Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Nuages sur Arc-en-ciel

· Inprecor n° 263, 11 avril 1988 · p. 14-17 · 4 411 mots

Femmes États-Unis Syndicalisme

(sur 50) comme celles qui ont suivi dans l'illinois et le Michigan ont vu se confirmer la force montante du révérend noir Jesse révélée non seulement capable de mobiliser un électorat noir

Ce candidat, qui n'a jamais rempli de fonctions officielles, et

Nous publions un article paru dans par Against the Current (2)

ETATS-UNIS

LA "SUPERPRIMAIRE" du mardi 8 mars qui concernait 20 Etats

Jackson, candidat à l'investiture du parti démocrate.

Sa campagne, soutenue par la coalition Arc-en-ciel (1) s'est largement abstentionniste, mais aussi d'entraîner une partie de l'électorat blanc, y compris dans les Etats du Sud, traditionnellement les plus racistes.

peut apparaitre comme un homme neuf, avec ses prises de position contre les discriminations, en faveur des grèves, etc., ne représente cependant pas une tentative d'organisation indépendante de la classe ouvrière.

Son rôle final sera, au contraire, de pousser ces forces remobilisées, exprimant le mécontentement grandissant dans le pays, une fois de plus, vers le parti démocrate.

et analysant le rôle de Jackson et d'Arc-en-ciel dans la campagne présidentielle actuelle.

Joana MISNIK

A

LLEZ JESSE, TU VAS GA-

GNER !", telle a été l'ovation qui a ponctué la convention de la Coalition Arc-en-ciel s'est tenue à Raleigh en Caroline du Nord du 9 au 11 octobre 1987. La convention a réuni environ 1 200 délégués, membres ou observateurs venant de 35 Etats et de Washington. Tout faire pour assurer l'investiture de Jackson comme candidat présidentiel du Parti démocrate, tel est le pari qui unit encore Arc-en-ciel.

La convention a passé beaucoup de temps à affirmer qu'Arc-en-ciel était là en tant qu'organisation progressiste à part entière et n'était pas simplement un second comité de campagne pour la candidaconvention. Le seul vote général qui ne touchait pas des questions de procédures ou de structures a été le vote unanime pour soutenir la candidature de Jackson en

Un "New deal"

pour les années 80

Fort des 26% en sa faveur chez les électeurs du Parti démocrate, selon un sondage réalisé par la revue Times en septembre 1987, c'est un Jesse Jackson confiant qui a annoncé sa candidature devant un rassemblement de 5 000 personnes le samedi 10 octobre. Ce rassemblement n'était pas organisé par la convention mais par le comité préparatoire à la candidature de Jesse Jackson, qui va sortir de son cocon pour devenir le comité de campagne de Jackson.

C'était un show Jackson, fait de beaucoup de propagande et de bourrage de crâne traditionnel, pas du tout dans le style du mouvement qui existe encore dans Arc-en-ciel. Après l'hymne américain, des délégués Arc-en-ciel, dans la foule, entonnèrent spontanément "Que chaque voix se lève pour chanter" , l'hymne du mouvement pour les droits des Noirs.

La candidature de Jackson en 1984 avait souffert d'être enfermée sur le seul terrain de la protestation des Noirs. Les efforts assidus qu'il a fait depuis pour élargir sa base apparaissaient dans son discours d'annonce de candidature. L'éclectisme du candidat lui-même, peut faire apparaître le programme de Jackson comme un patchwork qui se construit en cours de route. Il n'en est rien. Le programme évolue en fait vers un objectif clair : rallumer "nouvelle donne" de Roosewelt, dans les années 30.

Jackson a provoqué une certaine consternation lorsqu'il a commencé son discours en déclarant qu"il y a vingt-cinq ans, la question centrale était celle de la violence raciste", mais que celle-ci a été résolue.

Aujourd'hui, "la violence économique est la question centrale", a affirmé Jackson. La campagne électorale de 1988 est centrée sur la crise économique et sur ses effets dévastateurs sur tous les ouvriers et paysans. Comme l'a dit Jackson, "quand les portes se ferment et que les lumières s'éteignent, nous nous ressemblons tous étonnamment dans l'obscurité et nous nous trouvons des points communs". Certains délégués ont trouvé que le candidat sous-estimait la lutte contre l'oppression raciale.

