La grève de l'United Mine Workers of America (UMWA : Syndicat unifié des mineurs d'Amérique) qui a duré du 6 décembre 1977 au 27 mars 1978, a réussi à enrayer l'offensive des patrons déterminés à infliger une défaite aux travailleurs des mines de charbon et à disloquer leur syndicat.
Les capitalistes américains ont provoqué l'épreuve de force avec PUMWA, dans l'espoir que les mineurs seraient trop faibles pour riposter. Cette attaque devait, en principe, donner le signal d'un assaut général contre les droits et les avantages précédemment conquis par les travailleurs organisés dans les syndicats les plus importants : les employeurs se retrouvèrent, au contraire, face à une résistance massive. La grève des mineurs contribuera à renforcer la détermination des travailleurs dans les batailles de classe qui s'annoncent aux Etats-Unis. En ce sens, la grève marque un tournant important dans la situation.
Les mineurs ont repris le travail, le 27 mars, après avoir ratifié le troisième contrat qui leur était proposé au vote. Ce nouveau contrat de trois années ne satisfait pas les revendications pour lesquelles les mineurs avaient déclenché la grève : dans tous les domaines - sauf les salaires - ses dispositions sont moins avantageuses que celles du contrat négocié en 1974. Comme lors des deux premières consultations, un grand nombre de travailleurs ont rejeté le contrat; cette fois, ils étaient 43%.
Les patrons américains craignent que, face à leurs exigences, les travailleurs ne se mettent désormais à penser : « Les mineurs, qu'auraient-ils fait dans cette situation?» UNE VICTOIRE
Cependant, les mineurs ne sont pas retournés à leur travail battus. La fin de la grève a été très bien décrite par Jack Perry, le président du 17e district de l'UMWA en Virginie occidentale. «Bien que l'accord ne remplisse pas nos espérances, disait-il la base peut légitimement être fière d'avoir bloqué les tentatives du patronat de détruire notre syndicat. En ce sens, les mineurs ont remporté une importante victoire.»
D'autres mineurs, tout en mani festant leur amertume à propos des clauses du contrat, disaient qu'ils «pouvaient s'en accomoder», que c'était «tout ce qu'ils pouvaient obtenir» et que «ce ne serait pas honteux de voter pour ce contrat».
Les mineurs sont sortis de leur grève fiers de s'être dressés face au gouvernement et aux patrons miniers, en ayant rejeté deux contrats inacceptables. Ils estimaient toujours être dans une position favorable pour engager la lutte, même s'ils travaillaient désormais selon les termes d'un contrat qui ne répondait pas à leurs exigences.
«Nous sommes convaincus que, la prochaine fois à la table des négociations, nous emporterons le morceau»; c'est ainsi que s'exprimait Charles Fuller, président du 20e district de l'UMWA dans l'Alabama. Larry Reynolds, président du lle district de l'Indiana, disait la même chose : «Nous nous retrouverons dans trois ans pour un meilleur contrat, vous pouvez compter là-dessus.»
Mais il ne s'écoulera pas trois ans avant que les mineurs reprennent la lutte contre les patrons. Le contrat n'apporte aucune solution à beaucoup de problèmes : les propriétaires de mines n'ont pas renoncé à imposer, pour leurs profits, une dangereuse intensification de la productivité; et les mineurs n'ont pas renoncé non plus à leur droit ni à leur capacité de riposter.
Le nouveau contrat reste silencieux sur la question centrale du droit de grève. Les mineurs ont forcé les patrons à abandonner les brutales clauses antigrèves que comprenaient les deux premières propositions de contrats. Mais la nouvelle version laisse en fait intacte la procédure inefficace et compliquée d'arbitrage qui constituait le motif premier des grèves «sauvages». Aussi lontemps que les mineurs ne pourront pas faire corriger les violations des normes de sécurité et l'application de conditions de travail illégales au travers des procédures d'arbitrage, leur seul recours sera la grève «non-autorisée».
Le nouveau contrat démantèle le système médical de soins gratuits et contrôlé par le syndicat, que les mineurs avaient gagné dans les années 40. Celui-ci est désormais remplacé par une assurance privée, qui ne remboursera que les frais médi-
caux supérieurs à 200 dollars. Les 50 cliniques modèles qui avaient été construites à travers le pays minier, avec les fonds provenant du système médical antérieur, voient leur existence menacée. La région des Appalaches connaît déjà un exode de médecins.
Les retraites n'ont pas été égalisées par le nouveau contrat. Ceux qui sont partis à la retraite les premiers toucheront 275 dollars par mois, tandis que ceux qui la prennent maintenant en recevront 425.
