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POLOGNE
LA RÉVOLTE
ETUDIANTE
EN OCTOBRE 1956, un grand mouvement de masse, dont la colonne vertébrale étaient les conseils ouvriers et la jeunesse étudiante, amenait Wladyslaw Gomulka à la tête du parti communiste polonais, le POUP. La nouvelle équipe bureaucratique au pouvoir devait démanteler rapidement les conquêtes les plus avancées de cet Octobre polonais, comme le nommaient ses acteurs. Arthur WILKINS
IX ANNEES PLUS TARD, le dynamisme initial du régime est épuisé. le développement économique s'essouffle, le niveau de vie des masses baisse. Le spectre de la crise socio-économique apparaît. Il n'est jusqu'à l'ombre des conquêtes d'Octobre qui ne soit effaçée. Le régime devient chaque jour plus rigide. Les derniers éléments "libéraux" sont éliminés. Sous prétexte de lutte contre le "révisionnisme" le contrôle idéologique sur la culture et la science devient insupportable. Des conseils ouvriers, il ne reste que le nom. La bureaucratie tend à se décomposer en fractions rivales. Les échos de la scission du "mouvement communiste international", de la révolution cubaine, de la guerre de libération du peuple vietnamien, se heurtent aux carcans idéologiques.
Opposition de gauche à l'université
Autour de Jacek Kuron et Karol Modzelevski, apparaît une opposition de gauche à l'université de Varsovie. En mars 1965, ses animateurs lancent la fameuse Lettre ouverte au POUP, dans laquelle ils avancent un programme de révolution anti-bureaucratique et de démocratie socialiste des conseils ouvriers. Bien qu'ils soient défendus par les intellectuels les plus éminents, ils sont condamnés à la prison. Mais leurs jeunes camarades, que la bureaucratie appelera ensuite les "commandos", continuent d'agir. Ils organisent à l'université un débat sur le bilan d'octobre 1956. Pendant ce débat, l'un des plus prestigieux intellectuels de la génération militante de 56, le professeur Leszek Kolakowski, démontre que le régime de Gomulka a trahi les idéaux de l'Octobre polonais. Il est expulsé du POUP. Beaucoup d'intellectuels du POUP protestent contre son expulsion. L'opposition gauche à l'université de Varsovie s'amplifie. Aux "commandos", s'ajouter quelques groupes politiques attirés par le les positions du PC italien. En juin 1967, coïncidant avec la "guerre des Six jours" entre les Etats arabes et Israël, et s'adressant au congrès des syndicats, Gomulka dénonce l'existence d'une "cinquième colonne sioniste" en Pologne. Même si la phrase sera éliminée dans la version éditée de son discours, des secteurs influents de la bureaucratie s'en emparent immédiatement.
La stérilisation culturelle
Depuis novembre 1987, le Théâtre national de Varsovie représente Les Aieux, pièce dramatique d'une puissante dénonciation des régimes despotiques. Cette pièce fut écrite au début du XIXe siècle par le grand poète polonais Adam Mickiewicz. Ce spectacle se transforme immédiatement en événement culturel de première importance. La dénonciation du tsarisme faite par Mickiewicz reçoit les applaudissements frénétiques du public. Pour Gomulka et ses acolytes, il ne fait pas de doute qu'il s'agit là d'une manifestation anti-soviétique. Ils interdisent la poursuite du spectacle. Cette décision produit un choc. Le 30 janvier 1968, après la dernière représentation, les étudiants protestent devant le monument à Mickiewicz, contre cette grossière atteinte à la culture nationale. Plusieurs d'entre eux sont arrêtés, parmi lesquels Adam Michnik et Henryk Szlajfer, militants du groupe politique dirigé par Kuron et Modzelewski.
Le 16 février, 3 000 étudiants envoient une lettre à la Diète, le parlement polonais, dans laquelle ils exigent que Les Aïeux soit de nouveau représentée. Le 29 février, la section de Varsovie de l'Union des écrivains proteste contre l'écrasement et la stérilisation de la vie culturelle. Le 4 mars, le ministre de l'Enseignement supérieur ordonne d'expulser Michnik et Szlajfer de l'Université. Cette décision provoque une brusque mon-
ATTENTION la radio ment | tée de la tension politique à l'Université de Varsovie.
