Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AMERIQUE LATINE

Quelle place dans la nouvelle division internationale du travail ?

· Inprecor n° 27, 28 avril 1978 · p. 25-31 · 4 981 mots

Argentine et Chili Pérou et Bolivie Brésil Économie mondiale

Les ré aux exiger Livio MAITAN

Pour analyser la situation en

Amérique latine, il faut poser le problème ardu des tendances économiques à long terme, le problème de ce que les politiciens bourgeois ont baptisé «le nouvel ordre économique mondial» et qui, pour nous, est la nouvelle division internationale du travail. Il n'y a pas de doute que le capitalisme passera par des restructurations profondes aux dimensions mondiales dans sa tentative de sortir de sa crise actuelle. QUELLES PERSPECTIVES ECONOMIQUES ?

D'après de nombreux économistes - entre autres Samir Amin et André Gunder Frank - le capitalisme suivra le schéma suivant : une série de pays sous-développés continueront à être relégués au rôle traditionnel de producteurs de matières premières; d'autres gagneront une place privilégiée dans l'industrie qui exige une main-d'œuvre nombreuse (industrie de l'automobile, industrie des biens de consommation durable, plus généralement, et même industrie sidérurgique, ete.); les pays les plus avancés développeront l'industrie à forte concentration de capital, à la technologie la plus perfectionnée, et élargiront de plus en plus les secteurs dits du tertiaire. On pourrait remarquer que ce schéma est déjà en voie d'application dans la mesure où l'industrie la plus moder ne (électronique, nucléaire, ete.) res-

Amérique latine

Quelle place

gimes «forts» correspondent, plus que jamais, ices structurelles des classes dominantes indigènes

Get de l'impérialisme. te l'apanage presque exclusif d'un nombre restreint de pays, alors que des industries mécaniques, sidérurgiques, etc. - et pas seulement textiles ou d'autres biens de consommation - se sont développées dans des pays d'Amérique latine, en Iran et en Corée du Sud, par exemple. Théoriquement, des possibilités de développement ultérieur subsistent, notamment dans le cas de pays latino-américains offrant des conditions propices aux investissements (bas prix de la main-d'œuvre, garanties politiques spéciales, normes favorables au transfert des profits à l'extérieur, etc.).

Mais le schéma sus-mentionné ne pourra se traduire dans la réalité, à l'échelle qu'exigerait la profondeur de la crise, qu'à condition que la classe ouvrière d'Europe occidentale, d'Amérique du Nord et du Japon accepte, dans la meilleure des hypothèses, un gigantesque brassage aux implications sociales spectaculaires, ou, dans l'hypothèse la plus réaliste, un chômage chronique d'une ampleur sans précédent, une baisse drastique du niveau de vie et une multiplication des couches marginalisées. Le moins que l'on puisse dire est que les conditions pour entreprendre une telle opération n'existent à l'heure actuelle nulle part et qu'elles ne pourront pas être imposées sans des bouleversements majeurs, pour l'instant très improbables. En réalité, les pays industrialisés sont obligés de défendre les structures économiques existantes, y compris par des mesures pro- dans la nouvelle division internationale du travail ?

tectionnistes de plus en plus accentuées. Loin d'avoir la perspective d'un essor dans des secteurs nouveaux, les pays sous-développés - au moins ceux qui sont industrialisés -sont confrontés à des contre-attaques sérieuses, qui menacent non seulement leurs industries nouvelles, mais aussi celles des secteurs les plus traditionnels (le textile, par exemple).

Le «nouvel ordre économique» esquissé reste donc, dans la meilleure des hypothèses pour le capitalisme, une musique de l'avenir, d'un avenir assez éloigné. A court et à moyen terme, il n'existe pas de possibilité de relance d'une croissance économique latino-américaine, comparable à celle que le Mexique a connue pendant deux décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale ou à celle du Brésil à la fin des années 60 et au commencement des années 70. La question qui se pose a une portée beaucoup plus limitée : quelles possibilités auront la bourgeoisie latino-américaine et l'impérialisme d'exploiter des situations conjoncturellement favorables, surgissant exceptionnellement dans tel ou tel pays ?

