NOUS REPRODUISONS ci-dessous le texte d'une interview donnée par Stefan Krawczyk à la publication samizdat
Umweltblätter du 15 décembre
1987. Arrivant très peu de temps avant la dernière vague de répression et son"émigration" forcée de RDA, au début de février 1988, ses commentaires sur les méthodes employées par les autorités d'Allemagne de l'Est sont tout à fait d'actualité.
U MWELTBLATTER : Stefan, le 13
novembre 1987 on vous a interdit de faire des spectacles en public. Pourquoi et quels effets une telle mesure a-t-elle eus sur votre vie ef votre travail?
Stefan Krawczyk: En fait une interdiction générale existe depuis toujours. Elle a commencé voilà deux ans et demi, en août 1985. Supprimer ma licence revenait à m'interdire tout spectacle en public. Mais on n'en est pas encore arrivé au banissement. Or, quand on perd sa licence, il ne reste fondamentalement plus qu'à émigrer.
Alors nous recherchons toutes les oc-
casions de pouvoir jouer. L'Eglise s'est proposée d'elle-même. Les interdictions officielles ne s'appliquent pas aux églises et c'est pourquoi elles ont une plus grande marge de manœuvre.
Mais il y a plus que ce que les yeux peuvent voir quand la loi régissant les spectacles publiques est concernée, dans Sont Interdits es spectacles qui ne font pas la promotion du développement du socialisme la mesure où ceux qui y sont soumis - en l'occurence le personnel ecclésiastique -connaissent les limites qu'impose une conduite religieuse.
Les policiers n'ont ici aucune juridiction. Mais l'Etat m'a menacé personnellement de pénalités sur la base de cette loi, au cas où je me serais produit en public le novembre. Si Freya et moi-même jouons ensemble, cela s'applique à nous deux. La sanction imposée impliquait quatre points principaux :
- Premièrement, je suis interdit de la préparation, ou de la participation active, de représentations qui ne font pas la promotion du développement à venir du socialisme, selon le premier paragraphe de la loi sur les spectacles. Mais seules les autorités peuvent décider de ce qu'est la promotion du développement du socialisme. Nous n'avons rien à dire sur la façon dont cela est interprété, en dernier ressort.
Deuxièmement, l'interdiction est générale.
- Troisièmement, si je participe, ou si j'organise de tels spectacles, j'aurai une amende de 500 marks, et de 1 000 la deuxième fois. Il en est de même pour Freya, si elle est concernée.
- Le quatrième point est le plus important, c'est le droit d'appel!
En fait, ils font monter la pression parce qu'ils ne savent pas comment l'arrêter autrement. Parce qu'une grande solidarité s'est fait jour, y compris de la part de gens d'église qui croient que celle-ci a une responsabilité dans les problèmes sociaux. L'Etat utilise tous les moyens de pression imaginables pour arriver à dominer la situation. En ce moment la prison n'a pas bonne presse parce qu'elle gêne trop la réputation de la RDA à l'étranger, alors il essaie d'y parvenir par les amendes. En fait, ce n'est pas nouveau, les premières amendes ont été infligées au début de l'année contre des pasteurs qui m'avaient autorisé à donner mon spectacle. Aujourd'hui la situation s'est aggravée, car un ordre de saisie a été délivré en relation avec la première amende. Et une somme de 750 marks supplémentaires a été imposée. Mais l'Etat peut se rendre compte qu'avec les pasteurs, ou du moins certains d'entre eux, une certaine capacité de résistance existe et l'argent sera finalement trouvé. On ne peut leur imposer la discipline comme ça, alors ils nous ont menacés de procédures judiciaires. Mais cela ne nous arrêtera pas, nous continuerons à jouer, à faire des spectacles. Même s'ils saisissent tout ce que nous avons !
• C'est, en fait la première fois, depuis 1952, qu'une pression s'est exercée sur les conseils de paroisse, à travers l'application rétrospective de décisions officielles. Comment cela se passe-t-il pratiquement?
