Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

Condamnation de Mordechai Vaanunu

· Inprecor n° 265, 9 mai 1988 · p. 26-27 · 1 537 mots

Palestine et Israël Écologie Paix et armements

LA COUR DE DISTRICT de Jérusalem a condamné Mordechai

Vaanunu à 18 ans de prison pour trahison et espionnage. Son avocat, Maître Avidgor Feldman déclarait être surpris par la lourdeur du verdict; ce serait plutôt la naivete d'un des meilleurs avocats du pays qui surprend : qu'espérait-il? Soit l'on admet le importante de l'opposition de gauche, et alors Vaanunu est effectivement un traître, soit on reconnaît qu'il a rendu un très grand service à l'humanité en avertissant l'opinion publique internationale, auquel cas l'ancien technicien du réacteur

Il était dès le départ plus que douteux que des juges israéliens

ISRAEL

Condamnation de

Mordechai Vaanunu

point de vue de l'Etat, soutenu dans ce cas par une panie nucléaire de Dimona mérite le prix Nobel de la Paix. optent pour la seconde option... Michel WARSCHAWSKI

E "CAS VAANUNU" bouleverse

L

bien des schémas et dépasse ce que la grande majorité de la société peut admettre, voire

Né d'une famille d'immigrants marocains très pauvres, Mordechai réussi, là ou la plupart de ses semblables ont échoué : il a pu sortir de son "destin" de Juif marocain condamné à rester dans les coulisses de la vie israélienne, et après avoir travaillé pendant 8 ans au centre de Dimona, a pu commencer des études à l'Université de Beer Sheva. Dans le cadre de ses études il a pu rencontrer des étudiants progressistes, et s'est surtout lié arabes avec lesquels il a mené des discussions passionnées. Peu à peu, il s'éloigne du consensus national. Il rejoint pour quelques semaines le Parti communiste israélien, qu'il quitte à cause de divergences politiques. Ce dernier fera, après l'arrestation de Mordechai, tout son possible pour effacer toute trace de son court séjour dans les rangs du Parti, y compris... détruire sa carte.

Mais pour Mordechai les réponses de la gauche réformiste devenaient de plus en plus insatisfaisantes et, comme il lécrivait plus tard depuis sa cellule, il n'a pas eu l'opportunité de rencontrer la gauche anti-sioniste. Pour lui, l'Etat d'Israël n'est pas réformable, ni dans les relations d'oppression et d'exploitation des Juifs orientaux, ni dans ses rapports au peuple palestinien. Un changement révolutionlui semble lointain, si ce impossible, il décide donc de quitter le pays, et se convertit même au christianisme. Cette décision choquera, même dans l'extrême-gauche, pour qui la conversion signifiait pour le moins, un déséquilibre mental. Pourtant, dans une lettre au Professeur Emmanuel Farajoun, publiée dans News From Within (1), Vaanunu s'explique. La décision de se convertir n'était pas un acte motivé par des aspirations mystiques, mais plutôt le moyen d'affirmer une rupture totale : "Quitter le judaïsme, ce n'est pas seulement quitter une religion" explique la journaliste Yael Lotan, une des porte-parole du Comité pour la défense des droits de Vaanunu, c'est quitter la tribu, l'appartenance à la collectivité". C'est là la véritable trahison de Vaanunu, celle que l'Etat israélien ne pardonne jamais.

Motivations idéologiques

You financières ?

Quand Vaanunu décide de mettre dans le domaine public tout ce qu'il sait sur la puissance nucléaire israélienne, il parachève sa rupture avec la "solidarité natio-

Men mettant l'intérêt des peuples, y compris le peuple israélien, au-dessus de toute considération nationale. En Israël, personne ne peut imaginer qu'une telle

La publication des secrets de Dimona par le Sunday Times jette un certain désarroi dans la société israélienne. Pour la grande majorité des Israéliens, il s'agit d'un vulgaire cas d'espionnage, grassement payé par le prestigieux hebdomadaire britannique ; on parle de plusieurs centaines de milliers de livres sterling ! Cette hypothèse, soigneusement entretenue par la presse sioniste, est acceptée également par la gauche : un Marocain ! Qui peut croire qu'il soit motivé par un idéal progressiste ? S'il a rompu avec la solidarité nationale, cela ne peut être que pour de l'argent !

