Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

Echec de la réforme agraire

· Inprecor n° 267, 6 juin 1988 · p. 10-14 · 5 369 mots

El Salvador Économie mondiale

LA RESISTANCE DE L'OLIGARCHIE à toute réforme agraire est sans doute l'une des raisons majeures de la guerre qui secoue le Salvador depuis maintenant huit ans. C'est dire - alors que et la justice sociale" - qu'il n'y aura pas de paix durable sans accomplir une réelle réforme agraire. Dans ce pays minuscule à forte densité démographique, où l'industrie ne représente qu'un cinquième du produit national et une part encore plus problèmes cruciaux. Aujourd'hui encore, 300 000 Salvadoriens travaillent aux Etats-Unis pour entretenir leur famille au pays (1).

SALVADOR

Echec de la réforme agraire l'accord d'Esquipulas Il signé entre les cinq présidents d'Amérique centrale le 7 août 1987 préconise "la paix faible des emplois, la répartition de la terre et l'excédent démographique des campagnes sont évidemment des

Michel RIVIERE

E

I N 1971, 34% des terres étaient ré-

, partis entre 0,29% des exploitations, chacune de plus de 200 hectares, propriétés des grandes familles de l'oligarchie, exportatrices de café, de coton et d'un peu de canne à sucre.

Ces trois produits constituent les deux tiers des exportations du Salvador (le café à lui seul représente 56,7% en 1981 et

60,1% en 1985) et donc l'une des principales ressources fiscales de l'Etat. En face, près de 600 000 familles paysannes se divisent en métayers (47,7%) et ouvriers agricoles (52,3%) permanents ou saisonniers, dont seuls certains disposent d'un lopin de terre (2).

Le problème des paysans sans terre s'est brusquement aggravé dans les années soixante. Le début d'industrialisation et la légère amélioration du niveau de vie ont été vite dépassés par la hausse démographique. La "guerre du football" avec le

Honduras (en fait, le renvoi dans leur pays de plus de 500 000 paysans salvadoriens qui avaient cherché fortune au Honduras)

n'a fait qu'aggraver la situation. De 1961 à

1971, le nombre des saisonniers agricoles sans terre a augmenté de 23 800 à

Le choc de 1979

Durant cette décennie pourtant, faute de réforme agraire, le gouvernement de l'oligarchie salvadorienne a stimulé, avec l'aide de la Banque interaméricaine de développement (BID), et de l'Agence internationale de développement (AID) des projets d'amélioration des cultures vivrières (maïs, haricot). Il fallait bien nourrir les villes et le programme n'est pas resté sans effets (3). Mais cette "aide au développement" ne résolvait pas le problème de fond : la répartition de la terre. La combinaison de grandes haciendas d'exportation et d'une masse, dispersée et insuffisante, de petites exploitations (en lopins individuels ou en fermage) arrange en effet l'oligarchie. Elle assure une main d'œuvre abondante et bon marché aux périodes de récolte du café, de la canne ou du coton tout en laissant, entre temps, un minimum pour l'auto-subsistance du paysan et l'approvisionnement des villes.

Mais ce régime ne pouvait pas durer. Les bonnes terres, fertiles et profondes, accaparées par les haciendas ne laissent aux lopins individuels que des terres peu profondes, vite usées par les cultures intensives, tandis que les métayers (à qui les grands propriétaires ont l'habitude de louer des terres entre des cycles de culture de la canne ou avant de replanter des caféiers, les obligeant à changer tous les deux ou trois ans) n'ont pas intérêt à fertiliser des terres qu'ils devront bientôt quitter et laisser au propriétaire. Ce système d'exploitation de la paysannerie, en outre, entrave tout essor industriel : des centaines de milliers de paysans pauvres ne constituent pas un marché intérieur, déjà limité géographiquement, pour l'industrie textile ou alimentaire, principales industries qui se sont développées dans les an-

C'est sur cette toile de fond qu'éclate la crise d'octobre 1979, ouverte par le coup d'Etat de jeunes officiers contre le régime oligarchique. Celui-ci, en 1976 encore, s'était opposé à une timide réforme agraire (la distribution de 48 000 hectares dont seuls 14 000 furent finalement répartis, constituant ce qu'on appelle aujourd'hui le secteur coopératif traditionnel). La "junte révolutionnaire" qui prend le pouvoir en 1979 (4) et se voit vite dépassée par les mobilisations ouvrières et paysannes, annonce une réforme agraire qui se concrétise, en mars 1980, dans une série de décrets, imposants sur le papier, mais dont on va voir les résultats.

