MEXIQUE à l'horizon
LE 6 JUILLET PROCHAIN se dérouleront les élections générales au Mexique : tous les postes de gouverneurs et la présidence de la république seront renouvelés. Mais cette année, la situation est un peu particulière : le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir, est en crise et divisé. Inprecor a rencontré Sergio Rodriguez, dirigeant du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), section mexicaine de la IVe Internationale.
NPRECOR : La grande nouveauté des élections mexicaines qui se dé rouleront le 6 juillet prochain, c'est
_la crise politique ouverte du PRI, dans un contexte de crise économique. Comment le PRT analyse-t-il la situation ?
- SERGIO RODRIGUEZ : Certains veulent réduire la crise que vit le pays à une simple crise économique, mais nous pensons quant à nous, qu'il s'agit de quelque chose de plus profond, qu'il existe une crise de tout le système de domination mis
Ce système de domination est entré en miques de la bourgeoisie et de l'impérialisme pour le Mexique, notamment en ce qui concerne le rôle échu à la bureaucratie syndicale, aux formes d'organisation de la paysannerie au Mexique.
L'Etat qui apparaît après la révolution mexicaine, est perçu comme tel, comme l'émanation de la révolution, par une bonne partie de la population mexicaine.
De fait, la révolution a combiné différents aspects. Si elle a garanti le développement de la bourgeoisie, elle a également institutionnalisé de nombreuses conquêtes du mouvement de masse, en particulier le mouvement paysan révolutionnaire. Par exemple, l'article 123 de la Constitution établit un contrôle ouvrier sur la production, le droit de grève, la journée de huit heures, une sorte d'échelle mobile des salaires, etc. Sur les questions agraires, les paysans peuvent par exemple être propriétaires de la terre de façon communautaire depuis des générations entières. Aujourd'hui la bourgeoisie comme l'Etat, pensent que ces éléments ne servent plus à rien, qu'il est nécessaire de changer toutes les lois du travail, transformer la tenure de la terre pour favoriser l'agro-industrie, c'est-à-dire favoriser la petite propriété privée. Cette modification implique qu'aux trois millions de paysans sans terre que nous avons aujourd'hui, viendraient s'en ajouter quatre ou cinq millions supplémentaires, ceux qui seraient touchés par cette mesure.
Le point de départ de la bourgeoisie, c'est que la productivité mexicaine a toujours été l'une des plus basses du monde. Le Mexique a donc besoin de profonds changements. La revue Newsweek a publié un article sur le projet du candidat du PRI, Carlos Salinas de Gortari, dans lequel il explique qu'il s'agit là d'une espèce de perestroïka à la mexicaine, à travers laquelle on va changer un autre système politique aussi vieux que celui de l'URSS.
C'est là le plan à long terme de la bourgeoisie, mais le problème pour eux, c'est qu'il n'est pas tout à fait identique de faire un plan de ce type sous une dictature militaire, sans consensus social, et de le faire dans un système dont la base fondamentale, c'est justement le consensus social. Avec cette politique, ce consensus social se rompt engendrant une série de problèmes à l'intérieur du PRI. Une nouvelle génération de dirigeants du PRI est apparue, celle qui veut mettre en place cette politique. Ce n'est pas un hasard si le candidat du PRI a 37 ans, et qu'il déplace toute une vieille génération de politiciens du PRI, très liés à la corruption, anti-démocratiques, mais ayant également des racines populaires, liés aux organisations de masse paysannes, syndicales, etc. Tous ces secteurs sont aujourd'hui perçus comme de "vieux dinosaures" qui ne sont pas "modernes", et qui doivent être mis de côté pour laisser la place à une nouvelle génération de gens qui ont fait leurs études aux Etats-Unis, leurs doctorats à Harvard ou ailleurs, et qui ne viennent pas directement des organisations sociales traditionnellement contrôlées par le PRI.
