Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

Mai dakarois

· Inprecor n° 266, 23 mai 1988 · p. 12-14 · 2 131 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

France Afrique Syndicalisme

de la population envahissaient les rues de Dakar et de quelques autres villes pour dénoncer la fraude électorale et réclamer le se déroulaient au Sénégal. Entre ces deux événements il y a eu des campagnes, la répression, l'incapacité du pouvoir à sortir le toujours très faible, sans réel projet stratégique et surout sans

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SENEGAL

MAI DAK AROIS

EN FEVRIER 1988 la jeunesse sénégalaise et une partie changement. Vingt ans plutôt en mai 1968 les mêmes scènes la crise économique et sociale, l'appauvrissement pays de sa dépendance. L'opposition sénégalaise demeure capacité à organiser durablement la population laborieuse.

Mais en 1988 comme en 1968 la coupe fut trop pleine pour que les vieilles ficelles démagogiques puissent atténuer le mécontentement.

Claude GABRIEL

N VINGT ANS pourtant, bien des choses ont changé. En

1968 la jeunesse rêvait d'une autre indépendance nationale.

Cela fait vingt ans maintenant que le néo-colonialisme modifie le pays, ses institutions et sa formation sociale.

Le Sénégal a beaucoup changé même si le pouvoir de l'impérialisme est resté le même. En Mai 1968, à Dakar aussi, il y eut sans doute un carrefour possible pour l'Histoire.

Les années soixante constituèrent pour l'Afrique noire un prodigieux tournant historique. Ce fut au début de cette décennie que la plupart des pays accédèrent à l'indépendance. Ce passage à la souveraineté se fit cependant dans des conditions tout à fait spécifiques.

s'agissait en partie d'un choix calculé de l'impérialisme, cherchant à intégrer le plus rapidemment possible les courants nationalistes dans des projets néo-coloniaux correspondant besoins nouaux veaux du capitalisme contemporain.

Tout ceci ne se fit pas sans difficultés et sans heurts. Les années soixante furent celles de l'exacerbation des conflits non de leur résorption. C'est d'abord la guerre civile dans l'ex-Congo belge (aujourd'hui Zaïre), attisée par la sécession katangaise fomentée, entre autres, par l'Union minière. Puis ce fut le début des révoltes des populations du Nord-Tchad, n'acceptant pas l'autorité d'un pouvoir

"national" mis en place au Sud, par les

Français. Puis la sécession biafraise au

Nigéria, soutenue par les Français et les

Portugais, pour cause notamment de pétrole.

A cette même époque les mouvements portugaises, nationalistes des colonies ceux d'Erythrée et de Rhodésie (aujourd'hui

Zimbabwe) s'orientent vers la lutte armée. Le verbe radical et le populisme antiimpérialiste caractérisent les régimes de Nkrumah au Ghana, de Sékou Touré en Guinée, de Modibo Keita au Mali et de Nyerere au Tanganika (aujourd'hui Tanzanie).

Bien que 1968 se situe au cœur d'une période de remodelage de l'espace socioéconomique africain, la pensée politique de la jeunesse et de l'intelligentsia radicale reste encore très marquée par une socontinentale. Les Etats néocoloniaux n'ont pas encore réussi à briser cet élan (ce qu'ils réussiront à faire par la

Il n'y a pas encore de rupture de continuité entre les jeunes scolarisés de l'époque et la génération des luttes d'émancipation nationale. Lorsque Nkrumah tombe 1966 c'est la consternation. L'événement est vécu comme une défaite de toute la gauche nationaliste africaine. Une première indépendance

Le Sénégal est indépendant le 20 juin 1960 dans le cadre de la Fédération du Mali avec l'ex-Soudan français. Tout au long des années qui suivirent l'indépendance, le pays connaîtra des crises politiques qui illustreront fort bien la précarité de ces régimes fraîchement mis en place.

Le Sénégal, qui passe pour être l'un des pays les plus stables du continent, n'échappait pourtant pas aux contradictions de son passage ambigu à l'indépendance. Le régime, comme tous ses semblables, se devait de jouer sur un certain registre nationaliste et se présenter comme l'expression de la Nation tout entière.

Ainsi, à peine deux mois après l'indépendance, la Fédération du Mali éclate et lex-Soudan devient un Etat séparé sous le nom de Mali. Puis en Décembre 1962 le Chef du gouvernement sénégalais, Mamadou Dia, jugé trop nationaliste par le Président Leopold S. Senghor, est mis à l'écart et condamné à la prison à

En Mars 1963, à l'occasion des élections législatives le Parti du Rassemblement Africain (PRA) réussit d'importique gouvernementale. Le pouvoir s'inquiète, emprisonne ses principaux dirigeants et réprime très sévèrement une

Le 28 février 1966 alors qu'on apprend la fin du régime de Nkrumah au Ghana, renversé par un putsch, les diants de Dakar envahissent les ambassades des Etats-Unis et de GrandeBretagne. Le pouvoir dissout les deux principales organisations d'étudiants (2).

