travailleurs de la Santé dans des grèves et des manifestations, obligeant la Confédération syndicale (TUC) à convoquer pour
GRANDE-BRETAGNE
Défi à Thatcher
LA DETERMINATION de Margaret Thatcher de mener une attaque brutale et tous azimuts contre le Service national de santé, (NHS- National Health Service) financé par les impôts pourrait bien faire le lit de la défaite du gouvernement conservateur. La résistance aux réductions budgétaires du gouvernement a déjà mobilisé des dizaines de milliers de le 5 mars, malgré ses réticences avouées, la première manifestation d'ampleur nationale depuis des années.
Harry SLOAN n outre, les travailleurs des services de santé ont prévu d'organiser pour le 14 mars, veille du discours budgétaire annuel du Chancelier
(ministre des Finances) Nigel Lawson, une grève massive soutenue par de nombreux autres secteurs suivant ainsi le mot d'ordre de la Confédération des employées des services de santé (COHSE), forte de
250 000 personnes.
Une grève populaire
La lutte pour défendre les grèves du
NHS, soutenues par des millions de travailleurs britanniques, et les attaques de
Thatcher contre ce service (dont on célèbre cette année le 40e anniversaire) a causé de sérieuses inquiétudes chez les conservateurs eux-mêmes.
Depuis l'automne dernier, les ministres ont dû affronter un tir de barrage hostile de la part des médias qui révèlent, avec force détails, les effets des restrictions financières prévues pour le NHS dans tout le pays. Les conservateurs cherchent à couper systématiquement le fi nancement du NHS et maintenir à leur niveau chroniquement bas les salaires d'un million de travailleurs de la Santé, pour la plupart des femmes.
Une commission comprenant tous les groupes parlementaires vient juste de révéler que les dépenses gouvernementales pour le NHS ont pris un retard d'au moins
1,8 milliard de livres entre 1980 et 1987 sur l'accroissement des coûts. Pour l'année financière courante le manque est d'au moins 235 millions de livres. L'an prochain, les dépenses sont censées diminuer, en termes réels, de près de 400 millions de livres. Le résultat en est une crise croissante, avec des fermetures de lits, de services et même d'hôpitaux entiers, de lourdes réductions de salaires et d'emplois pour le personnel de service qui est le plus mal payé et des queues de plus en plus longues de patients qui ne parviennent pas à se faire soigner.
Au cours des années 1979-1986, les ministres de Thatcher ont supprimé presque 19 000 lits d'hôpital. Ces suppressions ont été surtout importantes à Londres, où 6 500 lits ont été supprimés pendant la même période, soit 21% du total de 1979. Le rythme de ces suppressions s'accélère encore avec le resserrement financier actuel. En 4 ans, de 1982 à 1986, Londres a perdu 4 563 lits pour urgences. En 1987 seulement ce sont encore 1 400 lits qui y ont été supprimés, sur un total national de 3 500 suppressions.
La crise frappe dans tout le pays. L'un des exemples les plus choquants a été celui, révélé par la presse, de l'hôpital d'enfants de Birmingham, qui dessert une zone de 5 millions d'habitants dans l'immense région des Midlands-Ouest, mais ne compte que 7 lits pour la réanimation et ne peut en utiliser que 4 ou 5 à la fois à cause du manque de personnel infirmier qualifié. Ce manque de lits en réanimation a entraîné un formidable arriéré de plus de 100 enfants ayant besoin d'une intervention de chirurgie cardiaque urgente mais qui sont forcés d'attendre des semaines ou des mois, leur opération étant souvent annulée au dernier moment. L'opération d'un de ces enfants, qui mou-
COISE
rut finalement, avait été remise à cinq reprises par manque de lit disponible en réanimation. Au moment où cet article est écrit, l'hôpital a annoncé qu'il ne pouvait plus prendre d'urgences cardiaques et qu'il enverrait les enfants très malades à Londres ou à Liverpool pour leur traitement.
Il n'y a pas que les grandes villes à être touchées : la région rurale du Shropshire (à la frontière du pays de Galles) a connu la fermeture de 5 hôpitaux et des meetings massifs de résistance mobilisant jusqu'à 1 000 personnes dans certaines petites localités.
Des exemples effrayants et très nombreux de cette crise, au niveau local, ont contribué à susciter la colère dans l'opinion publique et ont nourri une nouvelle combativité chez les travailleurs de la santé, qui s'est étendue aux 500 000 membres du personnel infirmier habituellement plus conservateur, et qui, pour la première fois a pris la tête du défi lancé à la politique gouvernementale.
