LES TROUPES SOVIETIQUES ont entamé, le 15 mai dernier, leur retrait d'Afghanistan. La moitié des 100 300 soldats de Moscou présents sur le sol afghan, selon le chiffre divulgué récemment par l'état-major soviétique, être retirée au 15 août 1988. L'évacuation totale des troupes devra être achevée dans un délai de neuf mois, c'est-à-dire avant le 15 février 1989. Salah JABER
ELS SONT LES TERMES de l'accord signé à Genève, le 14 avril dernier, par les gouvernements de l'Afghanistan, du Pakistan, de l'URSS et des Etats-Unis. Les négociations indirectes, sous l'égide de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) entre les représentants de Kaboul et d'Islamabad avaient débuté en 1982. Elles s'étaient depuis longtemps concentrées sur la question du calendrier de retrait des troupes soviétiques : la première proposition soviéto-afghane était d'étaler le retrait sur quatre ans, alors que la partie pakistano-américaine exigeait que le délai se limite à trois mois !
L'écart entre les deux propositions allait cependant se réduire rapidement à partir de 1986. Et soudain, le 8 février dernier, Mikhail Gorbatchev annonçait que l'URSS et la République d'Afghanistan avaient convenu de réduire le délai à dix mois et de fixer la date du début du retrait au 15 mai, en prévoyant que la signature des accords aurait lieu à Genève, le 15 mars. Celle-ci s'est finalement faite avec un mois de retard, en raison de nouvelles divergences surgies entre les protagonistes. Ce n'est pas l'ultime réduction d'un mois du délai proposé par Mikhail Gorbatchev qui était en cause cette fois-ci, mais les nouvelles exigences formulées par Washington et Islamabad, qui prenaient ainsi l'apparence d'une volonté de blocage.
Le Pakistan posait comme condition nouvelle à la signature des accords une entente préalable sur un gouvernement intérimaire devant succéder au gouvernement en place à Kaboul. L'administration Reagan, pour sa part, révisait sous la pression du Congrès américain, le sens qu'il fallait accorder à la réciprocité du désengagement des deux grandes puissances.
En échange militaire américaine aux forces rebelles seulement le retrait des troupes de Moscou, mais aussi l'interruption de l'aide militaire soviétique au gouvernement de chev avait déjà répondu péremptoirement dans sa déclaration du 8 février : "C'est un problème afghan purement intérieur. Seuls les Afghans sont à même de le régler (...)
Lorsqu'on nous suggère que l'Union soviétique doit prendre part à des négociations appropriées et, qui plus est, avec des Etats tiers, nous répondons de façon claire et nette : épargnez-nous cela, ce n'est pas notre problème,
Puis, face à la nouvelle position de
Moscou menaçait, à partir du
17 mars, de s'entendre sur le retrait de ses troupes avec le seul gouvernement de Kaboul, ce qui constituait une menace à peine l'adresse du Pakistan, dans la mesure où les accords de Genève impliquent également que Kaboul et Moscou cessent de soutenir les activités subversives sur son territoire. Finalement, un accord tacite était conclu entre Américains et Soviétiques sur une
"symétrie positive" de l'aide de chacune des deux grandes puissances à ses protégés.
En d'autres termes, Washington s'engageait à doser son
"moudjahidin" en fonction de l'importance de celle de Moscou au gouvernement de Kaboul. Le Pakistan continuerait à servir de zone de transit de l'aide étrangère à la rébellion afghane, mais celle-ci devait déplacer son équipement militaire et lentraînement de ses troupes vers l'intérieur du territoire afghan. Les accords de Genève pouvaient enfin être signés, bien que leur substance.
La détermination de Moscou cou quant à la mise en route du processus de retrait de ses troupes d'Afghanistan, confirme l'appréciation que nous formulions un an auparavant (1) en affirmant que Gorbatchev était "réellement soucieux de se dégager" du bourbier afghan et que, dans ce but, si l'attitude américaine empêchait la conclusion d'un accord, "il n'est pas exclu que Moscou cherche à aller jusqu'au bout de sa stratégie de désengagement, sans accord"
d'une interruption de l'aide
Washington n'exigeait plus
A l'exigence pakistanaise, Gorbat-
Washington, en tchadri au cimetiere des Martyrs
650 000 km2 vidés tacitement d'une bonne partie de
La détermination manifestée par Mos-
Cet avis était loin d'être unanime au
1988.
moment où il était exprimé : de nombreux commentateurs ne voyaient dans l'attitude de Gorbatchev qu'une "manœuvre politique" et soulignaient lourdement l'intérêt militaire que, selon eux, le "banc d'essai"
afghan représenterait pour l'armée soviétique (2). Pour les tenants de "l'expansionnisme russe", la récente décision de
Gorbatchev apparaît comme proprement
"extraordinaire". Par contre, comme le constatait récemment un expert de la CIA,
"seuls ceux qui auraient pu soutenir en
1979 que l'Union soviétique n'avait jamais vraiment désiré y aller au départ, qu'un tel acte était atypique du comportement soviétique, peuvent maintenant dire qu'ils sont moins que profondément impressionnés par les implications du retrait" (3).
sionnisme se rattrapent aujourd'hui en présentant la décision soviétique comme le produit d'une défaite militaire de l'URSS.