Il importe de souligner ici que l'intervention américaine au Salvador (5), qui s'intensifie dès cette fin de l'année 1979, quelques mois après la victoire des sandinistes, a accordé à cette réforme agraire une fonction stratégique aussi importante, dans un premier temps, que l'aide militaire. L'impérialisme américain a compris qu'il ne pouvait pas "stabiliser" sa domination en Amérique centrale (pas plus qu'ailleurs) sans réaliser une certaine réforme agraire, qui gagne au moins une partie des paysans au maintien de la présence américaine et limite ainsi l'influence de l'opposition de gauche et de la guérilla. L'AID a consacré plus de 200 millions de dollars à cet effort. En 1985, plus du quart de l'aide américaine était destiné aux réformes et à l'aide au développement ou alimentaire (6).

l'oligarchie bloque le partage des terres La centrale syndicale américaine AFL-CIO de son côté, a soutenu financièrement l'Union populaire démocratique (UPD), principale centrale paysanne fondée en septembre 1980, tenue par la démocratie-chrétienne pour contrôler la réforme agraire... et les paysans.

Le rappel d'exil de José Napoléon Duarte, figure de proue du Parti démocrate-chrétien (PDC), propulsé à la junte révolutionnaire en mars 1980, visait même à promouvoir des réformes, notamment la réforme agraire promulguée le même réformes devaient former le second volet - à côté de la guerre contre-insurrectionnelle - de l'intervention amé-

La répression doublée de réformes, telle a été la ligne de force de la politique impérialiste au Salvador.

C'est dire que si, aujourd'hui, les réformes n'ont pas abouti, ce n'est pas faute de volonté des Etats-Unis et d'une partie de la bourgeoisie salvadorienne, mais parce qu'elles ne parvenaient pas à résoudre les obstacles structurels de la société

1) Cet été, Reagan a voulu les chasser, ce qui a suscité une panique chez les autorités salvadoriennes. La mesure est actuellement reportée.

2) Avec la guerre et les déplacements de population, la proportion des paysans sans terre a encore da s'accroître. La population agricole est estimée au total à 2,5 millions de Salvadoriens (près de la moitié de la popu-

3) Le rendement du maïs à l'hectare s'est accru de 50% et le Salvador était autosuffisant pour le mais et les

4) Regroupement hétéroclite d'officiers réformistes, d'officiers pro-américains (qui vont vite s'imposer), de la démocratie-chrétienne (qui va se diviser en mars 1980 sur son maintien au gouvemement) et de la social-démocratie (qui va le quitter et rejoindre le Front démocratique révolutionnaire (FDR) avec la minorité de la DC).

5) Aujourd'hui la cinquième en importance au niveau mondial : deux millions de dollars par jour ! C'est dire la priorité qu'accorde l'impérialisme US à ce petit pays.

6) Selon Coyuntura Economica, l'aide américaine pour 1985 se répartissait ainsi : 43% d'aide indirecte à la guerre, 28,3% d'aide directe à la guerre, 19% pour les réformes et le développement, 9,7% d'aide alimentaire (qui couvre les manques les plus urgents de la crise agricole).

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ALORS? QUEST-CE DUC HON PROJET DE RÉFORME AGRAIRE MON DIEU! J'Ai FAiM! UN COMMUNISTE! MAIS ENFIN ?: salvadorienne, la résistance de l'oligarchie avant tout, que tout ce projet réformiste, comme on va le voir, a cherché à ménager. L'échec de la réforme agraire, de ce point de vue, est un élément décisif de l'échec de l'intervention américaine tout court - avec le risque, évidemment, qu'il ne reste que le volet de la guerre !

La réforme agraire de 1980, dans son principe général, avait pour objectif de répartir toutes les terres dépassant 100-150 hectares et de les distribuer en coopératives ou propriétés individuelles contre rachat sur vingt ans. Dans l'ensemble, elle promettait de redistribuer 47% de la surface agricole du pays, ce qui n'était pas une mince affaire ! C'est sans doute fort de ce grand projet (sur le papier) que l'ancien ambassadeur américain au Salvador Robert White l'a saluée comme "la réforme agraire la plus révolutionnaire de l'histoire de l'Amérique latine" (7).

