Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Plus riches... Plus pauvres

· Inprecor n° 263, 11 avril 1988 · p. 18-22 · 5 128 mots

États-Unis Femmes

de professeurs à vanter le modernisme de la société américaine.

au même titre que les dépenses militaires ou le déficit budgétaire !

fonctionnement d'une économie de marché efficiente (pour qui ?)"

ETATS-UNIS

Plus riches...

Plus pauvres...

LA VOGUE NEO-LIBERALE, distillée depuis les Etats-Unis et sponsorisée par la "grande figure" de Reagan, a stimulé nombre

En résumé, nous apprenions qu'en période de crise, les Etats-Unis ont créé des millions d'emplois et qu'en sachant réduire "l'intervention paralysante de l'Etat", l'administration républicaine avait su remettre en cause "les effets pervers d'un système d'aide sociale qui suscite une mentalité d'assistés parmi ses bénéficiaires". Les mérites de Reagan étaient illimités,

Alors que dans le fracas du krach boursier du 19 octobre, la rumeur montante du ralentissement de l'économie puis d'une sérieuse récession et le sifflement durable d'un endettement pléthorique, se termine l'ère reaganienne, les bilans laudatifs se font plus rares. L'économie de l'offre... de ouanges semble en panne. Or, les résultats des bons et loyaux services d'un gouvernement conservateur défendant le "libre sont là. La modernité peut être quantifiée.

Charles-André UDRY

USINESS WEEK dans une étu-

B de intitulée L'Amérique après

Reagan constate : "La politique fiscale (appliquée dès

1981), en bref, a amplifié un effet important de la "Reaganomics"

: "la croissance de l'inégalité dans la distribution des revenus. (...) Le degré d'inégalité entre les familles est à son point le plus haut depuis les années 30", affirme l'économiste Barry Bluestone de l'Université de Massachusetts à Boston. Si le fossé s'élargit, les successeurs de Reagan pourraient faire face à une hostilité de classe aggravée"

(1). Cette crainte (mesurée) de l'exacerbation des antagonismes manifeste l'hebdomadaire le plus en vue du capital américain, est suscitée non seulement par la croissance du nombre de familles à bas revenus ou plongeant dans la pauvreté, mais aussi par le déclin relatif du nombre de familles disposant de revenus moyens ou moyens supérieurs (catégorie fourre-tout où voisinent le salarié et l'indépendant). Ainsi les familles disposant d'un revenu (somme englobant l'ensemble des gains monétaires de ses membres : salaires, traitements divers, intérêts, dividendes, allocations...) entre 20 000 et

60 000 dollars par an, constituaient 53% du nombre total des familles en 1973 et seulement 49% en 1985. En 1995, selon les prévisions de Garry Shilling, cette catégorie sera réduite à 38%. Celles disposant d'un revenu de moins de 20 000 dollars (en dollar constant 1985) formeront les 50% de l'ensemble, par rapport à 39% en 1985 (2). La polarisation sociale est manıtestement moderne... Si les prévisions valent ce que vaut ce genre d'exercice, elles risquent, ici de pêcher par optimisme.

Bilan de la "révolution néo-libérale"

Au palmarès de huit ans de (contre) révolution néo-libérale, il faut afficher deux autres résultats, presque olympiques. Le taux de pauvreté en 1986, en pleine

"relance", était plus élevé que durant 6 900

toutes les années de 1969 à 1980 : 32,4 millions de pauvres (officiellement) (3). La faim, presque éliminée durant les années 70, est à nouveau là, massivement. J. Larry Brown, dans Scientific American, en février 1987, définit une personne

"manquant des substances nutritives nécessaires à la croissance et à la bonne santé". Sur cette base, il écrit : "Si l'on demande combien d'Américains ont faim, selon cette définition, on rencontre une statistique ahurissante : 12 millions d'enfants et huit millions d'adultes, ou environ 9% de la population" (4). Il ne fait pas de doute que la mentalité d'assisté régresse ! Brown continue : "En 1981, l'administration Reagan commença à réduire et à modifier les programmes (d'allocation de bons d'alimentation, de repas scolaires...). Dès 1982, les manifestations de la faim étaient très diffuses (...) Les femmes enceintes, les nourrissons, les enfants d'un côté et les personnes âgées de l'autre, sont les plus susceptibles de souffrir fortement d'une nourriture inadéquate". Il est aussi vrai que l'administration s'efforça, par des subventions diverses, de diminuer la production alimentaire et de liquider des stocks de nourriture... non-vendable. Comme quoi seuls les besoins solvables s'expriment sur le marché, cette grande place de la convivialité et des libertés !

