tombés, selon la Banque mondiale, à leur plus bas niveau depuis
50 ans (1). Au cours de l'année 1986 leurs cours ont globalement un élément important de la crise économique mondiale. Un rapport un cadre de référence plus large, on peut considérer que les prix des problème de la dette depuis maintenant près de deux décennies.
ECONOMIE
Turbulences des matières premières
LES PRIX DES MATIERES PREMIERES non-pétrolières sont baissé de 10% par rapport aux prix des exportations de produits manufacturés. (Voir graphique I)
Cette évolution du marché des produits de base constitue de l'OCDE, intitulé" Financement et dette extérieure des pays en développement, étude 1986" souligne que, si l'on se place dans produits de base ont influé sur l'évolution de l'ensemble du
Claude GABRIEL
OUS N'ASSISTONS pas à une de
N ces traditionnelles baisses des cours dues, aux seules évolutions cycliques de l'offre et de la demande, ni même aux aléas conjoncturels de la spéculation. Il s'agit d'un événement de plus grande ampleur qui combine diverses évolutions structurelles de l'économie mondiale.
A première vue, comme nous allons le voir, cette baisse des cours renvoie aux relations dites "Nord-Sud", puisqu'une bonne moitié des pays du Tiers-monde dépend de deux ou trois produits de base pour au moins deux-tiers de leurs recettes d'exportation. Mais il s'agit aussi d'une vaste redistribution des cartes entre grands secteurs industriels, entre trusts, entre capitalistes des différentes nations industrielles. Les produits de substitution, le rôle nouveau du négoce international, les nouveaux instruments financiers que sont devenus les marchés à terme de matières premières, bouleversent un marché qui était encore particulièrement sous l'emprise des traditions coloniales, du commerce captif et des rentes de situation. Le nouveau panorama du marché des matières premières atteste à sa manière, de l'évolution de la division internationale du travail et de l'aggravation du développement inégal au cours du dernier quart de siècle.
La place des produits de base dans le commerce mondial s'est peu à peu modifiée. En valeur, elle ne représente - produits énergétiques inclus - que 50% des échanges des biens manufacturés, alors qu'elle était égale en 1963. Contrairement à quelques idées trop simples qui circulent sur la question ; il faut rappeler que les plus gros exportateurs de matières premières sont les pays industriels eux-mêmes (69% en 1980). En revanche, c'est au niveau de la structure du commerce extérieur, c'est-à-dire par l'extrême spécialisation de leurs exportations, que se singularisent les pays du Tiers-monde. En 1977, les produits primaires représentaient environ 80% de leurs exportations, contre 23% pour celles des pays de l'OCDE
Il est donc utile de noter que les pays du Tiers-monde sont doublement dépendants des cours mondiaux des matières premières : dépendants des cours des produits qu'ils exportent, et dépendants des cours des produits qu'ils importent des pays industrialisés, notamment des produits alimentaires, dans le cadre d'une division du travail sous hégémonie des économies impérialistes
Cette dépendance structurelle et l'évolution du commerce mondial ont accompagné depuis plus de quinze ans la dégradation économique dans le Tiers-Monde. En effet tous les éléments de cette crise ne datent pas des années 80 et des baisses des cours les plus récentes. On lit trop souvent que "de 1970 à 1980 le prix des denrées et matières premières exprimé en dollars américains avait fortement monté" (2) alors que depuis 1980, la courbe générale est à la baisse. Cette périodisation, établie sur la base des grandes tendances, n'est pas pertinente. Elle se fonde strictement sur la tendance moyenne des cours alors qu'en réalité, la plupart des produits ont connu durant cette période "faste" un
1) Developing Country Debe. Banque mondiale,
2) Marchés tropicaux et méditerranéens. 1 mai
marché particulièrement chaotique.
"Lorsque dans un pays de l'OCDE les exportations d'une catégorie de biens fluctuent de 10% à 15%, c'est un événement dont parlent les médias. Mais les exportations de l'Ouganda dépendent à 93% d'une variété de café dont les cours ont varié en moyenne de 55% chaque année entre 1973 et 1979" (3).
Selon le FMI, il y a eu au cours des années 70 une croissance annuelle moyenne des cours de 12% en dollars américains. Mais cette tendance générale ne rend pas compte de l'instabilité chronique des prix tout au long de cette période plaçant nombre d'économies du Tiersmonde dans une situation très précaire. L'instabilité a été plus grande encore que dans la période précédente de 1965 à
"On observe une chute des prix en 1971, une reprise en 1972, une flambée en 1973-1974, puis une baisse en 1975, un relèvement progressif, mais faible, de 1976 à 1978 ; une nouvelle flambée en 1979"(4).
Il ne s'agit pas ici d'évoquer les habituelles fluctuations dues aux risques climatiques, voire aux risques politiques qui affectent régulièrement l'offre de tel ou tel produit. La chute du cacao au printemps 1979 était due à la stagnation de la demande américaine. De même pour le cuivre et le nickel qui connurent des cours en dents de scie tout au long de la décennie 70. La récession mondiale 1974-1975, puis celle de 1977-78, ont profondément affecté la demande. Les contractions du commerce ont été substantielles et les reprises, selon les produits, n'ont pas toujours compensé les chutes précédentes.
Sur la base des hausses conjoncturelles, des gouvernements ont pu se lancer 200
195.1 180 160 140 120 100
82.2
80
1890 1800 1910 1920 1930
Other prestesing) public are par de du americain. mare ainsi ere les compare des venus des producteurs de matières premières par rapport aux revenus des autres agents économiques. de leur intensité. La crise actuelle est en revanche, comparable à la dépression des années 30.
dans d'irresponsables investissements
Certains, comme en Afrique, ont promis monts et merveilles à leurs populations, risquant dans d'importants projets d'industrialisation grâce aux premières retombées pécunières des hausses de prix à l'exportation, pour ne laisser très souvent quelques années plus tard que des chantiers non terminés ou des usines surdimentionnées par rapport aux besoins réels.
Les évolutions technologiques
C'est dans ce contexte que va s'amorcer à partir de 1980-81 une spirale à la
(malgré une légère reprise en
1983) qui aboutit à la situation actuelle.
Pour les acteurs mêmes de ce marché, la croyance dans les mécanismes traditionnels s'est brisée. Classiquement, en effet, une augmentation des prix devait entraîner de nouveaux investissements, et par suite, une augmentation de la production agricole ou minière. Ceci aboutissait à une augmentation de l'offre entraînant par elle-même une baisse des prix sur le marché, et donc une réduction progressive des productions, ce qui à terme pouvait réengager un nouveau cycle de hausse des cours, etc., tout ce processus s'expliquant par l'ajustement obligatoire de l'offre et de la demande sur une longue période.