En dernière instance, ce phénomène reflète, comme je te le disais, une crise de domination politique au Mexique, le début de la fin du consensus social mexicain. Voilà pourquoi c'est très important, car ce qui a permis au régime cette stabilité dont il a profité tant d'années, c'est de s'être présenté devant le peuple comme l'héritier de la révolution. En remettant cela en question, il remet également en question cette image devant les masses. De fait, il y a des commentateurs politiques au Mexique qui suggèrent que, de la même manière que Miguel Aleman avait changé le nom du parti - qui sous Cardenas s'appelait Parti de la révolution mexicaine - et lui donna son nom actuel de Parti révolutionnaire institutionnel, Salinas de Gortari devrait faire une autre modification en l'appelant Parti modernisateur institutionnel, ou quelque chose de ce goût là, parce qu'il perd chaque fois plus cette identité vis-à-vis de la révolution mexicaine.
• C'est dans ce contexte, qu'apparait le "courant démocratique du PRI, avec un personnage d'une haute valeur symbolique, puisqu'il est le fils de Lazaro Cardenas, Cuauthémoc. parle même au Mexique de l'apparition d'un nouveau "cardénisme". Pourrais-tu nous expliquer ce que signifie au Mexique le cardénisme ? (1)
- Le "cardénisme" fait référence au dernier gouvernement qui fut clairement identifié par les masses, non seulement comme représentant, mais poursuivant la révolution mexicaine. Lazaro Cardenas arrive à la présidence en 1934, il y restera jusqu'en 1940 ; ce fut réellement le grand modernisateur de la politique au Mexique. Il a modifié tous les mécanismes de contrôle sur les masses. Avant lui existait le Parti national révolutionnaire, fondé par Plutarco Elias Calles qui, s'il était parvenu à institutionnaliser la révolution, n'était pas encore parvenu à faire une politique de masse, une politique de contrôle des masses par l'Etat. Voilà pourquoi l'on dit qu'il existe une politique de masse du "cardénisme". Cardenas parvint à ce que la majeure partie des organisations ouvrières, paysannes, les couches moyennes, entrent dans le Parti de la Révolution mexicaine. Trotsky utilise une formule pour définir ce qu'était le parti de Cardenas, disant que c'était un "parti front populiste", car, effectivement, à l'intérieur de ce parti, il y avait à la fois des travailleurs, des paysans, des secteurs de la bourgeoisie etc., et il menait à la fois une politique antiimpérialiste très radicale et un projet de consolidation d'un pacte social entre les classes.
1) Sur le "cardénisme", voir l'article sur le Mexique dans le Cahier d'Etudes et de Recherches numéro 5 : "le populisme en Amérique Latine". 1987.
PARIIDO RE Le "cardénisme" a marqué la conscience des travailleurs au Mexique, parce qu'il a mené à bien une série de mesures importantes, qui a permis des conquêtes pour le prolétariat et la paysannerie mexicaine. Les plus importantes furent celles priation des terres où était cultivé le coton dans le nord du pays, à une époque où le coton avait une grande importance sur le marché international. Ces terres appartenaient entièrement aux Etats-Unis. Ce fut l'expropriation la plus importante que Ion ait connue au Mexique, elle a bénéficié à environ 60 000 familles et prit une grande signification, parce que les propriétaires fonciers, les latifundistes, les gardes-blanches, s'y opposèrent, utilisant paysans pour défendre la terre.
D'autre part, en 1938, lors d'une grève des travailleurs du pétrole pour la formation d'un syndicat national et pour la signature d'un contrat collectif, Cardenas proposa la nationalisation du pétrole qui eut une signification historique centrale pour le Mexique. Ce fut un affrontement de l'ensemble de la nation contre l'impérialisme, à tel point qu'on recommença à parler de la possibilité d'une nouvelle invasion du Mexique par les pays impérialistes, et provoqua une mobilisation impressionnante. Les gens amenaient leurs pauvres biens, poules, perroquets, etc., au Palais gouvernemental pour les donner au gouvernement et aider à payer la dette pétrolière.