Il serait erroné du point de vue de la méthode, et impossible du point de vue pratique de chercher une réponse univoque. Il est bien connu que, sur le terrain purement économique, il y a une gamme très différenciée allant du Venezuela -où la bourgeoisie, grâce aux ressources énergétiques, dispose enco-

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re de marges de manœuvre considérables - à celui du Pérou - dont les dirigeants semblent incapables de briser une spirale de plus en plus catastrophique - , pour ne considérer que les pays les plus importants. Des analyses spécifiques et détaillées seront donc nécessaires à chaque étape. Il suffit ici de mettre en garde contre des conclusions simplistes qui, en partant de la compréhension des contradictions structurelles et des perspectives à long terme que nous avons esquissées, amènent à sous-estimer les possibilités à court terme ou la possibilité de conditions favorables exceptionnelles.

Pour en revenir encore une fois au Brésil, ce pays, malgré les très graves difficultés connues à partir de la fin de 1973 (crise du pétrole), a enregistré en 1976 un taux de croissance de 8,8% (en 1977, la situation a été plus inégale, avec des difficultés dans les industries de biens de consommation durable, et des taux allant jusqu'à 15% pour des branches des industries de base). A la suite de l'augmentation du prix du café et du développement des exportations, il a bénéficié d'une amélioration sensible de la balance commerciale, sérieusement affectée depuis 1973 par le déficit pétrolier. Dans ces conditions, il a pu s'assurer un afflux constant de capitaux étrangers. En ce qui concerne l'Argentine, elle aussi a amélioré en 1977 sa balance des paiements, certes en partie grâce à la chute des importations, liée à la récession de toute une partie de l'industrie, mais aussi grâce à la conjoncture exceptionnellement favorable pour les céréales (campagne 1976-77). En même temps, après deux années de taux négatif, le produit national brut a augmenté l'année dernière de 5% environ (en retrouvant le niveau de 1974) et l'inflation est tombée entre mai 1976 et juillet 1977 d'à peu près 800% à 130% environ (elle aura été, toutefois, de 200% à la fin de l'année).

Il est donc possible que, sur la toile de fond d'une stagnation ou d'une croissance très limitée, l'économie de certains pays marque des points sur le terrain conjoncturel et sectoriel, évitant ainsi de précipiter à court terme une crise catastrophique (il va de soi que tous les acquis éventuels pourront être remis brusquement en discussion par des facteurs internationaux aussi bien économiques que politiques). LES TENDANCES SOCIALES ET LEURS IMPLICATIONS POLITIQUES

Si les hypothèses que nous avons avancées sont fondées, dans la plupart des pays, même une certaine reprise du processus d'accumulation ne pourra impliquer une intégration dans les structures productives de ces vastes masses qui en sont exclues (à la suite d'un chômage accru ou d'une marginalisation désormais chronique). Des augmentations de la production seront obtenues, essentiellement, par une exploitation intensifiée; certains equi libres - sur le plan des prix, de l'endettement public, de l'endettement extérieur - seront recherchés une baisse ultérieure et, dans le meilleur des cas, par le maintien des niveaux de vie tragiquement bas de l'écrasante majorité des masses. Il en découle que, sur le terrain politique, la tendance sera, en principe, de maintenir ou de rétablir des régimes autoritaires visant, quelles que soient leurs formes spécifiques conjoncturelles, à empêcher le plus possible les masses d'exprimer et de faire valoir leurs besoins, d'avoir leur représentation démocratique et de disposer librement d'instruments de lutte efficaces. Les régimes «forts» correspondent plus que jamais aux exigences structurelles des classes dominantes indigènes et de l'impérialisme.