Ces victoires ne sont pas à porter aux seuls mérites de Reagan, mais aussi au fonctionnement "naturel" d'un capitalisme entré dans une crise de longue portée. Néanmoins, la politique économique et sociale néo-libérale (ou néo-conservatrice) en a accentué tous les traits.

Pas assez et trop d'argent Synthétiquement, les inspirateurs de cette orientation pensent que le recul ou la stagnation économique sont provoqués par une perversion de la situation respective des riches et des pauvres. Les premiers ne feraient pas leur travail (n'investissent pas suffisamment) parce qu'ils n'ont pas assez d'argent ; les seconds ne font pas leur boulot (manifestent des réticences à travailler de nuit, à accepter des emplois précaires, des salaires de misère ou à faire des heures supplémentaires alors que des chômeurs cherchent un emploi...) parce qu'ils ont trop d'argent. Ainsi, l'abaissement des salaires des travailleurs, la réduction des dépenses sociales, le transfert de richesse des pauvres aux riches par le biais de la fiscalité seraient la condition pour stimuler l'épargne (des riches) et l'investissement (qui dépendrait directement de l'épargne). Dans cette conception, l'inégalité de la distribution des revenus est considérée comme un bienfait social, car elle devient le nerf de l'accumulation du capital, de l'investissement productif. Sous Reagan, l'inégalité sociale croissante (dans la distribution des revenus et de la fortune) a été accentuée ; la relance de l'investissement productif d'ensemble, elle, se fait attendre. Et pour cause.

Si la croissance de l'investissement net n'a pas redémarré - en 1984, il était encore en-dessous du niveau de 1981 - ce n'est pas parce que les capitalistes manquaient de capital (d'épargne) ; les dividendes, les réserves en liquidités, les salaires des top managers se sont envolés. Non. C'est parce que dans des branches décisives des surcapacités de production importantes existaient, produits de la suraccumulation passée, et rendaient donc peu rentables de nouveaux investissements d'élargissement des capacités.

Les réserves pour amortissement (qui est une forme d'épargne des entreprises) permettaient souvent de faire face aux besoins de renouvellement-rationnalisation de l'équipement. Les secteurs des nou-

2) Bierness Walkerald Trir 196, 20-21 f6- ler février 1988.

International vrier

3) New-York Times, 31 juillet 1987

4) Scientific American. février 1987, "Hunger in the US

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Familles 1973 20% plus pauvres 5.5 20% 11.9 20 % rev. moyens 17.5 20 % 24.0 20% plus riches 41.1 (5% plus riches) velles technologies ne prenaient pas la place dans l'investissement (demande additionnelle de capitaux pour investissement) qu'avaient acquis, dans l'après-guerre, des branches telles que les machines outils, l'équipement industriel, les machines agricoles, l'automobile... qui étaient à la traîne. (5) En réalité, on assistait à une suraccumulation de capitaux et non pas à un manque d'épargne qui aurait freiné l'investissement. Cette masse de capitaux - qui se traduit dans la concentration et la centralisation sans précédent des revenus et de la fortune au détriment des salaires de la majorité - se déversa en grande partie sur les marchés spéculatifs (matière première, action immobilière, marché monétaire) et servit à l'envol de fusions et de rachats d'entreprises. De 1979 à 1987, ce sont environ 600 milliards de dollars qui furent consacrés à quelque 20 000 fusions ou rachats pour obtenir des parts de marché, en intégrant une firme ou en la démantelant (6). Pour ces opérations, les capitaux ne manquaient pas. Et l'investissement se serait encore porté plus mal, si les dépenses d'armement gigantesques, financées par le déficit budgétaire, n'avaient fonctionné comme une béquille du capital.

