Il ne se passe plus un jour, désormais, sans que des militants du Parti communiste français prennent ouvertement position, dans la presse écrite ou à la radio-télévision, contre la politique de leur direction. Contraint de s'expliquer en dehors des organes du Parti, le Bureau politique ayant refusé, jusqu'a présent, l'ouverture de «tribunes de discussion», le «mouvement critique» apparaît plus profond que lors de précédentes crises internes, comme en 1956 par exemple.
Certes, ce sont les intellectuels qui sont encore, le plus souvent, au premier rang de la contestation. Mais, d'une part, la discussion traverse l'ensemble des cellules du Parti, remontant jusqu'aux comités de section et aboutissant, dans de nombreux cas, à des motions critiques. D'autre part, et c'est un fait extrêmement important, une partie de l'appareil commence à «bouger». Les équipes de rédaction de France Nouvelle, l'hebdomadaire central du PCF, et de La Nouvelle Critique, le mensuel théorique et culturel, sont acquises aux « contestataires» et publient des numéros «à côté» de la ligne officielle. On a même vu le directeur commercial des «Editions sociales» - les éditions du Parti - prendre publiquement position contre certains aspects de la campagne électorale.
Manifestement, le débat traverse également les plus hautes sphères de la direction. Diverses rumeurs circulent aujourd'hui sur des votes contradictoires qui auraient eu lieu
France
PCF :
Des divergences
tous azimuts
A la base, dans les cellules, dans les assemblées de section, la discussion s'anime. Les rapports « officiels » sont violemment contestés, souvent dans la confusion, mais toujours avec une grande écoute des militantes et militants. au sein du Bureau politique. Quel que soit leur bien-fondé, il est certain, en tout cas, que le «tournant» assumé il y a six mois - la rupture avec les socialistes - résultait d'un certain équilibre des forces du groupe dirigeant et que cet équilibre va tendre à se modifier, après l'échec des législatives.
Fondamentalement, face à la croissance électorale ininterrompue du Parti socialiste et à l'influence grandissante de la CFDT chez les travailleurs, la direction du PCF risquait, en allant au pouvoir sur la base de l'Union de la gauche telle qu'elle existait il y a un an, de se voir sérieusement contester son hégémonie dans la classe ouvrière. Le virage opéré lors de la négociation sur la réactualisation du Programme commun - un cours sectaire appuyé sur un langage «gauche» et «ouvrié. riste» - visait à se démarquer nettement du PS et à occuper un terrain sur lequel l'extrême-gauche avait marqué des points très importants lors des élections municipales de 1977. Au bout du compte, il devait permettre au PCF d'enrayer son effritement électoral, d'éviter une trop forte domination du PS dans la gauche, et de reconstruire un rapport de forces plus favorable face à l'échéance gouvernementale.
Ce changement de ligne, soudain, brusque, a provoqué une certaine satisfaction chez les militants, notamment dans les cellules d'entreprise où domine le sentiment «antisocialos». Mais il n'a pas vraiment été compris par la base, dont les deux tiers ont adhéré au Parti depuis 1968, sur la base de l'Union de la gauche; ce qui a provoqué, déjà, un premier mouvement de mécontentement. LA PREMIERE VAGUE CRITIQUE
Dès le 4 novembre 1977, Gérard Molina, ancien secrétaire général de TUEC entre 1969 et 1972, publiait une tribune dans le quotidien Le Monde, tribune qui ne fut d'ailleurs jamais commentée par L'Humanité. Il y dénonçait le passage d'une conception opportuniste de l'union - «l'union sans combat» - à une conception sectaire - «le combat sans union». Puis, l'hebdomadaire Politique Hebdo se faisait l'écho de plusieurs textes de militants se définissant comme «oppositionnels». De nombreuses prises de position se firent jour, par ce canal, au moment de la Conférence nationale qui eut lieu début janvier.