Les exclus du partage

En fait, la "révolution" a été d'emblée placée sous contrôle étroit. L'état de siège est décrété en même temps que la réforme, moins contre les grands propriétaires (qui vont faire agir librement les organisations para-militaires et les escadrons de la mort) que contre les paysans, les saisonniers sans terre avant tout, pour éviter qu'ils ne s'emparent des terres.

Les organisations paysannes de gauche sont d'emblée exclues du partage et violemment réprimées (8). L'Union communale salvadorienne proche du Parti démocrate-chrétien, puis l'Union populaire démocratique (UPD) de même obédience, sont chargées de contrôler le processus et obtiennent en échange des postes-clés dans les institutions de la réforme agraire, l'Institut salvadorien de la transformation agraire (ISTA) notamment (9). Ces choix politiques correspondent

DA. aux objectifs sociaux de cette réforme, qui sont loin d'être "révolutionnaires" terres ne sont pas destinées à tous les paysans mais aux travailleurs agricoles permanents et aux métayers, à l'exclusion des saisonniers agricoles. Une répression gouvernementale et paramilitaire, s'abat sur tout le mouvement paysan indépendant comme sur les syndicats. C'est la période des disparitions et assassinats en masse. Il ne s'agit donc pas de distribuer les ter-res - comme au Nicaragua - mais de favoriser l'accès à la propriété de petits paysans, contre payement à terme du rachat à l'oligarchie.

Malgré cette précaution pourtant, celle-ci réagit avec vigueur. Exclue du gouvernement qu'elle détenait depuis un demi-siècle, elle crée, pour la première fois, son propre parti, l'Alliance républicaine nationaliste (ARENA) du sinistre major d'Aubuisson et recourt à la terreur, puis à la majorité parlementaire qu'elle détient de 1982 à 1984, pour bloquer la réforme

Sans entrer ici dans trop de détails, disons d'abord que sur les quelque 700 000 hectares prévus pour être répartis, moins de la moitié (311 300 à la fin 1985) ont été effectivement distribués, soit un peu moins de 20% de la surface agricole du pays. Et sur ces terres distribuées, seul un petit quart des paysans avaient reçu leur titre définitif de propriété à la fin de 1985 (10). En cinq ans donc, moins du dixième de la surface agricole du pays avait été définitivement distribué, alors que la réforme en annonçait près de la moitié, et autour de 20 000 paysans avaient leur titre de propriété sur les 600 000 qui en

L'obstruction de l'oligarchie a été telle que sur les trois "phases" la réforme agraire de mars 1980, seule la première a été entamée. La seconde n'a jamais vu le jour et la dernière a été vidée de sa substance. La phase I divisa les domaines de plus de 500 ha

(469 domaines) en 314 coopératives. Des 31 359 bénéficiaires de ce partage, il n'en restait à la fin 1985

(pour des raisons qu'on verra plus loin) que 26 163. LIS-

TA s'est chargé de cette répartition et d'avancer le remboursement des propriétaires (qui ont reçu directement 15% de la valeur de leurs terres et le reste sous forme de "bons" d'intérêt de

7% au maximum). La phase

Il devait répartir les do-

RÉFORME AGRAIRE

500 ha - où se regroupent les grandes propriétés de café -1 739 propriétés totalisant 340 000 ha (23% de la surface agricole) devaient être distribuées. Mais un mois à peine après le décret de mars 1980, Duarte mettait le projet en suspens devant la réaction de l'oligarchie et dès que l'ARENA eut la majorité au Parlement, elle fit passer une loi élevant à 245 ha la surface maximale des domaines (au lieu de 100-

150 ha), permettant en outre plusieurs propriétés au sein des familles pour con-

Une lourde dette agraire

Avec les "droits de réserve"

de toute manière aux propriétaires, les terres qui peuvent encore être distribuées à ce titre aujourd'hui s'élèvent à 35 000 ha, soit le dixième de ce qui était prévu. La phase III enfin, conçue par l'expert américain Roy Prosterman qui avait fait de même au Vietnam, prévoyait d'encourager les métayers à accéder à la propriété.

117 000 paysans. Mais dès 1982, l'ARE-

NA fit suspendre la phase III sur les propriétés de coton, de canne à sucre, de céréales et d'élevage, de sorte qu'à fin 1985, seuls 97 300 ha avaient été accordés à

63 668 familles.