Or, si "défaite" il y a, elle était évidente longtemps. Cela fait plusieurs années qu'il était possible d'affirmer, comme nous le soulignions il y a un an, que "le bilan de l'intervention des troupes soviétiques est celui d'une faillite lamentable". Il reste toutefois que la stratégie mise en œuvre par
Gorbatchev en Afghanistan même, depuis 1985, a incontestablement porte des fruits, même si, il sen faut de beaucoup, elle n'a pas modifié décisivement le rapport des forces. Par ailleurs, peut-on sérieusement croire que l'URSS n'avait pas les moyens d'envoyer plus de 100 000 sol-
, se situant à ses frontières, alors qu'Israël en avait envoyé autant, en
1982, pour occuper 6 000 km2 de territoire libanais, et que cinq fois plus de soldats américains s'étaient déployés, avant
1973, sur les 170 000 km2 du Vietnam du
Sud ? Et ce, alors que jamais l'intervention soviétique en Afghanistan n'a suscité de contestation intérieure et internationale comparable en proportion et en intensité à celles que connurent les Etats-Unis et
Israël dans les deux cas précités.
En fait, c'est la vulnérabilité économique, et non pas militaire, de l'URSS qui explique le cours suivi par Mikhail Gor-
1) Inprecor numéro 239 du 30 mars 1987.
2) On trouvera un échantillon de tels avis formulés par des "spécialistes" comme Hélène Carrère d'Encausse, dans le dossier publié par Défis Afghans numéro 13, de mars-avril 1987, sous le titre de "Que veut Gorbatchev ?"
3) Graham Fuller, dans The Washington Post ; article reproduit dans International Herald Tribune du 8 mars
batchev. Contrairement à l'impérialisme américain pour qui le Vietnam représentait un enjeu majeur de sa politique de domination du marché mondial et une aubaine pour les intérêts de son "complexe industriel-militaire", l'enjeu afghan était essentiellement "défensif" et politique pour une bureaucratie soviétique effarouchée par l'expansion de l'intégrisme islamique à ses frontières, depuis la victoire de Khomeiny en Iran, en février 1979. L'objectif visé n'était pas la "mongolisation" de l'Afghanistan et autre "assimilation", mais bien d'empêcher l'avènement d'un pouvoir intégriste à Kaboul, jugé inéluctable en 1979. Les limites du déploiement soviétique en Afghanistan sont restées dictées par cet objectif. Même ainsi limil'intervention n'en représentait pas moins, pour Moscou, une lourde ponction, aggravant le fardeau global des dééconomie chancelante et non-concurrentielle, où n'existe pas d'intérêt économique particulier des industries militaires. Par ailleurs, le règlement du conflit afghan apparaissait comme une des principales conditions de la détente avec les Etats-Unis, remise à l'ordre du jour par un Gorbatchev soucieux d'aménager les conditions extérieures de sa perestroïka. Considération subsidiaire, mais importante néantique, loin de prévenir la contagion islamique dans les répuorientales de l'URSS, s'est avérée en être un vecteur
Que la décision soviétique de se retirer d'Afghanistan soit un élément inséparable du contexte de la politique extérieure globale de Gorbatchev, est attesté par la présentation qui en est faite par les dirigeants du Kremlin eux-mêmes, ainsi que par leur protégé afghan. Depuis l'inauguration, en 1986, de la politique de "réconciliation nationale" Afghanistan, le "Docteur Najibullah" , devenu depuis président de sa république, ne perd pas une occasion de rappeler, à Ho-Chi-Minh-ville comme à La Havane, ou dans les publications internationales parrainées par Moscou, que cette politique "a suscité de l'intérêt chez beaucoup de gens à l'étranger, notamment au Kampuchéa et dans cinq pays centre-américains. L'idée de réconciliation a, en soi, un caractère universellement humain" (sic) (4). En janvier dernier, Chévardnadzé, le ministre des Affaires étrangères de Gorbatchev, affirmait à l'agence de presse afghane, que la même politique était "une réflexion des grandes tendances mondiales" et avait "un effet bénéfique sur le climat international", ajoutant en toute clarté que "testée en Afghanistan, elle est reprise de plus en plus fréquemment comme modèle de base pour le règlement de conflits dans d'autres régions" (5). Gorbatchev, enfin, dans sa déclaration du 8 février, était encore plus explicite avec un large recours aux métaphores chirurgicales qu'il semble affectionner : "Si la course aux armements (...) est une course folle de l'humanité vers l'abîme, les conflits régionaux sont des plaies sanglantes capables d'engendrer des foyers de gangrène sur le corps de l'humanité. La terre est littéralement ulcérée par ces dangereux foyers, chacun d'entre eux cause non seulement la douleur des peuples qui y sont directement engagés, mais aussi celle de tous, que ce soit en Afghanistan, au Proche-Orient, que ce soit lié à la guerre Iran-Irak, que ce soit en Afrique du Sud, au Kampuchéa ou en Amérique centrale. (...) Mener à bien le règlement politique en Afghanistan constituera une percée dans la chaîne des conflits régionaux (...) et va permettre de poser la question : quel sera le prochain conflit à être surmonté ? Car il y en aura nécessairement". Voilà bien un langage de futur prix Nobel de la paix, que le pape lui-même aurait pu tenir. Feu Khrouchtchev se trouve battu à plate couture sur le terrain de la "coexistence pacifique".
