LE NUMERO DU 10 AVRIL 1988 des Nouvelles de Moscou publie un long article de Guennadi Javoronkov sur les conditions de l'arrestation et de l'exécution en 1937 d'Ossip Piatnitski, membre du Comité central du PCUS, secrétaire de l'Internationale communiste, ami intime de Lénine.
Ces révélations sont basées sur le témoignage de Vladimir
Gouberman, qui avait lui-même enregistré le récit de Lazare
Kaganovitch, un des chefs de file de la fraction stalinienne, sur la réunion du Comité central de juin 1937 qui avait abouti à l'assassinat "légal" de Piatnitski. Gouberman préparait un livre sur Piatnitski au cours des années 60, et réussit à obtenir le témoignage de Kaganovitch avant la mort de celui-ci.
Le texte en dit long sur le cynisme qui a présidé aux purges de la direction du PCUS.
Ernest MANDEL
E PLENUM a examiné la question
L des stations de machines et de tracteurs et, en plus, sur la proposition de Staline, celle du sort des membres du bloc de droite et notamment de Boukharine. Staline a insisté sur la suppression physique de tous les représentants de l'Opposition de droite, et sur l'octroi au commissaire du peuple pour l'Intérieur, lejov, de pouvoirs exceptionnels pour combattre la contre-révolution :
les 'ennemis du peuple'...
L'inquiétant lejov
A la séance du soir du 24 juin, Ossip
Piatnitski a émis des objections à l'adresse de Staline. Il s'est prononcé contre la suppression physique de Boukharine et des membres de son groupe, et a déclaré que pour le fait d'avoir mené des activités de fractionnistes, il suffisait d'exclure du parti, parmi d'autres représentants du bloc de droite, Boukharine et ses compagnons, et de les tenir à l'écart des activités politiques...
Piatnitski s'est également opposé à la proposition de Staline sur l'octroi de pouvoirs exceptionnels à lejov. Il a allégué le fait qu'étant chef de la section politico-administrative du CC du parti et surveillant, entre autres, l'observation des dispositions du parti dans l'appareil de la
Sécurité d'Etat et de l'Intérieur, il avait fait connaissance avec les méthodes d'interrogatoire utilisées par lejov et que, pour cette raison, il objectait contre l'octroi au
Commissaire du peuple lejov, de tels pouvoirs. Piatnitski a proposé, par contre, de renforcer le contrôle des activités du
NKVD (police politique, ndlr) et notamment de celles de lejov.
Après l'allocution d'Ossip Piatnitski,
Staline a interrompu la réunion du plénum
Onous
поэлет annonçant une pause pendant laquelle certains membres du Comité central proches de Piatnitski lui ont conseillé dans les couloirs de revenir sur sa déclaration. La plupart des participants au plénum ne se sont même pas approchés de lui.
Quelque temps après, Molotov, Kaganovitch et Vorochilov ont abordé Piatnitski pour lui dire que Staline les avait chargés de parler avec lui pour le persuader de revenir sur sa déclaration, faite lors de la séance précédente.
Kaganovitch a rappelé à Ossip Piatnitski que Staline avait confiance en lui en tant qu'homme et bolchevik resté toute sa vie un léniniste dévoué (sic), n'ayant jamais participé aux oppositions, et que Staline l'appréciait comme un organisateur inégalé. Il a dit à Piatnitski que si ceLui-ci revenait sur sa déclaration, on l'oublierait. Alors Molotov a rappelé à Piatnitski qu'il avait une famille, femme et enfants, et lui a conseillé de penser à leur sort (re-sic).
Sa conscience communiste
Ossip Piatnitski a répondu que sa conscience de communiste ne lui permettait pas de revenir sur sa déclaration, et qu'il s'imaginait parfaitement bien le sort qui l'attendait, que son intervention au plénum n'était pas une action fortuite, mais parfaitement réfléchie, et qu'au nom de la pureté et de l'unité du parti, il était prêt à sacrifier sa vie et même, si nécessaire, celle de ses enfants et de sa femme.
Après avoir entendu cela, Molotov, Kaganovitch et Vorochilov l'ont quitté.
Ce jour-là le plénum n'a plus repris
Le lendemain, le 25 juin, la séance du plénum a commencé par l'allocution de lejov. Il a déclaré que le NKVD disposait de renseignements irréfutables selon lesquels Ossip Piatnitski était a l'époque de la réaction tsariste un informateur de l'Okhrana (police tsariste), et qu'il accusait Ossip Piatnitski comme ancien provocateur et, se fondant sur ce fait, il a proposé de refuser à Ossip Piatnitski la confiance politique. La question fut votée. Le plénum a soutenu la proposition de lejov".