"L'anomalie est devenue nettement visible au cours des trois ou quatre dernières années, époque où, après un chute à peu près générale, les cours internationaux des métaux ferreux et non ferreux se sont durablement inscrits à des niveaux non rémunérateurs pour un nombre croissant de grands producteurs traditionnels.
De tous temps, en effet, un mécanisme connu faisait qu'une dépression durable des prix de vente entraînait l'arrêt pro-
153,8
85.3
1960
1970
1980 1986
1940
1950
Ce graphique retrace l'évolution des prix des matières premieres depuis près d'un siècle. L'indice utilisé est l'indice des matières premières brutes destinées à un usage ultérieur (crude materials for fur-
Cet par celui des prix de détail américain. Il montre ainsi l'évolution comparée des reremarque que les périodes de forte hausse correspondent à des conflits militaires (1914-1918, 1940-
1945) et économiques (chocs pétroliers de 1973 et 1979). Mais au fil du temps, les flambées ont perdu gressif des productions minières les plus déficitaires. Une contraction de l'offre s'en suivait, rétablissant un jour une situation statistique équilibrée qui engendrait un redressement des cours. Or, ce mécanisme que l'on croyait éternel, ne fonctionne plus" (5).
Nous assistons en réalité à une tout autre mutation - sans doute irréversible -dans les structures de certaines productions : en amont du marché, ces changements bouleversent les économies dépendantes, en aval, ils modifient certaines structures industrielles des pays impérialistes.
- De nouveaux apports technologiques à la recherche minière ont permis la découverte, pour certains produits, de nouvelles réserves à forte rentabilité. Ceci implique notamment que les plus mauvaises exploitations, fermées en principe provisoirement pour des raisons de rentabilité, ne rouvriront peut-être jamais, et ce au profit de nouvelles formes de production massive à bas prix, rentables malgré la dépression des cours.
Les effets du recyclage On peut aussi mentionner dans ce cadre, l'exploitation à venir des nodules polymétalliques sous-marins qui représenteraient des gisements très importants, notamment pour le nickel, le cuivre, le cobalt et le manganèse. Mais, pour le moment du moins, cette production reste
- Des progrès dans le traitement des minerais permettent, en marge de la production principale, d'obtenir des productions secondaires parfois très profitables, notamment d'or, d'argent, ou de cobalt qui se trouvent dans les agrégats extraits. En 1983, Conzinc Rio Tinto, second producteur minier australien, annonçait qu'elle pensait combler 50 millions de dollars de déficit de l'exercice 1982 grâce à la hausse de l'or et de l'argent. L'hydrométallurgie permet ce traitement des métaux à basse teneur et des productions secondaires, dont les prix n'évoluent pas forcément de manière parallèle au métal principal de l'extraction. La hausse des cours de l'or peut ainsi stimuler la production du cuivre, celle du cobalt, la production de nickel calédonien, celle de l'argent, la production de plomb. Et tout cela peut par conséquent induire une surproduction et la baisse de certains cours.
- Les métaux de recyclage occupent maintenant une place substantielle. A cause de la hausse de l'énergie jusqu'au début des années 80 et de l'irrégularité du marché, l'industrie s'est partiellement tournée vers le recyclage. Certaines préoccupations écologiques ont également favorisé cette activité d'affinage. Environ 45% des productions de plomb et d'acier, 35% du cuivre et 30% du zinc, sont obte-
3) Philippe Delmas et Christophe Guillemin. Le Monde. 7 juillet 1987.
4) Le commerce mondial des produits de base Marie-Claude Jacmart. La Documentation française, 1980.
5) L'usine nouvelle. 17 mars 1983, Paris
nus par recyclage. Voilà dix ans, ces proportions n'atteignaient pas la moitié.
Il faut d'ailleurs noter que plus l'industrie mondiale se développe, plus l'obsolescence qui frappe ensuite ces installations dégage un volume important de métaux de recyclage, permettant de limiter d'autant l'utilisation des ressources naturelles. C'est ainsi, par exemple, que l'industrie automobile est devenue à la fois client et fournisseur, pour l'aluminium de seconde main.
Le développement des substituts A l'autre bout de la chaîne, le recyclage de l'aluminium des boîtes de soda ou de bière aux Etats-Unis, fait que des milliers de pauvres arpentent les rues pour ramasser ces boîtes et les revendre à des prix dérisoires à l'administration ou à l'industrie. A peine née, cette nouvelle branche de l'industrie capitaliste a déjà trouvé les moyens d'engendrer sa propre barbarie.
- L'explosion des nouvelles technologies en matière d'électronique, d'optique et d'informatique, a rapidement augmenté la demande de matériaux jusque-là considérés comme mineurs. Ces fameux "nouveaux métaux" s'imposent peu à peu dans l'industrie, posant par ailleurs de nouveaux problèmes techniques d'approvisionnement et de production. Selon les cas, leur production devrait être multipliée par dix, cent ou mille avant la fin du siècle (6).
- Le développement des substituts modifient rapidement la demande. Le beurre de cacao très utilisé dans l'industrie pharmaceutique, se voit opposer un produit tiré du noyau de mangue. La production de caoutchoucs synthétiques se développe à l'encontre du caoutchouc naturel. On pourrait également mentionner les substitutions d'ores et déjà dominantes notamment pour certains arômes, ce qui va ruiner les économies de certains petits pays (7).
Dans d'autres domaines, on note le développement des matières plastiques ou des fibres de carbone en remplacement des métalliques, notamment l'automobile. Les plastiques remplacent le plomb dans les canalisations d'immeubles ; l'utilisation du jute et du coton recule considérablement face au développement des fibres synthétiques ; les câbles de cuivre dans les télécommunications sont de plus en plus remplacés par les fibres optiques ; etc.
L'industrie chimique est au centre de ces mutations. L'innovation très poussée dans ce secteur, et sa capacité à produire de nouveaux produits de synthèse la placent souvent en position de force, par rapport aux secteurs traditionnels, accélérant l'obsolescence de certaines techniques.
L'ensemble de ces facteurs a commencé à avoir une importance considérable sur l'évolution des marchés et, par conséquent, des cours.
Un des secteurs traditionnels les plus menacés est celui du sucre. De nouveaux sucres apparaissent comme l'aspartame ou l'isoglucose, produits plus sucrants ou ne provoquant pas de caries. Le développement de l'alimentation diététique poussée par les trusts chimiques concernés fait reculer la traditionnelle saccharose. L'apparition de sodas aux sucres de synthèse pèse déjà lourdement sur le marché du sucre naturel. Les campagnes publicitaires faites au nom de la "santé" des consommateurs cachent généralement des restructurations en cours, selon des critères de coûts de production et de profit, des industries agro-alimentaires et chimiques.
