LA CLASSE OUVRIERE est-elle en train de "disparaître» ou de «se décomposer» par suite des «mutations» d'un système capitaliste industrialisés comme le nôtre ? Le mouvement ouvrier est-il par conséquent entré, au-delà de son affaiblissement conjoncturel paraître dans Lutte de classe, la revue du Parti ouvrier socialiste
TABLEAU I : Evolution de l'emploi industriel (secteur manufacturier, énergie,
BELGIQUE
Mutations ouvrières et combat socialiste qui se serait dépassé lui-même au point de n'être plus capitaliste ? Est-elle en train d'éclater à un degré tel que son existence comme classe majoritaire appartiendrait définitivement au passé, au moins dans les pays fortement
(qui découle de la crise et du chômage massif), dans un cycle d'affaiblissement structurel, historique ?
Nous publions ci-dessous, légèrement abrégé, un article à
(POS) section belge de la IVe Internationale.
Alain TONDEUR
ES IDEES sont à la mode (1),
C militants les de et tous gauche y sont quotidiennement confrontés.
L'enjeu débat est important. Car la du thèse de la disparition ou de l'éclatement de la classe ouvrière sape le programme marxiste-révolutionnaire à la base. Le marxisme-révolutionnaire affirme depuis un demi-siècle que le capitalisme a largement réuni les conditions objectives nécessaires à son remplacement par le socialisme et que seules font défaut les conditions subjectives (c'est-à-dire la conscience de classe et l'organisation synthétisées dans un parti révolutionnaire). La décomposition de la classe ouvrière renverserait complètement les données du problème.
Elle supprimerait une des principales conditions objectives du passage au socialisme : l'existence d'une classe exploitée nombreuse et concentrée qui a historiquement intérêt à un mode de production basé non sur la course au profit et la concurrence pour un marché aveugle, mais sur la satisfaction des besoins par la planification économique.
Le défi lancé par les idéologues bourgeois doit donc être pris au sérieux. On et industries extractives) ouvrier absolus (en millions) et rapport au employés (en
Ouvriers dans l'indus.
dans
Nbre
Nbre.
1950
1,03
0,
1965
0,99
1970
0,85
0,25
1984
0,59
20,
0,23 tentera dans le cadre de cet article d'y répondre en termes marxistes et à partir de la réalité sociale belge.
Les changements intervenus au sein de la classe ouvrière depuis la Deuxième
Guerre mondiale sont réels et profonds, la crise les accélère et les complique, le mouvement ouvrier doit en tirer des conclusions stratégiques et tactiques.
Rien ne permet pour autant d'affirmer que la classe ouvrière soit en train de se décomposer, ni que le capitalisme ne soit plus le capitalisme. Bien au contraire, les mutations sociales actuelles découlent parfaitement des prévisions de Marx et s'insèrent dans la tendance historique au renforcement du poids de la classe ouvrière dans la société. Les conditions objectives nécessaires à la construction du socialisme sont donc toujours présentes.
Des transformations profondes
Le discours bourgeois sur la décomposition de la classe ouvrière prend appui sur une réalité incontournable : la classe ouvrière a subi, au cours des 35 dernières années, une série de mutations extrêmement profondes : baisse du nombre des travailleurs dans l'industrie ; explosion du nombre total de travailleurs %). Source : ONSS Employés Travailleurs l'indus. dans l'indus.
% Nbre % 14 1,17 51 21 1,20 4 3
1,10 36,8 8,1 0,82 29 secteur des services, publics et surtout privés, irruption massive des femmes sur le marché du travail ; diminution du degré de concentration (nombre de travailleurs par unité de production), etc.
Ces phénomènes sont généralement considérés comme connus, mais on en sous-estime fréquemment l'ampleur. Quelques chiffres éclaireront la question.
Le nombre de travailleurs de l'industrie (ouvriers et employés) représentait 51% du total des travailleurs ayant un emploi en 1950 ; il n'en représente plus que 29% en 1984. Si l'on ne considère que les ouvriers d'industrie, la baisse est encore plus forte : 44,9% du total des travailleurs qui ont un emploi en 1950, et 20,9% seulement en 1984 (tableau I).
On constate que la diminution du nombre absolu d'ouvriers d'industrie est massive et antérieure à la crise économique de 1975 (près de 200 000 emplois perdus entre 1950 et 1975). Ce fait, qui n'est pas sans rapport avec le retard structurel de l'économie belge, explique que l'emploi industriel total ait commencé à régresser dès la fin des années 60 (contrairement à d'autres pays comme la France) alors que le nombre d'employés d'industrie continuait à croître jusqu'au début de la crise économique.