Une analyse, même superficielle, de la manière dont Vaanunu a divulgué ce qu'il savait sur Dimona montre facilement qu'il ne s'agissait pas d'espionnage, ou de préméditation : c'est avec une certaine naïveté, que Vaanunu a dévoilé les secrets qui étaient en sa possession, photos l'appui, dans un cercle d'étude... paroisse à laquelle il s'était affilié en Australie. D'où la seconde hypothèse reprise par certains progressistes israéliens : Vaanunu est un agent du Mossad, les services secrets israéliens. Le fait est services secrets israéliens suivaient déjà Vaanunu - cela a été catégoriquement prouvé par le Sunday Times -avant même que l'hebdomadaire britannique ait publié les secrets de Dimona, et que rien, apparement, n'a été fait pour l'empêcher de continuer. Qui plus est, comment a-t-il pu prendre des photos des installations les plus secrètes d'Israël si ce n'est avec l'aide des services secrets ? L'hypothèse selon laquelle Vaanunu aurait travaillé pour le Mossad s'expliquerait par la volonté des autorités israéliennes de mettre en garde le monde arabe en rendant public l'état réel des forces nucléaires

Mettre en garde l'opinion publique

Pourtant, à moins d'être conditionné par l'idée selon laquelle un Israélien - et de plus un Juif oriental - ne trahit pas son pays, si ce n'est pour de l'argent, tout semble indiquer que Vaanunu est bien ce qu'il affirme être : un combattant de la cause de la paix, prêt à tout pour mettre en garde contre le danger que représente l'armement atomique israélien.

Et le danger est extrême, contre lequel avaient déjà mis en garde, il y a plus de 25 ans, quasiment tous les membres de la commission sur l'énergie nucléaire mise en place par le gouvernement lui-même quand il décidait de développer, avec l'aide de la France, une énergie nucléaire israélienne. Les membres de cette commission devaient d'ailleurs donner, à une exception près, leur démission pour protester contre ce qu'ils considéraient comme un projet aventuriste. Depuis lors, c'est le secret le plus absolu qui permet tous les abus : personne ne sait par exemple qui est responsable des décisions concernant le développement, voire l'utilisation du potentiel nucléaire israélien ; le parlement n'a jamais discuté de ces problèmes... puisque la bombe n'existe pas, et question avouent ne s'être jamais posé la question ! Il n'y a donc aucun contrôle, aucune commission de contrôle, ne serait-ce que sur les questions de sécurité de la population et de l'environnement. Qui plus est, Israël se refuse à signer le traité de non-prolifération de l'armement nucléaire et a toujours rejeté tout contrôle international sur ses centrales nucléaires, même de la part d'un ami aussi puissant que généreux comme les Etats-Unis.

Dans un tract distribué par le Comité pour la Défense des droits de Mordechai

1) Bulletin du Centre d'information alternative que dirige Michel Warschawski

Page 27

Vaanunu, il était dit : "De nombreuses fois le gouvernement israélien a montré qu'il ne reculait devant rien. L'armement nucléaire dans de telles mains est un danger réel pour le monde entier". Le seul moyen de lier les mains à des gens capables de détruire la centrale nucléaire irakienne, de tuer près de 150 personnes, en moins de 4 mois, parce qu'ils lancent des pierres et brûlent des pneus, d'envahir le Liban pour y faire régner les Phalanges et de laisser massacrer par ces derniers, plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, à

Sabra et Chatila, est de démasquer ses secrets afin d'alerter l'opinion publique locale et internationale. C'est le choix de

L'affaire Vaanunu n'a pas provoqué de vague d'hystérie chauvine et maccarthyste telles qu'on a pu en connaître, par exem ple, lors de l'arrestation réseau d'espionnage dirigé par Daud Turki et Udi Adiv en 1972. La surprise a rapidement fait place à l'indifférence générale. Ceci reflète les mutations profondes de la société israélienne et l'affaiblissement net de la propagande sécuritaire et de ses effets sur la société. Il en va évidemment tout différemment pour la classe politique et les médias, qui ont fait front uni contre la "trahison", la gauche sioniste se mettant une fois de plus aux avant-postes de la défense du nucléaire et

Mais si Mordechai Vaanunu a voulu réveiller la société israélienne, moins une partie d'entre-elle, sur les dangers que représente l'armement nucléaire israélien, il a échoué dans son entreprise. Si Mordechai Vaanunu a reçu le prestigieux prix Nobel de la Paix alternatif, c'est à la solidarité internationale qu'il le doit, et certainement pas au mouvement anti-nucléaire qui est inexistant

Certes, pour la première fois en Israël, des centaines de personnes, y compris certains intellectuels de renom, se sont mobilisés en défense de Vaanunu dont l'enlèvement à Rome, tout autant que ses conditions de détention draconiennes sont de véritables scandales. La campagne menée par le Comité pour la Défense des droits de Vaanunu, pour un procès public et des conditions de détention normales -fin de l'isolement total dans lequel il se trouve, arrêt des brimades, droit de rencontrer sa fiancée - a eu un certain écho dans les médias et a permis de faire entendre le point de vue de la victime après que les autorités aient monopolisé l'information au mépris des droits les plus mentaires d'un inculpé. Mais ce pourquoi Mordechai Vaanunu a été prêt à prendre aujourd'hui 18 ans de prison, à savoir la dénonciation du danger nucléaire israélien parmi ceux qui seront ses premières victimes, reste encore à faire. Il en va de l'avenir de la nation israélienne, ce qui pèse de peu dans le choix des dirigeants

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