Echec à Maggie
Les infirmières ont commencé à entrer en action à l'automne dernier. Octobre et novembre ont vu une grève de 7 semaines des heures supplémentaires et une grève du zèle de 600 infirmières d'Edimbourg, qui non seulement ont obtenu satisfaction avec 60 embauches supplémentaires à l'Hôpital psychiatrique mais ont remis la lutte à l'ordre du jour pour les travailleurs
Pendant la même période, les infirmières et les médecins débutants ont organisé des marches massives et fait pression sur les autorités de la Santé dans l'Est de Londres pour rejeter la fermeture d'une importante unité médicale. En novembre, toutes les catégories de personnel ont observé une grève d'une journée contre la menace de fermeture de 4 des plus importants hôpitaux du district de Londres-Riverside. Les travailleurs de la santé et ceux qui les soutiennent dans tous le pays mobilisent alors des centaines de partisans pour faire pression sur les autorités locales du NHS contre la suppression de lits et la réduction des services qui leur étaient imposées par les réductions monétaires du gouvernement.
Même le Collège royal des infirmières (RUC), organisme conservateur, qui se prétend être un syndicat mais a une stricte politique de "non-grève", a commencé à
1DO NOT CROSC PICKET LINES. 15 STRESL1
NUPE
2 NU
protester y compris par des réunions sur le temps de travail rassemblant jusqu'à 300 infirmières à la fois dans l'Hôpital géant de Saint Thomas (en face du Parlement) où 137 lits d'urgences (20%) avaient été supprimés.
Les médecins aussi
La profession médicale qui, normalement soutient les conservateurs s'est, elle aussi, élevée contre la politique de restriction du financement du NHS. L'Association médicale britannique a porté de violentes critiques et les directions des trois plus prestigieuses facultés de médecine ont même écrit une Lettre ouverte à Margaret Thatcher.
Une pétition de médecins, lancée au départ par les associations de défense comme la London Health Emergency et Hospital Alert, a récolté 1 200 signatures dans 160 hôpitaux du pays en quelques semaines seulement, parmi les signataires plus de 550 médecins consultants et 20 professeurs. Elle a été présentée à Thatcher, avec un grand tam-tam journalistique, par un groupe de 5 consultants, dont l'un avait été quelques mois seulement auparavant candidat conservateur aux élections sur une plate-forme qui reprenait à son compte la déclaration de Thatcher selon laquelle le NHS était "en sécurité entre nos mains"!
Il ne fait guère de doute que la profondeur et le rythme de la lutte contre les réduction du NHS ont surpris le cabinet Thatcher. D'autres attaques aussi dures, en particulier sur les paiements de la Sécurité sociale (qui doivent prendre effet le ler avril) et sur le système d'enseignement, sont passées sans encombres au Parlement, avec l'estampille de la puissante
NURSES
AGANET PRIVATISATION
NUPE majorité conservatrice. Pris au dépourvu, les conservateurs ont d'abord eu des attitudes politiques contradictoires. D'un côté ils essayaient de s'appuyer sur les infirmières les plus conservatrices, faisant allusion à des augmentations de salaires possibles à travers un projet de "restructuration", et en même temps les ministres faisaient monter la colère en suggérant que le coût de la refonte des salaires des infirmières serait largement couvert par l'amputation des sommes actuellement consacrées aux indemnités pour le travail de nuit et autres services spéciaux. Cela pouvait entraîner des réductions sur la feuille de paie de certaines infirmières atteignant jusqu'à 40 livres par semaine (le salaire de base des infirmières diplômées est inférieur à 8 000 livres par an, avant impôts).
Qui va financer le NHS ? Une autre contradiction portait sur le financement. La ligne des conservateurs lors de la campagne électorale de juin dernier et jusqu'à cet hiver, a été de citer des statistiques partielles et falsifiées pour "prouver" qu'il n'y avait pas de crise financière, que le NHS se portait au mieux et "qu'il n'y avait pas de réduction". Mais quelques jours après la présentation de la pétition des médecins au Premier ministre, le gouvernement annonçait soudain que 100 millions de livres supplémentaires scraient attribués au NHS pour l'année financière en cours, dont 70 millions représentant un nouvel apport d'argent pour les autorités locales des services de santé. Ce nouvel apport était loin d'atteindre les 170 millions de livres nécessaires à la couverture des salaires et des coûts de l'inflation, pour cette année seulement, et n'atténua pas la colère des travailleurs de ce secteur, celle des médecins ou des associations de défense.