Certains de ces textes optaient nettement pour une «critique de gauche». Critiquant l'abandon de la dictature du prolétariat, lors du XXIIe Congrès, en février 1976, et le tournant sur la force de frappe, ils mettaient en cause la politique droitière de la direction, dont le sectarisme de la campagne électorale n'était qu'un revers. Dans l'un d'entre eux, on pouvait lire notamment : «La seule façon de développer aujourd'hui l'Union de la gauche, de la transformer en véritable union populaire; c'est de créer des
comités d'unité populaire.» D'autres textes, plus confus, semblaient relever d'une critique «de droite» et mettaient en cause l'abandon de la stratégie d'union du peuple de France définie au XXIIe Congrès.
Toujours est-il que cette première vague critique n'atteignit pas la Conférence nationale où, dans la plus pure tradition stalinienne, aucune voix ne se fit entendre contre la direction. Ce qui permit à Georges Marchais d'ironiser sur les «prétendues oppositions». On notait, cependant, dans France Nouvelle, la publication d'un débat entre les journalistes de l'hebdomadaire et l'historien Jean Burles qui concluait à la nécessité d'une «démocratisation du centralisme démocratique».
Jusqu'aux élections législatives, la contestation se concentra dans la publication du livre de Gérard Molina, déjà cité, et d'Yves Vargas, un autre militant du Parti, intitulé: «Dialogue à l'intérieur du Parti communiste». Les deux militants du PCF y dénoncent la pratique à la fois opportuniste et sectaire de leur direction. Ces louvoiements, selon eux, sont liés au fait que le Parti, et les individus qui le dirigent, sont traversés par des sensibilités contradictoires «réformistes et révolutionnaires». S'ils se situent clairement dans une position critique «de gauche», ils refusent cependant tout débat en tendances, et prônent le dépassement des contradictions dans un sens « léniniste».
Outre ce livre, que L'humanité ne critiqua pas non plus, le philosophe Georges Labica, membre du comité fédéral des Hauts-de-Seine, prit ouvertement position, dans Politique Hebdo, pour le désistement au second tour. A quelques semaines du scrutin, en réalité, un malaise diffus envahissait la plupart des militants. Si certains étaient convaincus des responsabilités du PS dans la «désunion de la gauche», si tous avaient mené la bataille contre le danger «social-démocrate», de plus en plus nombreux étaient ceux qui ne comprenaient pas que le Bureau politique n'annonce pas le désistement du Parti pour les socialistes au second tour, en prenant ainsi le risque de désorienter les électeurs et de mettre en cause une victoire qui apparaissait certaine.
L'accord du 13 mars, au lendemain du premier tour, qui prévoyait le désistement automatique au sein de l'Union de la gauche, ne les rassura guère pour autant. D'une part, on leur expliquait qu'il s'agissait d'un «bon accord», alors que, hormis le salaire minimum fixé à 2400 francs, il reprenait très exactement la base minimum sur laquelle le PCF et le PS étaient tombés d'accord avant la rupture, six mois plus tôt. D'autre part, ils avaient l'impression que le désistement n'était qu'un moyen d'éviter, à n'importe quel prix finalement, l'effritement du groupe parlementaire communiste, après un premier tour qui annonçait une défaite quasi certaine pour la gauche. Le deuxième tour, bien entendu, confirma ces crainLE BILAN DE LA POLITIQUE DE LA DIRECTION
Quel était, finalement, le bilan de la ligne suivie depuis six mois ? Certes, le PS était freiné dans son ascension et le rapport de forces électoral avec le PCF ne lui donnait . qu'une petite avance. Mais à quel prix ! Le score des candidats communistes au premier tour était en deçà du score des élections de 1973 (20,5% au lieu de 21,5%). Et la progression du nombre de députés, lié à un relativement bon report des VOIX socialistes, ne masquait pas la défaite sans rémission enregistrée par la gauche.
Le Bureau politique publiait immédiatement un communiqué d'au-. tosatisfaction en expliquant que «c'était faute des socialistes», que «le Parti n'avait aucune responsabilité dans la situation» et qu'il fallait poursuivre sur la voie fixée par le XXIle Congrès. Une semaine plus tard, devant les secrétaires fédéraux, Charles Fiterman reprenait à peu près la même idée à deux nuances près : il utilisait une argumentation plus alambiquée sur l'accord du 13 mars, histoire de désamorcer les critiques, et insistait lourdement sur la nécessité d'approfondir les choix du XXIle Congrès. Mais plusieurs rumeurs de presse laissaient entendre qu'un retournement était en train de s'opérer au Bureau politique et que, face au désastre électoral, les partisans d'une accélération du, processus de social-démocratisation reprenaient le dessus.