De telles tendances sont susceptibles d'aggraver toute une série de contradictions et d'amener à des explosions spectaculaires. Des facteurs politiques, aussi bien à long terme que conjoncturels, s'entrelaceront de toute évidence avec des facteurs économiques. Mais pour tirer les conclusions les plus concrètes possibles, il faudra répondre notamment aux deux questions suivantes : quelle incidence les changements structurels des dernières quatre ou cinq années ont-ils eue sur la dynamique et sur les orientations des classes sociales ? Dans quelle mesure les répressions généralisées ont-elles pu déchirer ce tissu de cadres et de militants qui est essentiel pour la réorganisation et la réactivation du mouvement ouvrier Paysan colombien

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En règle générale, nous l'avons vu, la crise économique implique un affaiblissement structurel de la classe ouvrière ou, du moins, un arrêt de sa croissance comme force sociale. Dans certains pays, déjà avant la crise ou depuis ses premières phases, il y a eu une évolution spectaculaire dans cette direction. Le cas du Chili est le plus tragique : à la suite des licenciements massifs et de la réduction de l'appareil administratif lui-même, le chômage a atteint

Mineurs boliviens des records (autour de 30%, avec des pourcentages sectoriels encore plus élevés). Le cas de l'Uruguay n'est pas moins grave : tout l'équilibre socio-économique du pays a été •bouleversé de fond en comble et l'émigration, aussi bien économique que politique, a acquis des dimensions énormes. En Argentine aussi, processus de déstructuration économique a été considérable, taux de chômage que le pays n'avait pas connu depuis des décennies et, peut-être, jamais au long de son histoire (les statistiques pratiquement inexistantes, mais on n'est pas loin de 20%). Ce serait une grave erreur de minimiser les conséquences que de telles con'ditions ont eu ou auront sur la classe ouvrière du point de vue de sa cohésion sociale et encore plus sur l'état d'esprit de larges secteurs des

Pour ne donner qu'un exemple, peut-on croire que les reculs et les oscillations de l'industrie automobile argentine (une potentialité de production de 500 000 unités par an, 140 000 unités produites en 1976 - autant qu'en 1965 - contre 300 000 en 1973, avec une certaine reprise en 1977 et de nouvelles difficultés au commencement de cette année) resteront sans influence sur ces couches nouvelles du prolétariat, dont le mûrissement dans les années 60 fut à l'origine de la montée ouvrière de 69 ?

La tendance à la diminution de la population rurale n'a pas été arrêtée par la crise économique non plus (1). Par contre, puisqu'elle va de pair avec l'adoption échelle de plus en plus large de d'exploitation plus typiquement capitalistes (par exemple, non seulement au Brésil, mais aussi en Bolivie) et puisque le marché de la main-d'œuvre industrielle se rétrécit, elle risque d'avoir des effets de désagrégation sociale encore plus dramatiques que dans les années 50 et 60. Cela est d'autant plus vrai que le tertiaire ne peut continuer à s'élargir artificiellement et que les administrations publiques, écrasées par les dettes, sont amenées à licencier, beaucoup plus qu'à embaucher. Il suffit de rappeler ici les licenciements importants dans l'administration chilienne; les licenciements, de l'ordre de quelques dizaines de milliers en deux ans, dans le secteur étatique et dans les chemins de fer en Argentine (2). Toutes ces difficultés, aussi bien que les mesures d'«austérité» ont déjà frappé et frapperont d'importantes couches petites-bourgeoises parmi les moins

Les changements structurels au sein de la classe ouvrière et d'autres couches exploitées n'impliquent pas nécessairement de conséquences politiques négatives. Les marxistes ont suffisamment analysé - déjà à partir de la récession qui précéda la Première Guerre mondiale - la dialectique complexe entre crise économique, mouvements des masses et crise politique pour ne pas en arriver aujourd'hui à des conclusions simplistes. Ils ne sauraient non plus ignorer l'impact que les phénomènes indiqués auront inévitablement.