Cela représentait plutôt un recul sous la pression du mouvement, qui encouragea les militants à persévérer pour obtenir davantage. Même les partisans les plus fermes de Thatcher se mirent à réclamer 2,5 milliards supplémentaires pour remettre à flots le NHS, soulignant que c'est là l'équivalent de seulement 2% de l'impôt sur le revenu, taux de la baisse des impôts que le Chancelier Lawson se vante de proposer dans son budget du 15 mars.
La grève du Nouvel An La situation est restée au point d'ébullition pendant la période des vacances, faisant la une des journaux jusqu'au premier de l'An, date à laquelle une grève de protestation de 24 heures, largement couverte par la presse, de 37 infirmières de nuit de Manchester a ouvert une nouvelle phase du combat.
Les infirmières, organisées par le Syndicat national des employés des services publics (NUPE), manifestèrent alors pour s'opposer aux attaques des conservateurs contre le paiement des primes spé. ciales. Leur action devint une affaire nationale et eut des effets immédiats.
En quelques jours, le ministre de la Santé, Tony Newton, fut obligé de retirer son plan de suppression des primes spéciales. Dans le même temps, les infirmières des hôpitaux de Londres, d'Ecosse et d'autres régions du pays commencèrent à s'organiser pour suivre l'exemple de Manchester et se mettre en grève, cette fois pour montrer leur rejet des réductions du NHS.
A Londres, où un rassemblement syndical (soutenu par le COHSE et le Syndicat des techniciens et celui du personnel ad ministratif) avait déjà été appelé et largement popularisé par le London Health Emergency pour le 3 février, les décisions de grèves tendaient à se concentrer sur cette date. Quelques hôpitaux varièrent sur la date. L'hôpital psychiatrique géant de Maudsley dans le sud de Londres commença sa grève de 24 heures le 2 février, tandis qu'à Ealing, à l'Ouest de Londres, une journée d'action, soutenue par les conducteurs de bus locaux, eu lieu le 4 février et connut un grand succès.
Le mouvement en faveur de la grève fut une véritable traînée de poudre issue de la colère de la base, sans direction politique particulière. Beaucoup d'infirmières qui exigèrent des réunions dans des syndicats de branche auparavant inactifs, prononcèrent des discours combatifs, et poussèrent à l'adoption de votes en faveur de l'action de grève, elles-mêmes venant juste de devenir membres actifs de leur syndicat. Alors que beaucoup de représentants syndicaux locaux ont répondu positivement à cette nouvelle montée, d'autres, dans les échelons supérieurs, furent immédiatement hostiles et soupçonneux, tentant de mettre une bride à un mouvement auquel ils ne s'attendaient pas et ne pouvaient contrôler facilement.
L'exemple de Londres s'étendit à d'autres régions du pays, le 3 février devenant la date la plus communément choisie pour l'action dans les hôpitaux du Yorkshire et des Midlands. Etant un mouvement issu de la base, les résultats ont été très inégaux : certains hôpitaux ne firent rien, quelques-uns ne virent que quelques militants entrer dans l'action. Dans le Yorkshire, des mid'une houillère manifestèrent pour soutenir les infirmières. Il semble qu'au moins 10 000 infirmières et travailleurs de la santé, y compris le personnel de service, 1500 techniciens et des milliers d'employés administratifs furent impliqués dans une forme ou une autre de protestation le 3 février. Plus de 40 hôpitaux londoniens ont été touchés. Le hall où se tenait le rassemblement organisé le soir par les militants de l'association London Health Emergency était absolument comble. Un millier de militants syndicaux enthousiastes y participèrent, avec des centaines d'infirmières en uniforme.
L'Ecosse donne le la
D'autres régions étaient plus en arrière, le Nord-Ouest choisissant de suivre la "journée d'action" du syndicat régional plus tard dans le mois (soutenue par une grève de 2 000 ouvriers de l'automobile de Vauxhall) et le pays de Galles proposant des actions pour le ler mars. L'Ecosse fut de loin la région la plus mobilisée, le TUC écossais a appelé à 24 heures d'action, cherchant à entraîner les syndicats ouvriers, comme ceux du NHS, pour le 24 février. En même temps les hôpitaux locaux programmaient leur propres activités, à une échelle plus modeste.
Tandis que la base syndicale exigeait davantage d'action, les dirigeants syndicaux et ceux du Parti travailliste, étaient divisés sur la façon de procéder. La politique du TUC a, jusqu'à présent été largement dominée par la ligne du évitant la confrontation les conservateurs, aux dépens de l'emploi et des conditions de vie de ses membres.