Piatnitski fut arrêté dès le 26 juin. II fut torturé pendant 32 jours pour l'amener à avouer ses "crimes". Il refusa catégoriquement. Il fut fusillé sans aveux ni procès public, le 27 juillet 1937.
De la contre-vérité au mensonge Ce récit apporte un témoignage crédible sur la force de caractère et le courage du vieux bolchevik qu'était Ossip Piatnitski. Il jette une lumière nouvelle sur les méthodes et les causes des grandes purges staliniennes des années 19341938. Mais il révèle aussi les insuffisances, les lacunes et le retour à de nouvelles contre-vérités, à de nouvelles falsifications de l'Histoire, dont reste marquée jusqu'ici la déstalinisation sous Gorbatchev, et du même fait, la glasnost.
L'article des Nouvelles de Moscou, est intitulé : "Il n'a pas menti une seule fois -Portrait d'un révolutionnaire". Or, comme membre du Comité central, avait voté la mise en accusation comme "espions" et "ennemis du peuple" contre-révolutionnaires, favorables à la restauration du capitalisme et au démantèlement de T'URSS, de Zinoviev, Kamenev, Trotsky, Piatakov et leurs compagnons, sés du premier et du deuxième Procès de Moscou. Il avait de même approuvé leur "suppression physique", c'est-à-dire leur assassinat "légal", ou ne s'y était, en tout cas, pas opposé. De ce fait, il a bel et bien menti. Il a permis la mise en place des mécanismes qui avaient commencé la purge dont il est par la suite devenu lui-même la victime. Sa responsabilité de ce point de vue est d'autant plus grave qu'il était justement chargé, au sein du PCUS, de "surveiller" les opérations du NKVD. Ces opérations impliquaient l'usage de la
torture. Il a laissé faire pendant un an, ne protestant que quand son ami Boukharine était visé, n'élevant pas la voix quand ces horreurs visaient ses adversaires fraction-
L'article de Guennadi Javoronkov comporte en outre une contre-vérité historique par omission. "Les chroniques encore disparates de cette époque peuvent donner limpression que le stalinisme était une fatalité et qu'on ne s'y opposait pas, cer toute résistance était inutile. Ce n'est pas vrai". Javoronkov a certainement raison de souligner que le stalinisme n'était guère une fatalité, qu'on pouvait sy opposer et qu'on s'y est opposé. Mais en ramenant cette opposition dive, partielle et à demi-consentante, seuls membres de la fraction stalinienne elle-même, il omet de rappeler que les s'être opposés l'emploi de méthodes d'abord administratives-bureaucratiques, en violation totale des normes léninistes, puis de méthodes carrément terroristes-criminelles, ce furent les dirigeants et militants de l'Opposition de gauche, de l'Opposition unifiée, puis de nouveau, de l'Opposition de
Ce mensonge par aux "khrouchtchéviens" libéraux et "gorbatchéviens" de pointe (de gauche ?) de répandre la légende selon laquelle Trotsky était égal à Staline, voire pire que Staline, et que Staline n'aurait fait qu'appliquer "le programme de Trotsky".
Ces contre-vérités éclatent au grand jour dans une discussion, par ailleurs fort intéressante, qui s'est déroulée récemment entre historiens soviétiques sur toute l'époque stalinienne, organisée par la revue Ogoniok. Mais, même au cours de cette discussion, l'historien le plus favorable à Staline a demandé qu'on permette aux citoyens soviétiques de se former leur propre opinion sur cette époque de l'Histoire de l'URSS, en leur donnant accès à tous les documents de l'époque. D'autres ont approuvé dans le même sens.
tous les documents
Il faut donc publier tous les documents des différentes oppositions au sein du PCUS à commencer par celle de l'Opposition ouvrière et de l'Opposition de gauche de 1923 et des années suivantes. Il faut publier la plate-forme de l'Opposition unifiée de 1926-1927. Il faut publier tous les ouvrages de Trotsky, de Rakovski, de Préobrajensky, de Radek, de Zinoviev, de Kamenev, en plus de ceux de Boukharine. Et pour que cela soit légalement possible en URSS, il faut casser officiellement les verdicts du ler et du 2e procès de Moscou, comme a été cassé celui du 3e procès. Il faut réhabiliter pénalement Trotsky et tous les inculpés des deux premiers procès. Il faut réhabiliter pénalement tous les vieux bolcheviks. Notre campagne à cette fin doit être poursuivie avec vigueur.
ler mai 1988.