En général, Cardenas donna de nombreuses terres à la paysannerie, soutint l'organisation du mouvement ouvrier pour la formation de la Confédération des travailleurs mexicains (CTM), etc. Au niveau international, il joua également un rôle très important, car ce fut le gouverement qui appuya le plus ouvertement la République espagnole en 1936, beaucoup plus que T'URSS ou la France. Concrètement, dans le cas du Mexique, les brigades internationales pouvaient compter sur lappui du gouvernement, qui appela même à la formation de ces brigades. A la fin de la guerre, en 1939, il mit de nombreux navires à disposition pour le transport des réfugiés permettant ainsi à un grand nombre d'enfants espagnols d'arriver au Mexique. Il donna aussi asile à Trotsky en 1938, et il existe même une lettre de Cardenas où il explique des choses très in-
ABAJO •LA •AUSTERIDAD
"PRISTA :
TRABAJADOR "A bas l'austérité du PRI", manifestation du PRT (DR) téressantes. Il explique que dans cette période où il y a le fascisme en Allemagne et le stalinisme en URSS, où le monde entier connaît une défaite du mouvement ouvrier, au Mexique le mouvement de masse progresse. Ce fut un moment cù existè-rent même des possibilités d'une transformation sociale, vu le niveau de radicalisation qu'avait le mouvement de
Ainsi donc, Cardenas développa une politique assez progressiste et anti-impérialiste. Toutefois, il y eut une autre facette de la politique de Cardenas, que Trotsky expliquait très bien quand il parlait des deux aspects du cardénisme. Car en même temps qu'il effectuait la natiodu pétrole, il contrôle totalement anti-démocratique de l'Etat sur les masses, en intégrant de façon forcée les syndicats à l'intérieur du parti. Cela a eu plus tard des conséquences impressionnantes, car par la suite, quelqu'un voulait travailler dans une usine, non seulement il devait signer son entrée dans l'usine mais aussi dans le parti et on lui décomptait automatiquement du salaire la cotisation au parti. Il mit également en place l'alinéa "B" de l'article 123 de la Constitution (reconnaissance du droit de grève) par lequel il prive du droit de grève environ 4 millions de Mexicains, travailleurs au service de l'Etat, parce que Cardenas pensait que l'Etat était révolutionnaire et il disait : "Si l'Etat est révolutionnaire, s'il y a des travailleurs au service de cet Etat, nous ne pouvons pas donner le droit de grève à ces travailleurs, car cela déstabiliserait l'Etat révolutionnaire". Et ainsi, jusqu'à aujourd'hui, les travailleurs de l'Etat n'ont pas le droit de
Dans le même ordre d'idée, il a empêché que la CTM unifie les ouvriers et les paysans. Et surtout, il a créé toute cette image, qui pèse d'un grand poids dans la conscience des travailleurs, de l'arbitrage, d'un Etat arbitre entre les classes. Un Etat qui, chaque fois qu'il y a un conflit, se considère au-dessus des protagonistes et dont les décisions sont sans appel. C'est la loi dans les conflits syndicaux et agraires, ce qui projette l'image d'un Etat qui est au-dessus des classes. Pour comprendre la force de cette image, il faut revenir au conflit pétrolier. En réalité, les travailleurs n'avancèrent jamais la nationalisation du pétrole, mais seulement le contrat collectif. Si bien que quand Cardenas décida la nationalisation, cela apparu aux yeux des masses, non comme le produit de leur lutte, de leur mobilisation, mais comme une grande concession de l'Etat.
Les gouvernements suivants nuancèrent, modifièrent le système. Mais ce que veut faire aujourd'hui Salinas Gortari, ce n'est ni modérer ni nuancer, sinon ôter tout ce qu'il y avait de cardéniste dans l'Etat mexicain. Concrètement, la bureaucratie syndicale, la terre, l'article 123, les contrats collectifs, etc., et c'est pourquoi apparaît de nouveau un courant qui se nomme "cardéniste". C'est un courant qui se sent totalement déplacé à l'intérieur du PRI et qui pense, de son point de vue, que ce changement ne va qu'entraîner un processus de radicalisation et un niveau supérieur d'affrontement avec l'Etat. Dans beaucoup de sens, le projet néo-cardéniste est un effort pour essayer de rétablir le consensus social, une politique de masse de l'Etat mexicain, pour essayer de canaliser de nouveau les masses
•Il y a une curieuse contradiction dans ce que signifie le courant démocratique du PRI. D'une part, il veut apparaître comme moderniste, et il est ainsi perçu par des secteurs de la société : il a une capacité d'attraction sur certaines couches intellectuelles "désenchantées" de la gauche, voisine du phénomène de "changement réaliste" qu'ont pu représenter en Europe certains partis sociaux-démocrates. D'autre part, Cardenas défend le maintien des structures et des méthodes politiques traditionnelles, considérées aujourd'hui comme dépassées par la bourgeoisie mexicaine, alors que le candidat officiel du PRI se fait le héraut de la "modernisation" économique bourgeoise. Comment évolue-t-il dans cette "contradiction apparente" ?