Tout dépend, en dernière analyse, des formes et des rythmes par lesquels se produira l'interaction entre facteurs socio-économiques et facteurs politiques. D'où l'importance de répondre à la deuxième question que nous avons posée. Une telle réponse ne pourra être donnée que sur la base d'un inventaire scrupuleux et réaliste des forces qui ont résisté aux coups les plus sévères, qui sont en condition d'agir, ne fût-ce qu'à une échelle modeste, déjà à l'étape actuelle ou à une étape prochaine, aussi bien que des forces qui émergent éventuellement des expériences des dernières années, et des possibilités de réintégrer au combat les milliers de militants soumis à l'usure d'une émigration qui se prolonge. Les événements qui ont eu lieu au cours de 1977 et dans les premières semaines de la nouvelle année, nous fournissent des indications encourageantes. REANIMATION DE MOUVEMENTS DE MASSE ET DIFFICULTES DES DICTATURES

Le 19 juillet, le Pérou a été secoué par une grève générale puissante. Le 14 septembre, la Colombie a été le théâtre d'un paro civico nacional (arrêt de travail national) organisé d'une façon unitaire par les quatre centrales syndicales. Aux mois d'octobre et de novembre, l'Argentine a connu une vague significative de grèves mobilisant sur une échelle considérable des ouvriers de l'automobile, de l'électricité, des transports, etc., aboutissant à succès partiels. Au Brésil, le mouvement des étudiants est descendu dans la rue, pour la première fois depuis une longue période, en impulsant par son exemple pour les droits démocratiques. Au Chili, des mouvements revendicatifs, des arrêts de travail, des formes de résistance ouvrière se sont succédés

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pendant des mois et, à l'occasion de la farce du referendum de Pinochet, des manifestations de rue ont aussi éclaté. Au commencement de janvier, à la suite de l'assassinat d'un représentant de l'opposition modérée, le Nicaragua a été bouleversé par des mobilisations sans précédent où les travailleurs urbains et les paysans se sont retrouvés côte à côte. Finalement, des mobilisations vigoureuses, de spectaculaires grèves de la faim, ont arraché à Banzer la généralisation de l'amnistie. La question se pose : l'Amérique latine est-elle entrée ou en train d'entrer dans une phase nouvelle ?

Des éléments se sont effectivement précisés à trois niveaux. Premièrement, nous venons de le voir, en ce qui concerne le mouvement des masses. Les événements récents semblent indiquer que même dans les pays où la répression a sévi le plus durement, il y a eu une récupération de forces et une réanimation de quelques secteurs ouvriers. Cela a été incontestablement facilité par des conflits de plus en plus manifestes au sein de la bourgeoisie et des groupes dirigeants militaires eux-mêmes. Voilà, donc, le deuxième niveau : les classes dominantes ont commencé à remettre en question leurs choix politiques et les fractions militaires se sont mises à se différencier et à se confronter.

dictatst es ont stable que certe se

rieuse, ne fût-ce qu'à cause de leur durée (la dictature brésilienne a déjà résisté plus que le régime d'Hitler en Allemagne; au Pérou, bien. qu'à travers des vicissitudes multiples, le pouvoir des forces armées existe depuis neut ans). Les groupes bourgeois les plus conscients sont sensibles au danger que les forces armées ne puissent plus représenter un recours de dernière instance, du fait qu'elles sont de-

June composante nente de l'appareil politique, risquant ainsi de se compromettre à fond, sans qu'il existe de solution de rechange. D'où les tentatives ou les projets d'«institutionalisation», qui vont du desserrement partiel du régime brésilien et de l'annonce du retour à court terme à un régime civil en Bolivie, à la convocation d'une assemblée constituante au Pérou et aux promesses de légalisation des partis bourgeois traditionnels en Uruguay. A Bogota.

Troisièmement, la direction impérialiste nord-américaine qui, pourtant, avait un rôle de premier plan dans l'instauration des dictatures, a redécouvert les «droits humains» et critiqué certains de ses fantoches. Après la défaite au Vietnam et après Watergate, Washington avait besoin de redorer un tant soit peu son blason et l'administration Carter a voulu donner l'impression d'opérer un tourant. Une reconquête de crédibilité en Amérique latine était un ingrédient nécessaire pour cette opération, inspirée aussi par le souci de contrecarrer les efforts des impérialistes européens occidentaux et japonais et de rétablir des liens avec les secteurs de la bourgeoisie indigènes dont les intérêts avaient le plus souffert du cours adopté dans la période précédente.