Py RASIDE is de Times-Colcau (Victoria Canada) CaW Syndicas
La politique universelle de "réconciliation nationale" et de désengagement des forces étrangères prônée par Gorbatchev a déjà les conséquences pratiques que l'on sait, dans les régions mentionnées. Ce que l'on oublie généralement, par contre, c'est qu'elle s'inspire directement d'un précédent peu glorieux, celui du désengagement américain du Vietnam, et renoue avec la politique extérieure de la première décennie de l'ère brejnevienne, avant la débâcle américaine en Indochine et la décennie "interventionniste" qui lui a succédé du côté soviétique, celle-ci tendant à faire oublier celle qui l'a précédée. En ce sens, la politique extérieure de Gorbatchev est beaucoup moins originale qu'il ne paraît à première vue, même si elle est beaucoup plus spectaculaire.
Les grands traits de la politique afghane de Gorbatchev semblent calqués en tous points sur le précédent américain au Vietnam. L'afghanisation de la guerre soviétique succède à la vietnamisation de la guerre américaine, sur fond de retrait des troupes d'intervention dans un cas comme dans l'autre. La "réconciliation nationale"
La "réconciliation nationale" prônée par Gorbatchev et Najibullah fait écho au "Conseil national de réconciliation et de concorde nationales" prévu par les accords américano-vietnamiens de Paris, en 1973. Il n'est jusqu'au texte des accords qui ne comporte des similarités, et notamment la particularité de ne faire aucune mention directe d'une des parties du conflit, le Gouvernement révolutionnaire provisoire (GRP) en 1973, l'Alliance islamique en 1988. "L'accord sur la fin de la guerre au Vietnam, à ma connaissance" , écrivait Henry Kissinger dans les souvenirs de ses années à la Maison Blanche, "est le seul
TrUSS document de l'histoire diplomatique qui ne mentionne pas toutes les parties cause". Il n'est plus le seul.
Une différence majeure entre les deux cas est, cependant, l'attitude des forces autochtones. A cet égard, les signes sont inversés. Alors que la stratégie américaine de désengagement du Vietnam se heurtait à l'attitude récalcitrante de Thieu à Saïgon, longuement décrite par Kissinger dans ses mémoires (6), face à des adversaires fai-
4) La Nouvelle Revue Internationale, numéro 353, janvier 1988.
5) Interview accordée à l'Agence Bakhtar, le 6 janvier 1988.
6) En bon raciste, il qualifie les méthodes de Thieu de "détestablement vietnamiennes" !
sant preuve d'une grande souplesse tactique, ce sont les "moudjahidin" afghans qui se raidissent, tandis que Najibullah marche à fond dans la stratégie gorbatchevienne, même s'il lui arrive parfois de demander à se faire convaincre.
Depuis son accession au pouvoir à Kaboul, avec la bénédiction du Kremlin, en mai 1986, Najibullah s'est fait le champion de la "réconciliation nationale". Des mesures spectaculaires ont été adoptées dans cette voie. Nous en avions décrit les principales jusqu'en mars 1987, dans un précédent article. Celles qui ont suivi sont allées plus loin dans le même sens.