Au total, 311 300 ha

(19,7% de la surface agricole) ont donc été distribués à 89 831 familles paysannes, dont on a vu que seul un petit quart a définitivement acquis ses titres de pro-

Ceci dit, la résistance de l'oligarchie n'explique pas tout. Car somme toute -

Duarte ne s'est pas fait faute de s'en prévaloir - même si les titres de propriété ne

7) International Herald Tribune, 29 septembre 1987.

8) Federacion Cristiana de Campesinos Salvadorenos

(FECCAS) liée au Bloque Popular Revolucionario, et l'Union de los Trabajadores del Campo (UTC), toutes deux entrées au FDR en 1980.

9) L'ISTA a déjà été fondé en 1976 lors du premier projet de réforme. Dirigé d'abord par l'extrême-droite, il a été présidé dès 1984 par un membre de l'UCS/UPD suite au "pacte social" de celle-ci avec Duarte pour son élection à la présidence en 1984.

10) Exactement 85 des 314 coopératives de la phase I de la réforme (soit 26% des 214 000 hectares distribués) et

13 774 paysans de la phase III (soit 22% des 63 668 bénéhiciaires).

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sont pas définitifs, un petit cinquième des terres a été distribué et des dizaines de milliers de paysans en ont bénéficié.

"Bénéficié" n'est cependant - et justement - de loin pas le terme qu'employent aujourd'hui la majorité des paysans du secteur réformé ! Mieux vaut dire qu'ils se sont lourdementiendettés. Car le rachat a sa logique. Le remboursement, avancé par lISTA pour la phase l'et un institut spécial (FINATA) aidé par l'AID pour la phase III, grève chaque hectare de terre réparti. Pour un montant moyen de 3 000 colons à l'hectare' (50 colons = li dollar) dans le premier cas, de 1 644 colons/ha dans le second (ce qui laisse supposer des terres de moins bonne qualité). Em tror Les paysans ou les coopératives (dispensés du remboursement pendant les quatre premières années) doivent payer un intérêt® de 9,5% sur ces avances (soit davantage que l'intérêt des "bons" de la ré forme). Ces conditions expliquent pour quoi une partie des bénéficiaires de la phase I ontrábandonné leurs coopératives. Bien d'autres préfèreraient des lopins individuels, hors du contrôle bureaucratique de a Résumant l'état de la detter agraire, l'Institut de recherches économiques de l'Université de San Salvador constatait ainsi, à la fin 1985, que pour les coopétatives de la phase Il "la dette a quasi doublé à cause des intérêts (...) soit une dette de 49 496,3 colons par unité familiale. La dette par unité de surface est de 2 904,3 colons par manzana (1 manzana = 0,7 hectare) et de 4,3 millions en moyenne par coopérative (...) Selon une étude réalisée par Robert R. Nathan Associates Inc. (1985), la majeure partie des coopératives présente de sérieux problèmes financiers. Sur 14 cas étudiés seuls 5 ont un taux de Liquidités: (actifs courants/passifs courants) supérieur à l et aucun n'atteint la valeur. 2. Dans 6 des 14 cas les passifs excèdent le total des actifs, ce qui, en termes commerciaux normaux, indiquerait une banqueroute". Ce constat, établi à la fin 1985, n'a fait qu'empirer depuis. Même l'AID reconnaît aujourd'hui (11), en accord avec l'Université de San Salvador, que "95% des coopératives sont incapables de payer les intérêts de leur dette, estimée au total à 800 millions de dollars" (selon la même source, le ministre de l'A•griculture Carlos Aquilino Duarte ne veut le reconnaître que pour 40% des coopératives).