L'explosion du tertiaire
Parallèlement à ce déclin de l'industrie, on a assisté à une véritable explosion du «tertiaire». Services publics et surtout services privés ont "épongé" l'hémorragie de l'emploi dans l'industrie. Très incomplètement toutefois puisque, de 1975 à 1984, le secteur tertiaire a créé 215 148 emplois tandis que, dans le même temps, le secteur secondaire en perdait 372 914, soit un solde négatif de 157 766 emplois (2).
Le développement des services s'est accompagné d'une irruption massive des femmes sur le marché du travail. Alors qu'elles ne constituaient que 19,2% du total des travailleurs en 1950, elles en représentent 36% aujourd'hui - près du double (tableau II). C'est pour une large part le résultat du développement des services. Mais le phénomène n'est pas seulement économique, il est surtout social : en témoigne l'augmentation du nombre absolu de femmes ouvrières (de 311 000 en 1950 à 326 000 en 1984), qui contraste avec la diminution du nombre absolu d'hommes ouvriers au cours de la même période (de 1,13 million à 880 000) (3).
Un aspect moins connu des changements qui ont affecté la classe ouvrière au cours des dernières années est la réduction du degré de concentration des travailleurs
1) voir par exemple Crise et avenir de la classe ouvrière, recueil sous la direction de Pierre Rosanvallon, Points, Ed. du Seuil, Paris 1984.
2) Par secteur secondaire il faut entendre le secteur industriel tel que repris au tableau I plus la construction. Le secteur tertiaire regroupe le commerce, les services, et l'administration. Sources : ONSS.
3) Sont pris en compte ici tous les ouvriers et toutes les ouvrières ayant un emploi quel que soit le secteur auquel ils/elles appartiennent, et pas seulement ceux/celles du secteur industriel.
sur le lieu de travail. Les unités de production tendent à rassembler de moins en moins de personnel. Cette tendance n'apparaît guère quand on considère les chiffres de la concentration des travailleurs en général, mais elle est nette chez les ouvriers, et très nette dans le secteur privé, surtout depuis le début de la crise en 1975 (tableaux III et IV) (4).
Ce tour d'horizon serait incomplet si nous ne mentionnions pas la troisième révolution technologique, qui secoue depuis une vingtaine d'années le système capitaliste. L'électronique, la micro-électronique et la biotechnologie ont en effet des incidences considérables sur l'emploi, la qualification de la main-d'œuvre, l'organisation du travail, la localisation des investissements, la programmation sociale,
Enfin, à toutes ces manifestations d'un bouleversement profond, viennent s'ajouter les conséquences bien connues de la crise capitaliste mondiale qui sévit depuis
- le chômage massif et structurel, sans perspective de résorption (40 millions de chômeurs dans les pays de l'OCDE, un demi-million de chômeurs en Belgique) ;
- la flexibilité, le développement du travail à temps partiel et des sous-statuts, la précarisation de l'emploi ;
- le sort des jeunes dans la crise (20% des chômeurs de la Communauté européenne sont des jeunes) et le risque de rupture avec le mouvement ouvrier que cela en-
Il serait donc vain de le nier : la classe ouvrière d'aujourd'hui diffère très sensiblement de celle de l'entre-deux guerres et de l'immédiat après-guerre, vertébrée autour de l'axe industriel charbon-acier, et représentée dans la conscience collective sous les traits de l'ouvrier sidérurgiste ou du mi-
Peut-on, au vu de ce qui précède parler de disparition ou de décomposition de la classe ouvrière ? Oui, si l'on considère que la classe ouvrière est composée des seuls
TABLEAU III : Evolution du degré de concentration des ouvriers, des employés, et des travailleurs en général, des ouvriers, des Source : ONSS % d'ouv. ds une entrep. > 1 000 trav.
