Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Un succès sans précédent

· Inprecor n° 269, 4 juillet 1988 · p. 16-18 · 2 687 mots

Afrique australe Syndicalisme

LE MOUVEMENT DE GREVE des travailleurs noirs des 6, 7 et 8 juin a été

Malgré un fléchissement du mouvement sur la fin et la très faible participation des mineurs, l'appel à une action de protestation compte tenu de l'interdiction qui leur en est faite par les dispositions gouvernementales. Le mouvement qui avait reçu, il faut le souligner, le plus important mouvement de ce type de toute l'histoire du pays.

C'est la première fois en effet, en Afrique du Sud, qu'un mouvement de grève est annoncé pour trois jours et se déroule effectivement

AFRIQUE DU SUD

Un succès sans précédent un très important succès.

législation du travail aura été un succès pour le mouvement syndical sud-africain.

pendant trois jours.

Peter BLUMER, Nathan PALMER nationale contre la répression et contre le projet de nouvelle Les deux syndicats, le COSATU (Congrès des syndicats sud-africains) et le NACTU (Congrès national des syndicats) n'avaient pas formellement lancé de mot d'ordre de grève, l'appui du Conseil sud-africain des Eglises et de Association des employeurs noirs, a touché de façon non-négligeable la vie économique du pays. Cette grève de trois jours a été

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L Y A EU en moyenne 77% de grévistes dans le Transvaal et dans le Natal. A l'instar des actions nationales précédentes, ce sont les régions de Johannesburg, le cœur industriel du pays, et de Durban qui ont connu le taux d'absentéisme le plus élevé, tandis que la région du Cap connaissait le chiffre le moins important. Divers chiffres ont circulé, donnant de un à trois millions de grévistes pour la première journée du 6 juin.

Selon la Chambre fédérale des Industries qui réunit les employeurs blancs, le taux d'absentéisme était de 90% dans la région de Johannesburg le premier jour du mouvement, de 60% le deuxième, tandis qu'il se maintenait à 90% dans le Natal. Toujours selon la Chambre patronale, la paralysie des transports dans le Natal est à l'origine du maintien de ce chiffre élevé d'absentéisme et compense les effets de la politique coercitive de la plupart des employeurs, décidés à pratiquer des retenues de salaire pour les journées d'absence.

Les autorités se sont appuyées sur les restrictions imposées par l'état d'urgence pour ne pas faire de commentaires sur le mouvement et pour tenter d'en étouffer l'écho dans la presse libérale et indépendante. Mais d'une certaine façon, le commentaire est venu de P.W. Botha, qui a annoncé que l'Afrique du Sud allait entrer dans la troisième année d'état d'urgence. Une manière de dire que le pouvoir entend poursuivre l'offensive tous azimuts contre l'opposition à l'apartheid : interdiction des activités des organisations politiques et des activités politiques des syndicats.

Une activité ouvrière massive

L'année 1987 a marqué un record pour le nombre des journées de grève en Afrique du Sud et ce, alors que l'état d'urgence a de nouveau été remis en vigueur dans tout le pays depuis le 12 juin 1986. On comptait 1,3 million de journées de travail perdues en 1986 (chiffre pourtant déjà supérieur aux années précédentes), leur nombre est passé à 9 millions en 1987.

C'est impressionnant en soi pour un pays de 33 millions d'habitants. Mais ce n'est pas tout.

Ce record est dû avant tout à plusieurs grandes grèves : grève dans le secteur public (chemins de fer, postes), dans le commerce, la métallurgie, la chimie mais surtout 5,25 millions de journées de travail ont été perdues pour la seule grève des mineurs, qui a duré 21 jours et a représenté une baisse de la valeur de la production de près de 140 millions de dollars par rapport à la période équivalente de 1986 (voir Inprecor numéro 248 du 7 septembre 1987).

Les conflits sectoriels se sont traduits par huit fois plus de journées de travail perdues que les stayaway, ces journées d'action nationales auxquelles toute la population est appelée à participer, celle des 5 et 6 mai 1987, à la veille des élections législatives à la Chambre blanche, ayant sans doute constitué la plus grande grève politique de l'histoire du pays.