La convergence de tous ces éléments a déterminé incontestablement des changements dans la situation. Ce serait une spéculation abstraite que de s'efforcer d'établir dès maintenant si nous sommes en présence des premières manifestations d'une nouvelle tée ou d'un interlude allant vers une recomposition des groupes dirigeants et des structures politiques, ou encore simplement d'un éclair dans les ténèbres. Nous constatons qu'y compris parmi les marxistes-révolutionnaires, il y a eu des interprétations sensiblement différentes, allant d'appréciations très «optimistes» des tendances du mouvement de masse (notamment en Argentine) et de l'ampleur de l'institutionalisation que certaines bourgeoisies seront amenées à promouvoir (par exemple au Brésil) jusqu'à une minimisation des changements intervenus qui amène à mettre plus l'accent sur les conflits interbourgeois que sur ce qui mûrit au sein du prolétariat et d'autres couches exploitées.

Pour notre part, nous inclinons vers l'interprétation exprimée dans l'article de Jorge A. Valdès (Inprecor no 15, du 15 octobre 1977). Même s'il devait se traduire dans la réalité par l'instauration de gouvernements basés sur des élections plus ou moins truquées, le nouveau projet politique de bourgeoises latino-américaines impliquera tout de même des régimes «forts», fondamentalement autoritaires, où les organisations de la classe ouvrière, soit seront maintenues dans l'illégalité, soit seront soumises à des limitations très graves dans leur fonctionnement, et où les militaires auront des positions de contrôle très importantes en se réservant le droit d'intervenir dès qu'ils l'estimeront nécessaire. Les mesures de «démocratisation» iront surtout dans le sens de permettre une certaine dialectique interne des classes privilégiées. Il est significatif à ce propos que, parmi les candidats au rôle de dirigeants de rechange, il y ait des hommes qui ont eu des responsa-

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bilités directes dans l'avènement des dictatures, comme le Brésilien Pinto, ou qui ont ouvert la porte aux coups d'Etat comme le Chilien Frey, ou qui se sont depuis fort longtemps alignés sur des positions réactionnaires comme les chefs de l'APRA péruvienne ou l'Argentin Balbin). Ces mesures viseront à relancer des mécanismes d'accumulation susceptibles d'assurer des marges pour la survie secteurs en crise de la bourgeoisie industrielle et agraire. Cela dépendra, dans une large mesure, du contexte économique et politique mondial (de la possibilité d'une relance de l'économie capitaliste avant et surtout après la nouvelle récession qui s'annonce, de la possibilité pour certains pays d'ériger des barrières de protection, de la possibilité de stimuler croissances sectorielles, etc.).

La réalisation des projets bourgeois et impérialistes de replâtrage des dictatures ou de leur remplacement par d'autres régimes autoritaires est liée dans une large mesure au développement de la situation économique et politique mondiale. Mais l'issue de la nouvelle phase qui s'esquisse dépendra, en dernière analyse, de la capacité des larges masses, aussi bien de relancer leurs luttes, même dans les conditions les plus difficiles, que d'exploiter toutes les brèches qui s'ouvrent dans l'appareil d'oppression des classes dominantes.

Il n'est pas besoin d'insister ici sur l'importance capitale des luttes économiques - y compris avec des objectifs extrêmement modestes - pour stimuler une réanimation du mouvement des masses après un écrasement ou une stagnation prolongée, avec des tendances à la désagrégation, pour favoriser une recomposition de la classe ouvrière. Les problèmes les plus délicats se posent et se poseront sur le terrain du choix des instruments de lutte, qui ne saurait être subordonné à des schémas rigides découlant de généralisations abusives. La difficulté réside dans le fait qu'il faut combiner l'exigence de propulser des organismes qui assurent l'autonomie de la classe ouvrière -au début, répétons-le, même à des niveaux extrêmement modestes - et l'utilisation de toute possibilité ou couverture, légales. Jusqu'ici l'expérience du Brésil a été la plus significative, allant de l'exploitation des marges de manœuvre par des organisations non strictement politiques (religieuses ou para-religieuses, etc.) à la formation d'organismes du type des commissions ouvrières, avec une combinaison d'un travail à l'intérieur et d'un travail à l'extérieur des syndicats.