Toute la propagande (habillée ou non par la théorie économique orthodoxe) sur la nécessité d'élever le taux d'épargne, comme condition de l'investissement, a pour fonction de justifier une politique économique qui soutient les profits des grandes firmes par des subventions (armement), par des réductions fiscales et qui favorise, encore, la réduction des dépen-

Nécessité d'une relance de la consommation

En réalité, une relance de la machine économique américaine (une relance des investissements) nécessiterait un redémarrage équilibré de la demande des biens de consommation, des services et des biens de production. Dans le contexte actuel, cela exigerait d'abord une relance de la consommation s'appuyant, entre autres, sur une demande pour des investissements sociaux importants (dans le logement, les transports, l'éducation et la formation, la santé, la protection de l'environnement...).

Ceci, à son tour, nécessiterait une re-

Les pauvres plus pauvres (Part en pourcentage du total du revenu reçu) 1979 1984 1985 79-85

(chang.)

5.2 4.7 4.6 - 0.6 11.6 11.0 10.9 - 0.7 17.5 17.0 16.9 - 0.6 24.1 24.4 24.2 + 0.1 41.7 42.9 43.5 + 1.8 15.8 16 16.7 + 0.9 distribution très forte des revenus des riches vers les revenus moyens et bas. Mais précisément, l'assymétrie (renforcée) du partage des revenus est étroitement liée à la structure même de la propriété des moyens de production, capital. Ainsi, comme disait Marx, mite de la production capitaliste c'est le capital lui-même !" Cette limite s'exprime clairement, après huit ans de régime reaganien, dans l'inégalité sociale croissante - qui ne fera que s'accentuer dans les années à venir : démocrates et républicains insistent sur la nécessité de réduire la consommation et de faire un effort pour rétablir la compétitivité de l'industrie américaine - et dans la nouvelle crise de surproduction (de sous-consommation) qui se profile.

Défavorisés, mais nombreux

Examinons de plus près cet essor de l'inégalité dans la répartition des revenus ou, si l'on veut, cette polarisation sociale accrue. En 1987, pour la première fois, un représentant du Bureau du recensement (Census Bureau) a reconnu qu"il y a eu une augmentation de l'inégalité des revenus aux Etats-Unis au cours de la dernière décennie et demie" (7).

La statistique officielle divise la population en tranches de revenu d'un cinquième (20%). Elle les classe selon la part dont les familles disposent dans le total des revenus. Il s'agit de revenus monétaires, à l'exception des "gains de capitaux", c'est-à-dire obtenus en vendant un avoir (action, maison) à un prix plus élevé que son prix d'achat, et des profits retenus (non distribués). Le calcul est effectué à partir du revenu familial, dans la mesure où les revenus sont généralement partagés dans la famille. L'image qui en ressort est explicite (8), aussi bien concernant l'évolution du partage du revenu que sa polarisation.

On peut souligner que 40% des familles les plus pauvres reçoivent seulement, en 1985, 15,5% du total des revenus, alors que les 5% les plus riches en obtiennent plus, soit 16,7%. Ou encore, les 20% les plus pauvres se partagent 4,6% du total, alors que les 20% les plus détiennent 43,5%. Autrement en moyenne, les familles les plus riches reçoivent 9,5 dollars pour chaque dollar reçu par les familles les plus pauvres. En 1968, ce rapport était de 7,2 dollars à 1 (9). L'explication est simple : la part des 20% des nantis a augmenté, alors que celle des 20% des plus défavorisés s'est réduite. Selon les données disponibles, la tendance s'est accentuée en 1986 (10). Soulignons que les revenus des trois cinquièmes (60%) des familles les moins bien loties captent 32,5% du total, alors que dans les années 60, ils totalisaient un peu moins de 36% (11). Une partie des dites "classes moyennes" le sont donc de moins en moins... et un rêve américain prend fin. Or, de très nombreuses familles sont classées dans cette catégories dite des "classes moyennes" (entre 17 000 et 41 000 dollars annuels) pour une seule raison : un deuxième salaire (celui de la femme) s'est ajouté pour faire face à la baisse du revenu disponible. Si, dans le cinquième (20%) le plus pauvre, plusieurs membres de la famille n'étaient pas entrés sur le marché du travail, sa tranche du gâteau serait encore nettement plus réduite. Enfin les revenus des 20% du sommet de la pyramide sont sous-estimés (même selon les critères du Bureau de recensement), Or, c'est précisément ce genre de revenus qui concerne en priorité les plus riches ! (12)