La bio-technologie développe les édulcorants à un rythme tel, que toute la production mondiale de canne à sucre pourrait en être menacée. Déjà en 1980, Coca-Cola a décidé le remplacement de plus de la moitié du sucre de ses boissons par de l'isoglucose.
En 1985, pour la première fois aux Etats-Unis, la quantité consommée d'édulcorants nouveaux dépassa celle de la saccharose (betterave ou canne), ce qui pesa sans doute fortement sur les cours mondiaux ultérieurs.
Renouvellement des marchés
Les économies fondées sur la production de canne à sucre sont maintenant entrées dans une période dramatique. Ce sont des dizaines de millions de personnes qui sont aujourd'hui menacées par ce bouleversement du marché mondial des produits sucrants. L'Ile de Négros aux Philippines, Haïti, le Brésil, l'Ile Maurice, les Antilles "françaises", l'Ile de la Réunion, etc., vont payer un prix social très élevé pour ces changements. Il est significatif que des multinationales du sucre comme Tate and Lyle, tout en commercialisant et transformant le sucre de certains pays clients (comme l'Ile Maurice), ont soigneusement recherché des produits de substitution dont le développement signifiera la faillite pour leurs fournisseurs actuels. L'anarchie, le cynisme et la violence capitalistes s'expriment parfaitement dans le marché mondial du sucre. A la concurrence entre betteraviers européens et producteurs de canne du Tiers-monde est venue s'ajouter celle des producteurs amé ricains et canadiens d'isoglucose produit à partir du mais ou du blé. L'évolution en cours, imposée mais aucunement préparée, débouchera sur la ruine de dizaines de milliers de petits et moyens planteurs.
Un autre aspect des bouleversements en cours est celui du développement des marchés à terme. Ces marchés ne mettent pas en oeuvre des produits physiques, mais des contrats, c'est-à-dire des produits abstraits. Ils n'ont pas a priori pour but la livraison de marchandises, mais constituent des opérations purement finan-
Or les marchés à terme, pour être prodépassent très largement "en volume" la taille du marché physique. En 1974, 1% des 11 millions de tonnes de sucre négociées à Paris ont donné réellement lieu à une livraison effective !
Tous les produits n'ont pas de marché à terme (8). Une importante part de certains marchés est négociée bilatéralement, alors que d'autres relèvent d'accords entre producteurs et consommateurs (9) et qu'une part plus réduite peut passer par les bourses, c'est-à-dire par le "marché libre".
On assiste aussi à quelques changements notables : le nickel par exemple, dont le marché est traditionnellement négocié bilatéralement, a depuis 1979, un marché libre à Londres. Pour sa part, le marché pétrolier combine toutes les formules, le troc, le gré-a-gré et le marché à terme.
Marchés à terme
Get systèmes boursiers Selon les professionnels, ces marchés abstraits sont nécessaires pour réguler les cours, éviter les risques autant pour les acheteurs que pour les producteurs. En augmentant considérablement le volume des transactions, les spéculateurs prendraient ainsi à leur charge les risques financiers latents sur le marché.
En réalité, l'affaire est tout de même un peu plus compliquée. Les marchés en bourse de commerce se sont élargis et sont devenus de plus en plus complexes. Tout le monde n'est pas à égalité face au développement de la spéculation. De nombreux Etats producteurs n'ont qu'un accès très partiel à la maîtrise de ces techniques. On pense en l'occurrence aux pays africains, aux petits producteurs invités eux-aussi à jongler pour réduire les risques, mais qui se trouvent souvent en position de faiblesse pour appréhender l'état réel du marché. "Au début 1984, le prix mondial du cacao (4 500 000 tonnes d'échange) était sur le marché à terme déterminé au jour le jour par les variations dans l'anticipation d'un déficit éventuel qui, estimé entre 20 et 200 000 tonnes, sera en tout état de cause marginal par rapport à l'ensemble des flux" (10). Ou encore à propos du sucre : "ce ne sont plus alors les quelque 500 cargos dont la plupart ont trouvé acheteurs et vendeurs qui comptent, mais bien les quelques cargos de trop ou en moins qui, marginaux mais décisifs, vont déterminer les prix effectifs physiques du moment (...) La sanction, en terme différentiel, peut donc être coûteuse pour les retardataires" (11).
La maîtrise de l'information sur le marché étant très inégale, on conçoit que les effets "positifs" et "régulateurs" des marchés à terme ne puisse profiter à tous les Etats producteurs ! S'ils veulent ren-
6) Ces métaux sont notamment de plus en plus utilisés dans les branches à finalité militaire. Parmi actuellement, citons le titane, le lithium et le gallium. Mais a11cc1 le beryllium, le germanium, le nobium, le tantale, le platine et le zirconium ainsi que les composants et nouveaux matériles céramiques. Usine nouvelle 30 janvier 1986 : Paris. Et Raw Material Report. Vol 3 n°2, Stockholm ; 1985.)
7) Les chercheurs de l'université d'Edimbourg pa exemple, ont produit des arômes de piment de Cay enne et de safran par la culture de cellules en labora-
8) Riz, thé, karité
9) C'est le cas du manganèse, d'une grande partie du nickel, des phosphates et de l'uranium.
10) Matières premières et échanges internatio-
Claude Mouton, Philippe Chalmin. Economica, Paris, 1985.
tabiliser au maximum leurs ventes, ils doivent jouer sur le prix, sur le moment de la vente et sur les quantités. Il faut savoir anticiper sur les marchés alors que les spécialistes pour leur part, n'hésitent pas à certaines manipulations.
Le développement des bourses n'explique cependant pas à lui seul l'instabilité des cours. Au contraire, ce "boom" des marchés à terme n'a été qu'une réponse empirique du capitalisme à l'instabilité chronique marchés et des prix au cours de la période
Cette évolution s'est combinée à une croissance du strict marché financier, la
"bulle spéculative". Signe des temps, une partie significative du profit ne se réalise plus sur l'échange de marchandises, mais sur l'échange de papiers simulant l'échange de marchandises. Les matières premières n'ont pas été épargnées et l'on trouve au centre du dispositif le London Metal Exchange (LME) et le London Commodity Exchange (LCE) qui jouent un grand rôle. Le premier s'occupe des marchés du cuivre, du zinc, du plomb, de l'argent, de l'aluminium et du nickel. Le second principalement du cacao, du café et du sucre roux (12).