Les "commandos", réunis dans l'appartement de Kuron, décident d'appeler les étudiants à un meeting de protestation le 8 mars. Ce jour-là, des milliers d'étudiants défilent pacifiquement sur la place de l'université, en défense de Michnik et Szlajfer, et en revendiquant les libertés démocratiques. D'importantes forces de police entourent les étudiants. A l'annonce qu'une délégation des protestataires sera reçue par les autorités universitaires, le meeting se termine en chantant l'Internationale et la foule commence à se disperser. C'est à ce moment que la police, renforcée par les unités anti-émeutes des ZOMOS, intervient brutalement. Beaucoup d'étudiants sont frappés jusqu'à évanouissement ; ceux qui fuient sont poursuivis dans les rues de la ville. Une vague d'arrestation s'abat. Kuron et Modzelewski sont parmi les premiers arrêtés.
Apparition des comités de grève
Le samedi 9 mars, les étudiants de l'Ecole polytechnique de Varsovie se rebellent. Après un meeting, ils descendent massivement dans la rue pour protester contre la version mensongère des événements de la veille, donnée par les médias. Ils scandent "La presse ment", "Il n'y a pas de pain sans liberté", "Les ouvriers avec nous". Ils entonnent l'hymne national et l'Internationale. Après un dur affrontement avec la police, ils se retranchent dans l'Ecole où, armés d'extincteurs, ils repoussent les assauts policiers. A partir du lundi, dans un acte instinctif de solidarité avec ses camarades de Varsovie, la jeunesse étudiante se soulève dans toutes les villes universitaires du pays. Les meetings se transforment en grèves avec occupation des facultés. Des comités de grève et des conseils de délégués étudiants sont élus. A Varsovie, Cracovie, Gdansk, Poznan et autres villes, les affrontements
de rue sont très violents, et parfois, des groupes de jeunes ouvriers en sont partie prenante. Mais, en règle générale, la classe ouvrière reste passive. Une délégation étudiante, envoyée à l'aciérie de Nowa-Huta, ne parvient pas à obtenir la solidarité des ouvriers. Dans les usines, la bureaucratie recrute les ouvriers pour les "réserves volontaires" de la police et autres "milices", afin de réprimer les étudiants. Certains participent à la répression, d'autres désertent quand ils se rendent compte pourquoi on les a mobilisés. Face à la bibliothèque universitaire de Lodz, la "milice ouvrière" entoure les étudiants, empêchant ainsi la police d'attaquer. Dans les milieux intellectuels, la solidarité avec les étudiants est très large. A la Diète, seul le groupe catholique indépendant Znak proteste contre la répression. Ce n'est que le 21 mars que la hiérarchie catholique fera entendre sa VOIX.
La révolte se politise rapidement. Les masses étudiantes ne protestent pas seulement contre la répression, mais exigent que les personnalités du régime responsables de la répression, soit châtiées. Elles ne dénoncent pas simplement les mensonges de la presse officielle, mais veulent une information honnête dans les médias. Elles revendiquent également la liberté d'expression, de publication, de réunion, de manifestation et d'association, ainsi que la liberté de création culturelle et de recherche scientifique, l'abolition du monopole d'information et de la censure préalable. Elles accusent la direction du POUP de mener une politique qui freine le développement socio-culturel du pays et conduit à la crise économique. Elles protestent contre le fait que l'immense majorité des citoyens n'a aucun pouvoir sur les décisions économiques et politiques. Elles exigent la démocratie socialiste. Elles expriment leur solidarité avec le mouvement pour les réformes démocratiques en Tchécoslovaquie. "La Pologne attend Dubcek", scandent-on dans les manifestations. Le vent du Printemps de Prague souffle sur les universités occupées.
La campagne antisémite
La bureaucratie ne se cantonne pas à la répression policière. Elle se lance à fond dans une campagne idéologique d'envergure. La révolte - explique-t-elle - est due à une conspiration des forces anti-socialistes ("révisionnistes, sionistes et trotskystes") liées aux agences impérialistes. Le rôle central dans cette conspiration, échoit au sionisme. Les "commandos" qui agitent le milieu étudiant, sont formés d'agents sionistes, comme le démontrent les noms juifs de plusieurs d'entre eux, ou les noms juifs de leurs parents. Les jeunes "commandos" sont également dirigés par des révisionnistes éliminés de la direction du POUP, qui se proclament aujourd'hui "libéraux" , mais qui sont responsables avec d'autres sionistes de la terreur de l'époque stalinienne. Le 8 mars, la "cinquiè me colonne" a voulu effectuer un coup d'Etat.