La tutelle des banques

800 millions de dollars (4 milliards de colons), la somme est vertigineuse pour le Salvador. Elle englobe toute la dette agraire, soit autant celle des phases I et Il que du "secteur traditionnel" de 1976. Les organisations de coopératives regroupées dans COACES (12) qui manifestaient le 4 juillet 1987 à San Salvador arrivent à des chiffres analogues : "La dette atteint 3 500 millions de colons. La valeur de cette dette équivaut au budget de la nation pour 1987 En d'autres termes, la dette agricole atteint un montant presque identique à l'aide que les Etats-Unis accordent en un an", Pourtant, depuis le constat déja dramatique de fin 1985, le gouvernement Duarte avait tenté d'alléger cette dette en dévaluant le colon de moitié. Les propriétaires avaient gémi les indemnités qui n'avaient pas été payées comptant diminuaient de valeur. obong si 2380 onoiLe résultat majeur de cette dette a été, pour les paysans des coopératives, de passer de l'ancienne tutelle: des propriétaires à celle des banques et de l'ISTA, Ne disposant pas des liquidités suffisantes, les coopératives (ici de la phase I) "s'endettent auprès des banques pour assurer les diverses dépenses nécessaires au

(...) L'essentiel des prêts sert à couvrir les dépenses ordinaires tout au long des cycles agricoles : achats d'in-put répartition du matériel, entretien des bâtiments, soins aux animaux, salaires versés aux ouvriers, etc. Les coopérateurs perçoivent eux-mêmes des avances sur revenus en fonction du travail apporté par chacun. Ces avances doivent être remboursées en fin de cycle en prélevant sur la vente des récoltes (...) Mais les déficits sont beaucoup plus fréquents (que les bénéfices, ndlr.) et les profits éventuels sont consacrés pour l'essentiel, au paiement de la dette agraire. Les adhérents des coopératives se considèrent donc plutôt comme des ouvriers agricoles. Ils cessent de travailler chaque fois que la banque n'est pas en mesure de leur payer les avances sur revenus qui tiennent lieu, en fait, pour eux, de salaire" (13).

Ici se mesure l'échec d'une réforme qui veut ménager l'oligarchie en lui payant des indemnités. Les paysans ne sont pas devenus les producteurs indépendants annoncés et tant vantés par toute l'idéologie libérale. Ceux qui préconisent "moins d'Etat" ont fait, au Salvador, passer les paysans de la réforme agraire de la soumission au grand propriétaire foncier à celle des bureaucrates de la réforme agraire, souvent corrompus d'ailleurs. on Inflation et crise agricole no2 Les banques et l'ISTA exercent en effet un contrôle direct sur les choix de production. Ils refusent, par exemple, des crédits et des projets comme la culture de légumes pour le marché intérieur ou de melons pour l'exportation, d'un rendement jugé insuffisant. LISTA exerce ici une tutelle directe dans la gestion des coopératives, sujet de conflits permanents avec les paysans qui réclament leur autonomie. Miquel Aleman, président de la fédération de coopératives FECORAO déclarait ainsi le jour où son association adhérait a TUNTS en avril 1987 : "La vie n'a pas changé pour le membre d'une coopérative, en dépit de toute la propagande que deverse le gouvernement pour dire au peuple salvadorien que le secteur réformé accorde des avantages aux membres des coopératives. La seule chose qui ait change est la forme d'exploitation" (14).

Au printemps 1984, quand TUPD signa'un "pacte social avec Duarte pour le faire élire (et mettre ainsi fin aux blocages T5) 11) Coyuntura Economica, numéro 2, novembre 1985, p.6. u: International Herald Tribune, 29 septembre 1987.

12) Confédération des associations coopératives d'El Salvador, qui regroupe quatre fédérations de coopératives agricoles (PECORAO en zone orientale, FECORAPCEN en zone paracentrale, FEDECOOPADES et FENACOA) ainsi qu'une fédération de coopératives d'épargne et de crédit (FEDECACES) et celle des transports (FENACITES, bus urbains), au total 236 coopératives et 16 000 affiliés (Pueblo Unido, organe d'information des travailleurs et du peuple salvadorien soutenu par l'Union natio nale des travailleurs salvadoriens (UNTS), numéro 6; juillet 1987): 13) M. Dufumier, "la question agraire au Salvador", Problèmes d'Amérique latine, huméro 83, p. 73/74. 1/rsl14) Organe de l'UNTS, avril 1987, p.2. 293

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de l'ARENA de la réforme agraire), tous ces problèmes étaient déjà présents, mais n'avaient pas pris la même acuité qu'aujourd'hui. Une grande partie des remboursements de la dette n'a commencé qu'en

1985, après les quatre ans de grâce. Mais la crise s'est surtout accentuée avec le "paquet économique " de 1986.

