Inprecor 1974–2004

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NICARAGUA

La paix maintenant ?

· Inprecor n° 268, 20 juin 1988 · p. 13-14 · 2 372 mots

Nicaragua URSS et Russie États-Unis Amérique centrale

Gorbatchev, cache mal un bilan qui, en matière de politique étrangère, n'est pas fameux pour l'administration républicaine.

NICARAGUA

La paix maintenant ?

LA HATE DE RONALD REAGAN d'accourir à Moscou et de parvenir, in extremis, avant la fin de son second mandat présidentiel, à un accord sur le désarmement avec Ariane MERRI

S I L'ON BRAQUE les jumelles sur

"l'arrière-cour" des Etats-Unis, l'Amérique centrale, ce constat tourne

Echec à Panama où, Reagan, malgré tous ses efforts, n'est pas parvenu à déloger l'allié d'hier devenu fort encombrant, le général Noriega.

Echec au Salvador, où le projet "civil" démocrate-chrétien vient de recevoir ce qui est sans doute son coup de grâce, avec la victoire du parti d'extrême-droite ARENA, aux législatives de mars dernier. La division ronge à toute vitesse la démocratie-chrétienne à l'instar du cancer de Napoléon Duarte dont la mort prochaine se pare d'une valeur symbolique que nul n'aurait pu imaginer quand le fringant président prit ses fonctions en 1984.

Au Guatemala, le ravalement démocratique dont Cerezo était la pièce maîtresse, vient de prendre du plomb dans l'aile avec la tentative de putsch fomentée par une partie de l'armée en mai dernier.

Il n'est jusqu'au Honduras, cette caricature de république banannière, qui ne soit touché : la conscience nationale d'une population qui ne supporte plus d'être le décor animé d'une annexe de base militaire des Etats-Unis - ou de leurs mercenaires, la Contra - a explosé en de violentes émeutes anti-américaines, ces dernières se-

L'accord de Sapoa

Enfin, si l'on n'a rien de notable à dire pour le Costa-Rica, pour l'instant tout du moins, l'accord signé le 23 mars dernier entre le gouvernement nicaraguayen et la Contra, est, à n'en pas douter, un revers pour l'administration Reagan. Plus que tout autre, en effet, elle représente, l'échec de l'option armée choisie par la stratégie américaine dans la région. Bien qu'elle n'ait pas été totalement abandonnée, le simple fait que les demandes réitérées d'aide militaire à la Contra aient été repoussées par le Congrès américain, montre que les Etats-unis devront chercher d'autres voies pour abattre la révolution sandiniste.

Les raisons de cette défaite sont à trouver dans la politique intérieure américaine comme dans ses relations avec l'Amérique latine.

Raisons intérieures d'abord chacun sait depuis belle lurette, l'Amérique centrale en général et le Nicaragua en particulier, sont considérés comme un problème domestique par les politiciens américains qu'ils soient républipendant toute une période n'ont surtout pas voulu se démarquer de Reagan de peur d'être accusés de faire "le lit des communistes" dans la région - politique qui devait culminer en juin 1986 par le vote des 100 millions de dollars à la Contra - se sont finalement rendus compte, l'Irangate et le développement du mouvement antiguerre étant passés par là, que cette option armée dans la guerre de basse intensité, n'était pas forcément la meilleure, surtout à la veille d'élections. Les inconvénients qu'elle a entraînés ont été, jusqu'à présent, nettement supérieurs à ses

Mais qu'on ne s'y trompe pas, cela ne signifie pas que l'objectif final, renverser le régime sandiniste, soit désormais mis de côté. Il s'agit simplement d'y parvenir par d'autres moyens.

Parmi ces (nombreux) inconvénients, il faut accorder une attention particulière aux rapports qu'entretient la métropole impérialiste avec les régimes latino-

"Démocraties" sous haute surveillance de leurs armées respectives, ces derniers sont confrontés à une crise économique dont nul ne se hasarde à prévoir la fin, et qui provoque une montée populaire se focalisant sur le FMI synonyme, pour beaucoup, de yankee. En ce sens, l'autonomie relative en matière de politique étrangère que manifestent ces gouvernements et qui s'est exprimée dans le processus Contadora et son Groupe d'appui, mais aussi dans la reconnaissance de Cuba par un pays comme le Brésil, a un usage interne et externe. Destinée à prouver leur nationalisme à des populations qui leur reprochent violemment leur soumission à l'impérialisme, elle est aussi un avertissement aux Etats-Unis et ce, au moment où l'Europe de la CEE comme l'Union soviétique, font une offensive diplomatique et économique en direction de l'Amérique latine.

C'est dans ce contexte qu'il faut interprêter la signature par le gouvernement nicaraguayen, de l'accord d'Esquipulas II en août 1987 puis, de celui de Sapoa en mars dernier. Cette signature est le produit d'un rapport de force qu'ont pu établir les sandinistes au plan diplomatique, avec par exemple, le jugement du tribunal international de La Haye en juin 1986, mais également au plan militaire : les bandes armées des Etats-Unis ont été impuissantes à mener à bien leur projet, renverser le régime, ou tout du moins, mettre sur pied un gouvernement provisoire ayant une quelconque légitimité sur une partie du territoire nicaraguayen "libéré".