Jackson a expliqué que "ce nouveau terrain économique commun est le point de départ d'une nouvelle coalition, d'un nouveau Parti démocrate". L'intention est claire. En 1984, le Parti démocrate a fait un brusque virage à droite dans l'espoir vain d'empêcher ses bailleurs de fonds traditionnels de passer avec leur carnet de chèques dans le camp des Républicains de Reagan. Sa campagne avait abandonné toute image pro-ouvrière pour se préparer ainsi à mieux attaquer la classe ouvrière comme l'exigeait le mûrissement de la crise du capital américain.

Pour prouver qu'ils étaient prêts à porter des coups, les Démocrates retirèrent de leur programme les revendications traditionnelles de l'après New deal, à commencer par le plein emploi ou l'extension des services sociaux.

Avec la débâcle de Walter Mondale (candidat démocrate en 1984), encore en mémoire, Jackson fait pression sur les Démocrates pour qu'ils restaurent l'image du parti des "petites gens". "L'élargissement de la base de notre parti est la clé du succès" expliqua-t-il.

La doctrine Jackson

Arc-en-ciel est constitué d'un regroupement impressionnant de beaucoup de gens des mouvements de la paix, anti-intervention, de solidarité et anti-apartheid. Il comprend aussi des organisations représentant un électorat latino-américain, asio-américain, arabo-américain et amérindien

Une partie de la base d'Arc-en-ciel vient des mouvements de protestation des "proscrits" qui se sont organisés en dehors du champ politique traditionnel et c'est pourquoi la convention a connu une forte tonalité de solidarité internationale. On a pu entendre, en particulier, des repré sentants du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) du Salvador, de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (SWAPO), du Congrès National Africain (ANC) d'Afrique du Sud et du mouvement de solidarité avec la Palestine.

Les positions internationales de Jackson demeurent non-interventionistes Elles sont résumées par ce qu'il appelle la "doctrine Jackson : respect du droit international, respect des droits de l'Homme et des principes d'autodétermination, et justice économique internationale". Il a con-

1) Rainbow : coalition comportant les di-

"couleurs" de population vivant aux Etats-Unis, Noirs, Blancs, Latinos, Asiatiques.

2) Against the Current est une revue soutenue par le groupe Solidarity où militent des partisans de la IV° Internationale. Elle est publiée à Detroit.

Page 15

damné l'invasion de Grenade, par les forces spéciales des Etats-Unis en 1983, et a soutenu le plan de paix Arias pour l'Amérique Centrale.

Mais cette doctrine a pour cadre un opportunisme politique qui contraste avec la solidarité militante d'Arc-en-ciel. Elle comporte aussi quelques aspects difficiles à avaler : en particulier un appel en faveur d'une "forte puissance militaire", qui en a désorienté plus d'un.

Au cours du débat télévisé retransmis nationalement par l'une des grandes chaînes américaines (NBC) qui réunissait tous les candidats possibles à la présidence, Jackson ne s'est pas opposé à la politique US dans le Golfe et il a insisté sur les responsabilité multilatérales, disant que les alliés des Etats-Unis, comme la France et le Japon, dont les intérêts sont également menacés, doivent s'engager davantage dans le maintien de l'ouverture du Golfe. Si Jackson vient à apparaître comme possible président cela fera sans doute disparaître chez lui tout anti-impérialisme qui pourrait le faire prendre pour

VOTER! un candidat marginal.

Mesurer les succès

La convention s'est réjouie de la défaite de Robert Bork, candidat de Reagan, comme juge à la Cour Suprême, et elle l'a revendiquée comme un de ses succès. Dans son discours Jackson a utilisé le camouflet infligé à Bork pour donner un exemple de ce qu'il peut apporter au Parti démocrate, car la majorité Républicaine au Sénat a été renversée en grande partie grâce à l'élection de dix sénateurs des Etats du Sud qui doivent leur victoire à une solide base électorale noire et qui ont ouvertement déclaré que la nomination de Bork était pour leurs électeurs une attaque contre les droits civiques et que cela les obligeait à s'y opposer fermement.