Un autre type d'enquête, effectuée par la Federal Reserve, qui tient compte des gains en capitaux (donc des gains spéculatifs) et des profits non-distribués, indique une polarisation encore plus aiguë. De 1969 à 1982, les 10% les plus opulents ont augmenté leur participation au total des revenus de 29 à 33% (13). Les années du Boom boursier (1982 à 1987) ne sont pas prises en compte, années qui ont sur-

"gains de capitaux". A l'inverse, les 60% au bas de l'échelle sont encore descendus de quelques échelons : de 32 à 28%... et cela se passe avant que les effets de la politique reaganienne ne se

Enfin l'essor de l'inégalité n'est pas le produit de l'arrivée massive sur le marché du travail des enfants du "baby boom"... dont les salaires seraient pénalisés par leur manque de qualification, d'ancienneté au travail et leur nombre. Les études montrent que l'inégalité de la répartition des revenus se développe dans chaque classe d'âge et que les enfants du "baby boom", devenant plus âgés, resteront toujours aussi nombreux, mais avec des salaires de départ bas et qui vont stagner. La "correction naturelle" se fera attendre.

5) Voir les ouvrages de H. Magdoff et Paul Funny Neweyork Times, 31 tillet 1987 es Soumic Repress te People, édiý peBiewles, eptembre 198es5 cientific onmerican.

Burtless in The Brookings RevieW 10) New-York Times, 31 juillet 1987.

11) Lester Thurow, op. cít

12) Monthly Review , septembre 1987.

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Une meilleure appréhension de l'inégalité sociale - donc de la centralisation et concentration de la richesse (de l'épargne !)... et du pouvoir - est fournie par la répartition de la fortune. Une étude commandée par la Federal Reserve Board et conduite par le Survey Research Center de l'Université de Michigan a été publiée en juillet 1986, sous les auspices du Joint Economic Committee of the United States Congress. Elle porte sur des données de 1983. Elle fournit une photographie très nette de la structure élémentaire de classe des Etats-Unis. Un des chercheurs, le professeur F. Thomas Juster, écrit à ce propos : "La richesse (fortune) affecte le comportement de dépense ; dans son aspect de formation du capital réel, elle influence la productivité et la croissance économique et par sa répartition dans la population, elle a des effets sur le niveau de vie de la retraite, sur la transmission du statut économique de génération en génération et sur le partage du pouvoir économique (et probablement politique)" (14). Audacieuse formule, toute de précaution académique !

Fortunés, mais de plus en plus rares

La fortune - ou la richesse nette - est définie comme l'ensemble des actifs financiers (depuis le compte chèque, jusqu'au compte d'épargne en passant par les actions et les obligations, la valeur des biens immobiliers - à l'exception de la maison dans laquelle la famille vit -, des entreprises, des fermes, des prêts de l'équivalent en liquidités de l'assurance vie...) moins le passif (emprunt auprès d'une banque, hypothèques, dettes).