Les Etats-Unis sur la défensive

Esquipulas a pris par surprise et mis sur la défensive les Américains. Puis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, leur politique a consisté à utiliser toutes les possibilités ouvertes par cet accord pour faire rendre gorge aux sandinistes. Chacun sait qu'un traité, et plus encore quand il s'agit d'un traité ouvrant un "processus", n'est que l'expression d'un rap port de force. Rien n'est jamais statique et donné une fois pour toutes. Le cynisme en la matière des Etats-Unis a été une leçon de choses. Il n'ont guère hésité à rappeler à leurs alliés de la façon la plus inélégante qui soit, que l'aide en espèces sonnantes et trébuchantes qu'ils leur prodiguaient impliquait, en retour, certaine déontologie en matière de politique étrangère : on est prié de ne pas cracher dans la soupe. Le Nicaragua était mis au banc des accusés et sommé d'appliquer l'accord au millimètre alors que les autres pays pouvaient en toute impunité le considérer comme un chiffon de papier, quand bien même l'un des principaux points d'Esquipulas stipulait la simultanéité de cette application. La palme revient, une fois de plus, au Honduras qui allait jusqu'à interdire l'entrée du pays à la commission internationale de vérification, chargée de constater de visu ce secret de Polichinelle : la présence de la Contra en territoire hondurien. Mais alternant les mesures politiques spectaculaires et les offensives militaires, le gouvernement sandiniste a prouvé qu'il était capable de retourner cette arme à double tranchant nommée Esquipulas, contre les régimes centro-américains aux prises avec leurs propres problèmes internes que ne peuvent résoudre les seuls dollars américains.

C'est cette même estimation politique qui a amené à la signature de Sapoa. Le vote du Congrès refusant l'aide militaire à la Contra a semé la panique dans ses rangs : les "combattants de la liberté" comme aime à les appeler Reagan, ont vu se couper leur tuyau d'oxygène financier. Cimenté par l'anti-communisme et les petits billets verts, l'Etat-major merce-

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naire a commencé à s'entre-déchirer entre jusqu'aux-boutistes de la lutte armée et partisans du mieux-vaut-tenir-que-courir. Sapoa est à la fois le produit de cette crise et un facteur d'accélération fantastique. Règlements de comptes armés dans les camps honduriens, bataille de sommet en-

"durs" (Enrique Bermudez) et les "négociateurs" (Calero), accusations réciproques de corruption, voyages d'envoyés de la CIA chargés de recoller les morceaux, expulsion par le Honduras des commandants "traîtres", selon Bermudez, parce que signataires de l'accord, va-etprendre l'avis du Grand frère, le feuilleton de l'effondrement militaire de la Contra ressemble de plus en plus à une mauvaise série américaine. Autrement dit, si une partie de la Contra veut aujourd'hui négocier à toute vitesse, c'est qu'il s'agit pour elle d'une question de vie ou de mort où le chacun pour soi prime sur les considérations idéologiques, si tant est que ces dernières aient jamais existé. D'où la consternation de l'administration Reagan et son mépris non-dissimulé peu reluisant il est vrai, qu'offrent ses protégés. D'où également l'attitude des sandinistes qui s'ingénient à souffler le chaud et le froid sur la Contra. Leur objectif numéro un, diviser pour règner, a été, de ce point de vue, atteint à 100%, d'autant que la politique intelligente pratiquée dans les zones de cessez-le-feu, vis-à-vis des "contras de base" porte ses fruits. Spectateurs des querelles de chefs, beaucoup d'entre-eux peuvent être sensibles à la perspective de rentrer tranquillement au pays pour revoir leur famille avec, en prime, une amnistie qui efface leurs exploits guerriers d'un passé récent. Qu'une partie de la population nicaraguayenne ayant vécu dans sa chair les dits exploits envisage cette même perspective avec autant de tranquillité, est un autre problème, et non le

Obligé de négocier

Ceci étant dit, cela ne signifie pas d'une part, que le Front n'ait pas un besoin impérieux de négocier, d'autre part que les Etats-Unis aient baissé les soient fait une raison de l'existence d'une révolution qui, par sa seule présence, est un brulôt dans cette région du monde.

Le Nicaragua a besoin de la paix, et même de la paix à tout prix, aussi élevé soit-il, s'il veut simplement vivre, pour des raisons économiques et politiques. Les premières, chacun les connaît. Nous n'entrerons pas dans les détails sur les conséquences que peut avoir pour un petit pays comme celui-ci, de consacrer 50% de son budget à la guerre, et détourner ainsi une partie considérable de la main-d'œuvre disponible, d'œuvre qui fait cruellement défaut dans les secteurs productifs. De cette paix dépend en grande partie le succès, même limité, des réformes économiques entreprises en février dernier. Or, pour le moment, même si elle est relativement ralentie (par rapport aux 1 500% de 1987 !), l'inflation n'est pas près de disparaître, preuve en est les deux dévaluations successives depuis l'intro-duction de la nouvelle monnaie et le dé-calage qui s'accroît entre change officiel et change au noir. De même, rien n'indi-que que les réductions drastiques opérées dans les emplois ministériels aient eu pour conséquence un mouvement vers les secteurs productifs, comme était l'objectif. Au-delà de l'impact psychologique de telle ou telle mesure, force est de constater qu'il ne pourra être question d'assai-nir l'économie nicaraguayenne tant qu'il y aura la guerre.