N'existant que comme noyaux locaux ou, au mieux, régionaux, il y a à peine plus de dix ans, les syndicats indépendants se sont étendus dans tout le pays, dans le secteur public comme le secteur privé, dans l'ensemble des secteurs socio-économiques, et, récemment et de manière encore modeste, chez les travailleurs domestiques et les ouvriers agricoles.

Face à l'état d'urgence

Les travailleurs syndiqués au COSATU ont bénéficié en 1987 d'une augmentation salariale moyenne de 18%, soit un chiffre supérieur à ce qu'a pu obtenir n'importe quel autre travailleur non-membre de cette centrale, qu'il soit blanc ou noir.

le COSATU (environ 900 000 membres dont 691 000 cotisants réguliers) et le NACTU (400 000 membres dont 150 000 cotisants réguliers) l'ensemble du mouvement syndical organise près de 40% de la population active du pays : chiffre qui dépasse sans peine les taux de syndicalisation de certains pays d'Europe de l'Ouest ou d'Amérique du Nord.

Voilà qui en dit long sur le degré d'activité de la classe ouvrière sud-africaine et la place qu'elle et ses organisations occupent dans la lutte contre le régime d'apartheid. d'urgence se sont soldées par 30 000 personnes emprisonnées et plus de 2 000 morts.

Il faut y ajouter, le 24 février dernier, l'interdiction de toute activité pour 17 organisations pontiques, communautaires et syndicales, dont le Front démocratique uni (UDF, situé dans la tradition politique du Congrès national africain - ANC -), (AZAPO, héritière du mouvement de la Conscience noire), le Comité de soutien des parents de détenus et le COSATU.

Hormis ce dernier, il semble bien que les structures politiques existantes dans les townships (villes noires) n'aient pas pu se maintenir. L'UDF a ainsi connu une très grave crise de militantisme avant même que ne soit prononcé le décret du 24

Ceci n'a pourtant pas empêché que le 21 mars, qui commémore le massacre de Sharpeville en 1960, ait été marqué cette année par un stayaway suivi par près d'un million de personnes !

Dans la passe difficile que connaît le mouvement noir, la classe ouvrière industrielle constitue le noyau dur de la résistance. Les organisations syndicales, malgré la répression, ont été capables de préserver leurs moyens d'organisation et de mobilisation. C'est notamment pour cette raison que la question de l'unité d'action se pose avec de plus en plus d'acuité. La répression a été suffisamment forte pour que personne ne puisse réellement prétendre détenir sur le terrain, la solution stratégique à court terme qui puisse abattre l'apartheid. Confronté à des échéances bien plus lointaines que prévues, les divers mouvements politiques doivent repression unitaire, surtout dans les entre-

Tous les observateurs sud-africains s'accordent également à reconnaître que le régime a choisi délibérément de gagner la confiance de la grande bourgeoisie libérale, industrielle et financière, au risque de perdre peu à peu une partie de son électorat traditionnel afrikaner. Les dernières élections ont montré que l'électorat anglophone s était quelque peu déplacé du Parti progressiste fédéral au Parti national de Botha, alors qu'une partie des électeurs de ce dernier était passée à l'extrêmeéconomiques cours qui visent à "déréguler" le système en privatisant certains secteurs-clés constituent une tentative d'attirer des capitaux étrangers et à partager avec le grand capital une part grandissante du contrôle social de la main-d'œuvre noire.

Ces mesures se sont accompagnées d'une nouvelle législation du travail, plus restrictive, et d'un renouvellement de l'état d'urgence. Malgré quelques critiques éparses, le patronat a, en général, soutenu

Voilà qui change un peu le contexte politique avec les années 1985-1986 quand le grand patronat partait rencontrer l'ANC à grand renfort de publicité. Ce tournant de la part des patrons, implique donc certaines révisions tactiques de

Une nouvelle version du projet gouvernemental a été débattue au Parlement. Elle apporte une modification notable au projet initial sur un point précis : au départ, le représentant du ministère de la Main-d'œuvre pouvait étendre le champ d'intervention d'une commission de conciliation entre l'employeur et les syndicats à la simple demande de l'une des parties. Dans le nouveau projet, cela ne sera possible que si les deux parties y

La nouvelle législation du travail

En dehors de ce changement, tout ce qui avait provoqué la colère des syndicats et les critiques de différents côtés, est maintenu dans la dernière version.