Mesures de démocratisation
Au cours des mois suivants, le régime promulga une nouvelle loi des investissements dans le secteur privé qui, par les exemptions fiscales et autres facilités qu'elle comporte, fait de l'Afghanistan un des pays offrant les meilleures conditions à l'entreprise privée... n'étaient-ce les incertitudes qui pèsent quant à son avenir politique ! Une nouvelle loi agraire porta le seuil maximal de la propriété terrienne de 6 à 20 hectares, sur les terres les plus fertiles. En même temps, Najibullah confirmait que "la superficie des terres de ceux qui ont joué un grand rôle dans la réalisation de la politique de réconciliation na-
- les grands propriétaires terriens collaborationnistes, en d'autres termes -"ne sera pas limitée !" (7) Les règles islamiques de l'héritage étaient rétablies et même consacrées par la nouvelle constitution qui accorde un rôle juridique et législatif bien plus grand à l'Islam et aux traditions que la précédente. Cette nouvelle constitution a été adoptée, fin novembre 1987, par une réunion ad hoc de la Loya Jirgah, version propre au régime de l'assemblée traditionnelle de notables qui figurait parmi les institutions de la monarchie afghane. Il n'est jusqu'à la désignation officielle de l'Etat qui n'ait été changée dans un sens modérateur, l'épithète "démocratique" étant supprimé. Même l'emblème et le drapeau de l'Etat ont été islamisés ! Plus d'un millier de mol-
Get d'ulémas (théologiens) ont été "élus" à divers postes dans les institutions du régime.
De vraies mesures de démocratisation politique ont été adoptées, parmi d'autres plus symboliques que réelles. En particulier, plusieurs milliers de prisonniers politiques ont été libérés. La volonté d'ouverture du régime n'est pas factice ; Najibullah l'a résumée par la formule "qui n'est pas contre nous, est avec nous", offrant une parcelle de pouvoir légal à quiconque voudrait bien coopérer avec son gouvernement. Le Parti populaire démocratique d'Afghanistan (PDPA) ne détient plus le monopole des postes dirigeants. Les seuls postes civils qui restent de son ressort exclusif, selon Najibullah, sont la présidence de la république et les ministères de la Défense, de l'Intérieur et des Finances (les postes clés, en somme). De fait, plusieurs ministères ont été attribués à des non-membres du PDPA, ayant exercé des responsabilités sous les régimes qui ont précédé la prise du pouvoir par ce parti en avril 1978. La mesure la plus spectaculaire dans ce domaine a été la nomination au poste de premier ministre, fin mai dernier, de Hassan Sharq, qui avait été chef de cabinet du prince Daoud Shah de 1953 à 1963, puis vice-premier ministre du même prince Daoud, lorsqu'il s'empara du pouvoir en renversant le roi, son cousin, et proclama la république, en 1973, avant d'être renversé à son tour cing ans après, par le PDPA. De 1980 à 1986, Sharq avait joui de l'exil doré que constitue souvent le poste d'ambassadeur. Il avait été rappelé au pays dans le cadre de la nouvelle politique de "réconciliation
Conformément aux conseils prodigués par Moscou, Najibullah a multiplié, depuis décembre 1986, ses appels à toutes les tendances de l'opposition à son régime et, en particulier, aux composantes monarchistes de l'Alliance islamique basée à Peshawar, pour leur proposer le partage du pouvoir dans le cadre d'une formule de coalition. Jusqu'ici, ces appels ont été bien peu entendus ; aucune figure ou tendance majeure de l'opposition, notamment l'opposition armée, n'a accepté la main tendue par le régime. Il n'y a pourtant aucun doute que certaines ont été et restent tentées de le faire. Pourquoi ne le font-elles donc pas ?
Une opposition hétérogène
Une première raison est l'incertitude quant à la capacité du régime de survivre au retrait des troupes soviétiques. Quiconque accepterait l'offre de Kaboul risquerait, en cas d'effondrement du régime, de partager son sort. L'autre raison tient à la composition même de l'opposition, à son hétérogénéité. En effet, là où la résistance vietnamienne fortement homogène, voire quasi monolithique, pouvait se permettre de manœuvrer politiquement, l'Alliance islamique afghane est un conglomérat d'organisations rivales seulement rassemblées par le combat contre un ennemi commun, et dont les plus importantes, les organisations intégristes, sont très peu enclines à faire preuve de souplesse tactique, de par leur rigidité idéologique de nature fanatique. Il en résulte une atmosphère de surenchère permanente à Peshawar et une forte tension entre les composantes de l'Alliance islamique qui est constamment menacée d'éclatement.
