révolutionnaire et le PC à propos de la conception
qu'elle fut due à une déviation qu'à connue l'organisation, de caractère idéologique et concrètement de type petit-bourgeois. Une série de circonstances, qui sont le fait de nos propres erreurs et qui sont aussi le fait de contingences, ont causé notre défaite de 1972. Les couches moyennes et étudiantes qui ont fait irruption dans notre organisation, au moment du développement incontrôlé de celle-ci, commencèrent à avoir une influence décisive au sein du MLN. Cette influence a eu de l'effet naturellement sur l'élaboration d'une stratégie correspondant à la période que nous vivions. Ce phénomène a embarqué le MLN dans une profonde déviation idéologique. Ainsi nous abandonnions l'analyse scientifique de la réalité, nous laissions tomber le travail de masse et nous adoptions une idéologie inefficace y compris en ce qui concerne les questions mili-
Ainsi nous avons privilégié un militarisme mal compris qui ne pouvait pas donner de réponses en termes militaires aux problèmes que posait le peuple uruguayen. Paradoxalement, noyés dans une prolifération d'actions militaristes, nous n'accordions pas assez d'importance à cette question. Réaliser de nombreuses actions militaires ne veut pas pour autant dire qu'elles étaient efficaces militairement.
Est-ce cette deuxième position qui a été majoritaire à la convention ?
- Au moment de la préparation de la convention, c'est la majorité elle-même qui a proposé que l'on ne traite pas cette chose en terme de majorité et de minorité. La majorité en a décidé aussi car elle considère que les deux positions sont très
AMNiSTiA
GENERAL riches et profondes et qu'il faut continuer à débattre et à réfléchir.
• Mais cette deuxième position est majoritaire.
- Oui.
• Et vous, laquelle soutenez-vous, de laquelle vous sentez-vous le plus proche ?
- Moi je penche pour l'autre position, mais en fait je suis synthèse des deux. Elles ne sont pas incompatibles et dans les deux cas elles rassemblent des expériences très valables et extraordinairement légitimes. Il y a eu entre les Tupamaros une si grande dispersion pendant ces années que nous avons saisi cette occasion, et pour certains c'était la première fois, de réfléchir ensemble. Il y a eu également une grande dispersion des documents. Nous n'avons même pas récupéré les documents de l'époque, ceux qui sont dans les archives de l'appareil répressif. Comme nous étions une organisation clandestine et compartimentée, on peut aujourd'hui avoir une discussion sur un sujet mais on ne peut le vérifier car il n'existe pas de documents. En fait, les documents existent mais c'est la police qui les détient. Il faut récupérer cette documentation mais ce qui est le plus important peut-être c'est de se pencher avec soin sur le passé. La convention a compris qu'il n'était guère scientifique de discuter sans avoir quelques éléments. Il y en avait qui militaient à un endroit de l'organisation en pensant que toute l'histoire de l'organisation se passait à cet endroit sans savoir qu'à un autre endroit du MLN on luttait aussi, qu'il
Tores.
y existait aussi une expérience et que là aussi on croyait qu'elle représentait toute l'histoire du mouvement. Nous commençons à peine cette synthèse qui est complexe car elle concerne les différentes tâches qui ont été accomplies et rassemble les opinions de gens qui ont eu au cours de toutes ces années des expériences et des angles de vue différents. Je te donne un exemple : il peut y avoir des camarades qui ont agi sur le front militaire et peuvent penser maintenant que l'organisation a négligé le travail de masse. En réalité cela n'est pas tout à fait vrai ; il y a eu du travail de masse mais ce qui s'est passé c'est que la compartimentation des secteurs et l'expérience de l'action directe ne permettaient pas de voir cet aspect des choses.
• En 1971 le Frente Amplio s'est constitué, un instrument unitaire pour lequel ont œuvré tous les secteurs de la gauche uruguayenne, et qui a obtenu aux élections de cette année-là un résultat non négligeable. Le MLN a-t-il décidé à un moment un repli tactique pour recevoir avec plus de clarté ce qui se passait dans le pays ?
- Oui. Nous le reconnaissons et nous avons publié des documents à ce sujet. Nous avons renoncé à une quantité d'actions d'un certain type, nous ne voulions pas saboter le processus électoral ni permettre à la dictature d'utiliser nos actions comme prétexte.
Mais nous arrivons à l'année 1972, et nous constatons une inflexion de l'organisation, comme si elle privilégiait la lutte armée.
Il ne faut pas confondre actions spectaculaires sur le terrain militaire avec des actions justes dans ce domaine.
• Il y a eu des actions qui étaient incorrectes ?