Deux clauses du nouveau contrat accroissent les dangers d'accidents du travail. Un plan d'augmentation de la production va aboutir à l'accélération des cadences dans les mines où il sera appliqué et la réduction de la période d'apprentissage pour les nouveaux mineurs va multiplier les risques d'accidents.
En ce qui concerne les salaires - qui ne furent pas une revendication centrale dans la grève -, le troisième contrat est légèrement plus favorable que les deux précédents qu'ils avaient rejetés. Les 39% d'augmentation des salaires et des primes prévues par le contrat pour les trois années à venir, représentent l'augmentation salariale la plus importante qu'un syndicat ait jamais gagnée, depuis l'augmentation de 50% que l'UMWA avait fait inscrire dans le dernier contrat.
Une comparaison superficielle entre le contrat de 1974 et celui de 1978 pourrait laisser croire que les mineurs ont subi une défaite de taille. En fait, c'est à travers une lutte héroïque qu'ils ont obtenu le contrat actuel. Les mineurs font la comparaison non seulement avec le contrat de 1974, mais surtout avec ce que les patrons voulaient leur faire avaler en 1978. «UNE REVOLUTION DES RAPPORTS DU TRAVAIL»
Les patrons miniers savaient exactement ce qu'ils voulaient, avant que la grève ne commence le 6 décembre. Ils n'ont rien fait pendant deux mois, et puis, le 6 février, avec Tapprobation d'Arnold Miller, le président de PUMWA, ils ont présenté leur proposition de contrat destiné à mettre le syndicat en pièces. Déjà une année auparavant, les patrons avaient explicité leur stratégie. Le but était d'assurer leurs bénéfices, dans une industrie charbonnière en expansion, par la remise au pas des mineurs. Joseph P. Brennan, président de la Bituminous Coal Operators Association (BCOA : Association des entrepreneurs de charbon bitumineux), disait en mai: «Les impératifs catégoriques de la croissance impliquent rien moins qu'une révolution des rapports du travail...»
Les aux mineurs en grève.
Le 6 février, il était facile de voir quel était le genre de «révolution» auquel les patrons pensaient. Le contrat proposé par les propriétaires miniers leur donnait le droit de licencier sommairement tout mineur ayant participé ou respecté un piquet de grève; pour le moins, il imposait aux travailleurs une amende journalière. Le contrat mettait fin à l'existence de la sécurité sociale et obligeait les mineus à payer pour toutes leurs dépenses de santé, en dessous d'un montant de 200 dollars. Il dégageait pratiquement les patrons de toute entrave pour augmenter la production aux dépens de la santé et de la vie des mineurs. Les propriétaires de mines semblaient avoir soigneusement fermiers américains distribuent des pommes de terre aux mis au point tous les aspects de cette vaste attaque contre les droits des travailleurs : pour la première fois dans les 84 années d'existence de l'UMWA, les patrons instituaient le travail le dimanche, amputaient
les pensions versées aux veuves de mineurs et décrétaient des mesures pour punir «l'absentéisme».
Si les patrons avaient réussi à imposer ce « contrat de bagnard», cela aurait représenté une défaite retentissante pour les mineurs, pour leur syndicat et pour le reste de la classe ouvrière. Le rejet de ce contrat par la majorité écrasante du Conseil de négociation de l'UMWA, était déjà une indication : les patrons n'allaient pas l'emporter facilement. Pourtant, ils ne renoncèrent pas à leur plan de bataille. La classe dominante des Etats-Unis tout entière, l'administration Carter et les grands moyens d'information firent de leur mieux pour le mettre en pratique. CARTER Y MET LA MAIN
L'administration Carter se plaça chaque jour davantage en première ligne de l'offensive pour briser la grève. Cela devint particulièrement évident après que le second contrat, qui ne valait pas mieux que le premier, eût été rejeté par une majorité de plus des deux tiers.
Les mineurs firent face au gouvernement avec la même unanimité et la même discipline qu'ils avait déjà manifestées contre les patrons. Le 6 mars, Carter recourait aux dispositions antigreves de la loi laitHartley contre l'UMWA. Son initiative fut totalement ignorée. Le fait que les mineurs aient totalement refusé de se plier à la réquisition a mis en question la capacité du gouvernement d'utiliser la loi Taft-Hartley pour briser de futures grèves dans d'autres branches d'industrie.
Les mineurs ont tout simplement refusé qu'en les déclarant hors-la-loi, Carter fasse de leur grève une action illégale. Ils ne donnèrent pas non plus satisfaction au gouvernement qui tentait de provoquer des incidents violents afin de réprimer individuellement des mineurs et d'intimider les autres. Le Washington Post du 14 mars résumait la situation créée dans les mines, des Rocheuses aux Appalaches, par le recours à la loi Taft-Hartley : «pas de confrontation, pas d'agitation, pas de production».