Mais la défaite de Bork est en fait due à un ensemble de circonstances complexes dont par exemple la baisse de popularité de l'administration Reagan après l'affaire de l'Iran-gate. Dire que la faible organisation Arc-en-ciel en est l'auteur, constitue une énorme exagération. De nombreux délégués à la convention exprimèrent leur désarroi devant la faiblesse des délégations en provenance des Etats clés du Sud. En dehors de la Caroline du Nord, pratiquement aucun Etat important du Sud, ne pouvait se vanter d'avoir plus de dix délégués et quelques-uns en avaient même beaucoup moins.

Les partisans de Jackson disent avoir gagné 2 millions de voix depuis 1984. Il est indéniable que les efforts de Jackson en 1984 et depuis, ont permis de créer une nouvelle base solide au Sud pour le Parti démocrate, remplaçant les votes blancs du Sud qui sont passés du côté républicain par un renfort loyal de votes noirs.

Au cours de la convention Arc-en-ciel on apprit qu'un récent sondage donnait à Jackson 66% de voix favorables chez les agriculteurs du Texas. Les organisateurs de la convention, et Jackson lui-même dans son discours, prirent grand soin de mettre en valeur la dimension paysanne de leur nouveau populisme. Dans les années précédentes, Jackson a beaucoup fait campagne pour apparaître comme un candidat crédible de l'Amérique rurale. La présence de plusieurs organisateurs paysans, a été soulignée lors de cette convention.

La popularité de Jackson chez les paysans, blancs comme noirs, ne doit pas être sous-estimée. La destruction de l'exploitation agricole familiale, qui a poussé à l'exode rural environ 6 millions de paysans depuis 1980, a créé une crise sociale qui a permis à l'idéologie d'extrême-droite de progresser d'une manière inquiétante dans ce milieu. L'attrait quelque peu popuMAIS ON NE CE N'EST PAS GRAVE! PEUT PAS ENCORE JE NE PEUX PAS

ENCORE ETRE ELU.. liste qu'exerce Jackson a permis à la frange la plus radicalisée du mouvement de protestation paysan de bloquer ce mouvement.

Le monde du travail reste réservé

Le point faible du projet de réalignement d'Arc-en-ciel est certainement l'absence de toute force significative du mouvement ouvrier. La convention a permis de constater que peu de progrès ont été réalisés dans le soutien officiel d'organisations du mouvement ouvrier depuis la fondation d'Arc-en-ciel, en avril 1986. La petite frange de ceux qui ont déjà été gagnés était présente : Ken Blaylock, président national de la Fédération américaine des employés gouvernementaux (AFGE), Jan Pierce de l'Association des travailleurs de la communication d'Amérique, Henri Nichols, président national du Syndicat national des employés hospitaliers et de la santé, et Clark Johnson du Syndi-

Le peu de progrès effectués dans le soutien officiel apporté par les syndicats s'explique par le rôle conservateur que joue la bureaucratie syndicale à l'intérieur du Parti.

Il faut souligner que le programme de Jackson résiste remarquablement bien à la fièvre protectionniste qui touche le mouvement ouvrier. Le discours de Jackson contenait une dénonciation virulente des multinationales. "Ne vous en prenez pas aux Japonais et aux Coréens", exhorta-til, "General Motors vous a pris 29 000 emplois cette année pour les créer en Corée du Sud (...) C'est le travail d'esclave qui est une menace pour le mouvement ouvrier, où qu'il soit".

Le Tiers-monde

Jackson plaida pour un "Plan Marshall" d'urgence dans les pays du Tiersmonde de façon à élever leur niveau de vie et "qu'ils puissent acheter ce que nous produisons". Son programme de "remise au travail de l'Amérique" est un vague appel à la réduction du budget militaire en faveur de travaux publics, à faire payer aux entreprises leur part d'impôts, et pour une politique d'intervention du gouvernement afin de favoriser l'industrialisation, la reconversion professionnelle, la recherche et les transformations industrielles. Les syndicalistes se réunirent en commissions tout au long de la convention. Des syndicalistes de base ayant une perspective de lutte, comme les Travailleurs noirs pour la justice, de Caroline du Nord, insistèrent PANCHO pour que la dynamique créée par Jackson serve à renforcer les divers mouvements qui tentent de s'organiser dans le Sud et proposèrent une conférence pour aider à l'unification des efforts en ce sens.