En Avril de la même année, en plein festival des Arts nègres de Dakar - opération de prestige du "poète-Président" l'université entre en grève. C'est sur ce fond de démagogie culturelle que Senghor se permet de fermer le campus et de renvoyer dans leurs pays tous les étudiants

La percée de la jeunesse scolarisée Le système scolaire sénégalais reflète la soumission néo-coloniale : "dictature" de la francophonie, équivalence des diplômes avec ceux de l'ancienne métropole, cursus universitaires qui passent plus ou moins par un séjour dans les universités françaises, main-mise du corps professoral français sur les lycées et les facultés sénégalaises au titre de la "coopération".

L'inadéquation du système scolaire est total (et le reste encore aujourd'hui). En 1967 le taux de réussite aux examens était de 44% pour les étudiants sénégalais et de 77% pour les étudiants français de Dakar (3).

L'arrogance du pouvoir est proportionnelle aux promesses déçues de l'indépendance. La crise politique affecte tous les courants qui, nés dans le combat contre le colonialisme, n'ont plus de stratégie pour la nouvelle situation. Mais dans le même temps des milliers de jeunes Sénégalais accèdent pour la première fois à la scolarité, voire à l'université et aux classes supérieures des lycées. Des solidarités se nouent sur le campus avec les étudiants d'autres pays africains. Beaucoup de pays n'ont en effet pas encore d'université ; celle de Dakar leur ouvre ses portes.

Le mouvement étudiant de Dakar ne désarme pas devant les menées de Senghor. Il se nourrit en partie d'une tradition

1) Il y aurait eu officiellement 5 morts.

2) L'Union générale des étudiants sénégalais (UGES) et l'Union générale des étudiants d'Afrique de l'Ouest (UGEAO).

3) Très vite la communauté française du Sénégal va s'accroître, événement paradoxal de l'indépendance. Ils seront près de 50 000 au début des années 1980.

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sénégalaise plutôt exceptionnelle en

Afrique noire francophone, celle d'un héritage intellectuel et d'une plus grande ouverture sur le monde. Dakar est de ce point de vue et à cette époque une ville africaine à part. L'intelligentsia y existe et anime les divers partis nationalistes ou marxistes de l'endroit (4).

Opposition de gauche et syndicats

Cette opposition a encore les moyens, en 1968, de faire le lien entre le milieu étudiant et le mouvement syndical. Ce dernier est alors principalement constitué par l'Union nationale des travailleurs sénégalais (UNTS) qui fut dans la période coloniale la section générale des travailleurs d'Afrique noire et qui, à ce titre, fut dans le camp des plus chauds partisans de l'indépendance.

En 1968, l'UNTS est déjà sous la pression du régime et sa direction se compromet de plus en plus avec le parti au pouvoir (5). Mais dans les rangs syndicaux la gauche résiste et conserve une réelle influence. Le ler Mai 1968 le cortège officiel de l'UNTS est débordé par une partie de la manifestation. Les militants crient des slogans contre la vie chère et le régime, avant de finir en meeting à la Bourse du

Le 27 mai à la suite d'une grève générale des étudiants et des lycéens, l'armée intervient sur le campus faisant officiellement plusieurs morts. L'épreuve de force se dessine peu à peu. Solidaires des jeunes, les quartiers populaires entrent en effervescence. Des manise dirigent vers le

"Plateau", le quartier des affaires, et de la Présidence.

L'armée s'interpose ; le couvre-feu

Il y aura 2 500 arrestations.

L'université est à nouveau fermée et les étudiants africains, non sénégalais, une nouvelle fois renvoyés chez eux.

L'armée française, dirigée par le trop célèbre Bigeard, vieux routier des guerres d'Indochine et d'Algérie, a occupé tous les points stratégiques (6).

Un communiqué officiel explique que

"le parti de la subversion, au service de l'étranger, est passé à l'action en attaquant des magasins et en brûlant des voitures et des immeubles. Les forces de l'ordre ont reçu l'autorisation de faire usage de leurs armes et de tirer à vue sur les incendiaires et les pillards".

La grève générale appelée pour le 31 mai est déclarée illégale et un ordre de réquisition est imposé à l'ensemble de la

Fonction publique.