1950 19 %
1965 20%
1975 18 %
198.4 16%
TABLEAU IV : Concentration dans le % de trav. ds une entrep. > 1 000 trav. (privé) 19T2 15,99 % 13,51%
TABLEAU II : Nombre de femmes et rapport au nombre total de travailleurs employés (en femmes ouvrières
1950 0, 31 0,
1965 0. 35 0,
1975 0, 39 0,
1984 0,33 0,70 tient à la définition que donne Marx : la classe ouvrière regroupe tous ceux qui ne sont pas propriétaires des moyens de production et qui n'ont d'autres ressources, pour survivre, que la vente de leur force de travail à un capitaliste, en échange d'un salaire. Cette définition, qui a toujours été celle du marxisme révolutionnaire, ne débouche pas sur la conclusion que la classe ouvrière se décompose mais sur la conclusion inverse : la classe ouvrière est plus nombreuse, plus massive que jamais. Pour le cas belge, le tableau V montre que la classe ouvrière représente plus de 80% de la population active, contre 70% en 1950 (6). Cette conclusion n'escamote pas les mutations qu'a subies et que subit encore la classe ouvrière. Mais elle les replace dans la perspective historique décrite par Marx : celle du renforcement de la classe ouvrière au fur et à mesure de l'accumula-
Marx lui-même n'a jamais conçu ce renforcement comme un processus linéaire et continu. Au contraire, il a décrit avec force détails la première grande mutation sociale que le capitalisme a induite au sein de la classe ouvrière quand le système de la manufacture (basé entièrement sur le travail manuel) a été remplacé par celui de la fabrique (basé sur le travail des macapitalisme peut être divisé en trois grandes époques. A chacune d'elles correspond un certain type d'accumulation du capital dans certains secteurs, et par certain type de classe ouvrière. Les périodes de transition par rapport au total employés et des travailleurs en général.
% d'emp. ds % de trav.
une entrep. en général
1 000 trav. 19,0% 19 % 21,5% 20% 19,8 % 18% 22,2 % 19% Source : ONS Privé et dans le public.
% de trav. ds une entrep. > 1 000 trav. (public) 27,35% 33,33% ouvrières employées (en millions)
Source : ONSS femmes femmes % employées travailleuses 13 0, 44 9 22 57 0. 57 96 2
1,03 6 entre ces différentes époques sont autant de périodes de mutation profonde pour la classe ouvrière.
La première époque du capitalisme (capitalisme de libre concurrence) se caractérise par une accumulation du capital surtout dans le secteur de production des biens de consommation : c'est l'époque des grandes entreprises textiles, des manufactures de tabac, etc. Le secteur des biens de production (fabrication de machines) reste encore largement artisanal. La transition vers l'impérialisme classique (deuxième époque du capitalisme) trouve son origine notamment dans la mise au point du moteur électrique, qui révolutionne la fabrication des machines, fait affluer les capitaux en quête de profits vers le secteur des biens de productions et entraîne un gigantesque mouvement de concentration et de suraccumulation du capital.
L'âge d'or
C'est l'âge d'or de l'industrie lourde qui commence. Les capitaux sont à ce point excédentaires qu'ils doivent être exportés en masse. Dans sa troisième époque («troisième âge»), le capitalisme est confronté, pour la première fois de son histoire, aux conséquences d'un rétrécissement de son aire géographique : la révolution russe, puis les révolutions chinoise, yougoslave, etc, ont limité la sphère de sa mise en valeur et accru encore les excédents. Le capital réagit en appliquant la deuxième révolution technologique (le moteur électrique) au secteur des biens de consommation durable (notamment l'électro-ménager), le développement concomitant du crédit et l'explosion des services. A cette concurrence du secteur des biens de consommation, le secteur des biens de production répond par la troisième révolution technologique.
Une vision sur le long terme de la ré-
4) La concentration porte sur l'établissement, et pas sur l'entreprise. Les effectifs de filiales différentes d'une même entreprise sont donc comptabilisés séparément.
S) Contentons-nous de mentionner deux autres éléments de changement dont nous ne traiterons pas dans le cadre de cet article : la quasi-disparition de la vie ouvrière associative (maisons du peuple, etc.) ; et le déplacement du centre de gravité numérique du prolétariat belge du Sud vers le Nord du pays, c'est-à-dire d'un peuple (wallon) vers l'autre (Flamand) au sein d'un même Etat...
6) Le tableau V n'est pas entièrement correct, car le poste «travailleur ayant un emploi» englobe des catégones professionnelles qui, quoique salanées, ne font pas partie de la classe ouvrière. C'est le cas des curés, des magistrats, des hauts fonctionnaires de l'Etat, des officiers, des cadres supérieurs dans le privé, de la gendarmerie, etc. Ces catégories présentent un effectif relativement constant au fil des années, le recensement de 1981 donne par exemple : Ministres des cultes : 5 703 - officiers : 6 883 - Magistrats : 1 090 - Cadres supérieurs du secteur orivé : 118 736 - Militaires de carrière et police : 79 134 Soit au total 255 459 personnes.