Les résultats sont aussi ahurissants que ceux concernant la faim, si ce n'est qu'ici, les ventres sont mieux remplis. 10% des familles les plus riches concentrent dans leurs mains les 83,2% de la richesse et même 86%, si l'on ne tient pas compte de la propriété immobilière (et donc que des actions, obligations, fonds d'investissements, etc). Et, selon la logique de la concentration et centralisation du capital, 0,5% - les super-riches -possède 45,4% de la richesse nette. Autrement dit, les 90% de la population - si l'on ne tient pas compte de la valeur de la maison habitée... qui vendue pourrait faire de ses locataires des sans-abris ! - se partagent les 16,7% restant (15). Ce 0,5% représente quelque 1,25 million de personnes (en 1983) et ces 90%, 210 millions ! A l'heure où par coquetterie, les penseurs néo-libéraux, parlent de "capitalisme populaire" (moyen qui permet de drainer le maximum d'épargne, placée dans les mains de quelques grands capitaines de la finance, des secteurs de salariés aux revenus moyens-supérieurs et de membres de professions libérales), il n'est pas inutile de voir de plus près le partage des actions entre les couches sociales aux Etats-Unis. Sur la base de la même enquête, il ressort que 79,7% des familles américaines ne disposent d'aucun portefeuille d'actions et autres papiers valeur. Par contre, un peu moins de 4% des familles détiennent 80% des actions (ce sont des familles ayant plus d'un million de dollars de fortune nette). Le lien entre le revenu et la fortune apparaît clairement dans un constat : les ayant un revenu annuel de plus de 96 000 dollars détiennent 66% des actions alors qu'elles constituent 2,4% des familles américaines. Ainsi, F. Thomas Juster doit reconnaître que : "...l'essentiel des actions se trouve en possession de familles qui ont, soit de très grandes fortunes, soit de très hauts revenus, soit les deux ; et la très grande majorité des familles américaines soit ne possède pas d'actions, soit dispose d'un montant en action limité aussi par rapport à leur revenu qu'à leur fortune" (16).

Il en va de même avec les obligations (la part d'un emprunt public ou privé qui rapporte un intérêt, généralement fixe). Ainsi, les 10% des familles les plus huppées possèdent directement 90,4% des obligations et 0,5% les 43,6% (17). Une bonne partie de ces obligations sont émises par l'Etat fédéral ou les autres collectivités publiques... dont l'endettement a été éperonné par le président cow-boy. Ainsi, l'endettement finance les riches qui ont acheté des obligations d'Etat, rapportant des intérêts joufflus. Le paiement des intérêts fonctionne comme un transfert de richesse des revenus moyens et bas vers les riches détenteurs des obligations. En effet, les impôts sont prélevés - de façon de plus en plus répressive sous Reagan -sur l'ensemble de la population et ensuite versés sous la forme d'intérêts aux "propriétaires" de la dette du gouvernement (qui a déjà servi à financer des achats d'armements d'entreprises dont, les mêmes 10%, possèdent des actions !). C'est ce cercle vertueux de l'accaparement des ri-chesses qui conduit un économiste d'un institut d'Indianapolis, Arnold Parker, à déclarer : "Ce que nous avons fait ces dernières huit années revient à arrêter de payer pour les programmes sociaux et à commencer à payer les détenteurs de bons du trésor (obligations)" (18).

Pour l'année fiscale 1985, le paiement des intérêts de la dette fédérale s'est élevée à quelque 130 milliards de dollars, soit plusieurs dizaines de milliards de plus que le total des versements pour des programmes sociaux, tel que le Medicaid (couverture médicale pour certaines catégories de pauvres), l'AFDC (l'aide à certaines familles pauvres avec des enfants), les bons alimentaires, les repas scolaires, l'aide au logement pour les bas revenus, etc. (19).