Carter fut obligé de battre en retraite devant ce refus des mineurs d'obéir à la réquisition. Il ne lui fut pas possible de mettre à exécution ses menaces d'infliger des amendes aux grévistes ou de les arrêter, de poursuivre les responsables syndicaux pour violation de la loi ou de mettre la main sur les caisses des syndicats. Son administration ne fit aucune tentative d'appliquer la réquisition. Le 17 mars, un juge fédé ral de Washington décidait de sus pendre l'application de la loi Taft-Hartley, en disant des mineurs : «De toute façon, ils se fichent pas mal de tout ce que je peux faire». LA SOLIDARITE OUVRIERE
L'expression du soutien des autres travailleurs - particulièrement dans les dernières semaines de las grève - constitua un facteur important de la lutte des mineurs. La stratégie de la classe dominante - diviser pour régner -, qui avait été utilisée auparavant avec une efficacité redoutable pour affaiblir les syndicats et embourber les luttes, ne connut pas, cette fois, le même succès.
Les employeurs tentèrent d'isoler les mineurs en dressant contre eux les travailleurs des autres branches et l'opinion publique en général. Ils coupèrent l'électricité et en rendirent responsables les mineurs. Ils avertirent que 2,5 millions de travailleurs perdraient leur emploi si la grève dépassait la mi-mars. Les responsables internationaux de l'UMWA ne firent pas beaucoup d'efforts pour trouver des alliés au combat des mineurs. Les bureaucrates qui sont à la tête des autres grands syndicats ignorerent la grève aussi longtemps qu'ils le purent.
Les fermiers furent les premiers à prendre la défense des mineurs. A la mi-février, alors que battait son plein la campagne de dénonciation des intérêts prétendument égoïstes des mineurs agissant aux dépens du bien-être général, les fermiers organisèrent des caravanes afin d'apporter leurs dons en nourriture au pays minier. Les activités de soutien sur universitaires, s'étaient déjà manifestées avant celles des fermiers, n'eurent pas leur
Par la suite, d'autres caravanes s'organisèrent pour convoyer les dons collectés dans les grandes villes industrielles, situées à proximité des régions minières (Baltimore, Detroit et Chicago). Des syndicats comme l'United Auto Workers (UAW : Syndicat unifié des travailleurs de l'automobile) et l'United Steelworkers (Syndicat unifié des travailleurs de l'acier) firent des contributions qui, par leur importance, différaient grandement du genre de soutien dérisoire qu'ils accordaient habituellement. Une somme de 4,5 millions de dollars (environ 22 millions de francs français) fut collectée par une demi-douzaine de grands syndicats au cours des quinze derniers jours de la grève.
La campagne d'isolement des mineurs fit faillite parce que les autres travailleurs n'acceptèrent pas de croire qu'ils étaient victimes de «l'égoïsme» des mineurs. Les mineurs défendaient les droits que les autres travailleurs reconnaissaient comme les leurs.
Ces derniers comprenaient l'importance d'une lutte contre les restrictions de leurs avantages acquis, dans le contexte d'une inflation en augmentation constante; "d'une bataille pour la protection de leur santé et de leurs conditions de travail; du rassemblement dans l'unité pour faire échec à l'offensive an• tisyndicale des patrons et du gouvernement.
Les actions de solidarité ouvrière ne furent certes pas énormes et la quantité d'aide matérielle reçue par les mineurs fut loin d'être décisive. Mais, vers la fin de la grève, il devenait absolument évident que la grève des mineurs commençait à être une «cause» sociale pour des cercles beaucoup plus larges. De nombreux mineurs avaient saisi l'importance de cet aspect de leur combat. Un mineur de Virginie occidentale du nom de Gene Dunn disait aux journalistes qui l'interrogeaient :«Je fais ça pour tout le monde. La plupart des mineurs ressentent la même chose. S'ils brisent notre syndicat, les compagnies feront pareil aux autres. S'ils nous mettent par terre, ils casseront aussi les reins de ceux qui travaillent dans l'usine d'à côté».
PAS DE PORTE-PAROLE POLITIQUE
Ce n'est pas dans l'absence de volonté de lutte qu'il faut chercher les raisons des faiblesses de la grève des mineurs. Contrairement à ce que répétait la presse, les problèmes ne provenaient certainement pas d'une trop grande démocratie dans le syndicat. Ils ne découlaient pas non plus d'une diminution de la puissance économique des mineurs.
Ces faiblesses étaient dues au fait que l'UMWA ne fut pas assez rapidement en condition de développer une direction alternative au niveau national, une direction capable d'organiser une véritable campagne politique complémentaire de la combativité des grévistes sur le terrain.