Hormis l'action propre des maisons de courtage et des spéculateurs, les bourses commerciales s'inscrivent dans l'expansion des services financiers. Il y a à peu près un millier de maisons de négoce travaillant à Londres. L'agence Reuter dispose de plusieurs dizaines de milliers de terminaux vidéos installés dans près de 80 pays, et tout ce petit monde occupe environ 100 000 personnes. En 1974-1975, les recettes de ce secteur atteignaient 179 millions de livres sterling. La part du marché des matières premières dans les recettes du système financier britannique, était par exemple de 12% en 1972, 16,5% en 1975, 7% en 1979 et 4,9% en 1982.
Le boom de la City Le monopole de Londres dans le négoce de certains produits n'est pas à proprement parler un facteur de "démocratisation" du marché ! En 1982 l'ensemble de la City, à laquelle se rattache le négoce, a rapporté 7 milliards de dollars à l'économie britannique, soit 50% de la contribution nette des services au compte de la balance des paiements, et employait 400 000 personnes (13). Il y a fort à parier que le marché des produits de base tendra de plus en plus, comme le reste du marché financier, à se dérégulariser. La croissance des marchés spéculatifs dépendra par contre en ce domaine, d'éventuelles innovations des instruments financiers. Le déve-loppement d'un marché des risques, l'explosion de l'électronique pourraient rendre ainsi de plus en plus volatile, le marché des matières premières, le détachant de la production réelle (14).
Les aléas des marchés de produits primaires ne se réduisent pas à ce que nous venons de traiter. Il faut encore y ajouter la part qui revient au domaine monétaire. Les désordres qui apparaissent dès la fin des années 60, conséquences du recul du capitalisme américain par rapport à ses vont jouer un rôle décisif dans l'irrégularité des cours des matières premières au cours des années suivantes. L'abandon du prix unique de l'or en 1970, puis celui des parités fixes mises en place à Bretton Woods, vont inaugurer une ère d'instabilité monétaire. A cela vient d'ajouter une très forte poussée inflation-
C'est dans ces circonstances que les courbes des cours des produits de base prirent des allures de dents de scie, qu'éclata la crise pétrolière (voir encadré) avec la décision de l'OPEP de quintupler le prix du brut en 1973, et que s'ouvrit une d'intenses négociations/pressions sur le prix de certains produits.
Le chaos monétaire produit en effet d'inévitables inégalités sur les marchés, rendant des plus précaires la gestion à long terme des ressources exploitées.
Ainsi, le prix exprimé en monnaie locale d'une matière première produite et vendue hors zone dollar ou zone sterling, par une entreprise qui n'est ni américaine ni britannique, se déprécie lorsque la devise américaine ou la devise baisse. Le risque de change entraîne donc pertes ou bénéfices pour le producteur et pour le négociant, puisqu'il n'existe pas, en général, d'indexation des prix aux variations des cours de la devise de réfé-
Sur le plus long terme, un autre déséquilibre peut naître lorsque le taux de change d'une monnaie par rapport aux autres s'écarte durablement de son pouvoir d'achat réel. Ce déséquilibre a, par exemple, avantagé vers la fin des années 70, les productions minières réalisées en zone dollar alors que la monnaie américaine était sous-cotée par rapport à son pouvoir d'achat domestique (15).
Le déséquilibre entre les niveaux des prix nationaux et internationaux peut déstabiliser tout un marché intérieur. Lorsque le différentiel d'inflation s'aggrave entre un pays et ses partenaires commerciaux, les coûts intérieurs des produits de base augmentent plus vite que les prix internationaux. On a pu ainsi voir des Etats préférer importer certains de ces produits, plutôt que de soutenir leur production domestique. Ces effets sont particulièrement spectaculaires quand il s'agit d'un pays dominé, comme par exemple le Mexique, ayant une frontière commune avec un pays industrialisé, en l'occurence les Etats-Unis. Ce même phénomène se produit en Afrique, entre autres pour des pays ayant des monnaies nonconvertibles, avec des voisins qui sont membres de la zone franc. Dans ce cas, c'est la contrebande massive qui s'érige en régulateur du marché, aux dépens des productions intérieures vouées souvent à des taux d'inflation astronomiques. On a déjà souligné les effets dévastateurs sur les économies du Tiers-Monde de cette instabilité du marché et des cours. "Il émerge de ce chaos, disent deux économistes français spécialistes de ces questions, une baisse inexorable du pouvoir d'achat des produits de base en termes de biens manufacturés. De 1960 à 1986, cette baisse cumulée a atteint en moyenne 30% pour les produits de base agricoles, 27% pour les produits alimentaires et 14% pour les autres produits... Faut-il s'étonner qu'il y ait dans ces conditions quelques problèmes de gestion de la dette ?" (16).
Endettement
Get instabilité boursière
Selon Institut national de statistiques et études économiques (INSEE), la baisse des termes de l'échange pour les Etats d'Afrique et de l'océan Indien, a atteint 15,4 % entre 1985 et 1986, les cours de leurs matières premières ont diminué de 23%, et le prix des biens importés de 9% seulement (17)
Dans de telles conditions, alors que les taux d'intérêt restent très élevés, l'endettement de ces pays producteurs ne peut que s'aggraver.
La crise boursière qui s'est ouverte le 19 octobre dernier n'a pas épargné le marché des produits primaires. Mais elle n'a pas eu d'effets aussi spectaculaires que pour le marché des actions. Elle agit d'abord par le désordre monétaire qu'elle induit. Elle agit ensuite en annonçant une probable récession c'est-à-dire une baisse tout aussi probable de la demande mondiale pour les produits primaires.
Certains marchés de base ont pour des raisons plutôt conjoncturelles,
12) Paris concentre l'essentiel du marché de sucre blanc. Depuis 1974, d'autre part, le gros du marché à terme de l'or s'organise aux
13) "Work in Progress : a survey
The Economist, 14 juillet 1984. Londres a notamment joué un rôle central dans le recyclage des pétrodollars du Moyen-Orient. Pour un point de vue favorable au boom boursier des années 80 (avant le krach d'octobre 1987 !) voir : Charles Goldfinger, "Tre finance romprendre la mutation finan-
14) Il s'échange en moyenne chaque jour sur le marché financier 40 ou 50 fois plus de capitaux que
15) Le prix international du nickel en décembre de change officiel, alors qu'il aurait dû être de 21,35 FF. la livre avec la parité des taux de change. Ceci peut avoir d'importantes conséquences notamment pour des produits comme l'uranium dont les livraisons peuvent s'étaler sur vingt ans.
16) Philippe Delmas et Christophe Guillemin.