Publiquement, il n'est question que de sionistes. Mais dans les réunions du ministère de l'Intérieur et dans le corps des officiers de l'Etat, comme d'ailleurs pendant les interrogatoires dans les locaux de la police politique, on ne se gêne plus pour parler ouvertement de la "juiverie", et l'on traite couramment de "Sale Juif". Ceux qui sont à l'initiative de cette nauséeuse campagne antisémite, suivis par la de l'appareil politique et idéologiques de la bureaucratie, appartiennent à la fraction dite des "guérilleros" du POUP. Cette fraction est dirigée par d'anciens combattants de la guérilla commu-
A la tête des "guérilleros" trône le général Mieczyslaw Moczar, investi par ses partisans du titre de "commandant légendaire" de la Résistance, ce qui a peu de rapports avec la vérité historique. Ancien chef de la police stalinienne de Lodz, et maintenant puissant ministre de l'Intérieur, comptant de solides appuis dans le KGB soviétique, Moczar aspire au pouvoir suprême de l'Etat. Les "guérilleros" rêvent de restaurer le régime stalinien, mais sous une forme nouvelle, tique" , où le chauvinisme serait la colonne vertébrale de la mobilisation idéologique et du contrôle sur les masses.
Gomulka, que les "guérilleros" se préparent à éliminer dans la sanglante lutte de fractions, réalise rapidement le but de cette vague antisémite. Il tente de s'opposer à ce qu'il nomme lui-même en privé "la chasse aux Juifs". En avril, celui qui lui avait permis en 1956, de prendre la direction du POUP, Edward Ochab, renoncera à la présidence de la République pour "protester avec la plus profonde indignation contre l'aventure antisémite lancée par diverses forces obscures".
Mais c'est le mouvement étudiant qui dénonce le plus énergiquement le caractère antisémite de la théorie du complot sioniste et le danger de "fascisation du régime", terme utilisé fréquemment dans les tracts et les déclarations des étudiants. A l'hystérie anti-étudiante et anti-intellec-
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tuelle que la bureaucratie entend créer au sein de la classe ouvrière, il oppose les mots d'ordre de solidarité et d'alliance ouvrière et étudiante, dans la lutte pour la démocratie socialiste. Mais dans les usines, le contrôle de la situation demeure entre les mains du POUP, qui organise des meetings proclamant "Les étudiants à leurs livres, les écrivains à leurs plumes, les sionistes en Israël.
Après deux semaines de lutte, le mouvement étudiant est écrasé. Dans la nuit du 23 mars, le dernier réduit - l'Ecole polytechnique de Varsovie - est écrasé. Face aux lourds contingents de policiers prêts à donner l'assaut, les étudiants renoncent à la défense active des universités et décrètent la fin de l'occupation. Le 28, dans l'université, environ 2 500 étudiants se réunissent pour la dernière fois pour adop ter un programme du mouvement. Toute la conscience politique acquise pendant ces jours de révolte est inscrite dans ce document où l'on revendique le droit à l'organisation et l'activité indépendantes des étudiants et de tous les citoyens, la liberté syndicale pour les travailleurs, l'autogestion ouvrière des entreprises, le contrôle social permanent sur l'économie nationale et sur la planification. En réponse, la bureaucratie démembre huit facultés de l'Université de Varsovie et emprisonne les derniers dirigeants étudiants qui se trouvaient encore en liberté.
La cassure ouvriers-étudiants
La répression va se poursuivre avec les arrestations, les renvois de l'université, les procès, les purges d'enseignants, de travailleurs de la science, de la culture, de la presse, des éditions, les purges dans les institutions centrales de l'Etat, dans l'appareil du POUP. Kuron et Modzelewski écopent de la plus lourde de peine des condamnés, trois ans et demi de prison. La vie universitaire demeure soumise au contrôle direct des appareils bureaucratiques. Les espaces de libertés qui existaient encore dans ce milieu, sont supprimés. Les plus durement frappés sont le peu de citoyens juifs qui restaient encore dans ce pays après l'Holocauste nazie. La persécud'entre eux à émigrer. En émigrant, ils se voient déchus de leur citoyenneté polonaise.
Le désastre est tel qu'en décembre 1970, quand les travailleurs se soulèvent dans les villes de la Baltique, les étudiants ne s'en solidariseront pas. Pas un seul intellectuel démocrate ne protestera contre le massacre des ouvriers de Gdynia.
Il faudra attendre les émeutes de 1976 et la création du Comité de défense des ouvriers (KOR), qui s'organise pour prêter une assistance morale, financière et juridique, aux victimes de la répression, pour que cette coupure entre travailleurs et intellectuels s'estompe. Après viendront 1980 et la naissance de Solidarité...
5 mai 1988