Cette hétérogénéité de l'opposition au régime du PDPA est un considérant majeur de la stratégie afghane de Gorbatchev. En fait, Moscou et Kaboul misent sur la division de leurs ennemis afghans pour donner corps à leur politique de "réconciliation nationale". Ils savent que les organisations de Peshawar - en dehors de leur rôle de pourvoyeuses des centaines de millions de dollars d'aide en tous genres qu'elles reçoivent des Etats-Unis et des régimes musulmans réactionnaires - sont très peu populaires ; même parmi les trois millions de réfugiés afghans au Pakistan, que ces mêmes organisations cherchent à dissuader par tous les moyens de rentrer au pays, comme les y invite le régime de Kaboul avec plus de chances d'être entendu depuis la signature des accords de Genève (8). Cette impopularité des dirigeants installés à Peshawar est attestée par des sources peu suspectes de sympathie pour Kaboul. Ainsi, un diplomate occidental en poste à Islamabad déclarait récemment au magazine américain Newsweek (9 mai 1988) que : "Les chefs sont impopulaires auprès des réfugiés. On grommelle dans les camps que les chefs s'enrichissent et la guerre confortablement à Peshawar, loin du front et des taudis des
Un sondage a été effectué récemment parmi les réfugiés afghans au Pakistan et cité dans la presse mondiale. Le chercheur américain, Sélig Harrison, spécialiste de lAfghanistan, en résume ainsi les résultats dans un article publié par Le Monde Diplomatique (avril 1988) : "l'ensemble des dirigeants de l'exil ont été discrédités par des rumeurs persistantes de trafic de drogue et de détournement de l'aide américaine vers le marché noir. Sur 2 287 réfugiés interrogés dans 106 des 249 camps, 71,65% demandaient que l'ancien roi - qui symbolise une période de relative stabilité et de relations de bon voisinage avec L'URSS - préside le futur gouvernement ; à peine 1% souhaitaient que ce rôle soit accordé à un chef de la résistance".
Ce sondage confirme ce qu'affirmait, quelques mois avant son assassinat à Peshawar, un des intellectuels les plus éminents de l'opposition afghane, le professeur S.B. Majrouh : "les Soviétiques savent que les dirigeants de Peshawar ne représenteront jamais un véritable obstacle à cause de leur faiblesse politique, de telle sorte que le seul danger viendrait peut-être de la personnalité du roi. Leur intention était de réduire à néant cette possibilité en la présentant comme une solution venant du côté soviétique. Ils espéraient que cette manœuvre aurait l'effet d'accentuer les divisions de l'Alliance..."
Quelle qu'ait été l'intention des Soviétiques, cet effet s'est bel et bien réalisé. La cordialité des rapports au sein de l'Alliance islamique a été dernièrement illustrée par cet épisode rapporté par les correspondants Peshawar (10) : accusé au cours d'une réunion par Moujaddedi, chef de l'une des trois composantes traditionalistes (monarchistes) de l'Alliance, d'avoir fait assassiner le professeur Majrouh, Hekmatyar, chef du Hezb-i Islami, la plus puissante des organisations de l'Alliance et la
7) Comrade Najib's speech at the plenum of PDPA CC, Afghanistan Today Publishers, Kaboul, juin 1987.
8) Les correspondants de presse en poste à Peshawar ont noté une forte hausse du cours de la monnaie afghane sur le marché local, signe indubitable d'une préparation au
9) Défis Afghans numéro 15, novembre 1987.
10) Entre autres, Newsweek du 18 avril et Le Monde
caviar et crabe importés de Moscou: il n'y a jamais eu de pénurie durable plus fanatique de ses quatre composantes intégristes, a dégainé son pistolet et manqué de peu d'abattre son accusateur.
Les désaccords se multiplient parmi les organisations de Peshawar, depuis la signature des accords de Genève : désaccord sur l'attitude à adopter vis-à-vis de ces accords (11), désaccord sur le comportement face aux troupes soviétiques pendant qu'elles se retirent, etc. Mais la divergence fondamentale entre les
Sept de Peshawar, celle autour de laquelle toutes les autres s'articulent, est l'attitude à l'égard de l'ex-roi
Zaher Shah, en exil à
Rome. Quoi de plus naturel, quand on sait que les trois principales organisations de l'Alliance, toutes trois intégristes, ont été fondées sous la monarchie, contre le même Zaher Shah accusé d'être un pantin de Moscou et un moderniste anti-islamique ? Cette même divergence fondamentale s'exprime dans des propositions contrastées quant au mode de désignation de la représentation politique de l'opposition
Ainsi, Hekmatyar, fort de sa prépondérance à Peshawar, du fait qu'il reçoit la plus grosse part de l'aide étrangère et dispose de l'organisation la mieux structurée, proposait que des élections servées aux hommes, certes) aient lieu parmi les réfugiés au Pakistan. Le chef d'un autre groupe intégriste, dissident du parti de Hekmatyar, n'apprécia pas la suggestion, selon B. Delpuech écrivant dans une publication consacrée au soutien aux
"moudjahidin" (12) : "Younos ayant émis l'opinion que des élections démocratiques seraient contraires aux principes de l'Islam, une querelle théologicoexégétique se développa afin de découvrir la voie préconisée par le Coran. Des assemblées de mollahs furent même convoquées à Peshawar afin de dégager une solution acceptable pour tous".