Ces quelques jours d'émeutes ont profondément inquiété les ambassades occidentales. Le Sénégal est considéré comme un des maillons décisifs du contrôle politique et militaire du continent. Les difficultés de son régime entrent en résonnance avec la crise qui sévit alors en France et singulièrement à Paris. Les institutions sénégalaises ne sont que l'ombre portée du contrôle français sur le pays. Le pouvoir y est d'autant plus faible que le grand frère est lui-même en difficulté.

Il n'y a pas eu à proprement parler de mimétisme des étudiants sénégalais de Dakar par rapport aux événements français, tout au plus un encouragement à la lutte et à l'affrontement de rue. Le Mai dakarois n'a pas été un écho du Mai français : pratiquement simultané ses deux mouvements trouvent éventuellement une partie de leurs déterminations dans les luttes révolutionnaires du tiers-monde qui concernent directement la jeunesse africaine et mobilisent l'extrême-gauche française.

Il est tout au plus symbolique que Paris et Dakar, la capitale de la puissance dominante et celle du pays dominé,

SOIS

JEUNE

TAIS

TOI

soient, en même temps, le théâtre de soulèvements de masse.

Mais par contraste quel incroyable aliénation de souveraineté du côté du régime qui singe le pouvoir gaulliste, lui emprunte jusqu'à son vocabulaire et sa démagogie au moment même où la rue est gardée par la troupe française. A peine remis des émeutes, Senghor prononce un discours grotesque appelant les Sénégalais à "se détourner de la sombre réalité du

4) Parmi ces partis mentionnons le Parti africain de l'indépendance (PAI) qui était très lié au parti communiste français et pour cela farouchement partisan des thèses soviétiques. Une petite scission maois • suivit le conflit sino-soviétique. Le PAI a donné naisance aujourd'hui à trois formations politiques, le PAl proprement dit de Mahjmout Diop, la ligue démocratique et le Parti de l'indépendance et du travail.

5) Le parti de Senghor est l'Union progressiste sénégalaise (UPS). L'UNTS sera finalement dissoute et remplacée par un syndicat totalement lié à l'UPS, la

6) A l'époque il y avait ausi un fort contingent de militaires français intégrés dans l'armée sénégalaise en moment", pour "se mobiliser en faveur de l'horizon 2 000"... Une pensée millénariste, cherchant le symbole qui puisse troubler les esprits. Une démagogie parfaitement paternaliste, qui comme pour tous les autres régimes africains, cherche à présenter le Président comme le seul intermédiaire entre le peuple et le monde des

Blancs, entre le pays et le développement économique futur. De cette rhétorique qui fait appel aux soumissions du passé,

Senghor en usera et en abusera tout au long des années qui suivront afin de justifier ses propres contradictions de politicien noir et d'intellectuel "blanc"

Ses dissertations sur la "négritude", à partir des années 60, cacheront difficilement ses capitulations devant l'institution oppressive de la francophonie (7). Triste d'impuissance intellectuelle pour quelqu'un qui cherche à se présenter comme le porte-parole de la culture afri-

La défaite de l'opposition

Derrière la fadeur des mots se dissimulait cependant un projet politicien autrement plus cynique. Un projet de corruption et d'intégration des élites par le truchement des prébendes du pouvoir. En 1966 déjà le

PRA, parti d'opposition, se sabordait et intégrait l'UPS.

Après 1969, Senghor répètera la même opération à grande échelle. La gestion privée des biens publics qui caractérise tous les régimes africains de ce type permet d'élargir la base du pouvoir en intégrant tous les opposants, potentiels ou déclarés, dont les convictions demeurent parfois incertaines... Senghor, ce faisant, résussira à affaiblir considérablement l'opposition sénégalaise en attirant dirigeants étunombre d'anciens diants, de figures intellectuelles, de dirigeants syndicaux et de marxistes divers (8).

Fort de cet apparent conscensus il pourra alors faire entrer l'UPS dans l'Internationale socialiste, avec le patronage du Parti socialiste français (9). Les restes de l'opposition persévèreront dans la clandestinité. Malgré sa Constitution, le Sénégal était devenu, de facto, et pour quelques années un pays de parti unique. •

11 mai 1988 plus de la garison strictement française. Encore en 1988 il y a à Dakar une base française avec quelques centaines de militaires.

7) Aujourd'hui Senghor a repassé le pouvoir à Abdou

Diouf qui fut son Premier ministre. Il est devenu membre de l'Académie française.

8) En mars 1969 il y eut à nouveau une forte effervescence des lycées et facultés dont le régime profitera pour achever la rpéression commencée en 1968.

9) La direction du PS français alla jusqu'à faire des écoles de formation à Dakar pour des cadres du parti sénégalais, bons bourgeois corrompus. L'UPS deviendra le

Parti socialiste sénégalais.

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