LA DEUXIEME VAGUE CRITIQUE
Celle-ci, dans un premier temps, choisit d'ignorer le vaste débat qui s'enclenche. Georges Marchais prétend que les «contestataires» sont les mêmes que ceux qui refusaient l'abandon de la notion de dictature du prolétariat, lors du XXIle Congrès. Ce qui est notoirement faux à un moment où, au contraire, la plupart des intellectuels reprochent aux dirigeants d'avoir «mal appliqué» les choix du XXIle Congrès. Le secrétaire général du PCF ajoute, cependant, qu'aucun militant ne sera exelu pour avoir émis des réserves sur la ligne du Parti dans la presse non communiste.
Puis, dans un deuxième temps, qui correspond vraisemblablement à un seuil dans l'évolution du rapport des forces au sein du Bureau politique, la direction multiplie les déclarations pour expliquer que c'est elle qui est à l'initiative du «vaste débat démocratique» dans les cellules. La question de l'ouverture d'une tribune de discussion est remise à plus tard, mais son principe n'est pas condamné. Ce qui laisse la porte ouverte au Comité central pour désamorcer, lors de sa prochaine session, l'un des principaux points d'attaque du «mouvement critique».
Enfin, dernier épisode, Jean Elleinstein, l'historien connu pour jouer un rôle de «poisson-pilote» d'une partie de la direction, entre dans le concert de la contestation. En trois articles publiés par Le Monde, il fait un plaidoyer en bonne et due forme pour une «eurocommunisation» accélérée du PCF : il démonte l'argumentation du Bureau politique sur le bilan des élections; il déclare que l'Union soviétique est un «anti-modèle»; il s'interroge sur la validité du qualificatif de «communiste»; il remet en cause certains aspects essentiels du léninisme; il exige une plus grande démocratisation du parti; il prône l'abandon de tout «ouvriérisme» au profit d'une politique de larges alliances. Son point de vue, à l'évidence, reflète celui de certains membres du groupe dirigeant et préfigure ce que sera la ligne du Parti dans quelques mois.
50 ANS DE FIDELITÉ A LA CLASSE OUVRIERE
1970
D'autant que l'essentiel de la contestation qui se faisait jour, au lendemain des élections, poussait dans ce sens. Le traumatisme du 19 mars n'a pas tardé à produire ses effets. Le premier à prendre la parole Tut Jean Rony, journaliste a France Nouvelle, qui écrivait dans le quotidien Le Monde : «Le problème, c'est que nous n'avons pas été entendus par les masses. Et, de ce problème-là, on ne se débarassera pas en se contentant de dire que nous ne poraucune responsabilité». lors, les prises de position d'intellectuels se multiplient dans différentes publications. Toutes revendiquent une «démocratisation» de la discussion et estiment que la responsabilité de la direction est de n'avoir pas réellement mis en pratique les choix du XXIle Congrès. «L'ouvriérisme» de la campagne électorale, notamment, est sévèrement jugé.
Cette fronde culmine avec la publication, dans Le Monde, d'une déclaration que L'Humanité a refusé de publier, et qui est signée par six
AU PEUPLE ET A LA NATION
50 ANS DE FIDELITE
AU LENINISME intellectuels de renom, parmi lesquels Louis Althusser et Etienne Balibar. Outre l'ouverture d'une tribune de discussion dans les organes de presse du Parti, immédiatement après le Comité central des 26 et 27 avril, ils réclament la préparation «démocratique» d'un XXIIIe Congrès «extraordinaire», prévu normalement pour janvier 1979.