Et bien qu'il n'y ait aucun automatisme entre le degré de crise économique et celui d'une usure politique du régime, nul ne peut affirmer que cette situation peut perdurer ad eternam sans conséquences. La mobilisation importante de la population contre les spéculateurs lors de l'introduction de la nouvelle monnaie était en ce sens beaucoup plus politique qu'économique. La refonte des structures du FSLN, l'attention accordée aux mouvements de masse notamment aux Comités de défense sandinistes (CDS) en crise depuis quelques années et dont le commandant Omar Cabezas, vient de prendre la direction, répondent à ce besoin de mettre au premier plan la politique et les explications

Tout, hormis le pouvoir

Qui dit négociation dit concessions, forcément. Maintenant, qu'est-ce-qui est négociable ? Ce n'est pas être cynique que de répondre tout, hormis le pouvoir. Les sandinistes peuvent même modifier le nom de leurs forces armées, cela ne changera pas d'un iota la nature de cette armée, autre chose serait la fusion des deux armées que souhaite la Contra. Mais cela ne signifie pas que le nombre et l'ampleur des concessions effectuées, comme la façon dont on y procède, n'aient aucune importance. Souligner l'intelligence tique - remarquable - dont a fait preuve la direction du Front sandiniste dans toute cette affaire n'implique pas qu'il faille négliger le désarroi qu'a pu entraîner telle ou telle décision prise rapidement (parce qu'il fallait qu'elle le soit).

Bien évidemment, de nombreux militants du FSLN ont eu l'estomac noué en son de la card mine

Enrique Bermudez venu négocier après avoir évincé proprement son ancien ami, Calero.

Bien évidemment, ceux qui luttèrent dans la guérilla ne voient pas d'un cœur léger la perspective d'une libération des quand on sait que depuis le début de la guerre en 1981, l'éventualité d'une négociation directe avec les mercenaires avait toujours été vigoureusement écartée par la direction du Front.

A tous ces facteurs, il faut ajouter la pression discrète exercée via l'amitié indéfectible du pays frère numéro un, l'Union soviétique.

L'URSS, et plus largement le Comecon, tient à bout de bras l'économie nicaraguayenne, ce n'est un secret pour personne et elle ne se fait pas faute de le rappeler plus ou moins aimablement. Cette dépendance n'est pas souhaitée - parce que pas souhaitable - par le Nicaragua, mais c'est un fait. Par les effets du blocus amé ricain et du chantage US dans les organismes de crédits internationaux, l'argent frais dont le régime sandiniste a besoin vient à 80% des pays du Comecon. C'est avec eux que s'effectue une écrasante partie des échanges, sans même parler du problème du pétrole.

Or, à l'heure des discussions Reagan-Gorbatchev, on ne peut écarter d'un revers de main la volonté qu'aurait ce dernier de "décentraliser" certains conflits régionaux et de faire sous-traiter par d'autres (par exemple l'Amérique latine), l'aide économique au Nicaragua qui, si elle est négligeable à l'échelle de l'URSS, n'en est pas moins question de simple survie pour le premier. Sans qu'il soit question pour l'instant d'envisager un "lachâge" pur et simple de l'Union soviétique qui n'a aucun intérêt à griller cette carte pour de multiples raisons, Moscou a tout intérêt à faire en sorte que la pression tombe dans cette région, même au prix de certaines couleuvres à faire avaler par les Nicaraguayens.

Alors, si tout le monde veut la paix, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, celle-ci a-t-elle une chance de voir (enfin) le jour ? Pas sûr. Ou, tout du moins cette paix risque fort, pour paraphraser Clausewitz, de n'être que la poursuite de la guerre par d'autres moyens.

Le spectre du Chili

L'opposition intérieure joue la politique du pire. Faible, sans grande légitimité ni autonomie, tout laisse à croire qu'elle veut pousser à bout les sandinistes qui, pour l'instant doivent accepter sans broncher toutes les provocations.

Combien de temps cette situation peut-elle tenir ? Le FSLN dénonce à juste titre les tentatives de "chilénisation" opérées par la droite : créer une atmosphère irrespirable pour accueillir ensuite cette même droite comme le Sauveur. Mais rappellent-ils, Allende est mort parce qu'il n'avait pas armé les ouvriers et les paysans quand ils l'avaient demandé. C'est plus qu'une nuance, c'est toute la différence entre une social-démocratie au pouvoir et un gouvernement révolutionnaire. L'administration américaine n'a pas dit son dernier mot, elle joue aujourd'hui la carte de la contre-révolution démocratique. Et c'est un choix qui est valable quel que soit le vainqueur de l'élection présidentielle de novembre prochain, démocrate ou républicain.

13 juin 1988

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