- La contradiction est double. Salinas de Gortari veut appliquer la modernisation capitaliste sans faire de processus de démocratisation, c'est-à-dire, avec les vieilles structures politiques, parce qu'il n'en a pas d'autres. Et Cardenas, dont le discours ne comporte jamais le mot "modernisation" comprend que certains changements doivent être opérés pour assurer la continuité des structures politiques tradition-
Il existe de larges secteurs populaires, voire des secteurs de la bourgeoisie, à qui les propositions de Cardenas apparaissent comme socialistes. La bourgeoisie mexicaine est très divisée sur cette question. Cardenas-père créa également un syndicat patronal, la CANASINTRA, qui organise les secteurs de la petite et moyenne industrie. Ces secteurs sont totalement opposés au projet de modernisation de Salinas de Gortari, car ce projet implique l'entrée dans le GATT, l'ouverture au capital étranger, l'exportation de marchandises produites dans les maquiladoras (entreprises de montage), etc. C'est un projet qui bénéficie au capital le plus intégré au capita-
lisme financier impérialiste, mais qui conduit purement et simplement à la banqueroute la petite et moyenne industrie. Le problème qui naît de cette contradiction est très complexe, parce que Cardenas n'a pas exprimé clairement quel serait son programme économique. Pour l'instant, la seule chose qu'il fasse, c'est s'approprier tout le poids de la tradition cardéniste : c'est le retour au vieux nationalisme. Là gît le problème, car tout le monde comprend que, du point de vue de la bourgeoisie, la modernisation et le changement sont nécessaires. Mais le projet de Cardenas, le retour à l'idéologie des années 30 et 40.
Nous pensons quant à nous, que Cardenas ne révèle pas encore ouvertement l'ensemble de sa vision du pays. Pour le moment, il se consacre uniquement à organiser ses forces à partir de l'idéologie cardéniste. Mais quel sera son programme à plus long terme, ce n'est pas encore très clair.
• Dans ce processus d'organisation des forces, on a l'impression que Cardenas a obtenu quelques succès, non seulement à l'intérieur du PRI, ce que l'on pourrait considérer comme normal, mais aussi à l'intérieur de la gauche. Est apparu un mouvenent d'appui à Cardenas même dans la gauche, y compris la gauche la plus radicale, ce qui a affecté dans une certaine mesure le PRT. Quel est l'effet réel de ce phénomène ? Comment nous-a-t-il affectés ?
- Cuauthémoc Cardenas répète l'expérience de son père. D'un côté, il capte un secteur du PRI qui en a assez de cette politique de modernisation et de ce processus de perte de popularité et d'effritement du consensus social que le PRI avait garanti, et qui voit dans le néo-cardénisme le moyen de s'exprimer politiquement et, d'un autre côté, il capte des secteurs en dehors du PRI, y compris dans la gauche radicale. Effectivement, il y a même certains militants de notre parti, cinquante environ, qui ont vu dans le néo-cardénisme une grande possibilité de changer le rapport des forces. Ce n'est pas une chose facile à critiquer, car elle a une base réelle. Il existe effectivement des secteurs importants du peuple mexicain qui sont las du PRI, et cette lassitude ne peut pas être encore canalisée par la gauche socialiste. Si l'on a beaucoup progressé, car il est indubitable que la gauche socialiste a progressé, si nous comparons avec sa situation de 1968 à 1975, mais il est également certain qu'elle n'est pas perçue comme un projet alternatif de pouvoir au PRI. D'autre part, il est évident que le cardénisme de Cuauthémoc comporte tout un élément d'illusion pour d'importants secteurs des masses qui pensent qu'il est à même d'infliger une défaite au PRI.