La loi sur les coopératives

Deux problèmes sont en effet venus aggraver le conflit et ont provoqué, en moins de deux ans, la rupture du "pacte social" de 1984. Le statut des coopératives d'abord. En février 1985, la majorité de l'Assemblée nationale (dont 33 élus PDC)

adoptait une nouvelle loi sur les coopératives, leur accordant une grande autonomie de gestion. Duarte y oppose son veto.

L'UPD, liée au gouvernement, laisse le terrain aux fédérations de coopératives d'opposition qui se regroupent dans COACES.

Elles demandent, outre l'autonomie de gestion, la comme reconnaissance coopérative à partir de 18 membres et non 30 et la majorité à 16 ans et non

21. Elles exigent des banques des crédits non conditionnels (notamment l'abolition des crédits "politisés" dont l'octroi n'est accordé qu'aux coopératives qui acceptent le "pacte social" et se lient à la DC)

ainsi que de meilleurs prix pour les récoltes. A l'initiative de COACES, une grande manifestation se tient à San Salvador le 6 juillet 1985 pour appuyer ces revendications. Les paysans obtiendront partiellement gain de cause.

L'essentiel de la loi sur les coopératives a été finalement adopté en mai 1986, après un an de luttes et de pressions. Le prix des haricots a été réhaussé (de 70 à 100 colons le quintal), mais l'accord n'a été signé qu'en mars 1986, après la récolte, laissant le bénéfice "aux coyotes"

les paysans, c'est-à-dire aux intermé-

Ces résultats, dont les fédérations de

COACES ont récolté les fruits politiques, ont accentué la crise entre le gouvernement et ses propres "relais" : l'UPD et les associations liées à la DC nées dans le cadre de la réforme agraire (15). Une partie de l'UPD va même participer à la fondation de l'UNTS en février 1986.

Un second élément va cependant précipiter ce conflit : la crise économique accélérée que connaît le Salvador depuis la dévaluation et le "paquet économique" du début de 1986. Ces mesures, qui devaient stimuler les exportations, réévaluer les prix agricoles et stabiliser l'économie, ont au contraire rendu plus chères les importations, aggravé l'inflation et le chômage et creusé finalement le déficit de l'Etat (qu'elles étaient censées combler). Même les milieux patronaux démentent l'optimisme qu'affiche encore aujourd'hui le gouvernement sur les perspectives économiques : "Depuis 1979, sous bien des aspects, on assiste à une aggravation de la situation générale car le processus de récession s'est doublé d'un approfondissement des déséquilibres financiers", explique l'économiste Rafael Rodriguez Loucel. Un indice, plus que tout autre, souligne l'ampleur de cette crise : le produit intérieur brut par habitant a chuté de 16,7% entre 1981 et 1986 et la chute a notamment repris cette dernière année (chiffres du CEPAL). La relance des exportations devait notamment favoriser celles NAPOLEON DUARTE du café, dont le "paquet économique" espérait pouvoir tirer un impôt spécial (+ 15%) pour combler le déficit public creusé par la guerre (16). Mais les résultats sont inverses. Certes, en valeur, les exportations de café ont augmenté en 1985 et 1986, profitant d'une hausse des prix (+ 48% en 1986) provoquée par la mauvaise récolte brésilienne. Mais cette opportunité du marché n'a pas duré. Et surtout, cette hausse provisoire des exportations, en valeur, n'a pas freiné la baisse de la production de café qui se prolonge depuis plusieurs années. "La production de café a diminué, passant de 4,5 millions de quintaux en 1979 à 2,7 millions en 1984" l'Association des caféiers du Salvador l'estime actuellement à 2,2 millions : une chute de moitié en sept ans. Entre 1985 et 1986, le rendement du café a également baissé de 13,6 à 12,5 quintaux par manzana. En termes d'emplois (travaux saisonniers de la récolte) comme par rapport à la réforme agraire, cette évolution est catastrophique. Dans ce petit pays surpeuplé où l'oligarchie a refusé la réforme agraire pour conserver ses domaines, les terres des caféiers diminuent mais ne sont pas réparties et les ouvriers agricoles perdent leur emploi.