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~ 00 NM
TABLEAU V : Evolution du nombre de travailleurs (actifs chômeurs) en chiffres et par rapport à la Source : INS, Nbre de trav. Nbre ayant un empl
1950 ,29 0,17
1965 79 0,05
1975 2. 99 0,18
1984 2,82 0,51 de la population active belge dans les différents secteurs d'activité économique fait apparaître les mutations sociales qui résultent de ces mouvements du capital (tableau VI). Alors qu'en 1946, près d'un quart de la population active (7) était occupé dans le secteur textile confection, chaussures, secteur par excellence de production de biens de consommation, ce taux était tombé à 8% en 1961. Par contre, le secteur du métal (essentiellement dévolu aux biens de production) n'occupait que 2,4% de la population en 1846, pour 3,8% en 1910 et 9,3% en 1961. On a choisi comme indicateur de l'évolution des services le commerce, les banques et les assurances. Le tableau montre clairement un développement tardif de ce secteur, avec un premier bond au début de ce siècle (impérialisme) et un deuxième bond après 1940-1945 (capitalisme du troi-
Les mutations au sein de la classe ouvrière belge ayant ainsi été replacées dans une perspective historique, voyons comment expliquer les évolutions les plus récentes, dont l'ampleur a été évoquée au dé-
Le «capitalisme tardif»
Du point de vue qui nous occupe ici, le
«tardif» (ou âge») présente deux caractéristiques fon-
- l'accroissement de la spéculation et
- l'accélération du rythme de l'inno-
Dans son livre Le capitalisme du troisième âge, Ernest Mandel montre comment la logique même du capital a amené celui-ci à envahir toutes les sphères de l'activité humaine et, simultanément, à fractionner des activités précédemment
TABLEAU VI : Répartition de la population active sur quelques secteurs d'activité entre 1846 et 1961 (en
Source : Pontanus, cité de l'Economie belge
Institut de Sociologie de l'ULB, 1966.
Textile confection chaussures 1846 23,5% 3,9 % 1880 15,9 % 3,6% 1910 14,9% 4,6 % 1930 12,2 % 4,6 % 1947 11,0% 4,9% 1961 8,0 % 2,8% absolus (en millions) population active (en %). ONSS, BNB
Total trav. % de chômeurs ds popu. act. trav.
2,46 72,3 % 84 81,1 % 17 81,3 % 3,34 81,5 % unifiées pour les rentabiliser au maximum. Un exemple typique est celui de l'agriculture. D'abord largement unie à l'artisanat, elle s'est séparée de celui-ci avant d'être elle-même décomposée par le capital en une série de métiers de plus en plus spécialisés, de plus en plus indépendants. Ce processus d'éclatement, de division du travail, doit forcément être contrebalancé par des mécanismes de centralisation. C'est la raison du développement continu des services, et de toutes les fonctions d'intermédiaires dans le monde de la production : transports, distribu-
L'explosion du secteur du crédit, si caractéristique de notre époque, participe de ce mécanisme. La pénétration du capital dans le secteur domestique avec la production en masse de biens de consommation durables s'est en effet accompagnée de la généralisation de la vente à crédit et donc d'un gonflement de l'emploi dans ce sec-
En même temps qu'il étend le secteur des services, le capitalisme tardif a tendance à transformer les services en marchandises, c'est-à-dire notamment à remplacer les services publics par les services privés. Cette tendance découle du problème posé au capital par l'extraordinaire masse de capitaux excédentaires. Ne trouvant pas le moyen de s'investir directement dans la production, s'investissent en partie dans les services. A ce niveau, ils représentent un moindre mal pour le capital pris dans son ensemble : en échange de la portion de plus-value qu'ils prélèvent aux secteurs productifs ils accélèrent la réalisation de la plus-value et raccourcissent ainsi le cycle de
Ni l'explosion des services, ni la tendance à leur transformation en marchandises, ne constituent donc un phénomène de la pop. active totale). et Internationale en 1966, mines de métal Commerce charbon banques assurances 2,4 % 3,3 % 3 ,3 % 4,3 % 3,8% 8,5% 5,3% 11,9 % 7,4% 14,1% 9,3 % 15,2 % insaisissable pour les marxistes. Il en va de même pour l'innovation technologique
Le développement du Capital des origines à nos jours s'est accompagné d'une égalisation de la productivité du travail dans le secteur des biens de production (secteur I) et celui des biens de consommation (secteur II), et ce à l'échelle de la planète entière. C'est ce nivellement - par le haut - de la productivité du travail qui pousse le capital en avant dans la voie du renouvellement technologique. L'égalisation de la productivité du travail a en effet une conséquence importante : la source principale de surprofits ne réside plus dans les différences de productivité entre grandes régions du monde ou entre les deux grands secteurs de la production. Elle réside avant tout dans les différences de productivité entre branches, voire même entre trusts. La chasse aux surprofits devient ainsi essentiellement une chasse à l'innovation technologique et à la «rente technologique» qu'elle apporte au patron qui met les innovations en œuvre le pre-