Cependant, les dirigeants syndicaux ne veulent pas se retrouver trop loin derrière leur base surtout dans le NHS où il existe une rivalité continuelle pour le recrutement entre le COHSE et le NUPE. Cette rivalité peut produire des résultats bizarre : le 3 février, Hector McKenzie, dirigeant droitier du COHSE, était très soucieux d'apparaître aux piquets de grève, alors que la direction du NUPE supposée
"gauche", mais toujours en proie au "nouveau réalisme", essayait de jouer les grèves à la baisse, et on a vu le dirigeant du NUPE Bickerstaffe, aux actualités, se promenant avec un bouquet de fleurs !
Des problèmes similaires menacent la direction du Parti travailliste. Son chef Neil Kinnock ignorant lénorme soutien populaire aux grèves du 3 février, attaque rondement les piquets qui, selon lui, don-
"mauvaise image", tandis que le porte-parole du parti sur les questions de la santé, Robin Cook, fait la tournée de ces même piquets de grève. Sous cette pression le TUC a été obligé d'appeler à une manifestation nationale à Londres pour le 5 mars. Elle promet d'être l'une des plus importantes de toutes celles qui se sont jamais déroulées dans la capitale. Mais il a renoncé à suivre l'exemple écossais et a ignoré les appels à organiser une journée de grève pour défendre le NHS. En fait les dirigeants du COHSE se sont fait réprimander pour avoir publié un appel à l'action pour le ler mars, et ceux du NUPE ont déclaré leur intention de faire obstruction à toute action ce jour là.
Thatcher veut "vaincre"
Mais cependant il n'y a pas de signe que ce mouvement montant puisse être amené à conciliation, ou dompté. Thatcher paraît avoir décider de "vaincre" les travailleurs de la santé exactement comme son gouvernement a "vaincu" les sidérurgistes, les mineurs et d'autres secteurs de la classe ouvrière. Déjà les ministres laissent entendre que les projets en chantier vont porter de nouveaux coups au NHS. Parmi les questions qui vont faire monter la colère en 1988, on peut d'ores et déjà souligner les suivantes :
C'est en avril que sont revus les salaires, les propositions des conservateurs ont déjà suggéré un taux d'accroissement du salaire des infirmières ne dépassant pas 3%. A Londres, les infirmières sont déjà amères car leur direction ne leur a proposé que 51 livres par an d'augmentation de la prime de 950 livres, pour la zone de Londres, alors que la revendication syndicale est de 1 000 livres supplémentaires !
La fin du printemps, c'est aussi l'époque à laquelle Thatcher doit passer le NHS
Get où son existence même comme système gratuit, global et financé par l'impôt va être remis en question.
Thacher sait qu'elle vit dangereusement : elle n'a pas de mandat pour opérer de tels changements. L'attachement émotionnel et politique de la vaste majorité de l'électorat au NHS est si grand que le manifeste des Conservateurs a évité toute mention de changements radicaux dans ce
Les sondages d'opinion montrent aujourd hui qu'au moins 81% des électeurs conservateurs sont pour des dépenses supplémentaires pour le NHS (contre 91% pour l'ensemble de l'électorat). Ce n'est pas une surprise : seuls 9% de la population britannique sont couverts par une forme quelconque d'assurance médicale privée, les 91%, restant, y compris la plupart des électeurs conservateurs, ont un intérêt massif à défendre le NHS.
7 électeurs sur 10 préféreraient payer plus d'impôts pour améliorer le NHS plutôt que d'opter pour le plan des Conservateurs de réductions dans le budget du 15 mars. C'est pourquoi les infirmières et les autres travailleurs de la santé qui ont participé aux piquets de grève, aux protestations et aux pétitions sentent un soutien si massif derrière eux. La défense du NHS, à la différence de la grève des mineurs, ne polarise pas la société, mais l'unifie tout entière, dans l'opposition à la politique de Thatcher.
Pour profiter de cet élément favorable, une campagne nationale est nécessaire pour unir les forces potentielles qui doivent combattre pour la défense du NHS. Il est vital d'obtenir le soutien d'un large spectre d'organisations (groupes de retraités, de locataires, patients hospitalisés, organisations de la communauté noire, groupes de femmes, et même organisations de santé caritatives) qui devraient se mobiliser pour défendre le NHS.
Une lutte unifiante
L'action pour les droits du NHS se développe largement dans le mouvement syndical, se superposant à d'autres luttes et débats concernant les conseils municipaux, les enseignants, les travailleurs de chez Ford et beaucoup d'autres.
Au moment où Thatcher aiguise son couteau pour pratiquer de nouvelles amputations dans le NHS, la lutte contre ces attaques pourraient bien etre le catalyseur unifiant le mouvement ouvrier dans une grève générale massive, affrontant ce gouvernement dont l'insolence de classe ne connaît plus de bornes.
25 février 1988.