Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

ETA propose une trêve au gouvernement

· Inprecor n° 261, 14 mars 1988 · p. 16-17 · 1 544 mots

Euskadi État espagnol

LA PROPOSITION D'UNE TREVE bilatérale de deux mois avec le gouvernement espagnol comme préalable à l'ouverture d'une véritable négociation politique, annoncée par l'ETA dans son communiqué du 18 janvier, a certainement constitué un choc même discours "antiterroriste" de la part de tous les partis et rester au centre de l'attention et s'il y a beaucoup à dire, il y a surtout beaucoup à s'interroger sur cette question. L'article que

ETAT ESPAGNOL au gouvernement pour une forces du système en place. Le thème de la négociation va nous publions est extrait de Combate, le journal de la LCR, section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol. COMBATE

A PRISE DE POSITION D'ETA n'est pas une manoeuvre de diversion ni un acte de pure propagande. Elle correspond à la volonté de cette organisation d'obtenir une solution négociée et à son sentiment que c'est possible. L'organisation s'appuie sur tout un processus de conversations et de contacts avec des représentants du gouvernement espagnol au cours des derniers mois.

Changement de la politique gouvernementale En effet, en le reconnaissant publiquement, le gouvernement a accepté un changement dans sa politique sur la négociation, qu'il avait jusqu'à présent refusée systématiquement. Le gouvernement a fait une offre, évidemment politique, qui doit être comprise comme un "plafond" : la libération des prisonniers politiques, sans condition de réinsertion individuelle (bien que les modalités, délais et conditions restent à débattre) en échange d'un cessez-le-feu. Lors des derniers contacts en Algérie, selon les informations du communiqué de l'ETA, le gouvernement aurait fait de nouveaux pas en avant, à la fois en changeant son représentant (qui n'est plus un sbire de la police, mais un représentant de l'Etat) et en annonçant qu'il était prêt à traiter d'autres "questions politiques".

Mais, la proposition de trêve a été faite à la suite des contacts entre ETA et le gouvernement qui furent interrompus unilatéralement par ce dernier en représailles après l'attentat de Saragosse qui fit 11 morts dans une caserne de la Garde civile en décembre dernier, et immédiatement après la signature de "l'accord contre la violence" entre les divers partis basques intégrés au système. De fait la trêve est la condition exigée par le gouvernement comme le reconnaît l'ETA elle-même.

"opinion publique" anesthésiée par la répétition du

Les principaux porte-parole du courant nationaliste révolutionnaire ont salué le communiqué d'ETA comme la démonstration de l'irréversibilité de la négociation politique. Au moment où ils expriment donc l'idée d'un changement dans l'horizon de la dite négociation, toujours sur la base de l'alternative de la Coordination patriotique socialiste (KAS) (1) : le résultat attendu de cette négociation pourrait ne plus être d'atteindre ces objectifs, mais de parvenir à des conditions (politicojuridiques) dans lesquelles ces objectifs pourraient être obtenus et développés. La différence n'est pas mince.

Mais certains sont allés plus loin, présentant la solution de la négociation comme une réforme du régime lui-même. Si du discours de la "rupture" on est passé à celui de la "négociation", celle-ci apparaît maintenant comme une "grande occasion offerte à la réforme" dans la presse espagnole. Et on laisse déjà entrevoir que dans ces nouvelles conditions on pourrait en arriver à normaliser la vie politique basque, aspirer à gagner une majorité sociale et avancer à plus ou moins long terme au socialisme et à l'indépendance nationale. Tout ceci comme possibilité ouverte à la suite d'une négociation imposée par une lutte armée qui, malgré tout, a connu des limites significatives, et avec un appui social important mais claire-

La confrontation inévitable

En envisageant ainsi l'avenir immédiat on occulte évidemment le problème de fond qui n'est autre que l'affrontement inévitable avec un Etat qui ne peut "se réformer" au point d'accepter le plein développement de la nation basque, l'indépendance ou la transformation de ses structures économiques et sociales capitalistes.

Pour notre part, nous n'avons jamais formulé les objectifs actuels de la lutte nationale (en grande partie inscrits dans l'Alternative KAS) sous forme d'une plateforme de négociation entre l'ETA et le pouvoir central et nous n'avons jamais considéré l'action politique, de masse ou institutionnelle, comme un appui à cette perspective. C'est pourquoi, nous pouvons difficilement critiquer les arrangements qui se font au nom de cette politique de négociation, et encore moins jouer aux conseillers de l'extérieur.

Mais nous avons cependant une ap préciation quelque peu différente des raisons qui ont apparemment amené le gouvernement à négocier, du contexte où cela se produit et naturellement des perspectives ouvertes. Il est vrai que le fait même d'officialiser les contacts avec l'ETA signifie, de la part du gouvernement, l'acceptation du fait qu'on ne peut en finir avec la contestation basque simplement par la répression et donc une certaine reconnaissance de l'ETA. Mais, à son tour, cela se produit à un moment où le gouvernement se sent plus fort. Il a réussi à obtenir un appui international important, un bon niveau de discipline dans ses propres rangs, il a jugulé les nationalismes bourgeois...