La crise du coton n'est pas moins grave. La surface cultivée en 1980/81 était de 58 100 ha. Tombée à 36 700 ha en 1983/84, on atteignait 129 000 tonnes métriques en 1980/81 et 88 500 en

1983/84. Les exportations de coton, en valeur, indiquent toutefois la chute : 85 millions de dollar en 1980/81, 53 millions en 1983/84, 10 millions en 1984/

85, 38 millions en 1985/86 et 16 millions prévus pour 1986/87. Espérant une légère hausse des prix internationaux, le gouvernement a décidé à l'été 1987 d'augmenter la surface cultivée (le projet est de revenir à l'état de

1983, soit 42 000 ha), notamment avec l'aide technique d'Israël et le financement de l'AID en zone orientale. Mais les résultats sont bien incertains, pour deux raisons.

Les producteurs de coton

Premièrement, ce sont les producteurs de coton qui, en 1982, avaient fait pression pour exclure leurs terres de la phase III de la réforme agraire, obtenant en outre la garantie de leur prix et l'achat de toute leur récolte. Puis, arguant des sabotages du

FMLN, les grands producdemandé teurs avaient l'aide gouvernementale, avec pour résultat que la

Banque centrale a financé le non-remboursement délibéré des débiteurs et la fuite des capitaux. Deuxièmement, en priorisant l'exportation, les producteurs vont aggraver la crise du marché intérieur. En 1984, les producteurs de textiles se plaignaient déjà de la récolte insuffisante (il leur manquait 300 000 quintaux) et les graines de coton sont, d'autre part, une source majeure de la production d'huile comestible. L'effet de cette crise est donc immanquable : il va aggraver la crise de l'industrie textile et la

15) Elles sont nombreuses : ACOPAI, FESACORA

(première réforme agraire), UCS, ANIS (indigènes),

ASTA, UPD. ANIS s'est divisée en une organisation gouvernementale et l'autre non-gouvernementale (qui travaille aujourd'hui en collaboration avec l'UNTS).

16) La part des dépenses publique pour la Défense est passée de 14,4% en 1980 à 31,6% en 1985, celle de la dette extérieure (l'aide des Etats-Unis couvre en effet le déficit)

de 19,3% à 25,9% tandis que les dépenses d'éducation et de santé baissaient de 34,6% à 25,2%. Coyuntura

Economica, numéro 4/5, avril 1986, p.8.

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hausse des prix, notamment de l'huile. La production vivrière de son côté - celle que devait assurer justement la réforme agraire - a vu s'accentuer la crise avec le "paquet économique". Déjà, on l'a vu, la dette agraire charge les petits producteurs. Mais renchérissement des importations a donné un coup de grâce, rendant les engrais hors de prix. Un paysan interrogé récemment résume en quelques mots tout cet échec de la réforme agraire : "La terre est mauvaise. Elle produit chaque année moins. Je n'ai pas assez d'argent pour acheter des engrais et pas assez pour payer

En d'autres termes, malgré une légère augmentation des surfaces cultivées (même pour le riz entre 1984 et 1985), ou si l'on préfère malgré la timide réforme agraire, la production des principaux produits de base (pour lesquels le Salvador était autosuffisant à la fin des années 70) stagne ou chute. "La production de céréales de base affiche un manque d'environ 3 millions de quintaux dû à la sécheresse et spécialement au renchérissement des engrais suite à la dévaluation", constate la même source. L'aide alimentaire américaine est le seul recours de Duarte. Inflation et baisse des revenus

La conséquence, pour le peuple salvadorien, ne s'est pas fait attendre. Les prix que l'Institut de régulation de l'approvisionnement (IRA) prétendait maintenir stables, s'envolent. En avril 1986 déjà, l'écart entre les prix officiels et les prix réels était de 34% pour le maïs, 67% pour le riz, 98% pour les haricots rouges, 70% pour les haricots noirs, 18% pour le sucre, 8% pour l'huile. Un an plus tard, la hausse des prix est officiellement estimée à 35-40%. Les prix offerts par l'IRA sont notoirement insuffisants pour couvrir les besoins des producteurs et l'IRA ne draine que 6,6% de la production des exploitations de la phase III de la réforme agraire. Une grande partie de la production ne passe d'ailleurs pas sur le marché, destinée à l'auto-consommation. L'aide américaine - qui doit combler le déficit alimentaire -ne favorise finalement pas les choses.