Une grève pour "un motif identique ou similaire" moins d'un an après un premier arrêt de travail est considéré comme une "pratique de travail déloyale". Les syndicats seront passibles de poursuites pour les dommages causés lors d'une grève sauvage. A moins qu'il ne prouve le contraire, un syndiqué qui est à l'origine d'une grève illégale, est supposé agir au nom de son syndicat. Les journées d'action seront illégales et les syndicats poursuivis s'ils y appellent.

Les employeurs auront la possibilité de négocier avec les syndicats minoritaires dans l'entreprise. Dans le même ordre d'idée, la législation remet en question le fait que le syndicat qui regroupe la majorité absolue des employés soit habilité à parler au nom de l'ensemble des salariés

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de l'entreprise, comme c'était le cas auparavant avec la pratique du closed-shop agreement (monopole syndical).

Les licenciements seront plus faciles et l'employeur n'aura plus à respecter la règle : du "dernier embauché, premier licencié". Le gouvernement pourra désigner toute personne de son choix pour présider une commission de conciliation, tandis que les seuls experts en législation du travail pouvaient l'être jusqu'à présent.

L'ampleur de ces attaques, dans un espace politique encore plus restreint depuis le 24 février, est un véritable défi que le mouvement syndical semble décidé à relever, au prix même d'un bras de fer avec le régime.

Même si elle divise la direction du COSATU, l'ouverture vers l'unité d'action avec le NACTU semble la carte que le tout récent congrès extraordinaire de la centrale souhaite jouer. L'addition des forces des deux centrales ne sera sans doute pas superflue pour relever le défi qui leur est lancé.

L'unité d'action syndicale

Jusqu'à présent, les relations entre les deux confédérations étaient quasi-inexistantes. Le contentieux remonte en fait à la période des discussions unitaires qui avaient abouti à la création du COSATU en novembre 1984, sans la participation des syndicats regroupés depuis octobre 1986 dans le NACTU et qui relèvent pour l'essentiel de la tradition politique de la "conscience noire"

Cependant, depuis un an environ, le NACTU, qui partage par ailleurs la plupart des objectifs que poursuit le COSATU, a adopté une attitude plus unitaire et s'est adressé à plusieurs reprises au COSATU. La direction du COSATU lui avait jusqu'à présent opposé une fin de non-recevoir.

Le courant le plus lié à l'UDF, voire à l'ANC et au Parti communiste sud-africain, qui représentait la principale face dans l'organisme de direction nationale du COSATU, ne souhaite pas s'écarter d'un axe politico-syndical rassemblant les seules composantes qui se réclament du document programmatique de l'ANC, la Charte de la liberté (1).

Ceci ne pouvait que représenter un sérieux obstacle à l'unité du mouvement syndical de masse. Cette position semble pourtant avoir été relativisée au cours du congrès extraordinaire du COSATU qui vient de se tenir les 14 et 15 mai Johannesburg. Le congrès a lancé un appel à "une conférence rassemblant une large palette d'organisations antiapartheid pour se concentrer sur l'opposition à la répression de l'apartheid".

Une telle résolution représente certainement un compromis au terme d'un congrès qui a vu des joutes assez rudes. Elle satisfait peut-être la composante qui souhaitait voir la main se tendre aux libéraux blancs de l'opposition extra-parlementaire.

Mais elle satisfait aussi les composantes les plus unitaires de la fédération qui y trouvent matière à élargir l'unité

UNIONS

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SOUTH AFRICA ouvrière au delà des clivages politiques traditionnels. Cette nouvelle position est également le produit sans doute de la volonté des représentants de certains syndicats (chimie - secteur où le NACTU est majoritaire - ou métallurgie) de ne plus s'enfermer dans une lutte fratricide et d'affirmer une plus grande fermeté face à la direction nationale du COSATU.

Il y avait déjà eu en mars 1988 un accord de travail unitaire dans la métallurgie entre le NUMSA (COSATU) et 3 syndicats liés au NACTU avec une réunion commune de shop stewarts (délégués d'atelier).