17) Marchés tropicaux et méditerranéens, 13 no-
une légère tendance à la hausse. L'allégement des stocks des producteurs ou la reconstitution des stocks des industries des pays consommateurs sont les épisodes techniques qui expliquent ce type de conjoncture. C'est, pour le blé, l'annonce d'un recul probable de la production mondiale en 1987-88 ou, pour le nickel, de brusques opportunités sur le marché industriel. De même, les cours du cuivre ont connu une croissance brutale en cette fin d'année 1987 du simple fait d'une réduction du stock du London Metal Exchange combinée à une grève des mineurs de cuivre au Pérou. Mais tout cela s'inscrit dans le feuilleton habituel des instabilités chroniques et ne constitue nullement l'indication d'une tendance à moyen terme. Ces réajustements passagers font d'ailleurs à la fois le bonheur des pays producteurs les plus démunis. La Zambie par exemple, dont le métal rouge représente 90% des exportations, conjoncturellement soulagée pour le paiement de sa dette, mais ne peut escompter une hausse prolongée lui permettant de se libérer de la "dictature du cuivre" en diversifiant son économie. Au contraire, à peine a-t-on noté la hausse des cours, qu'une nouvelle baisse est annoncée pour le second semestre 1988 !
L'or lui-même, n'a pas connu la hausse escomptée au lendemain du krach boursier. Les actions des mines d'or ont même subi d'importantes baisses pendant cette période. Si la baisse du dollar se maintient, l'or pourrait cependant accroître son rôle de valeur refuge et connaître une nouvelle croissance, à condition qu'aucun autre instrument financier ne vienne offrir un meilleur "refuge".
Régulation ou marché ?
Dans le désordre actuel, le secrétaire américain au Trésor, James Baker, a proposé un panier de matières premières -dont l'or - comme base de référence. Cette tentative de réintroduire l'or comme étalon monétaire a fait long feu et n'a pas été prise au sérieux (18).
Aucun mécanisme de ce type ne viendra artificiellement sortir l'économie capitaliste de sa crise actuelle. Le gouvernement américain a depuis sept ans prôné le libéralisme sauvage sur le marché des produits de base. Selon lui, la "vérité des prix" ne pouvait que jouer à moyen terme, un rôle positif de réorganisation des économies du Tiers-monde. Il est donc fort mal placé aujourd'hui pour prôner un mécanisme quelconque de régulation. Le voudrait-il qu'il aurait beaucoup de mal à trouver la formule. Le Monde du 3 novembre 1987 décrit d'ailleurs fort bien, l'ambiance actuelle : "Les marchés à terme ne réagissent qu'au jour le jour, sans visibilité sur l'avenir proche (...) Les carnets de commandes de l'industrie des aciers inox sont pleins jusqu'au premier trimestre de 1988. Cette seule certitude soutient les prix du nickel, même si elle doit demain être balayée ou rectifiée pour les mois suivants. Une telle myopie empêche de considérer désormais les prix des matières premières comme des indicateurs pertinents de l'activité économique réelle"
Les produits de base, qui sont de plus en plus remplacés par d'autres productions, ont davantage de difficultés à mesurer les réactions du marché industriel. Leur surproduction reste la tendance majeure. Ainsi, en 1984 et 1985, leurs prix ont continué à baisser alors qu'il y avait une reprise de l'économie internationale. Et le journaliste du Monde de conclure : "Sourds et aveugles, ces produits sont
Extension du "troc"
Dans de telles conditions, il faut s'attendre à l'extension de méthodes peu orthodoxes de vente. Conséquences de cette instabilité des marchés, mais aussi de l'importance des paramètres politiques dans certains échanges, la pratique du troc ou de la "compensation" s'est rapidement étendue. Les chiffres les plus divers sont avancés : entre 10% et 20% des échanges mondiaux selon les sources. On s'échange ainsi du mouton congelé contre du pétrole, du matériel militaire contre du caetc. Cette pratique commerciale condamnée par les institutions internationales introduit d'importants facteurs politiques ou diplomatiques. Les pays de l'Est ont été les premiers à développer ce type d'échange avec l'Ouest. Mais la pratique s'est maintenant étendue du fait de l'insolvabilité de certains pays du Tiersmonde. C'est le pétrole que l'on retrouve le plus souvent dans ces tractations. Il s'échange contre des produits textiles et avions militaires mais aussi contre le règlement d'une partie de la dette (France/ Irak 1984), contre la construction d'une centrale hydro-électrique (Brésil/Chine/
Le troc permet par ailleurs de déguiser des rabais sur le prix du brut "imposé" lors des conférences de l'OPEP. Il permet aussi à des pays du Tiers-monde importateurs de pétrole, comme le Brésil, la Turquie, l'Inde, la Malaisie ou le Pakistan, d'exporter des produits industriels en se protégeant, du moins momentanément, de la concurrence des pays industrialisés.
Pour remédier à tous ces avatars, les Etats et les institutions internationales ont cherché des solutions techniques. La philosophie générale de ces diverses mesures consiste soit à intervenir en aval des mécanismes "naturels" du marché, soit directement en amont en cherchant à planifier les quantités produites. Mais rien de tout cela ne peut résoudre l'anarchie destructive du marché capitaliste parce qu'en réalité, il s'agit de laisser aux secteurs privés toutes leurs chances de faire des profits et ensuite de confier aux collectivités publiques le soin d'éponger financièrement les dégâts les plus graves.
Le fonctionnement du marché est sans pitié et peut briser les économies les plus fragiles ou déstabiliser des Etats. A long terme, cela n'est pas sans conséquences pour la stabilité de l'impérialisme. La Communauté européenne, par exemple, porte pour l'essentiel la responsabilité de la stabilité politique des Etats d'Afrique noire. Elle se doit donc de pallier, du moins partiellement, aux conséquences destructurantes de leurs rapports avec le marché mondial. L'Afrique noire, dont la place dans la division internationale du travail demeure encore très marquée par son passé colonial, a besoin d'une béquille permanente pour ne pas sombrer dans le chaos politique. C'est pourquoi dans le cadre de la Convention de Lomé, la CEE a mis au point un système de compensation financière au profit de ses partenaires associés afin de combler, en théorie, les manques à gagner sur leurs recettes d'exportation après une chute des cours ou un recul de la production. Il s'agit du système Stabex pour certains produits agricoles et du Sysmine pour quelques produits miniers (19).
Des pis-aller insuffisants
Pour sa part, le Fonds monétaire international a institué en mars 1986, une facilité d'ajustement structurel pour aider certains pays à faibles revenus que tous les mécanismes antérieurs de compensation ne peuvent plus sauver de la faillite.