Dans la New Republic du ler avril, Thomas Bethell, ancien directeur du service des recherches de PUMWA, résumait les conséquences de cet état de fait pour les négociations contractuelles: «... les mineurs, face à un ensemble de nouvelles clauses inacceptables, ne purent qu'élever une protestation générale. Ils ne disposaient pas d'une direction capable de traduire cette protestation en une contre-attaque efficace.
«Mais ce qui est décisif pour gagner une telle guerre, c'est d'être capable aussi bien d'attaquer que de se défendre... Les mineurs ne pouvaient que se défendre; ils ne pouvaient que dire non aux patrons des mines, mais ils ne pouvaient le dire d'une seule voix. Et ils ne pouvaient pas défaire ce qui avait été fait à la table des négociations, pour la bonne raison que pas un seul des négociateurs du syndicat n'avait eu l'intelligence et le courage de mener la bataille pour défendre pied à pied le territoire conquis par le syndicat au cours des années précédentes.»
L'existence d'une direction politiquement consciente aurait bouleversé bien plus le jeu des concessions réciproques autour du tapis vert. Elle aurait modifié de fond en comble tous les aspects de la grève et de son impact sur le pays tout
Toutes les revendications des mineurs étaient politiques : le droit à des soins médicaux de qualité, à une retraite décente, à une protection contre l'inflation, à des garanties de sécurité et de contrôle sur leurs conditions de travail; le droit d'être traités comme des êtres humains. Ces questions touchent tous les travailleurs du pays. Mais les mineurs ne disposaient d'aucun porte-parole dans l'arène politique, d'aucun représentant élu susceptible d'expliquer devant l'opinion publique que toutes ces questions concernaient la vie et la mort de tous les travailleurs, il n'y avait personne pour montrer à ces travailleurs l'enjeu que représentait pour eux la défense des mineurs.
Les mineurs furent capables d'arrêter le bras des patrons. Pour aller au-delà, pour arracher de nouvelles conquêtes et les faire inscrire dans le contrat, il fallait qu'ils s'organisent sur le front politique. Cela pouvait mobiliser le réel sentiment de solidarité qui existait dans le mouvement ouvrier.
Toutes les initiatives prises par les mineurs au cours de leur grève, pour renforcer la démocratie syndicale, ont renforcé l'UMWA. Mais la lutte pour le contrôle de la base sur son syndicat n'est pas seulement destinée à forger une organisation qui mène mieux les grèves et obtienne de meilleurs contrats. Elle sert aussi à dégager des forces qui agiront indépendamment dans l'arène politique, brisant ainsi le carcan d'une direction servile à l'égard des politiciens capitalistes
Les mineurs ont défié les gouverneurs de leurs Etats respectifs et ils ont aussi défié le président des EtatsUnis. Ce faisant, ils ont démasqué, une fois de plus, le rôle de briseur de grève du gouvernement. Par leurs paroles et leurs actions, ils ont montré dans quel mépris ils tenaient
Carter. Mais ils n'avaient aucune solution de rechange à proposer contre la domination des Partis républicain et démocrate.
Que se serait-il passé, en revanche, si l'UMWA avait présenté ses propres candidats aux élections du Congrès en 1978 ? Une telle initiative aurait marqué un tournant de la grève elle-même. Maintenant que la grève est terminée, le syndicat des mineurs pourrait faire entendre sa voix au Congrès pour expliquer les leçons de la grève et pour commencer à mobiliser le soutien nécessaire aux futures batailles sur les ques tions restées sans solution dans le nouveau contrat.
La grève des mineurs vient d'administrer une nouvelle preuve de la nécessité d'un parti ouvrier. Tous les politiciens, démocrates ou républicains, se sont alignés sur les patrons, ont couvert Carter ou se sont gardés de prendre position. De la même façon qu'ils ont refusé de laisser Carter décider de leur vie et de leur travail, les mineurs, aux côtés des autres travailleurs, peuvent former un parti qui ne laisse pas les briseurs de grève décider des affaires fédérales et nationales.
Les capitalistes tiennent beaucoup à enterrer la grève des mineurs, à en minimiser les conséquences et à reprendre leurs attaques contre le reste des travailleurs. Ils ont sous-estimé la résistance que leur opposeraient les mineurs. Maintenant ils essaient d'évaluer l'impact que cette lutte aura sur la confiance et les aspirations de tous les travailleurs. Ils craignent que face aux exigences des patrons de reprendre ce que les travailleurs leur avaient arraché, ceux-ci ne se mettent désormais à penser : «Les mineurs, qu'auraient-ils fait dans cette situation ?».