A la base, dans les cellules, dans les assemblées de section, la discussion s'anime. Les rapports «officiels» sont violemment contestés, souvent dans la confusion, mais toujours avec une grande écoute des militant(e)s. Dans quelques fédérations, comme à Paris, la presse locale, en l'occurence l'hebdomadaire fédéral, se fait l'écho des interrogations ou des contestations, alors que L Humanite fait le black-out sur le point de vue des « oppositionnels» et se contente de publier, jour après jour, des articles de membres du Bureau politique et des interviews de secrétaires fédéraux justifiant la ligne et le point de vue de la direction.
LA MANOEUVRE DE LA DIRECTION
La direction, ou du moins la majorité qui s'y dessine, va tenter, en effet de redresser la situation en deux temps. Premièrement, lors du Comité central, elle justifierait l'essentiel de la politique du PCF depuis un an, tout en acceptant quelques autocritiques partielles sur certains aspects de la campagne; de plus, elle pourrait ouvrir officiellement la discussion préparatoire au XXIIIe Congrès, afin de désamorcer les critiques d'ordre «démocratique». Deuxièmement, elle s'attacherait à isoler le courant «gauche» qui est apparu dans le Parti, en avançant au contraire sur la voie de la «social-démocratisation» que Jean Elleinstein appelle ouvertement de ses vœux.
Naturellement, elle se démarquerait de l'historien communiste, dans un débat public où s'affronteraient les partisans de la dictature du prolétariat face aux partisans de l'aban-
don pur et simple du léninisme. Cela conforterait son image bonapartiste aux yeux des miltants et permettrait de conduire, en douceur, une étape de plus dans l'«italianisation» du Parti; étape qui serait sanctionnée lors du XXIIe Con-
Dans l'état actuel des choses, il y a deux débats qui vont se croiser. L'un, voulu par l'aile gauche du Parti, porte sur le passé. Les dirigeants n'en veulent pas et isoleront de toutes leurs forces les militants regroupés autour de Louis Althusser ou se réclamant du livre de Gérard Molina et Yves Vargas. Ce courant critique «de gauche», cependant, est encore très minoritaire dans le Parti et ne semble pas devoir peser sur l'appareil dans les prochains mois, à moins d'un développement significatif des luttes de classe qui accélérerait les processus de décantation au sein du PCF.
L'autre débat, voulu par une partie significative - et sans doute majoritaire - de l'appareil, porte sur du XXIle Congrès, vont s'efforcer
«récupérer» la grogne intellectuels pour expliquer que l'application du XXIIe Congrès n'a pas été parfaite, qu'il faut aller plus loin et approfondir la stratégie d'union du peuple de France. Georges Marchais n'a-t-il pas déjà repris à son compte la formule de Jean Elleinstein : «Le Parti ne souffre pas de trop de XXIle Congres, mais de pas assez de XXlle Congrès» ? Il est certain, de plus, que la très grande majorité des militants actuels, éduquée sur une base unitaire et électoraliste, appuiera une telle démarche.
Il reste que pour la mettre en route, la direction devra céder quelques miettes sur la démocratie des débats, le mode d'élection des délégués au Congrès, voire accepter que le XXIIe Congrès ne soit pas «unanime». C'est là une faille decisive dans le monolithisme stalinien
Roland Leroy, Louis Aragon qui facilitera l'éclosion des débats à l'avenir. En ce sens, les révolution naires ont tout interet a soutenir les revendications démocratiques des «oppositionnels».
Mais ils doivent, en même temps, s'inscrire dans la discussion en posant aux militants communistes critiques les questions-clés sur la nature de leur parti : bilan de la lutte contre le plan d'austérité; bilan de la division entretenue à la veille des élections; moyens de l'unité; pers pectives d'une voie «graduelle, pacifique et démocratique» vers le socialisme, etc; en mettant en œuvre une claire démarche pour lunite des travailleurs face à la politique des directions réformistes; un maximum d'unité d'action dans la lutte contre l'austérité maintenue; un maximum de débats sur les moyens du socialisme: tels sont les deux jambes sur lesquelles marcheront les révolutionnaires pour intervenir, à leur façon, dans la crise qui secoue le PCF et dans celle qui, à moyen terme, ne manquera pas de secouer, également, le Parti socialiste.