Rôle de l'innovation technologique Ce mécanisme est décisif pour la compréhension du capitalisme contemporain. Il permet notamment de saisir pourquoi, en dépit de la situation de récession prolongée de l'économie capitaliste internationale, la mise en œuvre des nouvelles technologies se poursuit à une échelle assez massive, contrairement à ce qui s'est
On sait que le système capitaliste se caractérise non seulement par des cycles courts (5-7 ans) mais aussi par des cycles longs (20-25 ans) d'expansion et de récession. Jusqu'à présent, les cycles longs de dépression étaient des périodes de découvertes technologiques et d'expérimentations sans mise en œuvre cycles longs d'expansion étant au contraire des périodes de mise en valeur massive des technologies découvertes au cours du cycle précédent. C'est ainsi, par exemple, que la technologie du chemin de fer était au point dès les années 1830 (cycle long de stagnation) mais n'a été vraiment mise en œuvre massivement que dans les années 50-70 (cycle d'expansion). De même le moteur électrique n'a-t-il été massivement répandu que dans les années 1890-1914 alors que sa découverte datait du cycle 1870-1890.
7) Attention : il s'agit bien de chiffres sur la population active, et pas seulement sur la classe ouvrière, qui y est incluse.
8) Voir Emest Mandel, le Troisième âge du capitalisme, plus particulièrement les chapitres VI, VII et XII.
9) Le secteur du crédit en Belgique s'est développé de façon fulgurante depuis la Deuxième Guerre mondiale, au point que les employés (et les employées) dece secteur forment un secteur important de notre classe ouvrière.
10) Typique de cette transformation des services en marchandises et donc de la substitution du privé au public est la concurrence toujours plus achamée que le transport routier livre au transport ferroviaire. Les conséquences sur l'emploi sont impressionnantes : la Société nationale des chemins de fer belge (SNCB) occupait 89 570 agents en 1950 et 60 509 en 1965. Les plans de rationalisation actuels misent sur 40 000 agents environ. (Source : SNCB).
Dans le cycle long de récession que nous connaissons aujourd'hui, les nouvelles technologies (micro-électronique, biotechnologies) n'en restent pas à un stade strictement expérimental : l'expérimentation se fait massive, au moins dans certains secteurs. Deux chiffres illustreront cette réalité contradictoire : en Allemagne fédérale, l'industrie automobile, principal utilisateur de robotique, ne consacre que 4 à 7% de ses investissements aux noupeu, donc. Mais entre 1982 et 1983, le dans les pays de la Communauté européenne et en Suède s'est accru de 50% pour atteindre 4 300 unités, ce qui représente des investissements de 20 à 30 milliards de francs belges (12). En chiffres absolus, investissements sont donc tants. C'est la course à la rente technologique qui explique cette situation différente de ce qu'on a connu dans d'autres périodes longues de récession.
Les nouvelles technologies
Get l'emploi
Ceci n'est pas sans conséquences sur la classe ouvrière. Premièrement, «l'expérimentation massive» des nouvelles technologies accroît encore la peur du chômage (un robot de la deuxième génération supprime entre 2 et 7 emplois) (13). Deuxièmement, l'argument démagogique qui dit que le chômage est dû à la mauvaise qualification de la main-d'œuvre semble à première vue confirmé par la demande patronale élevée en travailleurs formés aux prise de conscience que le chômage est dû à la crise capitaliste, autrement dit à la grève des investissements Troisièmement, cette étape d'expérimentation massive a un impact sur l'éparpillement de la classe ouvrière. Les grands groupes capitalistes hésitent toujours s'engager dans la production des nouvelles technologies. Ils laissent aux PME le soin de prendre les risques dans de nouveaux secteurs, quitte à en prendre le contrôle par la suite (14). Cela accentue la dilution de la concentration ouvrière en période de crise. Nous trouvons ainsi l'explication des chiffres des tableaux III
Les penseurs de la bourgeoisie, les médias, etc., jouent volontiers sur l'angoisse de nombreux syndicalistes face aux effets des nouvelles technologies sur l'emploi. Les robots n'annoncent-ils pas la fin de la classe ouvrière ? A quel rôle historique pourraît encore prétendre une classe désormais superflue, remplaçable par des machines ? Voilà quelques idées fréquemment suggérées par les esprits
Ces affirmations, largement fantaisistes, ont comme but essentiel d'amener les travailleurs à accepter toujours plus de sacrifices. Contrairement à ce que prétend la publicité du groupe FIAT pour son nouveau modèle «Uno» (fabriqué sur des chaînes automatisées), la robot perfection n'est pas déjà acquise pour les capitalistes. L'avantage des robots est évidemment considérable - pour eux : ils aug mentent la productivité du travail, de sorte que la valeur des marchandises fabriquées sur les chaines robotisées tombe en-dessous de la valeur sociale moyenne autour de laquelle oscille le prix du marché. Les capitalistes qui ont fait un investissement en robots peuvent donc vendre meilleur marché que leurs concurrents. Mais cet avantage est contrebalancé par une foule de problèmes techniques et pratiques extrêmement complexes.