Le rôle central que les renvendications démocratiques jouent à l'étape actuelle dans une série de pays, n'a pas besoin d'être démontré. Il est absolument clair qu'une lutte pour des objectifs démocratirapport aux projets des bourgeoisies nationales et de l'impérialis-

Men visite chez Videla (à droite). me. Faire sauter des dictatures signifie remettre en discussion de fond en comble les formes spécifiques d'accumulation et d'exploitation existant dans de nombreux pays à l'étape actuelle. Empêcher que les dictatures des «gorilles» soient éventuellement remplacées par des régimes prétendument démocratiques où les libertés d'organisation, d'expression et de représentation de la classe ouvrière et d'autres couches exploitées soient niées ou sérieusement mutilées, et imposer un exercice réel des droits démocratiques sans restriction aucune, signifie miner dès le début les solutions de rechange conservatrices ou réactionnaires que les bourgeoisies nationales et impérialistes s'efforcent de préparer. Tout cela vaut évidemment pour les pays du cône sud; mais la problématique des objectifs démocratiques se pose aussi dans des pays comme le Mexique, la Colombie et le Pérou. Au Mexique, la conquête de droits démocratiques sans restriction ouvrirait des brèches profondes dans le mécanisme politique imposé par les classes dominantes depuis des décennies, en facilitant la lutte pour cette indépendance politique et organisationnelle de la classe ouvrière, qui reste le problème majeur à résoudre pour le déclenchement d'une dynamique révolutionnaire. En Colombie, une lutte dans une direction analogue pourrait faire échouer la tentative de relancer le « compromis historique» entre les deux partis bourgeois. Au Pérou, elle pourBuenos-Aires, novembre 1976, le bolivien Banzer (à gauche) rait faire échouer l'effort de faire renaître de ses cendres le vieux cadre politique traditionnel.

Le mot d'ordre de l'Assemblée constituante est, dans un certain nombre de pays, la pièce maîtresse des revendications démocratiques. Les marxistes-révolutionnaires combattent, à juste titre, les mystifications de certaines tendances bourgeoises et même de certains groupes militaires qui projettent des «constituantes» dont le cadre et la composition seraient prédéterminés par les régimes en place et le fonctionnement rigoureusement contrôlé, sinon carrément truqué. Ils com-

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dernière analyse, de pressions de échec les tentatives de stabilisation.

battent également toute confusion entre propagande en faveur d'une constituante et acceptation de projets d'institutionalisation bourgeois. Mais ils évitent en même temps l'utilisation de formules sectaires et ultimatistes-par exemple, constituante convoquée par les masses opprimées ou par un gouvernement révolutionnaire, etc. - susceptibles de restreindre l'écho du mot d'ordre parmi les couches les plus larges des masses. Ils insistent sur l'idée simple - aux potentialités explosives dans le contexte analysé - qu'une constituante implique le suffrage direct et secret sans limitation aucune et l'élection des représentants sur une base proportionnelle. L'exigence d'une différenciation entre révolutionnaires et groupes bourgeois ou petits-bourgeois «démocratiques» doit être satisfaite, non par l'utilisation de formules moins rigides, mais par l'imbrication de revendications démocratiques et de revendications correspondant aux besoins des masses exploitées dans une dynamique de programme de transition.