- Peut-être l'exemple du Golgotha, où une "soirée Brecht" avait été prévue pour le 23 novembre pourrait l'illustrer. Le pasteur s'est fait officiellement sermonné et on lui a demandé s'il pouvait se porter garant de l'ordre et de la sécurité publics. Vous savez, cela ne lui était guère possible. Non par peur que les "skinheads" (2) ne viennent mettre la pagaille, mais par peur que la Stasi (la sécurité d'Etat) n'envoie des gens semer le trouble. Dans cette hypothèse il ne pouvait naturellement pas garantir l'ordre, ce fut une dure bataille que de le convaincre de résister à cette tentative d'intimidation.
• Dans ces conditions, quelles sont les possibilités de continuer à donner des spectacles?
- Les propositions diminuent réellement. Pendant la Semaine de la paix (événement annuel organisé par l'Eglise évangélique) 8 propositions sur 11 ont été annulées. Le niveau auquel ont sombré les diverses congrégations, au moins en ce qui concerne leur engagement social, est clairement apparu en décembre. Nous n'avons absolument rien de prévu pour décembre et janvier.
• Quels sont vos projets pour le proche avenir ?
- Tout d'abord je voudrais écrire, car je n'ai pas pu le faire avec tous ces problèmes avec mon interdiction, la police, etc. Maintenant je veux écrire de nouvelles chansons.
• Quelle est la meilleure façon de vous aider ?
- Etant donné nos fortes amendes, nous avons besoin de solidarité financière. Sinon l'Etat saisira même nos instruments. Mais la solidarité doit surtout venir de la communauté artistique d'ici, elle a de moins en moins de liens avec les gens. Ils font leurs affaires, ils sont bien payés pour jouer, voyagent en Occident, et ne veulent prendre aucun risque. La situation a déjà grandement changé depuis l'époque de Biermann (3), les artistes n'étaient pas alors aussi coupés de leur public.
• Toutes sortes de rumeurs courent sur vous, ces jours-ci, par exemple que vous avez fait une demande d'émigration. Qu'en est-il ?
- Pour répondre à votre question, il doit être clair que je n'ai pas posé de demande d'émigration et je n'ai aucun projet de cette sorte. Bien sûr ces rumeurs nous reviennent. Elles ont été répandues depuis le moment où nous avons décidé de rester travailler ici et de rester public. Et on peut remonter jusqu'à leurs sources officielles. Quand les pasteurs ont déclaré leur volonté de nous soutenir totalement, l'attaque a été portée contre les points les plus sensibles pour l'Eglise, comme la pornographie et le racisme (4). Tout d'un coup nous jouions des pièces racistes et chantions des chansons racistes. Bien sûr cela a eu un effet chez les pasteurs qui ne nous connaissaient pas, ils ont été piégés par la manœuvre des autorités.
Nous avons toujours dû lutter comme des fous contre les rumeurs. C'est la même chose pour l'émigration. Il est évident qu'on perd de la crédibilité auprès de l'opinion publique et des spectateurs, si on chante la nécessité de faire quelque chose sur les problèmes d'ici, en ayant derrière la tête l'idée de partir. Cela ne concorde pas, et la Stasi le sait très bien. La police a donc travaillé à miner notre impact. Mais nous n'en sommes certainement pas au bout. Ils sont très créatifs dans ce domaine. Et en plus, il y a cet appareil de fous.
Nous continuerons et il ne sera pas facile pour la Stasi de nous arrêter. •
East European Reporter, Mars 1988. Je nal jamais
Posé
de demande d immigration
1) Ceux qui se produisent dans les spectacles sont strictement répétoriés et le contenu des prestations artistiques est régi par un code strict.
2) Des bandes de jeunes néo-fascistes, "skinheads", ont récemment fomenté des bagarres lors de spectacles altematifs dans des églises.
3) Wolf Biermann qui chantait et écrivait des chansons s'est vu retirer son passeport de la RDA en 1976, alors qu'il était en toumée en RFA. Symbole important de l'opposition culturelle et politique de gauche, il lui avait été interdit de se produire en public et retiré son passeport depuis de nombreuses années, pour l'empêcher de voyager. Les protestations contre son expulsion menèrent à la mise sur liste noire et/ou à l'émigration de nombreuses personnalités de la vie culturelle de RDA.
4) "Pornographie" et "racisme", entre autres, sont explicitement exclus de la liberté d'expression prétendument garantie par la Constitution et la loi d'Allemagne de l'Est.