Les camarades qui viennent de former le Mouvement vers le socialisme (MAS), nom du regroupement de tous les secteurs
PRT provenant de la gauche révolutionnaire qui soutiennent Cuauthémoc Cardenas, se veulent un pont entre la conscience nationaliste, cardéniste, des masses, et le projet socialiste. Mais, en réalité, la position que prennent ces camarades pourrait se résumer dans la formule suivante : 99% d'appui à Cardenas et 1% de critique. Il ne font aucune distinction entre la dynamique du mouvement qui soutient Cardenas et sa direction, le projet politique de la direction cardéniste. Or, ce que les masses ressentent en entendant et en voyant Cardenas, est totalement différent de que veut Cardenas par rapport à ce mouvement de masse. C'est là où les choses sont compliquées. Les secteurs politiques qui dirigent le courant cardéniste savent que Cuauthémoc ne va pas gagner les élections, car aujourd'hui au Mexique, il est impossible de battre le PRI sur le terrain électoral : la fraude électorale garantit la victoire. Cardenas cherche à créer un mouvement de masse suffisamment important pour qu'il constitue une force politique capable d'empêcher la modification de l'ensemble de l'Etat en place. Il veut freiner les modernisateurs avec ce mouvement, faire en sorte qu'ils n'aient pas les mains libres pour changer la structure syndicale, paysanne etc., et ensuite entamer avec eux une négociation sur la base d'un rapport de forces favorable, situation que les cardénistes n'avaient pas quand ils étaient à l'intérieur du PRI, car dans ce parti, personne ne bouge sans l'assentiment du président de la République. Le cardénisme exprime donc un mouvement de masse qui va lui être utile pour négocier avec l'Etat. Ce résultat de cette négociation ne peut être que le rétablissement du pacte social, à partir de la canalisation de la radicalisation des masses vers un projet de simple pression pour empêcher le processus de transformation bourgeoise de l'Etat mexicain.
• Lapparition du cardénisme et sa capacité d'attraction populaire créent des problèmes pour le PRT mais aussi pour le Parti mexicain socialiste (PMS) (2) qui présente son propre candidat dans la campagne électorale. Je pense que vous pouvez apparaître comme "diviseurs" face à la candidature "utile" que représente Cardenas face au PRI. Dans ces conditions-là, comment se campagne du avec Rosario à la présidence Comment les couches populaires Vous perçoivent-elles ? - Les camarades du PRT qui ont décidé d'appuyer la campagne de la candidature de Cardenas et qui ont formé le MAS, avec des camarades d'autres organisations, qui proviennent notamment de l'Organisation de la gauche révolutionnaire-Ligne de masse (OIR-LM) d'origine maoïste, affirment que la décision du PRT et du PMS, en décidant de ne pas soutenir Cardenas, isole la gauche socialiste des masses.
En réalité presque tout le monde reconnaît au Mexique, et je crois, même ces camarades-là, que toutes les campagnes rencontrent un succès de masse.
Je vais prendre un exemple. Il y a eu un meeting à La Laguna, d'environ 60 000 paysans qui ont reçu Cardenas comme on reçoit un héros révolutionnaire. La veille, ces mêmes gens avaient été contraints d'assister à un meeting de Salinas de Gortari et ils le reçurent en lui lançant de l'eau bouillante, allant jusqu'à se battre avec les militants du PRI. Et pourtant, le lendemain ils allaient tout heureux meeting de Cardenas. Nous disons que ce meeting est un pas en avant, et nous ne devons pas avoir une vision sectaire par rapport à cette réunion, parce que ceux qui y assistaient, sont en train de rompre politiquement avec le PRI. Bien sûr, nous pensons que la direction de ce mouvement est bourgeoise, nationaliste, réformiste. Mais la dynamique est totalement positive. Pour te donner une idée, les femmes disaient à Cuauthémoc Cardenas que si cette fois encore, le résultat réel du scrutin n'était pas respecté par le gouvernement, il fallait reprendre les armes. Bien entendu, Cardenas appelait au calme, disait qu'il ne fallait pas se radicaliser.