Les royalistes, quant à eux, favorisent l'idée de réunir une Loya Jirgah, assemblée de notables, chefs tribaux et dignitaires religieux, renouant ainsi avec la tradition de l'ancien régime. Selon le même Delpuech, Moujaddedi proposa, dans un premier temps, collège électoral dans lequel chacune des organisations de l'Alliance déléguerait 15 représentants (10 théologiens et 5 "laïques") " en se référant au mode de désignation des deuxième et troisième califes de l'Islam.
0 décidé de se contenter pour l'instant de désigner eux-mêmes les membres de leur gouvernement. Ils n'ont réussi à s'entendre jusqu'à présent que sur le nom du "président" de ce gouvernement, un certain Ahmed Shah, dont la vertu est probaaccepté par les Sept, et qui suscite ce royalistes de l'Alliance : "Quiconque n'est générales (ré- pas choisi par tous les Afghans ne sera pas soutenu par le peuple afghan" (13). Khalès que Zaher Shah (comme de la plus vaste popularité jorité des réfugiés au Pakistan. S'agissaitd'une manœuvre "de constituer un roi. Comme nous le soulignions en mars
Moscou peut admettre avec l'Afghanistan est de type finlandais. Tous les compropar le Kremlin dans cette limite bien deți nie ; tous, y compris un retour éventuel de
Finalement, les Sept de Peshawar ont blement qu'il est assez falot pour être commentaire désabusé d'un des dirigeants
Les compromis socio-politiques probablement,
En choisissant donc, dès 1986, de faire des avances publiques à l'ex-roi en exil à Rome, Gorbatchev, relayé par Najibullah, a visé juste. Informés par leurs services, l'un comme l'autre savent
Sihanouk au Kampuchéa) est la personnalité qui jouit parmi les Afghans, et notamment parmi les tribus pachtounes qui constituent la grande mail uniquement pour Moscou et Kaboul
"machiavélique" ? Rien n'est moins sûr, notamment pour Moscou qui n'a rien à perdre et tout à gagner dans une éventuelle collaboration avec l'ex1987, "le seuil minimal des rapports que janvier 1988. mis socio-politiques sont envisageables gouverement).
l'ex-roi Zaher Shah de son exil à Rome, s'il acceptait de jouer le jeu".
Cette dernière condition signifie cependant que, pour l'instant, l'offre de Moscou au monarque se limite à une fonction honorifique - peut-être même une présidence de la république vidée de son contenu actuel - dans le cadre d'un régime où le pouvoir effectif resterait détenu par le PDPA. Dans la mesure où une lourde hypothèque pèse aujourd'hui sur ce pouvoir,
Zaher Shah n'a pas intérêt à accepter l'offre qui lui est faite. Il préfère attendre, misant sur un effritement du régime de
Kaboul, qui forcerait les
Soviétiques à avoir recours à lui comme "sauveur suprême" et le placerait donc en position de force à leur égard. Il n'a certainement pas perdu l'espoir de rétablir son trône.
Tout va dépendre donc de ce qu'il adviendra du régime de
Kaboul au cours des prochains mois.
Tombera-t-il, ne tombera-t-il pas, telle est la question que tout le monde se pose aujourd'hui. Beaucoup de médias occidentaux se croient en mesure d'affirmer péremptoirement que Kaboul connaîtra inéluctablement, plus tôt que tard, le sort de
Saïgon. C'est aussi, bien sûr, l'avis des forces de l'opposition. Ce à quoi Najibullah rétorque que ses détracteurs vendent la peau de l'ours avant de l'avoir tué.
Une seule chose est certaine : c'est qu'une grande partie des régions rurales de l'Afghanistan, ainsi que quelques villes notamment les plus proches de la frontière pakistanaise, échapperont totalement au contrôle du PDPA, comme c'est déjà largement le cas. Même si ces régions se trouvent placées sous une autorité politique unique, cette autorité restera purement théorique. Le morcellement tribal du pays se verra combiné avec le morcellement quasi féodal en territoires de chefs militaires locaux, véritables seigneurs de guerre.
Il semble probable, par ailleurs, que les zones ouzbeks et tadjiks du nord du pays resteront sous la ferme emprise des hommes de Moscou. Qu'adviendra-t-il du
11) Il est significatif que le meeting convoqué à
Peshawar par l'Alliance islamique pour dénoncer les accords de Genève n'ait réuni que 25 000 hommes (Le
Monde du 19 avril 1988), alors que les trois millions de réfugiés afghans au Pakistan sont étroitement encadrés par les organisations de l'Alliance.
12) Défis Afghans numéro 16, décembre 1987 -
13) Le Monde, du 22 avril 1988. (Ndlr: L'Alliance islamique a annoncé le 19 juin, la formation de son
reste du territoire contrôlé par Kaboul, qui prétend exercer son autorité dans les deux tiers des provinces du pays, où un million et demi de personnes se seraient rendues aux urnes, du 5 au 15 avril dernier, pour élire les 299 députés des deux Chambres afghanes ? En fait, l'essentiel dans tout ce dispositif est la capitale elle-même, le Grand Kaboul, qui regroupe aujourd'hui près de trois millions d'habitants, selon des estimations convergentes ; c'est-à-dire près du tiers de la population vivant à l'intérieur des frontières du pays !
