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ALLEMAGNE
Berlin 68
NOUS PUBLIONS un extrait du livre de Tariq Ali Street Figthing Years (1), qui retrace son itinéraire de jeune révolté, né au Pakistan, puis militant révolutionnaire, membre de la IVe Internationale, en Grande-Bretagne, sur les événements qu'il a vécu s dans les années 60. Dans son chapitre sur l'année 1968, il décrit les préparatifs de la grande manifestation de la jeunesse contre la guerre du Vietnam, qui devait rassembler, à Berlin, des milliers de jeunes. Tariq ALl
N GRANDE-BRETAGNE nous avions décidé de former une organisation appelée Campagne solidarité Vietnam (VSC). L'état-major de la Campagne solidarité Vietnam avait été invité à envoyer un représentant pour s'adresser au Congrès sur la guerre du Vietnam, qui devait se tenir à Berlin-Ouest, et qui était organisé par la Jeunesse socialiste allemande, la SDS. Il fut décidé que j'irai comme orateur et que je prendrai contact avec les représentants des mouvement du même type que la VSC des autres pays d'Europe.
Le mouvement anti-guerre grandissait dans le monde entier. Des personnalités connues du Parti démocrate des Etats-Unis commençaient à être extrêmement préoccupées. Alors que le Président Johnson et son gouvernement poursuivaient l'escalade, un candidat partisan de la paix, Sénateur Eugene McCarthy, s'était déclaré pour un gouvernement de coalition à Saïgon, incluant le Front national de libération (FNL), ce qui aurait entraîné l'effondrement immédiat de la stratégie américaine en Indochine. D'autres sénateurs, tels que Wayne Morse et Fulbright en particulier, commençaient à étaler publiquement leurs appréhensions. Morse déclara que cette guerre était "illégale, immorale, une intervention militaire totaleinjustifiée". Fulbright fut plus mesuré, mais utilisa son autorité de président de la puissante Commission sénatoriale des Affaires étrangères pour contester la version officielle de ce qui était en train de se passer au Sud-Vietnam.
Berlin-Ouest était la capitale de la guerre froide. Quelques années auparavant, la tenue dans cette ville, d'un Congrès pour le Vietnam aurait été impensable. Néanmoins, les événements de 1967 avaient modifié certaines attitudes. L'écrasante majorité de la population était toujours fortement pro-américaine, mais une fraction grandissante de la population étudiante avait rompu avec l'idéologie dominante. En 1967, une manifestation avait été organisée par la SDS de Berlin-Ouest contre une visite du Shah d'Iran, à la tête d'un régime de tortionnaires qui reposait sur une police secrète, la SAVAK, dont les chefs se vantaient de constituer le réseau de répression le plus efficace depuis la disparition de la Gestapo.
L'opposition à la guerre
La police avait reçu ordre de vider les rues et la radio de la police diffusait un message selon lequel "deux policiers avaient été agressés par des étudiants" C'était un mensonge qui conduisait iné vitablement à la violence. Un membre de la SDS, Benne Ohnesborg, reçut des coups terribles et tomba, à demi-inconscient, sur la chaussée. Alors qu'il gisait là, un autre policier arriva et le tua en lui tirant dessus. Le maire de Berlin-Ouest, un certain Monsieur Alberts, fut très profondément choqué par l'événement et le fut encore davantage à l'écoute du faux message radio. Il fit connaître publiquement son désaccord, ce qui était un suicide politique. On le remplaça par un socialdémocrate insipide du nom de Schutz, mais tout le monde à Berlin savait que le pouvoir sur la ville était, en fait, aux mains du Sénateur chargé de l'Intérieur, Neubauer, que la SDS accusait d'être un "national-socialiste". D'un autoritarisme outrancier, il se situait à l'extrême-droite du Parti social-démocrate allemand. C'est tout cela que j'ai appris en arrivant à Berlin, en ce mois de février, pour parler au Congrès.