Par exemple : - l'expérience montre que la robotisation des chaînes demande souvent que soit changée la conception des composants et des produits ;
- la technologie la plus fine, celle des «sensoriels» équipant les robots dits de la «troisième génération», pose encore beaucoup de problèmes ;
- les robots ne fonctionnent bien que dans un milieu très organisé, propre et méthodique, les travailleurs sont moins exigeants ;
- souvent, les robots nécessitent un matériel périphérique coûteux ;
- l'entretien des robots demande un personnel extrêmement qualifié possédant des connaissances en électricité, en électronique, en mécanique, en hydraulique, et en programmation ;
- le rodage des équipements robotiques reste long : deux à cinq années de mise au point en milieu réel ;
- la rentabilité immédiate de l'investissement décourage bien des patrons : alors que l'amortissement d'une machine-outil peut se faire en un an et demi, l'amortissement d'un robot nécessiterait de deux à sept ans.
Lents progrès de l'automatisation
Ces raisons expliquent que la robotisation reste essentiellement cantonnée aux productions en grandes séries, l'automobile par exemple. L'automobile est le principal utilisateur de robotique. Cependant, même les géants capitalistes de l'automobile progressent très lentement
En Allemagne fédérale, une étude a révélé que le secteur le plus susceptible de celui de l'assemblage, n'était robotisable qu'à 30%. En 1980, cela représentait un marché potentiel de 20 200 robots, qui n'était exploité qu'à
Le rôle-clé de l'automobile dans l'automatisation a, en retour, une implication sur le secteur de production des robots : souvent, les principaux producteurs de robots sont liés aux groupes automobiles eux-mêmes : Volkswagen en Allemagne, Acma-Renault en France, Comau-Fiat en Italie, Kawasaki au Japon, General Mo-
La production de robots par groupes n'est pas avant tout une production pour le marché mais une production pour le trust lui-même, dans sa chasse à la «rente technologique». Les robots sont mis au point pour l'automobile, il n'y a guère de marketing ni de service après- vente, les problèmes techniques d'autres secteurs ne sont pas au cœur des préoccu-
Pour la Belgique, on aura une vision réaliste des menaces que la robotisation fait peser sur l'emploi en sachant que le pays comptait en 1983, 514 robots installés, ce qui équivaut au maximum à l'emploi de 3 500 personnes (17).
A première vue, en ce qui concerne le l'automatisation y semblent plus redoutables que dans l'industrie. C'est du moins ce que fait craindre une comparaison superficielle de l'évolution de la productivité au cours des dix dernières années : 80% d'augmentation dans l'industrie, 4% seulement dans le travail de bureau (18). Cependant, des études semblent montrer que les investissements en bureautique sont réalisés par des patrons qui misent sur une extension du marché ou sur le lancement de nouveaux services à la clientèle. De sorte que les effets sur l'emploi ne sont
Au-delà de ces considérations pratiques, cette lenteur renvoie plus fondamentalement au fait que l'automatisation intégrale est irréalisable dans le cadre du capitalisme, pour la bonne et simple raison que sans travail salarié, il n'y a plus de profit capitaliste, donc plus de capitalisme possible. Seul un système socialiste, débarrassé de la course au profit, peut apporter à l'humanité le progrès colossal que constitue le remplacement quasi-intégral du travail humain (au moins de tous les travaux pénibles et non-épa-nouissants) par le travail des machines.
Schéma théorique, diront certains. Mais l'étude du capitalisme d'aujourd'hui révèle les multiples manières dont, spontanément, le capital résiste à l'automati-
- l'exploitation d'une force de travail à bon marché dans une série de secteurs, élève le seuil de rentabilité de l'intro-
11-12) Jean Philippart, Pourquoi et comment robotiser, in Athena N°5, Novembre 1984.