Après avoir essuyé deux refus, le NACTU avait, en effet, obtenu ce qu'à peu près tout le monde avait obtenu jusqu'alors, du COSATU aux Eglises en passant par les étudiants blancs et les dirigeants des grosses firmes sud-africaines : une rencontre officielle avec la direction de l'ANC, réunion qui s'est déroulée à Harare, au Zimbabwe, au début du mois de

Nouvelle donne pour le débat sur l'unité

L'événement a pris une résonance certaine, non seulement parce que la délégation de l'ANC était dirigée par son secrétaire général, Alfred Nzo, mais surtout par le communiqué commun des deux organisations, dans lequel A. Nzo déclare : "Ce qui nous unit est plus important que ce qui nous sépare" et soutient l'unité d'action contre l'apartheid sans faire du soutien à la Charte de la liberté, une pré-

Ce dernier point n'est pas source de débat uniquement entre le COSATU et le NACTU. Il avait déjà provoqué de vives discussions internes lors de la préparation du précédent congrès du COSATU. Si personne ne semblait rejeter les revendications que ce document contient, l'adopter comme document de référence politique n'allait pas sans poser des problèmes d'exclusives.

Elijah Barayi, président du COSATU et responsable du syndicat des mineurs déclarait encore lors du congrès extraordinaire de la mi-mai : "Nous pressons tous ceux qui souhaitent vraiment la paix et la sécurité de considérer l'avenir dans les termes que nous avons formulés au travers de la Charte de la liberté" (2). Certains journaux ont même indiqué que selon eux, la direction de l'ANC avait semblé moins attachée à la question de la Charte que les courants qui lui sont liés à l'intérieur du COSATU. Il est bien trop tôt pour tirer des conclusions sur ce point. Mais il semble du moins tout à fait positif que certaines exclusives commencent à disparaître. Les conceptions sectaires du front unique ont été battues au congrès du COSATU. Et il a été proposé d'ouvrir une conférence anti-apartheid "sur la base de mandats disciplinés, de la démocratie et d'un débat libre et ouvert".

De nouvelles perspectives

Evidemment la question de l'unité posera des problèmes d'interprétation. Déjà à ce congrès, divers points de vue ont été débattus et le texte final prend la forme d'un compromis. Le journal Weekly Mail rapporte d'ailleurs les propos d'un délégué pour qui "Cela permet au COSATU, ensemble avec ses alliés, de tracer le programme d'action qui sera conséquent avec son soutien à la Charte de la liberté tout en donnant dans le même temps au CEC (Comité exécutif, ndlr), un mandat pour inviter des groupes tels le NACTU ou le Five Freedoms Forum" (3).

D'autres résolutions pourront éventuellement favoriser à l'avenir des démarches unitaires, comme par exemple la décision de créer des comités de zones industrielles qui pourraient associer les populations locales autour de campagnes dirigées par les syndicats.

Le nouveau débat sur l'unité devrait dissuader les réponses dogmatiques qui se limiteraient à un refus de participation sous prétexte que telle formation libérale blanche y serait présente. Démontrer ce que cherchent des libéraux dans un tel regroupement se fait devant l'ensemble des participants et non en témoignant, de l'extérieur. S'il se confirmait que la participation à une telle conférence n'était pas conditionnée par l'appartenance disciplinée au courant chartiste, on ne voit pas quel obstacle demeurerait à ce que le NACTU et toutes les formations de la gauche sud-africaine en soient partie prenante, pour défendre leur point de vue.

Si, d'autre part, ces nouvelles données politiques se confirmaient, il ne ferait pas de doute que cela aiderait grandement le mouvement de solidarité à l'étranger en faisant tomber les raisons, mauvaises, qui ont été traditionnellement avancées pour ne soutenir que tel ou tel courant du mouvement noir. Mais cela reste pour le moment une hypothèse.

15 juin 1988.

1) La Charte de la liberté a été intégrée comme référence programmatique au précédent congrès du COSATU

2) Weekly Mail du 20 mai 1988.

3) Le Five Freedoms Forun est un regroupement autour d'un projet démocratique avancé par les libéraux blancs.

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