Je me dirigeai directement vers le Club républicain où je rencontrai les dirigeants berlinois de la SDS qui m'informèrent de la situation locale. L'administration social-démocrate de SchutzNeubauer avait interdit la manifestation prévue en utilisant Targument de la menace contre l'ordre public. Le plan était de marcher sur le secteur d'occupation américain et de manifester notre opposition à la guerre. En réponse, Schutz avait déclaré que sa police "nettoierait les rues d'un balai d'acier". La tension était à son comble dans l'attente de la décision à prendre par l'état-major de la SDS. Allaient-ils défier l'interdiction ou non ? S'ils le faisaient, il n'y avait aucun doute que ce serait une affaire violente et sanglante. Les étudiants étaient en colère. La blessure causée par le meurtre d'Ohnesborg était toujours ouverte et beaucoup parlaient de vengeance. Pour ma part, je n'avais pas réalisé qu'une manifestation avait été projetée, et encore moins, qu'elle pourrait être interdite.
L'interdiction
Tandis que j'écoutais le débat, qui m'était traduit, en simultané, par Elsa (elle était pour passer outre à l'interdiction et n'était donc guère encline à me traduire les positions adverses de façon enthousiaste. Ils s'en aperçurent et lui adjoignirent une autre personne, partisan de leur point de vue), les dirigeants de la SDS entrèrent et se présentèrent. Ils étaient trois, Rudi Dutschke, qui avait quitté Berlin-Est et étudiait la théologie ; Gaston Salvatori, neveu du chilien Salvador Allende, étudiant à Berlin; et Karl Dietrich Wolf de Francfort. Ils me prirent à part, dans une pièce à côté, pour m'expliquer le sérieux de la situation. Un débat souterrain, que j'ignorais, s'ouvrit alors. Fallait-il faire appel aux tribunaux de Berlin-Ouest pour
1) "Années de combats de rue", d'après le titre d'une chanson de Mick Jagger de l'été 1968 : "Street Pighting Man", (Le combattant des rues).
ROSEN JUGENDLICHE
HARENE AFIN - HACHEN faire supprimer l'interdiction ou bien cela serait-il considéré comme une capitulation devant les institutions mêmes qu'il s'agissait de renverser ? J'avais déjà refusé auparavant d'être entraîné dans cette discussion sur l'interdiction, déclarant que, pour moi, c'était une question purement tactique qui ne pourrait être tranchée que par le Congrès lui-même. Il n'y eut pas de débat là-dessus, mais on me demanda qu'elle serait ma proposition. J'expliquai gentiment que je ne dirai rien, étant donné mon ignorance de beaucoup d'éléments concernant la situation à Berlin-Ouest et que telle serait aussi, sans doute, la position de la plupart de ceux qui venaient de l'extérieur.
La SDS, force montante
En ce qui concerne l'appel aux tribunaux, je n'avais cependant pas de doutes. Un avocat sympathisant devait être mis au courant et un procès en justice intenté contre l'administration locale. Ils échangèrent des regards et des sourires. Dutschke se déclara tout à fait d'accord avec moi. Les autres ne dirent rien.
Le lendemain à l'ouverture du Congrès, il fut annoncé qu'il serait fait appel contre la décision du Maire. Il y eut à peine un murmure de protestation dans l'assistance, extrêmement nombreuse, à ma joie et à ma suprise. Il y avait des milliers et des milliers d'étudiants à l'intérieur et à l'extérieur de l'Université libre de Berlin, où nous étions en session. Une nouvelle crise éclata au sein du conseil municipal.
Neubauer avait dit au chef de la police "Ça ne fait rien s'il y a quelques morts, il faut faire saigner un millier de têtes". Le chef de la police refusa ces ordres et démissionna. cial-démocrate de droite, le remplaça et déclara qu'il "les frapperait si durement qu'ils courraient tout d'une traite jusqu'à Moscou". C'est avec ces méthodes que la social-démocratie allemande s'apprêtait à défendre la liberté et la démocratie.
La naissance de la SDS a marqué un tournant dans l'histoire de l'Allemagne. Traditionnellement, les étudiants soutenaient la droite et les deux principaux partis politiques de l'Allemagne d'après-guerre, dont les dirigeants avaient été choisis par les Etats-Unis, n'en étaient pas mécontents. La génération née durant la guerre ou juste après, était, cependant très différente de celle d'avant. Il n'y a pas eu de véritables purges des fascistes après la guerre. Le nouvel ennemi était déjà visible et les vieilles inimitiés devaient être surmontées.