Mais tous ces moyens n'ont été que des pis-aller insuffisants pour la bonne raison qu'ils ne rationalisent pas le marché et n'agissent pas de manière préventive. Plus la crise s'affirmera, moins il y aura de moyens de compensation : "les pertes de recettes des producteurs de produits de base (hors pétrole) se sont élevées à 20 milliards de dollars pour les deux années 1981 et 1982. En regard de ces pertes, les sommes versées au titre de la facilité de financement compensatoire s'élèvent à 2,4 milliards de dollars et au titre de Stabex à 320 millions, soit une
18) J. Baker reprenait en fait une ancienne prop osition de Pierre Mendès-France dans les années 50. qui consistait à gager une partie de la monnaie internationale sur un stock de matières premières, environ 25, permettant par ailleurs la stabilité des cours d ces produits. compte tenu de ses propres contradictions : comment fixer un prix des produits entrant dans le panier ? Comment en décider le contenu et la pondération? En fonction de quel rapport de forces entre les pays producteurs et/ou consommateurs ?
19) La Convention de Lomé regroupe la plupart des pays d'Afrique noire, des Caraïbes et du Pacifique Sud (ÁCP) associés à la CEE. Voir notre article dans Inprecor numéro 171 du 16 avril 1984.
compensation à peine supérieure à 14%" (20).
En 1976, avait été proposé un Fonds commun de stabilisation des produits de base. Mais les Etats-Unis, partisans de la vérité du marché, s'y sont jusqu'à présent opposés, empêchant sa mise en oeuvre. Un haut fonctionnaire du département d'Etat devait à ce propos déclarer sans fard : "Nous préférons suivre une approche du développement qui se fonde davantage sur la loi du marché, laquelle a d'ailleurs fait ses preuves dans les pays développés et en développement" (21). L'échec des stocks régulateurs
La fin des années 70 et le début des années 80 avaient vu diverses tentatives de relancer la régulation de certains marchés, par des accords intervenant directement sur l'offre et la demande. Cinq grands accords internationaux ont alors été signés ou reconduits entre producteurs et consommateurs pour le sucre, le caoutchouc, le cacao, l'étain et le café.
Malgré ces tentatives, les résultats ont été très minces. La technique employée utilise le système des stocks régulateurs ou des quotas d'exportation avec un prix plafond et un prix plancher fixés conventionnellement. Le stock régulateur s'ajoute donc aux acteurs du marché, achète et vend, afin d'agir sur les cours pour les maintenir dans la fourchette établie. Dès 1984, on constate pourtant l'effet insuffisant de ces instruments. Ces accords avaient été établis ou renégociés à la fin de la décennie 70 quand les cours, bien que très fluctuants, connaissaient une tendance générale à la hausse. Quelques années plus tard, c'est la tendance inverse qui s'est affirmée, et les accords en question eurent de plus en plus de mal à agir en faveur de la stabilité.
D'autre part, de nombreux paramètres extérieurs interviennent : certains Etats producteurs ne participent pas à l'accord ; des événements politiques ; des évolutions monétaires ; des progrès techniques ou des substitutions ; etc.
Les accords qui prévoient des quotas de production, comme aujourd'hui pour le pétrole, peuvent déboucher sur une bataille de chiffonniers entre les mieux lotis qui veulent préserver leur part, et les petits producteurs qui veulent accroître la leur.
Les stocks régulateurs nécessitent par ailleurs, des moyens financiers et une maîtrise technique coûteuse. Les niveaux élevés des taux d'intérêt n'ont évidemment pas facilité ce système. Bien souvent, on a d'ailleurs pu constater que les principaux stocks n'étaient tenus ni par les producteurs ni par les institutions, mais par les principaux pays industriels. Ainsi, le stock d'étain mis en place en 1982, ne représentait qu'un dixième du stock stratégique des Etats-Unis. En 1982, le directeur du stock de cacao avait été contraint d'arrêter ses achats, faute de fonds disponibles...
En réalité, l'endettement généralisé des pays du Tiers-monde limite les effets de tout accord de ce genre. Le dos au mur, ceux-ci sont immanquablement à augmenter leurs productions, et à vendre à des prix de dumping. Pour un gain immédiat, l'opération se traduit par une pres"C'est à qui vendra le moins cher pour vendre plus. Les livraisons d'étain brésilien mettent hors jeu les producteurs boliviens et asiatiques. Le cacao de Malaisie est le nouveau casse-tête des planteurs ivoiriens. Le café d'Indonésie inquiète Sao Paulo. La gigantesque mine de fer de Carajas (Brésil) tue dans l'oeuf tous les projets miniers d'Afrique" (22).
Du coup, l'accord étain devait finalement tomber en faillite, et l'accord sur le sucre se dérègla en 1984, à cause du refus australien d'accorder à la CEE un quota d'exportation jugé trop élevé ! Depuis 1986, l'accord café était paralysé. Le rétablissement récent en octobre 1987 du système des quotas d'exportation de café, vient à peine d'en freiner la chute des cours. L'accord cacao a pu être renouvelé, mais avec difficulté, en juillet 1986. En 1987, le stock régulateur a fait de nombreux achats sur le marché sans pouvoir arrêter pour autant la baisse des cours, ce qui s'est notamment traduit par la décision de la Côte d'Ivoire, principal producteur mondial, d'arrêter le remboursement de sa
Nouvelle division du travail
Au-delà de la détérioration du fonctionnement capitaliste, nous assistons à une crise induite par les modifications en cours de la division internationale du travail. Bien après la disparition des empires coloniaux, les mécanismes de dol'organisation des circuits commerciaux sont restés marqués par les passés coloniaux. Ce n'est qu'inégalement selon les pays, selon les branches industrielles, que ces marques ont commencé à s'estomper. Aujourd'hui, la crise capitaliste doublée des modifications technologiques de la production industrielle, a accéléré ces processus. Déjà l'industrialisation de certains pays comme le Brésil, le Mexique, l'Inde ou la Corée avait spectaculairement montré les changements à l'oeuvre. Mais cela n'affectait pas encore l'essentiel des relations entre les pays impérialistes et ceux du Tiers-monde. L'exportation croissante de moyens de production et d'équipement exprimait certains changements majeurs au sein de l'industrie impérialiste. Ceci modifiait quelque peu les formes de pénétration dans de très nombreux pays du Tiers-monde, qui ne pouvaient plus alors être considérés comme de simples fournisseurs de matières premières. Mais une situation est née d'une surproduction chronique des produits de base classiques.