Les fournitures de lait en poudre de l'AID provoquent la réaction des producteurs de lait qui constatent que "l'importation totale du produit en poudre dépasse constamment la demande nationale et a complètement altéré le marché (à elle seule l'IRA et le programme AID ont importé en 1983 l'équivalent de 46% de la consommation nationale)" (18). Les pâtissiers, boulangers et fabriquants de glaces recourent pour 60-90% à du lait en poudre et les inspections gouvernementales pour limiter cet usage restent sans effet. Pour cause : au sein même de l'IRA, la corruption bat son plein et les syndicats dénonçaient cet été de hauts fonctionnaires démocrates-chrétiens de cet institut qui retenaient le lait pour le vendre plus cher en province !

Parallèlement à cette poussée de l'inflation, les revenus agricoles ne sortent pas de la misère. Ceux des ouvriers agricoles (salaires réels) ont diminué de 1978-1985 de 7 000 à 5 570 colons pour les cultivateurs de café, de 6 250 à 3 180 pour les cultivateurs de coton, de 5 500 à 4 580 pour les coupeurs de canne, de 9 750 à 5 670 pour les récolteurs de café. Leur situation s'est encore aggravée en 1986 puisque l'indice des salaires réels agricoles passait de 2 650 en février à 2 140 en décembre. En mars de cette année, le ministère de la Planification économique (MIPLAN) estimait que le revenu nécessaire à nourrir une famille s'établissait à 2 607 colons par mois et un travailleur agricole gagne moins de 500 colons ! Quant au revenu des paysans du secteur réformé, il n'est guère meilleur. On a vu que dans les coopératives de la phase I, les producteurs se considèrent comme des salariés agricoles, vivant des avances des banques. La réorganisation des paysans

Pour les producteurs de la phase II, selon l'étude de Dufumier (état fin 1985) le revenu net ne dépassait pas 1 250 colons par famille dont 535 représentaient la part auto-consommée et 715 colons le revenu monétaire effectif : "Celui-ci ne parvient pas à couvrir l'ensemble des dépenses de biens de consommation de pre-

(vêtements, nourriture non produite par l'exploitation) et les paysans continuent à vendre leur force de travail sur les grandes plantations lors des travaux de récolte. Les salaires agricoles assurent en moyenne 66% du revenu total des familles ayant bénéficié de la troisième phase" (19).

Le bilan est clair : la réforme agraire de 1980 a fini dans les sables et le projet américain de favoriser des petits propriétaires pour "éviter un nouveau Nicaragua" rejette en définitive les paysans, même du secteur réformé, dans l'opposition. N'oublions pas ici qu'à côté des dizaines de milliers de paysans qui ont "bénéficié" de la réforme, il en subsiste des centaines de milliers sans terre. Les déplacements massifs de population provoqués par la guerre (1,2 millions d'exilés et déplacés sur 5,5 millions d'habitants) n'ont fait qu'accroître le désastre. Pendant ce temps, Reagan et Duarte continuent à parler d'une guerre "importée" de Cuba ou de l'URSS !

L'échec de la réforme agraire a profondément divisé les paysans. Les tensions déjà manifestes entre salariés agricoles (dont une partie travaille sur les coopératives) et producteurs du secteur réformé ne sont pas surmontées. A cela s'est ajouté, depuis 1986, une division nouvelle au sein du secteur coopératif. Les organisations d'obédience démocrate-chrétienne, très liées aux institutions de la réforme agraire, ont toutes connu soit des scissions (entre organisations gouvernementales et non-gouvernementales), soit des départs vers d'autres associations. Le processus le plus nouveau de ce point de vue, en cours depuis deux ans, est le rapprochement d'une partie du secteur coopératif avec l'UNTS. Les mobilisations menées par COACES ces dernières années, notamment son succès en 1985, ont beaucoup contribué à cette évolution et, en contrepartie, à la perte de crédit de l'UPD et de ses organisations affiliées. Mais cette réorganisation du secteur coopératif n'en est qu'à ses débuts et le gouvernement le soumet à une répression systématique, comme toutes les organisations indépendantes (syndicales, coopératives ou humanitaires).

Echec de la réforme agraire, échec de "l'ouverture démocratique"

annoncée à grand fracas au moment de l'élection de Duarte en 1984. En deux à trois ans, le projet de répression, couplée de réformes, a fait faillite. Il n'en reste que la guerre et la terrorisante pratique des meurtres et des disparitions. •

27 octobre 1987

17) International Herald Tribune, 29 septembre 1987.

18) Inforpress centroamericana, numéro 757, 24 septembre 1987, p.6.

19) Dufumier, op. cit. p.82.

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