- Oui. Mais il faut préciser certaines choses. En ce temps-là le MLN se trouvait à la croisée des chemins, tout comme l'ensemble de la gauche uruguayenne. Après notre évasion de la prison de Punta Carretas, réalisée deux avant les élections sous une forme correcte et pacifique, le gouvernement Pacheco Areco donna la possibilité à l'armée de nous affronter (7). Quand à nous, comme je l'ai signalé, nous avions opté dans nos opérations taires pour certaines actions, de type pacifique comme toutes les évasions qui eurent lieu à l'époque. 1971, que commença à agir l'Escadron de la mort, montrant ainsi que la droite allait utiliser des procédés similaires à eux qu'elle utilise dans le monde entier : le terrorisme. Nous avons eu notre premier disparu qui est Castegnetto : la prison de Punta de Rieles a été inaugurée 45 jours avant les élections ; puis Ayala a disparu
7) Le 12 avril 1972, quinze membres des Tupamaros s'évadent de façon spectaculaire de la prison de Puenta Carretas. Cet événement servira de prétexte au Président Juan Maria Bordaberry pour décréter l'état d'urgence et "l'état de guerre interne".
et ensuite ils ont tué Ibero Guitierrez et Ramos Filipini. Mais il faut bien remarquer ceci : ils n'étaient pas membres de l'appareil militaire, ils faisaient partie du front de masse. Parallèlement la droite se mit à attaquer massivement le FA. Les attaques se faisaient par conséquent contre tous ceux qui, selon eux, nous soutenaient. Ils réalisèrent un processus de "guatémalisation" de l'Uruguay, cherchant, entre autres choses, à ce que la lutte soit restreinte à l'affrontement entre deux appareils militaires, tous deux clandestins. Ils avaient peur du FA et se préparaient à le combattre. Ils se préparaient à s'attaquer au mouvement étudiant, à l'université, au mouvement ouvrier et à la gauche.
Nous avons commis l'erreur d'essayer de sortir de cette voie dans laquelle nous nous étions engagés en attaquant sévèrement les Escadrons de la mort. Ainsi se produisirent les événements du 14 avril et tout ce qui a suivi. C'est alors que se déchaîna contre nous une répression de tribunal militaire, de nature différente. Bien entendu ce n'est pas à ce moment-là que la torture massive a été introduite en 1971 à l'intérieur du pays. Cela est clair, il suffit de lire leurs propres documents, "la subversion", "Témoignage d'une nation agressée" où l'on voit que le plan de répression terroriste de l'Escadron de la mort a été accompagné d'une politique de tortures dans les casernes.
• Je voudrais que vous précisiez une chose. Les actions d'avril 1972 ont-elles été une erreur ?
- Ce fut évidemment une erreur tactique. Mais je dis aussi qu'ils ont recherché cet "avril 1972". S'ils ont pu profiter de cette action, c'est qu'ils étaient déjà décidés à faire ce qu'ils allaient faire. Quand je dis cela, ce n'est pas par imagination. Ils l'ont eux-mêmes indiqué dans le plan des opérations décrites dans leurs documents. Cela aurait pu avoir lieu en avril, en mai, juillet ou août : eux-mêmes auraient déclenché ce type de chose. De plus il est clair que le problème n'était pas celui de la "subversion". En septembre de cette année-là, ils ont reconnu que le MLN avait été liquidé. Pourquoi ont-ils alors continué contre les étudiants, contre le FA, contre le Parti communiste et les autres organisations ? On nous dit que nous sommes responsables de ce qui est arrivé ; mais alors pourquoi ce même processus s'est-il produit au Chili, en Argentine et s'était-il déjà produit au Brésil ? Est-ce aussi de notre faute ? La décision avait été prise d'implanter, pour les besoins de l'impérialisme, une série de dictatures et d'écraser le mouvement ouvrier.
• Des secteurs de gauche critiquent le MLN pour certaines actions effectuées à l'époque. Quelles critiques formulez-vous de votre part contre le reste de la gauche ?
- Je dirais qu'en 1972, face aux attaques que la répression nous infligeait, dans les casernes et à l'extérieur, la gauche aurait dû serrer les rangs. La critique que l'on peut lui faire est qu'elle n'a pas serré les rangs et que le reste de la gauche ne s'est pas rendue compte que ce qui nous arrivait allait arriver à tous. Je me souviens qu'en ce temps-là on se disputait à l'intérieur de la gauche pour savoir si le mot d'ordre devait être de libérer les prisonniers politiques ou seulement les prisonniers capturés lors des mesures d'urgence, faisant ainsi une distinction entre nous et le reste des détenus.