En face de cette concentration fabuleuse de richesses, on observe que presque 50% des familles (en 1983) disposaient de moins de 5 000 dollars d'avoirs liquides, ce qui implique une grande précarité de situation face aux divers aléas de la vie... comme cela doit être le cas pour ces 37 millions de salariés, des petites et moyennes entreprises, du tertiaire, qui ne bénéficient d'aucune couverture sociale (20). Et, lorsque l'on prend en compte la maison habitée dans le calcul de la fortune familiale, près de 50% des familles (21) disposent d'une fortune nette inférieure à 25 000 dollars. Ces données, d'autant plus si l'on y ajoute les statistiques concernant la masse des pauvres et de ceux qui souffrent de la faim, illustrent et actualisent ce que Marx décrivait dans le chapitre du Capital consacré à la "Loi générale de l'accumulation" : "L'accumulation de richesse à un pôle signifie donc en même temps à l'autre pôle une accumulation de misère, de torture à la tâche (...) pour la classe dont le produit est, d'emblée, capital" (22). Cette répartition de plus en plus inégalitaire de la fortune et des revenus se reflète d'ailleurs dans le recul de la part des revenus du travail dans le Produit national brut (PNB) : elle passe de 60,3% en 1979

La polarisation Si la répartition des revenus a tendance à se polariser, il en va de même pour la fortune. Une étude analogue à celle de 1983 a été faite vingt ans auparavant, en 1963. En incluant la valeur de la propriété immobilière utilisée par les familles (maison principale et, y compris, maison secondaire) - ce qui dépolarise un peu la répartition dans la mesure où l'avoir immobilier est le plus répandu parmi les familles nanties, disposaient de 65,1% de la fortune nette en 1963 et de 71,7% en 1983. Les 0,5% dominant de haut la classe dominante s'attribuait les 25,4% en 1963 et les 35,1% en 1983, soit + 9,7%. La progression ne nécessite pas de com-

Par contre, la part des 90% de familles n'ayant pas accès au Gotha s'est réduite : de 34,9% à 28,2%. Traduite en dollars (valeur 1983), cette concentration et centralisation de la richesse est encore plus parlante : en moyenne les 0,5% de familles "hors du besoin commun" ont accru leurs avoirs de 3,6 millions de dollars à 8.9 alth in the US Economv. Part 1" in Econo

15) Monthly Review, op. Thurow op. cit.

16) Thomas Juster : "Stock Prices and Consummer Spending : an appraisal of the Great 1988. vol. 14. numéro 3.

17) Monthly Review

18) International Heral ld Tribune, 20-21 février 1988.

19) Economic Report of the People, op. cit.

20) Le mase, 59er vier 1988.

Wealth..." op. C22) Karl Marx, Le Capital, Livre 1, chapitre XXXIII.

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millions de dollars, soit une augmentation de 145% (23). L'étude indique que c'est dans la deuxième moitié des années 70 que s'est produite l'accélération de la concentration, c'est-àdire à partir de la récession de 1974-1975 et de l'application de la politique reaganienne. On peut sans grand risque prendre le pari qu'une étude similaire, faisant le point en 1987, confirmerait la concentration encore accrue de la fortune. Il suffit de savoir que 50% des actions sont aux mains de ceux disposant d'un revenu annuel de plus de 192 000 dollars. Ces derniers détenaient, en moyenne, en 1983, un portefeuille d'une valeur de 816 800 dollars (24). Or du début 1983 9r8T3 à octobre 1987, le Dow Jones (qui reflète le cours des actions des trente sociétés les plus réputées sur la place de Wall Street) est passé de près de 1 000 points à 2 722,42. Ces pourvus ont donc pu multiplier la valeur de leur fortune avec moins d'efforts que Jésus-Christ les petits pains.

Concentration de la richesse, stagnation relative de l'investissement productif et fièvre spéculative sont étroitement liées et ont créé - jusqu'au 19 octobre -cette atmosphère euphorique que l'évolution des revenus et du type d'emploi de la majorité des salariés était loin de justifier. Car, comme le note avec prudence Gary Burtless : "Il est difficile d'être confiant dans l'avenir des pauvres aux Etats-Unis, lorsque l'inégalité s'accroît et que la croissance du revenu moyen est si anémique" (25).

Emplois à bon marché

Cette inégalité croissante est le produit de la crise et de la restructuration profonde que connaît le capitalisme américain ainsi que des mesures prises par l'administration républicaine. Examinonsen quelques aspects.