Dans le passé récent, il y a eu des mouvements comme celui de "la tendance démocratique" du syndicat des électriciens, dans les années 70, qui ont évolué vers la gauche, parvenant même à des conceptions socialistes, mais qui ensuite sont passés sur des positions nationalistes, pour finalement se retrouver dans le PRI. Nous assistons à une évolution du même type : un mouvement indépendant, qui avait rompu avec l'Etat, qui avait déjà une vision socialiste, et se trouve aujourd'hui canalisé vers le cardénisme. En réalité, des groupes comme le MAS, au lieu d'être
2) Le PMS est issu de la fusion en 1987 du PSUM (PC mexicain) et d'un parti nationaliste, le Parti Mexicain des travailleurs (PMT). Voir Inprecor numéro 246 du 6 juillet 1987.
un pont pour amener les masses en direction du socialisme, sont un pont pour mener les socialistes vers le cardénisme.
Pour toutes ces raisons, même s'il existe effectivement de grands risques d'isolement, nous sommes convaincus que nous devons continuer d'avancer dans le processus de construction d'une force révolutionnaire autonome et indépendante, pas indépendante et autonome vis-à-vis des masses cardénistes, mais vis-à-vis de l'Etat. Nous pensons que nous devons prendre des initiatives en direction de ces couches populaires qui se tournent vers Cardenas, que nous devons faire des propositions concrètes de lutte à ces secteurs cardénistes, sur des points comme les salaires, les conventions collectives, la dette extérieure, etc., en comprenant que non seulement il faut s'adresser à masses cardénistes, mais également à leur direction. Mais c'est seulement si nous parvenons à créer une force de masse organisée, autonome et indépendante, que pourra s'établir réellement un dialogue
C'est pourquoi nous cherchons à créer une force indépendante et autonome. Nous avons déjà beaucoup progressé sur cette question. Ainsi, après le tremblement de terre de 1985, s'est organisée la Coordination unique des victimes du séisme (CUD). Beaucoup de ceux qui étaient dans cette coordination n'avaient jamais fait de politique, et beaucoup militaient même dans le PRI. Récemment, la majeure partie des organisations de la CUD ont décidé d'appuyer Rosario Ibarra et le PRT, et participent activement à la campagne. Nous parlons d'une organisation qui regroupe entre 80 et 90 000 personnes, pour la seule ville de Mexico. Pour nous, c'est une démonstration palpable du caractère erroné de cette analyse selon laquelle les masses tout entières vont passer par une conscience nationaliste avant de parvenir à une conscience socialiste.
Nous sommes conscients que la situation est compliquée, mais nous croyons aussi qu'elle est meilleure que jamais. Parce que nous pensons que cette crise du PRI va être si importante qu'elle va créer des problèmes même à Cardenas. que, par exemple, s'il accepte la fraude électorale, s'il accepte de rentrer dans une négociation dans ces conditions, il est possible que d'importants secteurs de masse cardénistes rompent.
La différence entre Cardenas père et Cardenas fils, c'est que le père avait offert des choses concrètes aux masses. Mais ce n'est plus le cas. Nous sommes dans une période de crise économique.
Peux-tu nous donner, pour conclure, quelques éléments sur la pagne de Rosario Ibarra et du PRT ?
- Cette campagne est un peu spéciale. Nous pensons qu'il est impossible de faire une campagne de routine, de meetings, etc. La radicalisation est très forte au Mexique, le mécontentement populaire aussi. En fonction de cela, nous avons décidé de faire une campagne qui aborde les questions de fond. Nous pensons qu'il est insuffisant de faire des appels à battre le PRI dans les urnes, mais que c'est un bon moment pour expliquer aux gens ce que signifie le processus d'organisation autonome et indépendante des masses, au-delà de la période électorale. En consé quence, nous avons décidé de faire une campagne où nous puissions profiter de ce niveau de radicalisation et de combativité, afin de nous axer en fonction des luttes de masses qui se déroulent. Dans beaucoup d'endroits, nous avons occupé des locaux gouvernementaux, les bureaux du service des eaux, de l'électricité, de la voirie pour poser les problèmes qui existent dans les quartiers populaires. Nous avons occupé des locaux d'entreprises de distribution pour protester contre le piètre approvisionnement de la ville de Mexico. La police et l'Etat ont dit que ces occupations sont illégales, qu'elles n'ont rien à voir avec une campagne électorale en tant que telle, parce que nous ne nous contentons pas d'appeler à voter.