Le premier épisode de ce changement aura été celui qui affecta la propriété des mines et de certaines sources de matières premières agricoles au cours des années 60 et 70. Entre 1960 et 1976, les pays du Tiers-monde ont exproprié 1 369 entreprises étrangères, dont 80 étaient des entreprises minières, 220 pétrolières et 272 agricoles. Plus les pays étaient démunis, plus la politique de nationalisation a été forte, afin de donner une assise économique à l'appareil d'Etat et aux classes dominantes, notamment en Afrique. Cette tendance à la participation accrue des
Etats à la production de produits de base, n'impliquait pas ipso-facto une baisse de la dépendance, mais elle signifiait par contre, un changement de
L'industrialisation de certains pays, et la délocalisation générale de certaines branches industrielles des pays impérialistes vers les pays pauvres, constitua le second épisode.
branches comme le textile, la sidérurgie, la métallurgie, voire l'automobile et la petite électronique, se sont vues préférer les pays à main d'oeuvre bon- marché. La carte mondiale de producde fer et d'acier s'est rapidement modifiée, et nombre d'usines sidérurgiques du Tiers-monde ont été montées grâce à des capitaux et des technologies européennes, américaines ou japonaises. Au Brésil, par exemple, ces usines ont été financées par Finsider (Italie), Kawasaki Steel (Japon), Mannesman (RFA) ou Finsider (Luxembourg). En 1966, l'Europe et les Etats-Unis représentaient respectivement 20,9% et 14,7% de la production mondiale de fer. En 1982, ils ne représentaient plus que 7,5% et 4,7%. Durant la même période, le Tiers-monde passait de 21,2% à 26,7%, et les pays de l'Est de
Mais ces changements n'affectèrent pas seulement le rapport "Nord-Sud", selon la formule consacrée, mais l'ensemble du marché mondial. Ainsi, dans la production de bauxite, l'Australie qui représentait 19,1% de la production mondiale en 1971, en représentait 23,3% en 1983, alors que la Jamaïque passait de 18,8% à 6,1%, et le Surinam de 10,2% à 3,7%.
La crise mondiale dès le milieu des années 70, fait chuter l'investissement minier et réduit les débouchés. Les firmes
20) Philippe Delmas et Christophe Guillemin.
21) Marchés tropicaux et méditerranéens, 24
22) Eric Fottorino. Le Monde, 24 janvier 1987.
23) Le Tiers-monde ne produisait 6,5% de la production mondiale de fer. Sources : Raw
Vol 3 numéro 1. 1984, Stockholm.
son prix agit en amont de toute production industrielle. La première crise pétrolière de 1973-74 combinait divers éléments économiques et politiques : la chute du pouvoir d'achat du baril depuis quinze ans, la dévaluation du dollar et de la livre après la mise en œuvre des parités flottantes, des pays exportateurs de pétrole (OPEP), créée en 1960, fut le seul cartel de ce type à pouvoir mener une offensive durable sur le terrain de l'amélioration des termes de l'échange. Tous ceux qui ont essayé dans le sillage de l'OPEP de faire de même pour d'autres produits, ont très vite es-
Mais dès 1978, on notait à nouveau un très net recul du pouvoir d'achat du baril par rapport aux biens importés, ce qui provoqua une seconde offensive de l'OPEP en 1979, avec une forte prendre en main le marché : crise politique de l'OPEP, exploitation de nouveaux gisements notamment en mer du Nord, forte baisse de la demande mondiale à cause des effets cumulés des crise de certains secteurs capitalistes, notamment ceux qui sont liés à l'industrie pétrolière aux
Etats-Unis ou aux ventes d'armements ou d'équipements aux pays arabes. Le baril valait 31$ en
1983, 29$ en 1984, 27$ en 1985, moins de 10$ en juillet 1987 et il est à nouveau en dessous de
14$ aujourd'hui. L'OPEP n'a plus guère les moyens politiques et économiques de maintenir la pression. Elle produit 18,3 millions de barils par jour, pour une demande prévisible d'environ
18,8 millions de barils par jour. C'est dire que ces pays n'ont guère les moyens d'un nouveau chantage. Résultat de cette perte de crédibilité, moins de 5% du pétrole produit par les pays de l'OPEP se vend aujourd'hui au prix officiel de 18$. La crise pétrolière des années 70, tout en mettant à genoux certains pays importateurs du Tiers-Monde, a accéléré certaines restructurations industrielles. Elle a favorisé les branches exportatrices de biens d'équipement, aidé au gonflement des liquidités de crédit international (pétrodollars), poussé à l'endettement, aggravé l'obsolescence de certaines techniques, et poussé à la délocalisation de certaines branches (sidérurgie). Elle a servi d'enjeu à l'établissement d'un nouveau rapport de forces entre branches industrielles et détenteurs de capitaux, les classes dirigeantes des pays producteurs prenant leur commission au passage. De 1974 à 1981, les pays de l'OPEP ont placé près de 150 milliards de dollars en dépôt dans les banques occidentales. En même temps, la croissance du revenu de ces occidentales ont alors tendance - même pour la mise en oeuvre de nouvelles techniques - à orienter leurs investissements vers les pays développés. Puis, du fait de leur endettement et de la baisse de leurs recettes à l'exportation, les pays du Tiersmonde vont alors avoir tendance à rechercher de nouveaux investissements occidentaux dans les secteurs miniers "nationaux". On verra alors se multiplier les associations entre Etats et opérateurs extérieurs. De nouvelles dépendances naissent de cette association dans la prospection, la transformation, la commercialisation ou le transport, simplement parce que les multinationales qui traitent avec les Etats, bénéficient d'une intégration verticale considérable.
L'agro-business à l'œuvre
En matière agricole, les changements ont été aussi spectaculaires. Mais deux éléments nouveaux doivent retenir maintenant notre attention. On assiste à une modification accélérée des habitudes alimentaires dans le Tiers-monde, qui est en train de bouleverser leur production nationale et leur commerce extérieur, ce que d'aucuns veulent appeler l'internationalisation du goût" ! La pénétration généralisée de produits alimentaires occidentaux entretient mainte-nant un véritable cercle vicieux : elle compromet les productions domestiques et accélère la crise rurale ; l'exode vers les villes qui s'en suit aggrave le déficit alimentaire par le recul des productions vivrières nationales ; de nouvelles impor-tations sont alors nécessaires. Ces produits s'imposent peu à peu comme nourriture de base. En Amérique latine, le développement de certains biens alimentaires de qualité pour l'exportation, ou pour la consommation des revenus élevés, a touché l'ensemble de l'industrie alimentaire et la situation alL'allocation de terre, d'énergie, de crédit ou de recherche pour ces nouveaux aliments s'est effectuée au détriment des aliments traditionnels. Ces distortions agissent ensuite sur la santé de l'ensemble de la population.