13) Cité par Karl - H Ebel, Les robots industriels e le monde du † ravail, in la Revue Internationale du Travail, BIT, Vol 125, 1986 1/43.
14) Un exemple est fourni par le secteur de la production de robots aux Etats-Unis. Jusqu'il y a quelques années, ce secteur était surtout aux mains de firmes indépendantes spécialisées. Récemment, les trusts y ont fait eur entrée. Unimation, numéro 1 des constructeurs de robots aux Etats-Unis en 1982 a été supplanté en deux ans ar GMF (lié à General Motors) et repris lui-même pa:
Vestinghouse. (selon J. Philippart op. cit.
15) Allemagne fédérale : principaux marchés potentiels et taux d'exploitation. (dans Philippart, op. cit.)
16) OCDE : Robots industriels : leur rôle dans l'industrie manufacturière, Paris 1983.
17) Le chiffre de 514 robots est avancé par Philippart (op. cit.). Cela équivaudrait à un taux de robotisation (nombre de robots par 10 000 personnes emplovées dans l'industrie) de 3,9.. La Belgique occuperait ainsi la quatrième place mondiale après la Suède, le Japon et l'Allemagne fédérale. Mais 298 de ces 514 robots «belges» sont installés dans l'industrie automobile (entièrement aux mains des multinationales) et 79 autres dans le secteur de l'éducation (!). En d'autres termes, les capitalistes belges, une fois de plus, ne se distinguent pas par leur dynamisme.
18) International Division of Labour and new information technology with special references to services, J. Rada, BIT, Genève.
19) Voir par exemple le cas du Japon : Les effets sociaux de la micro-électronique au Japon, Manabu Mine, in Revue Internationale du Travail, Vol. 125 N° 4, 1986.
duction des robots dans ces secteurs ;
- la création incessante de nouveaux produits fait en permanence appel au tra-
- les changements continuels dans la production des robots, qui découlent de la concurrence acharnée dans le secteur de production de ces machines, empêchent une baisse importante des prix ;
- et surtout, le secteur de la production des robots ne s'automatise pas, de sorte que le prix des robots reste très élevé.
Contrairement à l'image diffusée et entretenue par les grands médias, les nouvelles technologies ne sont pas la preuve manifeste de la supériorité, de la mobilité et du dynamisme du système capitaliste. Fait étonnant et peu connu : les économies planifiées, malgré la bureaucratie qui les parasite, sont en passe de faire mieux que le capitalisme en matière d'automatisation : On prévoit qu'en 1990 les pays du COMECON auront installé 200 000 robots industriels. C'est plus que le Japon (70 000), les Etats-Unis (60 000), la RFA (20 000) et le Royaume-Uni (10 000) réu-
L'automatisation ne peut être que partielle sous le capitalisme. Et l'automatisation partielle, dans un système basé sur la concurrence et l'exploitation, ne peut déboucher que sur une exploitation plus grande. L'automatisation partielle met en effet face à face des entreprises entièrement ou partiellement automatisées, d'une part, et des entreprises non-automatisées, d'autre part. Les premières ont, sur les secondes, un avantage de compétitivité que celles-ci ne peuvent espérer compenser que de deux manières soit en s'automatisant à leur tour, soit en augmentant le taux d'exploitation de la classe ouvrière (taux de plus-value). C'est ce mécanisme qui explique l'accélération continue, inhumaine, des rythmes de travail, notamment dans les usines automobiles où l'unité de temps est devenue le seizième de seconde (21) ! La Silicon Valley, cette Mecque des nouvelles technologies, est aussi un haut lieu de l'exploitation capitaliste la plus féroce (22).
Se défaire des images d'Epinal
Comme l'écrivait Marx il y a plus de cent ans : «L'automate, en sa qualité de capital, est fait homme dans la personne du capitalisme. Une passion l'anime : il veut tendre l'élasticité humaine et broyer toutes ses résistances» (23).