L'Allemagne des années 50 avait été, apparemment, approbatrice et passive. Mais le souvenir de la guerre ne pouvait pas si facilement être effacé pour les générations qui coexistaient dans la République fédérale. Dans les années 60, les étudiants des campus savaient parfaitement que leurs parents n'avaient pas réussi à résister à la montée du fascisme. L'arrivée d'Hitler au pouvoir avait balayé tous les vestiges de démocratie et détruit les deux plus grands partis ouvriers d'Europe et laissé son empreinte politique et Manifestation des Jeunesses socialistes allemandes contre le chômage к 10605
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ACHA PETER LASSEN
psychologique sur les enfants des années 50. Même avec le silence absolu qui ré gnait sur cette question, ils savaient profondément que quelque chose n'allait pas. La guerre du Vietnam servit de catalyseur. "Nous sommes une minorité active", scandaient les militants de la SDS dans les meetings et les manifestations. C'est ainsi qu'ils criaient leur défiance vis-à-vis d'un passé qui restait présent au cœur de chaque famille. Mieux vaut une minorité active qu'une majorité passive, aveugle aux crimes commis chaque jour. C'était là le message de la SDS allemande, qui, dans les années qui ont suivi, allait être repris à leur compte par quelques-uns de ses partisans, dans un cours désespéré et autodestructeur. "Minorité active" cela allait ultérieurement être interprété comme une justification de "la guérilla urbaine" dans les villes allemandes avec de tragiques conséquences.
L'offensive du Têt
C'est le deuxième jour que j'ai pris la parole devant le Congrès, sur la guerre et la solidarité. Le FNL avait lancé une nouvelle offensive militaire dans le Sud Vietnam pour marquer le nouvel an vietnamien, le Têt. L'offensive du Têt avait commencé pendant que nous nous préparions à ouvrir le Congrès. Toute nouvelle victoire était annoncée à l'assemblée au milieu d'applaudissements de plus en plus forts. Les Vietnamiens étaient en train de dé montrer, de la façon la plus concrète qu'on puisse imaginer, qu'il était possible de se battre et de gagner. Ce fut un élément décisif pour façonner la conscience de notre génération. Nous pensions que le changement n'était pas seulement nécessaire, mais possible. Le thème de la solidarité internationale semblait plus vital que jamais auparavant et j'attaquai violemment le Sommet de Glassboro aux Etats-Unis où Kossyguine et Johnson avait trinqué ensemble, alors que le Vietnam était dévasté par les bombardiers américains. c'était une obscénité. La plupart des discours furent applaudis et interrompus au cri de "Hô-Hô-Hô Chi Minh !", qui a traversé toutes les frontières d'Europe cette année-là. (...) Puis, Rudi Dutschke se leva et fit une puissante intervention liant la lutte contre les Etats-Unis au Vietnam, avec les batailles à mener contre l'ordre bourgeois en Europe. II parla d'étendre les bases du mouvement étudiant par une "longue marche à travers les institutions", expression très utilisée et discutée dans la SDS. La théorie de Dutschke dérivait largement d'Herbert Marcuse, le philosophe vétéran de l'Ecole de Francfort d'avant-guerre, qui avait une grande influence parmi les étudiants allemands. Cette "longue marne signifiait pas "miner de l'intérieur", mais gagner de l'expé-
rience sur tous les fronts: éducation, ordinateurs, mass-media, organisation de la production, tout en préservant, simultanément, sa propre conscience politique.
L'objectif de la "longue marche" était de construire des contre-institutions. Des zones libérées au sein de la société bourgeoise, qui seraient l'équivalent des zones libérées par les partisans de Mao, en Chine, durant la longue guerre civile menée par les communistes chinois. L'université avait une place décisive dans une telle perspective, car c'est là que des cadres nouveaux pouvaient être éduqués et se préparer à remplacer les cadres de la classe au pouvoir. (...)
L'un des sommets du congrès fut l'arrivée à la tribune de deux Américains noirs, tous deux vétérans du Vietnam. Avant même de prendre la parole, ils reçurent une ovation de la salle debout. Puis ils décrivirent brièvement la guerre, expliquant l'utilisation des Noirs comme chair à canon. Ils nous ont dit que l'Amérique noire était au bord de grandes ruptures et se tenant par le bras, ils entonnèrent un chant que nous n'avions jamais entendu, bien qu'il soit très connu aux Etats-Unis : Je ne veux pas aller au Vietnam Parce que le Vietnam c'est là où je suis Diable, non ! Je n'irai pas ! Diable, non ! Je n'irai pas !