On leur répondit sans ambage que l'objectif était de construire des comités d'ouvriers pour la candidature de Jackson afin d'assurer le maximum de voix. Une résolution fut cependant proposée pour qu'Arc-en-ciel prenne des mesures pour organiser la lutte dans le Sud.

Les dirigeants ouvriers qui soutiennent Jackson craignent que la Confédération Syndicale américaine, AFL-CIO, n'envoie des délégués bidons pour Jackson à la convention, qui, à la première occasion, passeront du coté d'un candidat "plus réaliste". Faire en sorte que les délégués pour Jackson soient fiables sera l'une des principales préoccupations des militants ouvriers d'Arc-en-ciels.

Comme on pouvait s'y attendre, la récente convention de l'AFL-CIO, ne s'est pas prononcée pour un candidat et elle a demandé aux différents syndicats de faire de même tant qu'un "consensus" général ne s'était pas dégagé. La ligne dure contre la xénophobie et le protectionnisme adoptée par le programmme de ce dernier indique que les forces qui soutiennent Ja-

Page 16

ckson ne sont pas prêtes à abandonner toutes leurs positions au bénéfice d'un tel "consensus"

Une absence notable à la convention était celle de toute représentation du courant le plus important du mouvement des femmes et de son organisation dominante, l'Organisaion nationale des femmes (NOW).

La couleur qui manque à l'Arc-en-ciel

En 1984, NOW a ignoré les appels de femmes qui soutenaient la candidature de Jackson. Armées de la théorie du "fossé entre les sexes" et ébranlées par l'échec de l'ERA (Equal Rights Amendment, amendement sur l'égalité des droits) et les attaques virulentes de la droite sur le droit à l'avortement, les militantes de NOW s'enfonçèrent encore plus dans une stratégie purement électorale. Elles soutinrent Walter Mondale et évoluèrent dans les milieux "recommandables" du Parti démocrate pour essayer d'obtenir quelque chose en échange du vote des femmes.

Elles furent récompensées par la nomination de Geraldine Ferraro comme canvice-présidence, nomination qui ne pouvait plaire aux partisans de Jackson. Ferraro est de ceux qui s'opposent à la suppression définitive de la ségrégation scolaire et elle est la représentante d'un des quartiers les plus ségréga-

La convention d'Arc-en-ciel s'engagea à faire tout son possible pour combler le fossé qui sépare cette coalition du mouvement des femmes de la classe moyenne, composé en majorité de femmes blanches. La démocrate Pat Schroeder n'étant plus dans la compétition, l'idée est que les femmes de NOW n'auront d'autre alternative qu'Arc-en-ciel. Une commission "femmes" permanente, la seule instance de ce type dans Arc-en-ciel, a été constituée et il a été promis d'intégrer des femmes à l'équipe de direction de la campagne Jackson.

Les Noirs constituaient presque 50% des participants à la convention. Le pouvoir d'attraction de Jackson sur la communauté noire reste la seule base sociale solide et c'est ce qui attire vers Arc-en-ciel les autres groupements électoraux. Dans le mois qui suivit l'annonce de sa candidature, en 1984, 90% des réseaux religieux noirs avaient pris position en sa faveur.

Mais l'appareil noir du Parti démocrate est resté, en majorité, sur la réserve. Jack. son représentait un "outsider" sans crédibilité dans le parti. La question était alors de battre le reaganisme et l'étranglement des budgets d'assistance sociale, si vitaux pour les couches urbaines pauvres. C'est pourquoi l'appareil noir opta pour la "realpolitik" du parti, remettant ses revendications à plus tard.