Et, effectivement, ce n'est pas pour nous l'élément clé. L'élément clé, c'est de partir du niveau d'organisation de la population, des luttes qu'elle mène concrètement, et utiliser la campagne pour avancer sur ces questions. Si un quartier populaire lutte pour avoir l'électricité, nous allons dans ce quartier, et avec les gens, nous occupons les locaux de la compagnie électrique et nous exigeons avec eux que l'électricité soit installée réellement. Et nous avons obtenu des succès. Pareil pour les occupations de terre, les
L'idée que nous avons, c'est de faire une campagne radicale, qui aide au processus d'organisation et qui soit également utile pour les luttes que mènent les gens. Nous pensons que la campagne donne de très bons résultats. Nous avons fait des meetings, y compris dans des petites villes, où nous avons réuni deux à trois mille personnes. Pour le seul Etat de Sonora, à la frontière avec les Etats-Unis, dans l'ensemble de nos meetings, nous
Rosario Ibarra (DR)
avons réuni entre 15 et 18 000 personnes. Dans l'Etat de Tlaxcala, qui est le plus petit du pays, nous sommes parvenus à réunir 5 000 personnes; à Puebla, 12 000. A Mexico, nous avons fait des meetings, comme celui de l'enregistrement de la candidature, qui a rassemblé quelque 20 000 personnes, et où la CUD a pris une large part.
Donc, du point de vue de la mobilisation, nous avons réussi davantage jusqu'à maintenant, que ce que nous avons fait dans toutes les précédentes campagnes électorales. Nous avons calculé que nous avons réussi à mobiliser, en un mois et demi de campagne, entre 80 et 90 000 personnes, et il nous reste encore trois mois de campagne. Nous avons le projet de faire un grand meeting central à la fin, pour prouver qu'il existe un large mouvement autonome, indépendant, qui est une grande force dans ce pays. Nous pensons réunir dans ce meeting peut-être plus de 50 000 personnes dans la ville de
Dans le même temps, dans cette situation de crise de l'Etat mexicain, nous voulons faire progresser la conscience de la population sur ce que signifient les élec tions. Nous pensons que la fraude électorale va être énorme cette année, plus importante encore que par le passé, elle va porter sur des millions de votes. Et nous pensons que c'est à ce moment-là que les vont s'éclaircir entre les rentes forces politiques du pays. Nous nous préparons à cet événement, car nous pensons que ce sera le moment de l'action, d'un grand mouvement civique, afin de ne pas permettre à la droite de s'arroger la défense de ce droit démocratique élémentaire : voter pour qui l'on veut. Car si la droite prend en charge cette question et parvient à s'identifier avec la conscience démocratique des masses, nous pourrons perdre tout ce qui a été acquis dans les luttes
Nous pensons que le PRT doit devenir le promoteur central de la lutte contre la fraude électorale. Ainsi, dans chaque meeting, dans chaque réunion, nous expliquons la signification de la fraude électorale et nous préparons les gens à cette grande lutte qui aura lieu au Mexique après le 6 juillet. Et ceci, indépendamment du fait que le PRT lui-même soit ou non victime de cette fraude. C'est là où la candidature de Rosario Ibarra est d'une grande signification, par ce qu'elle représente dans les libertés démocratiques et la lutte pour la démocratie au Mexique. Et en même temps, c'est là le point faible de la candidature de Cardenas, car il fut gouverneur du PRI dans l'Etat de Michoacan, et lui-même a trempé dans la fraude électorale. Son second, Porfirio Muñoz Ledo, fut président du PRI dans cet Etat, autrement dit, il était chargé de mettre en pratique cette fraude pendant des années. Lui-même le reconnaît. Ils n'ont pas le crédit moral pour
Propos recueillis par Miguel Romero Le 26 mars 1988