Numériquement et techniquement, les forces armées du PDPA ont certainement les moyens de résister à l'assaut inéluctable des forces rebelles. Mais tout dépendra de leur cohésion interne, qui est loin d'être certaine. Alain Gresh, de retour de Kaboul, résume bien la situation dans Le Monde Diplomatique de juin 1988 :
"Interrogé, un important cadre du comité central du PDPA répond sans hésitation : "Nous devons nous préparer au pire. Et d'abord renforcer nos forces armées dont le potentiel s'est considérablement accru ces dernières années. Nous avons près de 130 000 hommes dans les forces armées régulières - l'armée et la Tsarandoy (gendarmerie) - et 60% des 200 000 adhérents du parti sont sous les drapeaux ou dans les milices" salaires dans l'armée ont été augmentés de sept à vingt-cinq fois, et de nombreuses promotions visent à garantir la loyauté des soldats et des cadres, dont des dizaines de milliers ont été formés en URSS durant ces dix années. De l'attitude de ceux-ci dépend en grande partie l'avenir : les moudjahidin n'ont ni les armes lourdes ni l'unité de commandement qui leur permettraient de s'emparer de Kaboul. Seul un basculement de l'armée peut leur procurer une victoire décisive. Si, au contraire, les officiers et les soldats restent fidèles, le PDPA pourra se replier sur ses bastions urbains et résister aux assauts".
Dans ce dernier cas de figure, une rupture de l'Alliance islamique, dont une fraction - les traditionalistes - choisirait de répondre favorablement aux offres de Ka-
Il faudrait se débarrasser de ce miroir. SOME ECO boul, deviendrait possible et pourrait, dès lors, modifier substantiellement le rapport des forces dans l'ensemble du pays. Une autre fraction, les intégristes, poursuivrait inlassablement son combat ; ils sont, par vocation, incapables commoder d'un compromis quelconque et leur action trouverait sa base humaine dans la grande masse des hommes qui ont pris goût à la guerre de guérilla, notamment dans la génération de ceux qui n'ont d'autre souvenir que celle-ci. Autrement dit, dans tous les cas de figure, la guerre en Afghanistan n'est pas près de s'a-
Yes sentiment le la population argnan
Deux facteurs pèseront lourd quant à l'avenir du régime de Kaboul, c'est-à-dire quant à sa cohésion interne. D'abord et surtout, l'attitude de Moscou : si l'URSS donne l'impression de lâcher le PDPA, ce sera la débâcle à coup sûr pour ce dernier. Or rien ne permet de penser, aujourd'hui pas plus qu'hier, que telle est l'intention de Gorbatchev. Nous persistons à croire, comme nous en formulions l'hypothèse en mars 1987, que l'URSS pourrait maintenir, en Afghanistan, "une présence militaire permanente plus proche quantitativement de celle qui s'y trouvait déjà avant décembre 1979 (5 000 "conseillers" militaires), que de la présence massive de ces dernières années"
Le deuxième facteur, bien sûr, est le sentiment de la population afghane. Nous affirmions, en mars 1987, que "les moudjahidin trouveront assurément beaucoup moins de candidats au djihad pour leur Etat islamique, qu'ils n'ont trouvé jusqu'ici de candidats au combat pour libérer l'Afghanistan de troupes étrangères". Newsweek du 30 mai 1988 formule la même idée. Melinda Lin, auteur de l'article, mentionne en particulier la répulsion que suscitent les intégristes auprès d'une partie de la population urbaine. "Cette crainte était particulièrement forte parmi les femmes éduquées, qui se sont émancipées
AFGHANISTAN
à un certain degré de la pratique musulmane conservatrice de la ségrégation des
"Ces gens dans les montagnes, avec leurs cheveux longs et leurs longues barbes, nous craignons qu'après dix ans ils soient sauvages" , dit une jeune résidente de Kaboul dont la robe de style occidental dans le vent contrastait fortement avec le tchador de-la-tête-aux-chevilles exigé par les intégristes radicaux"
Cette habitante de Kaboul a assurément raison de s'inquiéter, si l'on en juge par le sort réservé aux femmes dans les camps de réfugiés au Pakistan, que les correspondants à Peshawar du même Newsweek décrivaient ainsi (ler février 1988) : "Les conditions sont particulièrement dures pour les femmes, qui se trouvent être quasiment prisonnières. Leurs hommes leur interdisant de circuler parmi les milliers d'étrangers des camps, elles doivent rester cloîtrées chez elles, même quand elles portent le voile de femmes musulmanes dévotes".