Des revues d'économie aux éditoriaux des feuilles de boulevard, durant cinq ans, fut chanté l'hymne à la création d'emplois aux Etats-Unis. Mais on a moins parlé du type d'emplois créés par la "grande machine américaine à produire des jobs". Business Week indique qu"une étude du Joint Economic Committee (le JEC du Congrès américain) arrive à la conclusion que si quelque 9 millions de postes de travail furent créés de 1979 à 1985, 44% d'entre eux fournissaient un salaire de 7 000 dollars ou moins par an" (26). La somme de 7 000 dollars de revenu annuel est considérée comme le seuil officiel de la pauvreté pour une famille de deux personnes (par exemple, une femme et un enfant). Cette somme est établie sur la base d'un "panier de biens" qui n'a pas changé depuis le début des années 60. Il ne reflète donc pas les modifications de la consommation du revenu médian actuel des salariés. C'est donc un seuil qui représente selon les statisticiens "une mesure absolue

SPRO de privation économique". Autrement dit, avec 7 000 dollars une femme et un enfant meurent de faim. Pour preuve, la somme de 11 203 dollars était le seuil de pauvreté fixé en 1986 pour une famille de quatre personnes (un couple avec deux enfants, une femme divorcée avec trois enfants). Or, en 1982 déjà, le ministère de l'Agriculture lui-même considérait que 15 323 dollars étaient juste suffisants pour assurer un bas niveau de vie (27). En 1987, indique qu'avec 25 000 dollars, une famille de quatre "arrive difficilement au strict nécessaire".

Un des facteurs décisifs de l'inégalité accrue réside donc dans la nature des emplois créés par la "souplesse" tant admirée par les néo-libéraux de la machine économique américaine. Il est vrai que la principale élasticité est celle des salaires et des salariés qui doivent se plier en deux pour être compétitifs sur le marché. L'étude du JEC, citée précédemment, montre que le taux de croissance des emplois à bas salaires durant la période 1979-1985 est deux fois plus élevé que pendant les années 1963-1979. Il serait intéressant d'avoir le même relevé pour la période 1963-1974 (donc avant la "grande crise"). Il en découle que : "Le nombre de travailleurs à temps plein, dont le salaire ne leur permet pas d'échapper à la pauvreté, a augmenté de 30% de 1979 à 1985" (28).

La baisse des revenus des salariés est le produit d'une série de facteurs que nous ne pouvons analyser dans cet article. Toutefois, il convient d'en mentionner quelques uns. Premièrement, il s'est produit un transfert des emplois industriels vers des branches à bas salaires, à taux de syndicalisation bas ou nul, où le travail (imposé) à temps partiel ou temporaire est fort diffusé, ou bien dans lesquelles les salaires horaires très bas exigent des semaines de 60 heures, le travail le weekend, etc. Parmi ces créateurs de jobs soldés, on peut citer : les services privés de santé où les infirmières sont mal payées en rapport avec leur qualification et où 3,5 millions d'employés sur 5,5 millions sont fort mal rétribués ; les Business services (entretien et gestion d'immeubles, bureau de placement, informatique), banques et assurances où les secrétaires et caissiers à 4-5 dollars de l'heure (le salaire horaire minimum est à 3,3 dollars) font moins parler d'eux que les golden boys, mais sont plus nombreux ; la restauration, le commerce de gros, les laveries, l'hôtellerie... Les salaires de misère de ces nouveaux secteurs tendent à tirer vers le bas l'ensemble de l'échelle salariale. Deuxièmement, les 75% des nouveaux emplois créés ont été occupés par des femmes, dont les gains salariaux sont bien inférieurs à ceux des hommes. Le salaire moyen d'une travailleuse à plein temps correspond à 65% ROBB du salaire de son homologue mâle (29), ce qui ne peut qu'accentuer l'inégalité de la répartition des revenus, étant donné le nombre croissant de femmes qui entrent sur le marché du travail. Outre, le fait qu'elles sont encore cantonnées dans les branches les plus mal payées, elles subissent avec force la contrainte du travail partiel ou temporaire. Par contre, elles ont la garde des enfants en cas de divorce ou de non-mariage ! La féminisation de la paupérisation et la paupérisation de la maternité sont des traits marquants de ces huit ans de politique des défenseurs de la famille patriarcale. Troisièmement, l'orientation de concessions salariales des syndicats a contribué à abaisser les salaires réels. Le Wall Street Journal (26 juin 1987) titrait : "Les primes individuelles remplacent les augmentations de salaires et les travailleurs sont les perdants". On ne peut être plus précis et concis. La résultante de ces facteurs se traduit, par exemple, dans le déclin du salaire hebdomadaire moyen des travailleurs du privé (non-agricole) : en dollars constants (1977), il se montait à 201,78 dollars en 1972 et chutait à 168,28 dollars en avril 1987 (30).