Revenant à la question de départ de cet article, on peut répondre sans crainte de se tromper que la classe ouvrière n'est pas en train de «disparaître». Mais est-elle en train de «se décomposer» ? Nous ne le pensons pas. La classe ouvrière se définit, comme les autres classes, par sa place dans le mode de production. Pour qu'elle se décompose, il faudrait des conditions objectives puissantes, une différenciation sociale en son sein créée et reproduite par le mode de production lui-même. Rien de tout cela ne correspond à la réalité d'aujourd'hui. En matière de différenciation
TABLEAU VII : Evolution sociale, il faut se défaire des images d'Epinal sur la classe ouvrière du début du siècle. Dans le secteur du verre, par exemple, l'écart social entre un souffleur et une «porteuse de ballons» était plus grand que l'écart actuel entre une employée spécialisée en compensations bancaires et un
Il est vrai que la conscience de classe est généralement moins développée chez les employés que chez les ouvriers, mais il est vrai aussi que les employés d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'hier. De plus en plus, les employés se saisissent des formes de lutte et d'organisation traditionnelles de la classe ouvrière ; manifestations, grèves,
Tout indique que cette tendance se poursuivra à l'avenir. Le développement de la bureautique pourrait même rapprocher encore les conditions de travail des employés de celles des ouvriers en introduisant la parcellisation minutage de toutes ses étapes, les contrôles de qualité, et pourquoi pas, le salaire
Le "travailleur collectif"
La diminution du nombre d'ouvriers signifie nullement que leur force sociale décline. Il n'y a pas de lien mécanique entre l'effectif d'une couche sociale et son impact socio-politique. C'est ainsi que les mineurs, pendant tout l'entre-deux-guerres, ont constitué le fer de lance du prolétariat belge alors que le secteur des mines n'a jamais fait vivre plus de 4,9% de la population tanus, op. cit.). Depuis le début des années 50, les ouvriers du métal forment l'avant-garde, et rien n'indique que leur rôle politico-social soit en train de dimi-
On pourrait détailler longuement les aspects positifs de telle ou telle transformation sociale sur la cohésion, la force ou la conscience de la classe ouvrière. C'est ainsi que l'afflux irréversible des femmes sur le marché du travail, constitue un facteur d'émancipation non seulement pour les femmes travailleuses, mais aussi pour le monde du travail dans son ensemble. L'élévation du niveau culturel et technique des travailleurs facilite par bien des côtés la lutte syndicale. Le développement des nouvelles technologies rend le système capitaliste très vulnérable à l'action de certaines catégories de travailleurs, etc. On peut ainsi trouver des compensations aux aspects négatifs, tels que le déclin de la vie associative.
du taux de syndicalisation par catégorie.
Mais l'essentiel est de prendre conscience du fait que l'évolution même du capitalisme tend objectivement à unifier la classe ouvrière, à estomper les différences entre les métiers, à rendre plus imprécise la frontière entre travail productif et travail non-productif. De plus en plus, comprendre la société moderne nécessite de faire appel au concept marxiste de «tranotre pays, une expression nelle avec l'évolution du taux de syndicalisation : 70,9% de travailleurs syndiqués en 1972, 80,74% en 1981 (26). La syndicalisation reste certes la plus élevée chez les ouvriers, mais elle progresse rapidement chez les employés (tableau VII).
Loin de nous l'idée de prétendre que la lutte ouvrière serait «plus facile» aujourd'hui que dans le passé. Le retard de la conscience de classe est indiscutable. Les difficultés sont réelles, et tout syndicaliste les connaît. Encore faut-il, pour y porter remède, identifier leurs origines. Les mutations dans la classe ouvrière, en tant que telles, ne sont pas en cause. Le vrai problème est plutôt l'incapacité des directions traditionnelles du mouvement ouvrier à relever les nouveaux défis termes de revendications, comme en termes d'organisation. Le problème, plus que jamais, reste le «facteur subjectif». Les mutations au sein de la classe ouvrière jettent ainsi un nouvel éclairage sur l'enjeu majeur de cette fin de siècle : la construcd'une alternative anticapitaliste au sein du mouvement ouvrier.
Lutte de classe ; Le 14 septembre 1987
20) Cité par K -H Ebel, op. cit.
22) Voir par exemple : Martin Camoy, La technoloRe de pointol. 124, 6, 1985mationaux du travail, in
23) Le Capital, Livre I, chapitre XV, Gamier Flam-
24) Les souffleurs de verre de la fin du XIXème siècle appartenaient à l'aristocratie ouvrière, ils poraient le haut-de-forme et la queue-de-pie, et leur syndicat corporatiste possédait de riches bâtiments accessibles à euxseuls. Ils ont été complètement ruinés par la mécanisation.
25) En 1984, les ouvriers du secteur métal constituient 32% du total des ouvriers ayant un emploi, contr
26) Etienne Arcq et Jean Neuveille : L'évolution du taux de syndicalisation (1972-1981) Crisp-CH. 1. 147,