Les acclamations durèrent plusieurs minutes, tandis que les deux vétérans saluaient le poing levé.
Tout le monde attendait la décision du tribunal à propos de la manifestation. J'était sûr que le juge avait reçu des informations sur l'état d'esprit et le grand nombre des participants au Congrès. Le poète austro-allemand Erich Fried était en train de parler quand il fut interrompu par la présidence. Le tribunal autorisait la manifestation à condition qu'elle ne s'approche pas des soldats ou des casernes caines de la ville. C'était une victoire qui fut accueillie comme telle, mais à ce moment là, Rudi Dutschke demanda la parole et bondit à la tribune. Il était ravi du résultat, mais voulait contester la restriction. Il était intolérable que nous ne puissions pas essayer de parler aux soldats américains. Sa voix s'éleva :
c'est cela justement que nous devons faire. Si l'ennemi fixe les règles du jeu et que nous les acceptions, cela signifie, comme Herbert Marcuse nous l'a souvent dit, que nous jouons avec leurs règles." Cette fois encore le Congrès se divisa. Alors Fried, lui-même vétéran anti-nazi qui avait dû fuir l'Autriche chercher refuge à Londres, écrivit un message pour Dutschke : "Notre victoire tient à ce que nous avons obtenu la manifesta-
Pas de provocation, s'il te plaît ! J'ai dit et sauvé mon âme." Dutschke s'arrêta et lut ce message pour lui-même. Après une pause il informa l'assemblée de son contenu et admis que sa propre réponse était erronée. Tout le monde poussa un soupir de soulagement.
Nous avons manifesté l'après-midi. C'était un spectacle auquel Berlin n'avait pas assisté depuis plus de 30 ans. 15 000 personnes, surtout des jeunes, une mer de drapeaux rouges et de portraits géants de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, qui ont été brutalement assassinés dans cette même ville en 1919 sur l'ordre des ancêtres politiques de Schutz et Neubauer. Il y avait aussi de grands posters de Hô Chi Minh et de Che Guevara, dont l'image dominait notre cortège. Nous avons descendu le Kurfurstendam en marchant et en courant, terminant par un rassemblement massif, où certains d'entre nous furent de nouveau priés de prendre la parole. Nous avions levé nos drapeaux au cœur même de l'Europe dominée par les Américains.
Rudi Dutschke
La presse réactionnaire d'Axel Springer avait averti les Berlinois qu'il y Dutschke était "T'ennemi public No, que aurait de la violence et du sang, que les citoyens devaient se préparer à défendre Berlin. Mais en réalité la manifestation resta pacifique.
De tous les mots d'ordre scandés ce jour-là, celui qui apparaissait le plus proche de la réalité était "FNL vaincra". Quant au moins probable il y avait le choix, mais "Tout le pouvoir aux soviets" semblait la plus lointaine des probabilités dans un Berlin où Neubauer avait une large base. (Des années plus tard il fut reconnu coupable de corruption à grande échelle, impliqué dans une affaire criminelle et il perdit son poste, mais continua de défendre sa façon autoritaire de gérer la ville). Nous avons fêté le succès de la manifestation et j'ai invité les dirigeants de la SDS à envoyer des militants à notre propre manifestation, le mois suivant, à Londres. (...)
Tard, une nuit, j'ai reçu un coup de téléphone de Berlin. C'était une amie de la l'inquiétude, je lui demandai de m'expliquer ce qui était arrivé. Un fanatique d'extrême-droite avait tiré sur Rudi Dutschke. Vivait-il encore ? La blessure était-elle sérieuse ? Où se trouvait-il? Il était en réanimation, inconscient. La balle était entrée dans la tête et l'opération était imminente, mais ses chances de survivre étaient très minces. La SDS avait appelé à des manifestations dans toute l'Allemagne et informait les amis à travers toute l'Europe. (...)
Cette nuit-là le téléphone n'a pas arrêté de sonner. Cette tentative d'assassinat a bouleversé tout le monde.