C'était ne pas comprendre les avancées que les forces réactionnaires étaient en train de réaliser. Le premier mai 1973, une tendance syndicale proposa de fêter le premier mai avec des chants allégoriques et de petits orchestres. A ce moment-là il y avaient des milliers de camarades emprisonnés, morts sous la torture ou la répression au grand jour. Il y eut une polémique intéressante à ce sujet dans la CNT à l'époque.
L'autre critique importante que l'on peut faire au reste de la gauche, et qui nous concerne d'ailleurs également, est de ne pas nous être préparés à ce qui allait arriver. La classe ouvrière a voulu riposter par la grève générale héroïque de 1973 mais cela fut insuffisant ; elle resta sans soutien effectif, militaire, que les forces de gauche auraient dû construire en prévision de cette période.
• Laissons cette époque et revenons maintenant à l'Uruguay de 1987. Le premier juillet il y eut une grève générale des transports et l'on a appris dans la presse que certains omnibus avaient été incendiés. Quelques jours plus tard, le Président de la république, dans une brève conversation avec les journalistes réunis au monument de la liberté, déclarait qu'il avait la certitude que les attentats avaient été réalisés par les Tupamaros. Quelques jours après le bruit a couru que le MLN avait envoyé une lettre à Sanguinetti pour indiquer que cette organisation n'était pas responsable de ces attentats. Quelle est votre opinion sur ces faits ? Est-il vrai qu'une lettre a été
- D'abord il est faux que nous ayons écrit à Sanguinetti. En second lieu, nous ne savions pas que Sanguinetti avait déclaré cela au monument de la liberté.
• II l'a dit mais seulement aux journalistes et ceux-ci ne l'ont pas rapporté dans les médias.
- Peut-être, en tout cas nous n'avons envoyé aucune lettre à Sanguinetti. Nous pensons que Sanguinetti sait très bien que ce qui arrive aujourd'hui, c'est lui-même qui le provoque. A partir du moment où il s'est décidé à payer la dette extérieure avec la faim et la misère du peuple uruguayen ; à partir du moment où le gouvernement a décidé d'affronter la crise avec une politique de maintien du statu-quo qui sauvegarde les intérêts d'une classe très minoritaire dans le pays, il crée toutes les conditions, vraiment toutes les conditions, pour que n'importe quelle organisation ou n'importe quel homme du peuple uruguayen réagisse avec violence face à toute cette accumulation d'injustices que le gouvernement avait la possibilité historique de changer. Le fait que le mouvement syndical uruguayen recommence à être défait par la politique répressive et autoritaire de ce gouvernement oblige les travailleurs à certains types d'actions. Cela est objectif, personne ne peut le nier.
Quand la grève de l'ANCAP (8) a été arrêtée, j'ai pensé que si cette grève avait eu lieu au temps où les Tupamaros disposaient d'une organisation armée, il y aurait eu sûrement beaucoup de travailleurs qui seraient venus grossir les rangs du MLN. Sanguinetti se targue de ne permettre aux travailleurs aucune riposte de type syndical pour obtenir la satisfaction de leurs justes revendications.
• Vous accusez donc le gouvernement Colorado de pousser les gens vers d'autres formes de lutte ?
- Oui, oui ; cela ne fait aucun doute. Ils créent eux-mêmes les conditions de la révolte. Il y a eu un événement symptomatique qui montre l'attitude qu'a adoptée le gouvernement face aux travailleurs. Il у a quelques jours les travailleurs de l'ONDA ont formé quelques piquets de grève pour empêcher les jaunes de prendre l'omnibus. La police est arrivée et a attaqué ceux qui étaient assis, se faisant ainsi les porte-parole du gouvernement qui voulait défendre le droit au travail. Et le droit de grève ce n'est pas aussi un droit ? On a pu ainsi voir que la police s'est mise du côté des jaunes. C'est une constatation simple de la volonté de ce gouvernement. Pourquoi la police n'a-t-elle pas bâtonné les jaunes ? Ce n'est naturellement pas ce que l'on propose, mais je dis qu'il y a une différence et cela est très clair. La violence est une nouvelle fois du côté de la réaction. Cela n'est pas étranger à Sanguinetti, il le sait très bien et ne peut donc s'étonner que l'on adopte certaines attitudes.
16 juillet 1987.
8) ANCAP : Administration des combustibles, alcools et ciments ; entreprise publique regroupant environ 6 500 travailleurs, l'une des premières concentrations industrielles du pays et centre crucial de production d'énergie. C'est l'un des bastions du mouvement ouvrier avec une longue tradition de combativité.