Le sort comparé des femmes (14) dans les deux camps afghans qui s'affrontent depuis 1978, est un élément parmi beaucoup d'autres qui confirment, si la simple évidence socio-politique ne suffisait pas à l'attester, qu'il s'agit bien de l'affrontement entre un camp progressiste et un camp réactionnaire. La rébellion afghane est à l'origine, il ne faut pas l'oublier, une pure chouannerie contre un régime qui n'était pas sans évoquer certains traits du jacobinisme. Les forces rebelles représentaient, et représentent toujours, un conglomérat des forces traditionnelles que le régime du PDPA, depuis son avènement en avril 1978, bousculait ou tentait de disloquer avec énormément de maladresse, et auxquelles s'ajoutaient les intégristes. Là où le PDPA proposait alphabétisation, laïcisation, émancipation des détribalisation, réforme agraire radicale et industrialisation - le tout par des méthodes dictatoriales et bureaucratiques, certes -, les forces rebelles défendaient la continuité de l'ancienne société, de type moyenâgeux : obscurantisme, rôle des mollahs, statut inférieur des femmes, tribalisme, domination des grands propriétaires, perpétuation de l'arriération sociale et économique - ou bien une dictature islamique totalitaire.
L'intervention des troupes de Moscou, à partir de la fin de décembre 1979, devait être condamnée et leur retrait exigé, non parce qu'elle était contre-révolutionnaire comme c'était le cas en Hongrie en 1956 ou en Tchécoslovaquie en 1968, ni parce que nous serions opposés en principe à l'intervention de troupes de Moscou en toutes circonstances - nous exigions leur intervention en défense du Vietnam, de même que nous avons approuvé l'intervention des troupes cubaines en Angola, qui s'est faite avec l'aide de Moscou -,
14) La nouvelle constitution édulcorée de la République d'Afghanistan comporte encore, néanmoins, un article 14 stipulant que : "hommes et femmes ont des droits égaux dans tous les domaines économiques, politiques, sociaux et culturels", ce qui est une affirmation révolutionnaire en terre d'Islam.
mais bien parce que l'invasion de l'Afghanistan par les troupes soviétiques, telle qu'elle s'est déroulée, ne pouvait avoir d'autre effet que de renforcer considérablement le camp qu'elle croyait pouvoir écraser.
Pour la défaite des forces réactionnaires
Mais la guerre civile en cours en Afghanistan, depuis 1978, n'a pas pour autant changé de nature. Même si pendant huit ans, elle a pris l'allure d'une guerre nationale contre l'envahisseur soviétique, au grand bénéfice du camp de la réaction, celui-ci, aujourd'hui plus même qu'en 1980-82, est composé essentiellement des mêmes forces sociales et politiques qui combattaient le PDPA avant décembre 1979. De même, si ce dernier a mis, notamment depuis 1986, beaucoup d'eau dans son vin et s'il est, plus que jamais, à la solde de Moscou, sa nature sociale et politique - que l'on pourrait définir comme petite-bourgeoise progressiste, "démocratique" au sens social du terme - est restée fondamentalement la même, depuis 1978.
Dans cette guerre, que le retrait soviétique ramène aux proportions d'une guerre civile, nous ne pouvons être neutres, et encore moins soutenir le camp de la réaction. Nous sommes résolument pour la défaite des forces réactionnaires, sans nous identifier pour autant, et le moins du monde, avec le régime de Kaboul dont nous souhaitons le renversement par une révolution authentique. Les conditions de cette dernière sont, hélas, bien loin d'être réunies aujourd'hui en Afghanistan. Mais nous sommes persuadés que le retrait des troupes soviétiques améliorera leurs chances de se former à long terme, alors que le maintien de ces troupes ne peut qu'accroître le pourrissement de la société afghane.
C'est pourquoi nous sommes pour le retrait des troupes de Moscou, même s'il devait s'ensuivre l'effondrement du régime de Kaboul. Si celui-ci est incapable de se maintenir par ses propres forces, avec l'aide technique et financière de l'URSS, contre les bandes hétéroclites de la réaction afghane, les huit années écoulées ont largement montré que la tentative de le maintenir par la force soviétique entraîne celle-ci dans une guerre sans fin. Comme l'affirmait la résolution adoptée par le Secrétariat unifié de la Quatrième internationale en mars 1988 (15) : "Si toutefois le gouvernement de Kaboul s'avérait incapable de survivre au retrait soviétique, sa chute constituerait en tout état de cause un moindre mal que la perpétuation de l'enlisement soviétique en Afghanistan. A long terme, le retrait profitera, en tout cas, à la constitution d'un mouvement révolutionnaire de masse en Afghanistan et dans les pays avoisinants"
15 juin 1988.
15) Inprecor numéro 263 du 11 avril 1988.