Aujourd'hui le tournant à droite du Parti démocrate se poursuit alors que la capacité d'attraction de Jackson sur le vote noir offre la possibilité de renégocier les termes de la dépendance des Noirs dans le Parti démocrate à partir d'un meilleur rapport de forces. Les événements ont montré que le Parti démocrate a besoin du vote noir et que l'appareil noir du parti a besoin de Jackson, autant que lui-même a

En 1984, le Congressional Black Causus (CBC, Regroupement noir du Congrès) opta sans hésitation pour Mondale. Cependant, à Raleigh en 1987, Mervyn Dymally, dirigeant du CBC, annonça que dix-huit des vingt-trois membres du CBC avaient opté pour Jesse. Neuf d'entre-eux étaient sur le podium au moment du discours de Jackson, devant la Convention, ainsi qu'une quarantaine d'autres élus noirs de tout le pays, dominant ainsi par rapport aux deux ou trois officiels blancs venus apporter leur soutien.

Avant le vote, en 1965, du Voting Rights Act (loi sur le droit de vote pour les Noirs), il y avait moins de 500 élus noirs aux Etats-Unis. En 1985, ce chiffre est monté à 6 056, ce qui ne représente malgré tout que 1,2% des élus. Bien que 70% de ces élus soient concentrés dans les petites municipalités ou dans des charges éducatives, de grandes villes comme Chicago ou Baltimore ont élu des maires

Par leur contrôle sur les finances municipales et leurs programmes volontaristes d'embauche et de travaux publics, ces appareils municipaux représentent un appui pour la classe moyenne noire.

Intérêts contradictoires

Comme la crise économique assèche les fonds fédéraux et fait croître très fortement le chômage des Noirs, les intérêts de cette classe moyenne noire s'écartent de plus en plus de ceux des masses noires qui votent pour l'appareil. Incapable de fournir des solutions différentes et meilleures apportées par les politiciens blancs, la structure noire opte pour l'autopréservation et la protection de ses intérêts. Même avec l'avance impressionnante prise par Jackson dans les sondages et un mouvement en sa faveur qui est plus fort qu'en 1984, il est difficile d'abandonner les habitudes prises en deux décennies de pragmatisme dans la dépendance, au bénéfice d'une révolte de type popu-

La stratégie de Jackson consiste à réunir suffisamment de délégués pour que son mouvement ne puisse être mis sur la touche comme cela s'est produit en 1984. Il y a de forte chances que ses délégués se retrouvent dans une position où ils pourront faire pression sur la Convention, démocrate, échangeant alors leur mandat contre des concessions. Décider de ce que seront ces concessions risque de diviser Arc-en-ciel.

Au cours des prochains mois, l'énergie des militants d'Arc-en-ciel sera consacrée presque exclusivement à faire enregistrer des électeurs sur les listes électorales et à collecter des fonds pour la campagne.

En 1984, Jackson a engagé une guerre sainte contre l'injustice des règles du parti concernant la sélection des délégués. campagne a fait beaucoup pour éclairer la façon dont la machine bureaucratique peut facilement faire échec à tout prétendant qui n'a pas son aval. Alors que Jackson avait obtenu 20% des voix aux élections primaires, il n'avait que 11% des délégués

Sa bataille consistait à demande l'abaissement de 20 à 15% du seuil minimum nécessaire des délégués élus lors d'une élection primaire dans un Etat.

Aujourd'hui il n'y a plus de récriminations concernant ces règles. Peut-être est-il devenu inconvenant pour le "gagnant" de dire à quel point les règles sont in-

La gauche d'Arc-en-ciel et le Parti démocrate Comme Jackson a été écarté par la bureaucratie en 1984, son espace politique resté vacant a été rempli par des militants, des socialistes et des dirigeants de mouvements de lutte. Ils prirent des postes-clés et contribuèrent à façonner la direction du parti. C'est de cette expérience qu'est venue l'idée de créer la coalition Arc-en-ciel.