Cela présuppose la clarté sur les perspectives stratégiques. De la constatation que des objectifs démocratiques sont à l'ordre du jour, les réformistes de tout acabit tirent la conclusion qu'il faut projeter une étape démocratique de la révolution et réaliser une alliance avec la bourgeoisie «nationale» ou «progressiste». C'est un vieux refrain qui pose, toutefois, des problèmes aux révolutionnaires, dans la mesure où ils doivent éviter en même temps le risque de tomber dans le propagandisme (par réaction contre les capitulations des partis traditionnels) et le danger de se laisser entraîner dans des coalitions de fait avec des formations bourgeoises ou dans des manœuvres d'«institutionalisation». Il ne faut pas minimiser les pressions qui pourraient provenir de certains secteurs des masses. Dans des situations de répression féroce, le de sortir du cauchemar peut amener à s'accrocher au moindre espoir, nourrir des illusions, à céder à des réflexes unitaires sans discriminants. Les oscillations et les dérapages opportunistes d'organisations comme le MIR chilien et le PRT argentin, découlent, en cette nature, qui n'étaient pas contrecarrées, en l'occurence, par la clarté théorique et politique.

Encore une fois, il faut éviter toute confusion entre droits démocratiques et institutions démocratiques bourgeoises, qu'entre convergences ponctuelles, terrain de la solidarité, de la défense des prisonniers, des nécessités techniques, et accords formels ou de fait avec des formations bourgeoises sur le plan de la stratégie politique. Il s'agit aussi de comprendre que le reflet de toute politique d'unité «antifasciste» ou de front populaire n'implique pas l'acceptation du schéma simpliste : dictature militaire pro-impérialiste ou dictature du prolétariat. L'essentiel est que la lutte des masses ne s'arrête pas à mi-chemin, mais, en partant d'objectifs démocratiques et anti-impérialistes, acquière une dynamique de révolution permanente, à savoir

2 сурІ пек DFMOC PELA

PELASLIBERDADES DEMOCRATIONS.

Rio de Janeiro, 19 mai 1977 -manifestation des étudiants contre le régime militaire. attaque le cadre même du régime capitaliste. Cela n'exclut pas que se créent des situations où la bourgeoisie dispose encore de forces suffisantes pour maintenir son hégémonie par le truchement d'une institutionalisation fonctionnelle selon ses buts. Mais ce n'est pas du tout la même chose si cela se produit dans le cadre d'une collaboration des organisations ouvrières avec les partis des classes dominantes qui paralysent le mouvement de masses, ou si la classe ouvrière, en arrachant tous les droits démocratiques et en se dotant de ses propres organismes, ne cesse de se mobiliser dans une dynamique offensive, en mettant en

La stratégie réformiste implique la première variante; une stratégie révolutionnaire doit miser sur la deuxième.

Finalement, les expériences de l'année 1977 - avec la répression et les tueries qui ont eu lieu dans des pays comme le Pérou, la Colombie, et l'Equateur - confirment que les classes dominantes ne renonceront pas à avoir recours à la violence tout en menant des campagnes d'«institutionalisation». C'est pourquoi le problème de l'autodéfense est objectivement posé et que de larges secteurs des masses y sont ou y seront sensibilisés. Les marxistes révolutionnaires ne l'oublieront pas. LE NATIONAL-POPULISME A-T-IL UN AVENIR ?

Il est très difficile de donner dès maintenant une réponse au problème de savoir quelles solutions les bourgeoisies s'efforceront d'imposer dans le cas d'un écroulement des régimes qui existent dans une série de pays du continent. Il est, en tout cas, improbable que, dans le contexte que nous avons analysé, se produisent sur une échelle importante des phénomènes tels que ceux qui se sont produits au cours des années 30, pendant la Seconde Guerre mondiale ou même pendant le boom prolongé des années 50 et 60. Sans exclure des cas exceptionnels, il n'y a pas de marges objectives suffisantes pour un nouvel essor d'une bourgeoisie industrielle, grande et moyenne, jouissant d'une autonomie relative par rapport à l'impérialisme et susceptible d'imposer des solutions «nouvelles» aussi bien sur le terrain économique que sur le terrain des orientations politiques d'ensemble. Nous touchons ici, en même temps, au problème d'une relance éventuelle de courants nationalistes ou nationaux-populistes.