Les néo-libéraux rétorquent : certes, ces salaires sont bas, mais des emplois ont été créés et le chômage se réduit. Quelle est la réalité ? Tout d'abord, aux 5,8% de chômeurs - quelque 7,8 millions de travailleurs - enregistrés en janvier 1988, il faut ajouter au moins 1,3 million de "travailleurs découragés", ceux qui ne cherchent pas un travail dans le mois précédant l'enquête du Bureau du travail (31) et quelque 5,5 millions de travailleurs employés à temps partiel contre leur gré, c'est-à-dire, ne trouvant pas un emploi à temps plein (32). Ensuite, la part

23) Monthly Review" 24) F. Thomas Juster : °" Stock Prices...", op.

2%) Busines Wless, 25) •2Pa avril 1987

27) America, revue catholique, ler mai 1982

28) Celomap,es daDs Amérique de Re Bas, Pres Ces Collersitaires de bancy, 1987. Collomp, M. Debouzy et S.

29) Lester Thurow 30) Internat Hd Tribune 20-2 février 1988.

31) Monthly Labor Review, mars 1987, revue du ministère du Travail.

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des chômeurs qui ont reçu une indemnité de chômage (moyenne mensuelle sur l'année 1986) est au plus bas depuis l'introduction du programme d'allocation chômage : 32,9% seulement (33) ; cela reflète le chômage de longue durée. Enfin, le type d'emplois créés est d'une très grande fragilité et nombreux seront ceux fauchés par la récession. L'hebdomadaire The Economist, qui s'est fait le chantre du "great job-generation engine" déclare maintenant avec aplomb : "Quand la récession arrivera aux Etats-Unis, le chômage pourrait bien croître de façon alarmante, lorsque les emplois qui ont surgi s'écrouleront" (34). Un dernier mythe s'effondre.

La redistribution régressive

Pour donner un coup de pouce à la dynamique de redistribution régressive des revenus, l'administration républicaine a construit un mélange détonnant de coupes dans les dépenses sociales (qui touchent prioritairement les revenus en dessous de 10 000 et 20 000 dollars par an) et de réductions fiscales régressives (la part des impôts des sociétés dans le total des recettes est passée de 12,5% en 1980 à 9% en 1985). Ceci a abouti à un transfert de richesses des pauvres aux riches : "20,2 millions de ménages les plus pauvres disposant d'un revenu de 10 000 dollars - ont perdu en moyenne 400 dollars chacun à cause des réductions d'allocations sociales, alors que le 1,4 million de ménages les plus riches - plus de 80 000 dollars - a reçu en moyenne un don de 8 000 dollars sous forme de déductions fiscales" (35).

Une belle synthèse de cette politique néo-libérale du bâton pour les pauvres et de la carotte pour les riches qui facilite l'accumulation de richesse à un pôle et la pauvreté à l'autre, mais se montre incapable de répondre aux besoins essentiels de la société et précipitera, à long terme, la stagnation en dépression.

Février 1988

32) Ibid., juin 1987,

33) Left out : The Plight of Jobless Workers in 1986, mars 1987, par le Center on Budget and Polic Priorities Washington D.C.

34) The Economist, 6 février 1988

3) En Lo mal Per and isabel Pesale, op:

Palmer and Isabel V Dream, Verso 1986, p. 234.

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