Ces militants chevronnés ne sont pas naïfs au point de n'avoir qu'une stratégie purement électorale. L'idée d'Arc-en-ciel était de préserver le potentiel créé par le succès remporté par Jackson sous une forme organisée en dehors, ou plutôt à côté, du Parti démocrate de façon à créer un nouveau "mouvement progressiste"

Avec l'arrivée de la bureaucratie noire dans la campagne de 1988, il est inévitable que des tensions concernant les perspectives voient le jour entre le Comité de campagne officiel et ses militants de base dans Arc-en-ciel. Et comme l'a montré la convention de Raleigh, en plus du désir louable de trouver une nouvelle unité noirs-blancs, la seule chose qui rassemble Arc-en-ciel est le projet de Jackson dans le Parti démocrate.

On peut déjà sentir les tensions. Derrière les accrochages pour "démocratiser" la coalition très dirigiste d'Arc-en-ciel, il y a la crainte que la politique d'Arc-en-ciel ne soit dictée par les structures officielles de la campagne, retardant ainsi sa croissance propre et menaçant son existence au-delà de l'élection de 1988.

Depuis la convention, les militants d'Arc-en-ciel ont pu voir clairement que mener une campagne crédible pour gagner dans le Parti démocrate est contradictoire avec les objectifs progressistes plus larges donnés à leur coalition.

Le comité de campagne officiel pour Jackson a pris des initiatives pour masquer encore plus le projet d'Arc-en-ciel derrière la candidature Jackson. Le 13 novembre, Jackson a annoncé la nomination de deux dirigeants démocrates à des positions dirigeantes de son appareil de campagne. Willie Brown, ancien porte-parole de l'Assemblée de Californie a été nommé président et Gérald Austin, dirigeant de deux campagnes victorieuses

Page 17

pour le gouverneur de l'Ohio, Richard Celeste, est devenu le directeur de campagne de Jackson.

Le New-York Times du 14 novembre 1987 rapporte que les deux hommes ont fait preuve d"un nouveau pragmatisme" à leur conférence de presse inuagurale. Austin a expliqué que "des gens de tous horizons soutiennent cet homme, il s'agit donc bien d'une campagne du centre" Brown assura aux médias "nous ne ferons pas appel, de façon excessive, à ce qu'on appelle les intérêts noirs"

Peut-être encore plus significative a été la réaction du Comité national pour une action politique indépendante (CNAPI) à la mutation envisagée du directeur en chef de Rainbow Ron Daniels, de son poste de permanent à plein temps d'Arc-en-ciel vers un poste à la direction de campagne.

Le CNAPI est une formation composée de militants de gauche qui comprennent la nécessité de développer une alternative de classe indépendante, sur la scène électorale. Il représente surtout une stratégie consistant à soutenir Arc-en-ciel comme force quasi-indépendante qui pourrait, comme par miracle, détruire le Parti démocrate en y adhérant, la stratégie "de l'intérieur vers l'extérieur" que beaucoup de militants de gauche d'Arc-en-ciel défendent comme leur propre version du pragmatisme ambiant.

Dans le compte-rendu publié dans Newsletter, de novembre-décembre 1987, de la réunion de son comité directeur national, le CNAPI déclarait :

"Une des principales critiques est l'inquiétude exprimée par un certain nombre de gens à propos de l'influence du Parti démocrate sur la campagne de Jackson, et sur le fait que dans quelque-uns de ses discours au moins, Jackson ne mentionne

The LINCOLN MEMORIAL

The JeFFeRSON

MeMORIAL -FEDERA RuS The REAGAN

MeMORIAL même pas la coalition Arc-en-ciel. Nous sommes d accord pour soutenir la cam pagne pour que Jackson soit président

Nous soutiendrons aussi la construction d'Arc-en-ciel comme organisation indépendante permanente et progressiste (...)

Nous sommes d'accord pour encourager les sections locales d'Arc-en-ciel, pour le renforcer, et pour appliquer la décision prise à la convention de Raleigh d'une grande campagne d adhésion à Arc-en-ciel

(...) Nous sommes d'accord pour nous de clarer opposés au transfert de Ron Daniels hors du bureau national de NRC (National

Rainbow Coalition)."

La coalition Arc-en-ciel, dans sa version de gauche, rencontre un obstacle formidable avec le comité de campagne qui cherche à vendre une image acceptable et au Parti centriste du candidat Jackson démocrate et aura à se battre pour faire valoir son programme.