Si nous rejetons toute conception, toute idée simpliste selon laquelle des mouvements nationalistes seraient le produit véritable d'une exploitation impérialiste accrue; si nous n'oublions pas quelles furent les prémisses objectives de l'essor des mouvements nationaux-populistes; si nous comprenons que de telles conditions n'existent plus

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1) Pour donner un exemple significatif du Mexique, où tout de même la population rurale reste importante, le pourcentage de cette dernière est passé, d'après les recensements officiels, de 54,2% en 1960 à 42,5% en 1970 et a encore diminué depuis

2) 4000 cheminots ont déjà été licenciés entre mars 1976 et la fin de 1977 et 9000 devraient subir le même sort au cours de et qu'elles ne pourront pas se reproduire à une échéance qui nous intéresse aux fins de conclusions poltiques; si nous considérons que les secteurs les plus modernes et vigoureux de la bourgeoisie latino-américaine ont gardé et gardent une vitalité surtout dans la mesure où ils ont des liens organiques avec le capital international et sont donc imbriques avec l'impérialisme plus structurellement que par le passé • (aucune inversion de tendance ne s'esquisse de ce phénomène qui remonte déjà à une vingtaine d'années); si nous nous rappelons, et ce n'est pas le moins important, que le national-populisme a subi une usure très profonde des décennies durant et qu'il ne saurait plus apparaître comme une solution, même dans les pays où il a eu les racines les plus profondes; si tout cela est vrai, la conclusion s'impose : le nationalisme ou national-populisme ne jouera pas un rôle de premier plan dans l'étape qui s'ouvre, il ne pourra entreprendre, tout au plus, que des opérations à court terme impliquant éventuellement davantage des secteurs marginalisés que des couches un tant soit peu importantes de la classe ouvrière et de la paysannerie.

Dans la période la plus récente, certains ont avancé l'hypothèse que dans des pays latino-américains, puissent surgir des partis sociaux-démocrates avec une large influence de masse et susceptibles de jouer un rôle décisif ou important dans les projets politiques qui s'amorcent. En fait, l'Internationale socialiste manœuvre, par exemple, au Brésil, au Vénézuela et même en Argentine. C'est un problème qu'il faudra analyser ailleurs. Ici, nous voudrions mettre en garde contre des analogies impressionnistes. Il ne faut pas oublier, en fin de compte, que les conditions objectives de l'essor et de la relance de la social-démocratie en Europe occidentale et dans d'autres parties du monde n'existent pas en Amérique latine et il est très difficile de croire qu'elles se produiront dans l'étape qui s'ouvre.

L'analyse que nous avons développée a précisé quel est le cadre contraignant qui limite la portée de conflits éventuels entre des bourgeoisies latino-américaines et l'impérialisme. Cela n'exclut pas des confrontations entre des groupes ou des gouvernements bourgeois du continent et le capital étranger ou des gouvernements impérialistes. De telles confrontations éventuelles, en principe, ne posent aucun problème majeur aux révolutionnaires. Si un gouvernement bourgeois, quelles que soient les raisons qui inspirent son action, exproprie une compagnie multinationale, une entreprise capitaliste quelconque ou élimine de son territoire une enclave impérialiste, les révolutionnaires appuieront ces mesures, tout en gardant leur indépendance politique (ce qui pourrait se concrétiser, par exemple, par une mobilisation visant à empêcher toute indemnisation ou à imposer le contrôle ouvrier). Mais ils devront faire attention à ne pas introduire, dans leur programme, des concepts ambigus, comme pourrait l'être celui du front anti-impérialiste. Il ne s'agit pas de susciter des querelles terminologiques stériles. Mais il ne faut pas oublier que la notion de «front» a été souvent élargie en y incluant l'idée d'accords éventuels de longue durée avec des secteurs bourgeois et en allant donc bien au-delà de l'idée d'appui ponctuel à des mesures concrètes et de convergences avec d'autres couches exploitées. De là à l'adoption d'une politique de collaboration avec des couches de la classe dominante, il n'y a qu'un pas. Il ne faut, sous aucune condition, risquer d'être amené à le faire.

17 janvier 1978

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