En Afrique, le riz remplace peu à peu les céréales locales, et c'est maintenant la consommation de pain qui se développe, imposant des importations de plus en plus importantes de farine.
L'ensemble des circuits commerciaux intérieurs est touché par ces modifications. Elles sont soigneusement orchestrées par les multinationales de l'agro-alimentaire à travers la publicité utilisant le principe de l'identification culturelle, mais aussi, grâce à la modification des formes du travail et de vie en milieu urbain. Ainsi le développement industriel en Amérique latine, en Afrique ou en Asie a été saisi par ces trusts pour favoriser de nouvelles formes d'alimentation.
Le second élément nouveau en matière agricole, est le développement de la recherche, notamment en matière de gènes et de production d'hybrides. Ces techl'enlisement américain au Vietnam,
Pourtant, après ces sept années de récessions ou de l'utilisation de techniques moins gourmandes en énergie. pays accélérait leurs propres différenciations sociales internes, dentaux par des formes nouvelles de consommation. vaste redistribution des surplus, tant au plan international, qu'au plan national. niques visent à augmenter la productivité agricole. Mais cet honorable objectif risque fort de déboucher sur une exploitation accrue du Tiers-monde, et une ruine de la petite production paysanne. Pour le mo-ment, la plupart des hybrides ne conservent pas leurs propriétés productives si on les sème à nouveau, si bien que chaque année, le producteur doit racheter des semences, ce qui peut mettre hors-jeu un très grand nombre de petits paysans.
Aggravation du développement inégal
Pire, on assiste maintenant de la part des firmes privées à une volonté de breveter les gènes et les techniques afférentes, contournant ainsi la recherche faite par des institutions publiques internationales (24). La privatisation du matériel génétique provenant des pays du Tiers-monde, constituerait une menace sérieuse, compte-tenu de l'état des recherches nationales dans ces pays. Pour 23 000 chercheurs aux Etats-Unis dans cette branche en 1983, on en comptait 3 400 en Asie, 1 000 en Amérique latine, et 400 en Afrique. L'affaire est maintenant suffisamment inquiétante pour qu'en 1987, des parlementaires européens aient produit un rapport intitulé "Pays en voie de développement, tirer profit de la biotechnologie ou périr" !
Tout cela confirme l'évolution des formes de domination. Les discours démagogiques sur les "transferts de technologie" en faveur du Tiers-monde, ne
Le marché pétrolier Le pétrole constitue, par certains aspects, un produit primaire à part. Produit énergétique, la guerre du Kipour au Moyen-Orient, etc. L'Organisation guerre commerciale, l'impérialisme a été capable On assiste même aujourd'hui à des effets inverses, où la chute des cours du brut accentue la favorisant les exportateurs occiCette "crise pétrolière" fut l'occasion d'une peuvent cacher cette triste réalité. En 1980, un document de l'OCDE confirmait d'ailleurs cette appréciation : "Il faut que le rythme de renouvellement de la technologie déterminé par le Nord, dépasse l'accélération de l'obsolescence technologique venant des transferts vers le Sud" (25). Le passage à l'utilisation de nouveaux matériaux dans certaines productions de masse, vient également confirmer cette tendance. De nouveaux avantages technologiques viennent remplacer les anciens. Et c'est dans ce cadre que l'on doit discuter de la marginalisation croissante des produits de base dans le commerce mondial. Ceux-ci ne représentaient plus que 17,5% des échanges en 1985 contre 45% 1960. Les flux commerciaux (origine et destination) se sont aussi modifiés, tant pour certains produits agricoles que pour Dans le domaine pétrolier même, bien des choses ont changé. Alors que l'OPEP représentait en 1976, 65% de la production de pétrole en direction des pays capitalistes, elle n'en représentait plus que 40% en 1984. Autre modification structurelle et pas seulement conjoncturelle : celle de la consommation pétrolière des grands pays industriels. Un pays comme la France consomme 27% de produits pétrolier de moins qu'en 1979 ! Nous assistons bien à des mutations importantes 24) Voir Le Monde, 19 mai 1987. 25) Changements techniques et politique économique. OCDE, Paris 1980.
dans la division internationale du travail. En d'autres termes, les "spécialisations" produites par la colonisation et les empires, sont de plus en plus remises en question. Les mineurs d'étain boliviens en savent quelque chose ; les planteurs de canne à sucre de l'lle Maurice aussi, ainsi que les producteurs sénégalais d'arachides. Cette évolution se combine à de nouvelles formes de domination et à de nouveaux échanges commerciaux.
Le développement inégal n'en est que plus criant, tant au sein de chaque région d'un pays, qu'entre les différents pays. La perte d'intérêt de telle ou telle production provoque une succession de modifications socio-économiques cumulatives. Des Etats comme le Mexique ou la Libye, y sont dorénavant confrontés par le recul de leur rente pétrolière. Un petit pays comme l'lle Maurice a vu en six ans, le centre de gravité de son prolétariat passer de l'industrie sucrière à la zone franche industrielle, avec toutes les conséquences négatives de ce type de mutation, en matière de syndicalisation, de conscience de classe, etc.
Or, ces mutations en suivent d'autres, tout aussi spectaculaires, enregistrées à la fin des années 60 ou au début des années 70. Des pays comme le Nigéria ou le Mexique, avaient alors délaissé leur agriculture pour se consacrer aux seules retombées industrielles de la manne pétrolière (26). C'était déjà un véritable choc social auquel va maintenant s'en ajouter un autre. Nous vérifions ici, une fois encore, combien le sous-développement n'est pas lié au "manque de capitalisme", mais plutôt à la manière dont le développement capitaliste dans ces pays prend une forme spécifique, brutale et inégale, marginalisant des pans entiers de l'économie urbaine et rurale, merci de tournants brusques impulsés de l'extérieur, sous l'effet de l'hégémonie im-
La belle assurance affichée par la bourgeoisie, voilà encore quelques mois, sur le développement des instruments financiers et boursiers, n'aura pas duré longtemps. Mais la crise du capitalisme ne se réduit pas aux aléas boursiers, pas plus qu'au chômage en Europe et aux Etats-Unis. L'extension de la misère et de la famine dans le Tiers-monde, la déstabilisation de dizaines d'économies nationales, tout cela est aussi à mettre à son passif.
23 février 1988 26) Pour la première fois en 1980, le Mexique enregistrait une balance commerciale agricole négative. Pratiquement autosuffisant en céréales locales, le Nigéria en importait en 1977 plus d'un million de
"Un effet de la rente pétrolière au Nigéria" Le