L'offensive du PSOE

Avec ces cartes en mains, et certainement en tablant sur l'affaiblissement des forces radicales et le relatif isolement du "problème basque", le gouvernement espagnol est passé de la "coexistence" avec un problème sans solution, (coexistence qui ne l'empêche pas d'essayer à plusieurs reprises de traiter ce dernier, en essayant de l'affaiblir à coup de tours de vis répressifs et de manoeuvres politiques incessantes) à la tentative d'une offensive de grande envergure, non seulement contre l'ETA mais contre toute prise de position de résistance nationale. Le saut accompli dans les mesures répressives, le rôle actif que le parti au gouvernement a acquis dans la vie institutionnelle basque, les demandes de consensus à tous les autres partenaires, y compris l'annonce d'une certaine réadaptation du projet d'organisation de l'Etat, paraissent être des jalons de cette offensive. Elle comprend en même temps aussi bien le récent pacte antiterroriste signé au pays Basque que le jeu de la négociation.

Il faut en outre considérer que par ses marges de manoeuvre, ses particularités politiques, le type de transition vécue, le titillement constant du sabre militaire, le gouvernement n'avait guère utilisé auparavant la tactique "négociatrice". Il faudra dorénavant s'habituer. Mais on connaît d'autres exemples de gouvernements européens, comme celui de la GrandeBretagne qui, en maintenant des "négo-

1) KAS est une plate-forme politique d'Herri Batasuna (voir plus loin) qu'elle a notamment avancée durant la campagne électorale de novembre 1986, et dont les trois points les plus importants sont le droit à l'autodétermination, la réintégration de la Navarre dans le territoire basque et l'amnistie. Pour une analyse de fond du problème basque, voir l'article de José Iriarte Bikila, dans Inprecor numéro 234 du 19 janvier 1987.

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ciations" avec l'IRA et même en faisant des concessions, n'ont jamais rien cédé sur l'essentiel, ce qui fournirait une véritable solution au problème, l'intégrité nationale de l'Irlande (ou un "cadre juridico-politique" permettant de l'obtenir).

Il semble que le gouvernement espagnol ait également promis de discuter avec l'ETA sur les "questions politiques", ou de les déférer à une négociation parallèle entre le Parti socialiste (PSOE) et Herri Batasuna (HB). En revanche, on ne peut prévoir si ces "questions politiques" seront résolues en marge du tissu institutionnel existant et des compromis politiques établis, car les bonnes "dispositions" du gouvernement pourraient bien n'être qu'une tactique dilatoire, une perte de temps voulue, cohérente avec son objectif dans la négociation.

Un résultat difficilement prévisible

Il ne faut pas conclure de ce que nous venons de dire que "trêve" et "négociation" vont aboutir à un résultat préétabli, ni que ce sera le gouvernement qui gagnera la bataille.(...) La progression ou les reculs de la lutte de libération nationale qui en découleront, et à quel niveau, dépendront des succès ou des erreurs politiques, des uns et des autres. Comme toujours au-dessus des considérations purement militaires, la politique est aux postes de commande. Il faut être clair : nous ne parlons pas de la "bataille décisive", , à laquelle, par ailleurs, le communiqué même de l'ETA ne fait pas non plus référence.

Il reste à dire que pour importante qu'elle soit ou ait été, ce n'est pas l'activité militaire qui est déterminante. Elle ne l'est ni dans ses moments de force, ni dans ses moments de faiblesse : la force de la résistance basque ne s'est pas mesurée aux offensives de l'ETA, et la faiblesse sur le terrain de l'ETA n'a pas non plus signifié un niveau qualitativement inférieur de cette résistance, en marge des autres composantes. Le rapport de forces est un concept plus complexe, irréductible au militaire, liés aux processus sociaux qu'il influe et qu'il modèle, parfois de façon très importante, comme dans notre cas, l'acti-

C'est pourquoi, ni la poursuite des actions armées, ni leur abandon (provisoire ou définitif) ne peuvent être considérés comme positifs ou négatifs en eux-mêmes. On ne peut les analyser qu'en relation avec la capacité de progresser dans l'établissement d'un rapport de forces par rapport à l'Etat et à l'ensemble des forces qui incarnent l'oppression et l'exploitation. Les détours et les replis tactiques, le remplacement d'un axe par un autre font partie de ce processus. Mais l'important c'est de ne pas perdre de vue l'orientation politique d'ensemble. Enfin, il ne sert à rien de spéculer sur ce qui va se passer ; nous serons simplement attentif à ce qui va se passer.

13 février 1988.

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