Une politique de renoncement

Dans un article récemment publié, "Le défi d'Arc-en-ciel : la campagne Jackson et l'avenir de la politique aux Etats-Unis"

la dirigeante d'Arc-en-ciel, Sheila Collins, explique:

"L'élection de Ronald Reagan en 1980 a fait brutalement découvrir à beaucoup de militants de gauche la relation dialectique entre les mouvements sociaux et les institutions électorales (...). La politique électorale n'était plus considérée comme un substitut à la construction de mouvements mais comme un complément nécessaire.

Bien qu'il soit difficile de faire les deux en même temps, il y a eu une prise de conscience grandissante que ces deux formes d'activités politiques étaient dialectique ment liées."

Le projet consistant à réunir les mouvements sociaux de protestation des

Noirs, Latino-américains et autres minorités nationales opprimées, les paysans et le mouvement ouvrier correspond à un besoin ressenti depuis longtemps.

Mais la question est : dans quel but ?

Personne ne prétend que les doivent moyens électoraux être écartés par principe.

Mais mettre un trait d'égalité entre politique électorale et

Parti démocrate représente une faillite par rapport à un impératif historique auquel nous sommes confrontés aux

Etats-Unis, d'une façon unique et quelque peu effrayante.

Si la campagne de Jesse

Jackson s'était déroulée dans capitaliste un autre pays avancé où le système parlementaire prédomine, un "parti Arc-en-ciel" disposerait aujourd'hui d'un nombre appréciable de députés au Parlement, d'une crédibilité nationale et de la possibilité de recruter directement sur son programme. Il suffit de voir l'exemple du parti allemand des Verts pour constater comment un programme politique et des prises de position de classe peuvent se reflèter à la fois dans des formations électorales et dans des mouvements sociaux indépendants de protestation

Le système américain de bipartisme, où le vainqueur prend tous les postes, ne correspond pas seulement à une autre façon d'organiser des élections. C'est un système anti-parti qui empêche tout antagonisme social réel de trouver une expression politico-électorale organisée. Il perpétue un faux "consensus des citoyens" qui est éternellement manipulé dans les intérêts de la classe dominante des riches et de sa propre version de "l'American way of life"

Pourquoi la classe ouvrière des EtatsUnis n'a-t-elle jamais pu créer son propre parti politique, constitue un vaste sujet de discussion historique. Mais cela explique pourquoi des militants ayant une position de classe ne peuvent se permettre une stratégie "de l'intérieur vers l'extérieur" dans le parti démocrate, dans la mesure où il n'y a, "à l'intérieur", rien qui les concerne. Toutes les batailles menées pour améliorer le rapport de forces, depuis la création à la fin des années 30 du Congress of Industrial Organizations (CIO) jusqu'aux victoires obtenues plus récemment par les mouvements pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, ont puisé leurs forces à la même source : à l'extérieur, dans les mouvements sociaux éphémères qui se sont directement confrontés aux institutions gouvernementales d'où les intérêts de la classe ouvrière ont été historiquement écartés.

La base noire d'Arc-en-ciel représente une puissante force sociale qui a su intelligemment attirer à elle d'autres secteurs de la société. Cela se combine avec le caractère de classe de plus en plus falsifié des élections américaines en général. De puis des dizaines d'années, la classe ouvrière n'a pas participé à plus de 50% à cette aliénation que constitue le processus électoral. La meilleure façon de "réaligner" le Parti démocrate serait d'entreprendre le processus allant vers la construction d'un troisième parti, indépendant, qui pourrait casser le faux consensus policoalition Arc-en-ciel essaye de au moyen d'un coup d'Etat sans effusion de sang dans le Parti démocrate. Cela représente une tragique erreur de calcul, Arc-en-ciel a l'intention de tenir une nouvelle conférence après la Convention démocrate pour évaluer les résultats et se regrouper. A ce moment-là il deviendra sans doute évident que ce qui semblait un Arc-en-ciel dans les cieux démocrates n'était qu'une constellation de châteaux en Espagne.

Against the Current, novembre-décembre 1987.

Une erreur sur cette page ?